25.05.2007

Juin 2002, destination Bradford, Angleterre

6 juin 2002
Aéroport de Stanted, Londres. Je ne connaissais pas cet aéroport. Le temps est le même qu’en France : gris, maussade, frais. Nous attendons nos bagages qui semblent ne jamais vouloir arriver… L’apprentissage de la patience est le point commun à tous ces voyages.
J’attends aussi depuis ce matin un message de mon homme. Toujours rien. Tant pis ! Penser à autre chose, être ici et maintenant, point. Tout à l’heure nous prendrons un minibus qui doit déjà attendre depuis un moment pour nous emmener à Bradford au nord du pays. De beaux paysages en perspective encore, ponctués de centrales…

8 juin 2002 0h30
Pas vu grand chose en fait, tassés que nous étions dans le minibus bringuebalant. Nous avons attendu nos bagages pendant deux heures, rien que ça, puis quatre heures de route et un beau bouchon jusqu’à Bradford.
La journée d’aujourd’hui s’est déroulée en majeure partie dans un stade et tout ça pour une intervention de deux minutes chrono - et encore nous avons traîné - en compagnie des deux mascottes des équipes de rugby en jeu - Bradford contre Londres. Sans musique car au dernier moment, le commentateur n’a pas voulu de musique pendant qu’il parlait…
Il y a eu un grand incendie dans ce stade en 1985 et 56 personnes ont péri brûlées, dont des enfants et des adolescents. Il y a une plaque en leur mémoire à l’entrée.
Huit bouteilles d’hélium donc et un peu d’artifices pour annoncer l’ouverture du festival.
Espérons que les parades prévues pour demain seront un peu plus sympas. Nous serons accompagnés de trente percussionnistes pakistanais, nous partirons avec eux du quartier pakistanais justement afin d’emmener le maximum de gens vers le centre ville à la rencontre de la parade principale, ce qui ne sera pas évident. L’an dernier, il y a eu des affrontements très violents pendant trois jours entre la communauté pakistanaise et la police sur le lieu d’où nous partirons demain. D’autre part, il y a des problèmes entre les communautés pakistanaises (la plus importante d’Angleterre) et indienne. La plupart des habitants du quartier étant originaire du Cachemire.
La vie est dure à Bradford. J’ai appris qu’il y avait beaucoup de chômage depuis la chute des industries de la laine et du coton. Six cents filatures dressent leurs cheminées mortes dans la ville. Au XIXème s., Bradford aurait fourni un tiers de la production mondiale !
Aujourd’hui, les établissements scolaires de la ville sont les plus mal côtés de toute l’Angleterre, en partie à cause des problèmes d’intégration.
La ville espère néanmoins se présenter comme capitale culturelle en 2008.
C’est la toute première édition de ce festival auquel nous participons.
Il faudrait peut-être que je dorme, demain nous nous levons tôt, longue journée en perspective, puis après-demain nous quittons l’hôtel à 5 heures du matin je crois. Et de nouveau tassés dans l’inconfortable mini-bus pour retourner à Londres.


Bradford toujours, le ciel est gris. Je ne sais pas où j’étais ce matin mais je n’étais pas vraiment là. A vrai dire je me sens étrange et parfois je dois me faire des idées.
Je pense à mon homme. Loin des yeux, près du cœur…pour une fois !
A la parade ce matin, les gens dans la rue étaient contents mais avec les galères et retards préalables et le peu de gens qui ont suivi depuis le quartier pakistanais, ce n’était pas vraiment intéressant.
Une autre intervention éclair à 22 heures pour mener un public d’un spectacle à un autre et voilà, contrat bouclé. Nous avons surtout servi d’enseignes ambulantes mais bon… L’organisation aimerait bien nous faire venir avec un vrai spectacle l’année prochaine.
Je suis l’interlocuteur principal sur ce contrat, chose dont je n’ai pas l’habitude et de plus je n’étais pas prévenue. Je ne m’en suis pas trop mal sortie et en gardant mon calme… Pas évident. C’est assez pénible en fait mais je n’ai fait que « jouer à ».
Je ne sais pas si c’est dû à ma présence maintenant plutôt épisodique dans le groupe, mais je me sens en tout cas très sollicitée, très appréciée. Alors que je ne suis pas en demande, c’est sûrement pour ça d’ailleurs. Je me sens au contraire d’humeur sauvage, pas très bien dans ma peau et encore moins dans ma tête.
Je ne sais pas pourquoi à moins que... Je préfère ne pas y penser. (Je ne le sais pas encore, mais je suis alors enceinte de 15 jours)
Je relance la roue continuellement. Je ne sais pas renoncer, c’est peut-être grâce à ça que je suis encore vivante. J’éprouve en tout cas le besoin de me rassembler.
Retrouver un semblant d’unité entre corps, cœur, esprit, âme…
Je n’y parviens pas et c’est ce qui me fait croire que je dois trouver autre chose, une autre façon de vivre malgré toute l’affection que j’ai pour ce groupe.

23.05.2007

Mai 2002 - Bateau pour Tunis

Vendredi 3 mai, sur un bateau, direction Tunis
Nous avons quitté Marseille sous la pluie hier après-midi et nous longeons maintenant les côtes tunisiennes. Au loin je distingue la blancheur des bâtiments. Il fait beau, chaud, ciel, mer du même bleu.
Il n’y a pas foule à bord : des hommes seuls, des familles tunisiennes, quelques touristes et une troupe de danse d’Aix en Provence qui se rend à Tunis comme nous pour le festival, qui est en premier lieu un festival de danse.
Je pense à S. et je regrette qu’il ne soit pas là alors que je lui en avait offert l’opportunité. Vacances gracieuse pour lui, T. et moi… tant pis !

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Dimanche 5 mai
Alors que la France se décide pour le mauvais ou le pire, ici à Tunis la francophone, le soleil brille, le ciel a la couleur nationale et les heures s’écoulent tranquillement, rythme vacances. C’est presque étrange car je n’ai pas l’habitude de n’avoir vraiment rien à faire alors que c’est un contrat pour la plupart de ceux qui sont là.
Du temps donc pour les ballades dans les souks. Souks à touristes, moins beaux que ceux d’Istanbul. Musc, santal, une paire de babouches garanties solides… tu parles !
Hier avec Fred, le fils à Françoise, en vacances lui aussi, nous avons pris le train direction Carthage, puis nous avons marché jusqu’à Sidi Bou Saïd en passant devant le palais présidentiel. Une armoire en costard s’est précipité sur nous pour nous faire traverser… Nous n’étions pas du bon côté. Strictement interdit de marcher du côté du palais, invisible par ailleurs derrière ses hautes murailles garnies de miradors et caméras.

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Sidi Bou Saïd est un très beau village tout de blanc et de bleu, surplombant la mer. Ce fameux bleu mis au point par un Anglais à l’origine mais qui depuis est devenu emblématique de la Tunisie. 
Nous avons mangé dans un petit restau, terrasse à ciel ouvert, très joli cadre puis nous sommes allés boire un thé à la menthe et aux pignons au fameux Café des Nattes, fréquenté depuis le siècle dernier par entre autre quelques célèbres écrivains.

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Très beau décor et fumeurs de chicha. La chicha est à base non pas de tabac mais d’une autre plante moins nocive à laquelle on rajoute des fruits, d’où l’odeur spéciale de confiture qui se dégage des narguilés. A la place de l’eau certains mettent parfois de la bukha, l’alcool de figue mais alors là, paraît que c’est gueule de bois garantie pour le lendemain.

Sidi Bou Saïd reçoit chaque jour en juillet-août un nombre astronomique de visiteurs, l’horreur ! Déjà là c’était limite, nous sommes partis en début d’après-midi, en nageant à contresens dans la marée humaine qui remontait les petites ruelles.

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Nous sommes alors redescendus sur Carthage.

Premier site archéologique visité: les restes de la basilique St Cyprien.
Une espèce de terrain en friche avec quelques morceaux de murailles, de colonnes entassées, des débris en pagaille, terre cuite et même un cul d’amphores, de quoi jouer aux archéologues et puis surtout aux éboueurs… Des ordures, des ordures partout.
Une décharge en fait vaguement gallo-romaine !
Ecœurés, déçus, on se dirige vers un site payant cette fois, plus un supplément si on veut prendre des photos à condition de prévenir ce que nous n’avons pas fait. Rebelles à deux balles. Ce sont les thermes d’Antonin, tous près du palais présidentiel. A l’intérieur, il est d’ailleurs formellement interdit, même avec le supplément, de photographier en direction du palais qu’on ne voit pas de toutes façons… mais on voit bien les gardes armés postés un peu partout en guise de rappel...

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Ces thermes ont été détruits il y a bien longtemps par les Vandales (déjà ! J) et ne subsistent en fait depuis que les sous-sols. C’est plus propre que l’autre site mais c’est tout de même assez décevant. J’imagine que le plus intéressant se trouve dans des musées et surtout étrangers.

Alors que je m’aventurais dans une sorte de fosse, je me suis fait surprendre par un long serpent vert qui a frôlé mes pieds. Je suis remontée à la vitesse de l’éclair. Deux militaires non loin de là m’ont demandé ce qu’il y avait. Ils ne voulaient pas croire qu’il y avait un serpent. Ils sont descendus dans la fosse et l’un d’eux s’amusait à glisser le canon de sa mitrailleuse dans un trou où le serpent avait probablement disparu.
Il adorait les serpents qu’il nous a dit. Mon avis est qu’il aimait surtout faire le malin…
Après, j’ai appris qu’à cet endroit se trouvait un ancien lieu de culte de Baal. Le serpent en était-il le gardien ?
Autre site : le sanctuaire de Tophet également voué au culte de Baal et de Tanit, où aurait été perpétré un nombre incalculable de sacrifices d’enfants.
Aujourd’hui c’est un bout de terrain coincé entre des villas, assez sale encore malgré que l’entrée soit payante, où s’entassent des stèles sur lesquelles on reconnaît un croissant et la croix de Tanit. Une sorte de casse archéologique.
Nous commencions à nous lasser de la fameuse Carthage, alors pour finir nous sommes allés faire un tour à l’ancien port punique, que nous avions pu voir représenté sur une gravure. Il faut avoir beaucoup d’imagination car hormis la forme circulaire du bassin et quelques blocs de pierre sur l’île au milieu, il n’en reste rien.
Par contre encore une fois, beaucoup d’ordures.
Définitivement gavés par cet arnaque pour touristes, ces quelques ruines mal entretenues et perdues au milieu d’une enfilade de quartiers résidentiels, nous avons repris le train pour Tunis.
De là, nous avons pris un taxi pour Ariana, la banlieue où devait se jouer le Simurgh.
Vu les circonstances : vent, non-autorisation de la police, il n’y a eu en fait qu’une parade, après un grand défilé de chars festifs, juste avant que les gens ne soient dispersés par la police... C’est une première ici, le spectacle de rue.
La parade était chouette cependant, pas de débordements, les gens étaient ravis.
C’était juste bizarre pour moi d’être du côté spectateur.
Ce soir à 18h30 on remet ça, avenue Bourguiba, parade des oiseaux en plein centre ville donc.
Hier soir, après tout ça, énième reconstruction de la compagnie dans une des chambres avec mes deux compères, Jean et Marc, aussi allumés l’un que l’autre, qui s’acharnaient à me parler tous les deux en même temps si bien que je n’y comprenais rien…
Une oreille  pour l’un, une oreille pour l’autre… En même temps, je me sentais bien, avec ce sentiment de noyau tribal, de liens qui sans cesse se consolident.


Lundi 6 mai
Chirac président à nouveau… et à Tunis il pleut.
C’est déprimant de rester coincé dans cet hôtel Diplomat, sans âme.
Je me suis pourtant lassée d’arpenter les rues de Tunis ou les souks, il aurait fallut bouger ailleurs ce matin mais le temps est décourageant.
Hier j’ai fait quelques rencontres qui ont donné lieu à des discussions fort intéressantes.  Dans un bar très sympa où je suis allée deux fois pour boire un jus de fraise, j’ai discuté avec un étudiant, mon âge à peu près, vraiment très cultivé, intéressant. On a parlé religion, soufisme en particulier.
J’ai rencontré également un type bien plus âgé sur l’avenue Bourguiba après la parade. Un petit homme moustachu, très élégant, très courtois. Il travaille dans un dispensaire médical à Zarziz, au sud du pays et va bientôt prendre sa retraite. Il m’a invité chez lui là-bas… Il m’a parlé de ses deux fils qui vivent en France et le voilà qui commence à me parler mariage pour celui qui est étudiant en médecine à Paris… L’autre, déjà marié, tient une pizzeria vers Dunkerque. Cet homme, marié lui aussi, m’a envoyé plus tard une lettre en France, une invitation, des avances directes, empressées et néanmoins courtoises. Je suis toujours perplexe devant cette avidité désespérée que l’on peut trouver chez certains hommes. Attristée aussi.
J’ai rencontré également, Sabri, jeune étudiant en art dramatique que j’ai revu aujourd’hui, au parc tout proche d’ici entre midi et deux. Nous avons beaucoup discuté de sa vie, de politique, culture, religion… J’en ai encore appris sur la situation du pays et ça m’a touché d’entendre son témoignage. Il est engagé dans ses idées mais c’est difficile. Je ne l’envie pas, ça m’a rendu triste.
Cette dictature qui n’en finit plus. Un président qui prostitue la Tunisie au tourisme de masse, pour les seuls intérêts de sa propre famille. Sabri m’a invité à venir dans le sud également, à Sfax, sa ville d’origine. Il veut me revoir demain…
Les discussions que j’ai ici, avec des hommes uniquement, car je n’ai pas eu l’occasion de rencontrer de femmes, sont d’un niveau assez élevé, les jeunes sont très cultivés.  Des bosseurs…
Il y a peu de femmes dehors en fait. Pendant la parade hier, avenue Bourguiba, c’était flagrant. Des hommes et des enfants principalement. Elle était très bien cette parade d’ailleurs, bien qu’elle se soit déroulée elle aussi sans autorisation officielle.
Il est presque 17 heures, j’en ai marre d’être à l’hôtel. Envie de rien, envie d’être à la maison, envie de mon homme. Ce n’est pas très agréable finalement d’être en vacances sans l’être vraiment. J’aurai aimé aller dans le Sud comme l’ont fait ceux qui sont venus en voiture ou au moins m’éloigner un peu de Tunis.


Mardi 7 mai 19h50 heure locale
Deuxième jour de tempête. De l’eau, de l’eau, de l’eau ! Quelques éclairs, roulements de tonnerre, du vent… Encore une journée passée en grande partie à l’hôtel.
Ce matin, je suis allée aux vrais souks avec Patrice, c’était très chouette. Pas un seul touriste (enfin… à part nous) et pas ces pénibles sollicitations incessantes des vendeurs. Nous avons trouvé le souk aux épices et herbes médicinales, j’ai fait des emplettes.
Plaisir des yeux, plaisir des sens, nous sommes passés par le marché aux poissons et de beaux rougets m’ont fait de l’œil. Bien frais, ça donnait vraiment envie !
Beaux fruits et légumes aussi, j’ai acheté des fraises.
La pluie tombait sans discontinuer, le tonnerre grondait et c‘était très agréable, cette sensation de fraîcheur, le bruit de l’eau sur les toits, dans les ruelles, … Les gens semblaient apaisés mais ce n’était peut-être qu’une impression. 
Un peu difficile cependant de trouver sous le déluge un taxi pour rentrer, bien-sûr ils étaient tous pris !
Après-midi passée à l’hôtel. Tranquille. Discuter un peu, regarder un peu la TV, les infos arabes, égyptiennes, syriennes, tunisiennes bien-sûr.
Israël-Palestine, Palestine-Israël. Une chaîne syrienne passe plusieurs fois par jour un clip très dramatique pro-palestiniens… ça prend aux tripes.
Hier soir j’ai vu les infos françaises aussi. Pas réjouissant…
Je suis en train de lire aussi ce livre à propos des relations mère-fille. A petites doses car il me bouscule pas mal. Un livre à lire plusieurs fois et à faire lire aussi... à ma mère.
C’est en songeant à ça que j’ai tout à coup réalisé que depuis très longtemps, la meilleure façon pour moi de faire passer quelque chose à ma mère, c’est de le lui faire lire.
C’est même peut-être la seule et unique raison pour laquelle j’écris.
C’est dur de réaliser que finalement, quoique l’on fasse, qui que l’on soit, ce n’est toujours qu’en rapport avec l’un ou les deux de ses parents. Surtout si l’on a quitté jeune le foyer parental. Sans père = hors la loi.
Ma vie, mon passé étrange, compliqué. Morcelé. Les larmes me montent aux yeux et j’en oublie que je suis à Tunis, que c’est bientôt l’heure d’aller manger et certainement pas celle d’une introspection de ce genre.
Trop douloureuse, larmes et vertige, une drôle de panique. Qui suis-je ?
Ce bout de feuille à laquelle me raccrocher.
Ecrire, écrire comme crier.
J’en ai ma claque d’être ici. Je n’y suis pas vraiment. En venant, j’avais conscience déjà de ma fuite en avant. Ne pas me poser les questions essentielles et encore moins y répondre. A savoir, être mère à mon tour.
J’entends de drôles de cris dehors, on dirait les lamentations d’un homme. J’en ai eu des frissons et j’ai mis un moment à aller voir par la fenêtre, l’individu était déjà loin. Impossible de savoir si c’était des pleurs, une douleur physique ou autre chose, ça m’a rappelé cet homme dans la rue à Taiwan par terre qui se tordait de douleur en hurlant, ivre peut-être, alors que d’autres ricanaient sans intervenir.
Bon, il est temps d’aller manger…



Mercredi 8 mai, en soirée sur le bateau du retour
Après avoir passé une agréable après-midi au soleil, sur le pont arrière du bateau, avec une mer déjà bien agitée, voilà plusieurs heures que j’agonise dans la cabine, sans hublot cette fois mais ce n’est peut-être pas plus mal. Je vais un peu mieux sinon je ne pourrais pas écrire.
Comme prévu donc, la tempête ! Le bateau tangue, craque de partout.
Exceptionnel paraît-il… Rassurant !
Nous voilà quatre dans la cabine. Isabelle vient d’attraper le fou-rire parce que la porte de la salle de bains s’est ouverte d’un coup, laissant apparaître Marc, l’air blasé sous la douche.
Je crois que c’est la première fois que j’ai le mal de mer.
C’est assez horrible. L’impression que le cerveau flotte dans le crâne, que l’estomac joue à l’ascenseur.
Lubrik dort, Isabelle lit et Marc et moi, on écrit. Marrant…
J’avoue que j’angoisse, si la tempête empire encore cette nuit car la tempête et le naufrage normalement c’est pour Douchy les Mines. D’ailleurs je n’ai pas envie à l’heure qu’il est de monter là haut, plutôt envie d’être à la maison dans les bras de mon amour.
Il me manque. Je n’avais qu’à pas partir.


Lundi 13 mai
Après quelques centaines et centaines de kilomètres : Tunis – Marseille – Graulhet - Douchy les Mines – Graulhet (via les volcans d’Auvergne, ce qui n’était pas prévu, une erreur de direction pendant la nuit), me voilà juste après Vaour, une fois de plus.
Ce coin près du carrefour du dolmen est un de mes lieux de transition, de décompression…
Avant de partir à Douchy, je n’avais qu’une envie, rentrer. Maintenant c’est moins clair.
J’ai la sensation de flotter entre deux dimensions, deux espaces. Toujours bizarre de quitter l’atelier  pour regagner une autre vie qui finalement n’existe pas vraiment encore.
Il fait bon, le ciel est bleu. Soleil, vent chaud. La nature est si belle.
La France que j’aime… loin des villes. Tunis me semble lointaine déjà et je n’ai pourtant pas encore défait mes bagages. Je ramène quelques bricoles, souvenirs, cadeaux.
Douchy s’est bien passé mais ce n’est que le jour du spectacle que j’ai retrouvé un peu d’entrain. Pourtant, je suis assez contente de moi, la scène de la sirène était réussie, je me suis sentie très à l’aise dans l’impro, un peu comme dans un rêve.
Par contre en hurlant, la harpie s’est cassée la voix. Normal, je ne m’échauffe pas…
C’était agréable en tout cas, étrange aussi, la sirène et le baron se connaissaient déjà.


Un peu plus loin sur la route, nouvel arrêt. Je n’ai pas envie de rentrer trop vite.
Prendre le temps de faire un peu le tri dans ma tête. Plastoc d’un côté, ma nouvelle vie lotoise de l’autre. C’est cette vie à trois, avec mon homme, son fils, que j’appréhende à chaque fois. Et puis cette maison qui perd si vite mon empreinte sitôt que je m’en vais. Je mets du temps à retrouver mes marques, à m’y sentir à nouveau un peu chez moi, chez nous…
Je pense au bouquin que je lis. Toujours le même sur les filles et les mères…
Le chez nous me fait peur sans doute. Je ne me sens à l’abri que chez moi.
Comment faire évoluer ça ?
Comment prendre confiance ou tout simplement comment aimer ça ?
Que maison ne rime pas avec prison !
Je voudrais avoir deux vies au moins et à temps plein car comment tout faire rentrer dans une seule ?

Je me trouve tout près de la maison maintenant, dernier lieu de transition. Une clairière dans les bois, le coucou chante, les grillons grillonnent. Le ciel s’est couvert mais l’air est encore doux, le vent fait voguer les arbres.
Là-bas dans le Tarn, je ne suis plus chez moi et ici, chaque fois que je reviens d’un ou plusieurs contrats, je ne sais plus où je suis. A force de parcourir le monde, c’est comme si je n’avais plus les pieds dessus.
Je suis intermittente dans tous les domaines, professionnel comme privé.
Intermittente de la vie ? Et le reste du temps, j’écris ?
Elle m’est agréable cette pause, ultime tête-à-tête avec moi-même.
La solitude me manque parfois, souvent, dans mon nouveau mode de vie.
Finalement depuis quelques mois je suis toujours quasi en famille : grande et hétéroclite ancienne famille ou nouvelle petite famille.
Il doit être 20 heures, j’entends les cloches de Varaire. Qui m’appellent ?
Je pense à T. qui les aime tant… Allez fille, rentre au port !

Et les mères inlassablement mères se ressassent…

Grand ciel, arbres, herbe, vent, je suis votre enfant.
Les cloches sonnent, je suis aussi enfant des hommes.
Pluie, pleure pluie que refleurissent tous les déserts
Afin que je sois aussi l’enfant de ma mère !

Je suis dans la voiture, les gouttes pianotent sur la tôle, c’est doux, c’est bon.
Un peu comme rentrer à la maison et c’est à ça que servent les transitions. Et si ça rime, je ne l’ai pas fait exprès ! Je suis peut-être conne sans le vouloir, sans le savoir, quoique…

17.04.2007

Mars 2002, Caracas

Le 14  Aéroport d’Amsterdam à nouveau, 9 heures 15 du matin.
Nouveau voyage, pour Caracas cette fois. Une mégapole de plus avec ses cinq millions d’habitants et ses bidons-villes, les ranchos. Et nous, nous serons logés dans une annexe du Hilton : Anauco appart-hôtel… Sans commentaire.
Je suis tout de même contente de partir, contente de travailler, contente de retrouver la tribu. De quoi me nourrir… De quoi rêver ?
Je doute que Caracas soit propice au rêve mais sait-on jamais ?
Je suis en train de fumer à une terrasse de café, dans un hall de l’aéroport. Nous sommes en Hollande, y’a pas de raison ! Bientôt l’embarquement, faut que j’aille aux toilettes.
21h50…Une journée qui n’en finit pas puisque à la maison il est trois heures du matin. Me voici à Caracas, dans une chambre qui se trouve dans une sorte d’appartement au dixième étage, numéro 1005. Je le partage avec quatre co-locataires, moins bien lotis que moi car ils sont deux par chambre, des chambres plus petites que la mienne et sans salle de bain... Me voilà privilégiée d’entre les privilégiés…
Toujours dans le luxe donc même si ce n’est pas le Hilton tel qu’on a pu le connaître en d’autres endroits. Le plus incroyablement luxueux restant celui de Bangkok.
C’était une expérience et je n’aurais pas le mauvais goût de m’en plaindre même si bien des choses m’avaient dégoûtée. Un certain comportement de nanti occidental principalement…
Je suis fatiguée, ankylosée par les heures passées dans l’avion et j’ai un peu le blues. Mon portable ne fonctionne pas ici alors adieu petits messages d’amour… Le peu que j’ai entraperçu de Caracas me laisse…. Drôle d’impression en fait ! Celle d’être déjà venue.
C’est sans doute à cause du Brésil mais il y a autre chose… Toutes ces villes finissent pas se ressembler ! Pollution, saleté, la misère agrippée aux collines, moins agressive pour nos regards douillets qu’à Rio ou Manille mais elle est bien là.
Caracas sent mauvais, Caracas est moche. C’est ma première impression, bien que quelques quartiers traversés en venant de l’aéroport, m’aient semblé plus sympathiques avec leurs petites maisons très colorées, les ruelles sales mais vivantes, pas comme ce quartier où nous logeons.
Quartier culturel, musées, théâtres… Tout en béton, rien que du béton !
Et des tours immenses ! Je peux voir une de leur façade depuis ma chambre, toutes fenêtres illuminées. Mini-pièces de théâtre en boite.
Je peux voir les gens vivre…mais peut-on parler de vie ?
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La rumeur qui monte jusqu’à ce dixième étage est monstrueuse, cela doit être la circulation. On croirait le souffle enragé du vent, à s’y méprendre.
Entre l’immeuble et une autre tour, beaucoup plus clinquante (des bureaux certainement, à moins que ce ne soit un musée), je peux voir les ranchos grouillant de vie. Ils recouvrent la totalité d’une colline. Eux aussi sont tout illuminés, c’est joli… Electricité légitimement détournée.
Je n’aime pas cette tour où nous sommes hiltonisés. Lieu impersonnel dans cette ville que je ne connais pas. Je pense à chez moi.
Ici, je sais pourquoi je vis à dans un hameau perdu sur le causse du Quercy.
Difficile d’écrire. Je suis fatiguée, faudrait dormir. La semaine pourrait être rude.
Le peu de gens que j’ai croisés me laissent penser que les Vénézuéliens sont plutôt sympathiques. Souriants. Les filles, les femmes sont belles et il doit y avoir de beaux gars aussi.
Un peu partout dans le coin, il y a des types qui font la sécurité, matraque en main.
En ville, les policiers portent tous un gilet pare-balles.
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Le lieu où nous allons jouer est une sorte de longue et large avenue appartenant à l’armée. Elle sert pour les parades...
Je ne sais quoi en penser. Rien.
C’est un festival de théâtre comme il y en a un peu partout dans le monde. Il est trop tôt pour savoir réellement où nous sommes et pourquoi.
Je pense à S. Il est loin. Comme j’aimerais qu’il comprenne, qu’il comprenne tout ça ! Comment ça peut être déstabilisant, angoissant de se prendre en pleine poire, sans la protection d’un écran, la réalité du monde.
J’ai vu bien des villes où il ne faut pas aller et il y en a tant d’autres.
Je ne supporterais pas d’y vivre, je mesure encore plus cette chance dont on n’a pas conscience quand on a le nez dessus et qui s’appelle confort.
Je pense à Tito chaque fois que j’entrevois un gamin…
Tout à l’heure, alors que nous mangions dans une galerie commerciale qui jouxte la résidence - même pas besoin de sortir pour y aller et il y a des types de la sécurité partout - est-ce vraiment justifié ? Peut-être…
Je disais donc, une flopée de gamins, des filles en majorité, est venue quémander aux tables. Contrairement à d’habitude, je me suis fermée, je n’ai rien donné, même pas un regard.
J’ai fini par comprendre que ce n’était pas aussi simple que ça et que croyant bien faire, on ne fait qu’alimenter la plaie, creuser la fosse.
Voilà que je fais comme les autres, je me protège…
J’entends des pneus crisser au loin et toujours ce bruit infernal de circulation ou le vent. Je ne sais plus, mais je suis bien trop fatiguée pour que cela m’énerve.
Je serai contente de partir d’ici, c’est sûr !
Caracas... Jusqu’à aujourd’hui seulement un nom sur une carte. Maintenant des images, des sons, des goûts, des odeurs mais c’est trop tôt encore pour en parler.

15 mars  6h30 du mat
Voilà plus d’une heure que je ne dors plus vraiment alors j’ai fini par allumer la lumière.
Dehors, toujours ce vacarme sourd de circulation.
J’ai rêvé sans doute, je ne m’en souviens plus mais j’ai un drôle de sentiment. Triste.
Une angoisse venue de je ne sais où. Je tourne et retourne dans ma tête…
Envie d’amour, peur de m’aveugler. S. m’inquiète probablement autant qu’il me manque.
Je me roule une petite cigarette et après je me lève. La journée promet d’être pleine et longue, ça m’évitera de trop réfléchir. Autant faire une pause.
Et puis je suis avec mes amis. J’ai beaucoup discuté avec Marc dans l’avion. J’aime nos discussions. L’amour des mots…
Profondes affinités intellectuelles ? C’est important pour lui comme pour moi et ça nous manque à tous les deux… C’est un fait.
Il se met au journal de voyage lui aussi, il m’a expliqué un peu, une sorte de jeu, un journal de Caracas où on pourrait éventuellement mettre des choses en commun.
Genre d’idée qui me plait !
15h45
Montage toute la matinée sur l’imposante avenue à perte de vue, bordée de gradins en béton, de canons aussi, fabriqués en France dans la Creuse ! Deux grands piliers à l’entrée, des statues, monument aux héros de l’indépendance, Bolivar en tête. Le style est pompeux.
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Je suis allée faire des courses avec Margarita et Jorge, qui travaillent avec nous. J’ai pu discuter comme ça et poser des questions. La situation politique du pays m’intéresse énormément. J’essaye de lire les journaux. J’essaie de comprendre la figure de Chavez, je n’arrive pas à me faire une opinion sur lui mais le fait qu’il soit à ce point détesté m’intrigue.
Il y aurait les Etats-Unis encore là derrière que ça ne m’étonnerait pas. Histoire de pétrole… La famille de Margarita fait partie des classes moyennes, ces classes qui ont vu le jour pendant la première guerre du Golfe, quand le Venezuela est devenu le premier exportateur de pétrole aux Usa, ce sont justement ces classes qui en ont après Chavez. D’après Margarita, il manipulerait les populations défavorisées (celles qui le soutiennent) et les monterait contre les classes supérieures. De plus, d’après elle il ferait n’importe quoi en remplaçant tous les gens en place dans les secteurs clés par des militaires incompétents, lui-même étant un militaire gauchiste, ami de Castro et avec du sang Indien de surcroît… Un gêneur sans aucun doute. Le secteur de l’éducation par exemple en aurait beaucoup souffert. Margarita m’a dit qu’il y a quinze jours, c’était vraiment la crise, incertitude pour tout le monde. Ses amis sont partis à l’étranger, Etats-Unis, Canada, France ou Espagne…
C’est vrai qu’ils ont pris 30 pour cent d’inflation en une semaine…
Aujourd’hui la montée de la violence est toujours à craindre.
Margarita m’a aussi parlé de la situation en Colombie où vit son père. Il ne reste plus que lui là-bas, tous leurs amis sont morts…
Elle a été surprise quand je lui ai dit qu’en France, un macdo avait été démonté.
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Tout à l’heure, je suis allée faire un tour au supermarché. Les grosses marques que nous connaissons sévissent là comme partout. On trouve même de l’eau leaderprice !
J’ai acheté de l’eau, une autre…des bananes, une mangue et une crème… nivéa, y’avait pas le choix !
En vitrine, dans la boutique gift de la galerie marchande, on peut voir des figurines représentants des Yanomami (je suppose à cause du pagne rouge), des instruments de musique, maracas surtout et une toute petite guitare traditionnelle dont j’ai oublié le nom.  Artisanat pour touristes.
Dans une demi-heure, nous retournons sur le site pour une répétition générale.
Le quartier où nous logeons est vraiment très moche. Tu parles d’un quartier culturel !
En roulant à travers la ville, j’ai pu constater que le reste n’est pas mieux : urbanisme anarchique, méga-immeubles, méga-pub et toujours les mêmes : coca, nestlé, philips… qui prennent parfois toute une façade de vingt ou trente étages. Il y en a aussi une grande et rutilante pour le base-ball, sport national…. Ouais, coca, base-ball…Caracas made in usa !
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Les fast-foods fleurissent ici comme ailleurs et j’ai repéré quelques gamins dont la corpulence n’a rien de naturelle…l’obésité à l’assaut des bidons-villes… Un comble !
Les ordures partout, la circulation monstrueuse.
Il y a beaucoup de vieilles voitures (américaines encore), certaines bricolées en taxi, tellement délabrées qu’on se demande comment elles peuvent rouler.
Beaucoup de véhicules roulent sans plaque. 
Mon regard a capté quelques anciennes maisons typiques  aux couleurs vives qui laissent imaginer ce que c’était il n’y a peut-être pas si longtemps que ça. Une de ces maisons a été protégée comme monument, et elle tient debout solitaire, en bordure d’un quartier de gravats.
Partout, omniprésents, policiers et militaires.

23h30 Une très bonne journée en fin de compte ! J’étais contente de chanter un peu, contente de discuter avec les gens d’ici. Je les trouve très sympas, très beaux aussi.
Cet aprem, j’ai envoyé deux mails à S. via une adresse hot mail. Je me suis résignée pour le portable, hors d’usage ici. C’est comme ça !
Je m’inquiète un peu pour mes projets futurs. Le contraste entre la vie chez moi et ma vie au sein de la compagnie est tellement énorme…
Au sein du groupe, je ne me sens pas vieillir. Dans mon nouveau chez-moi, si !
Ce soir, il y avait un magnifique papillon de nuit accroché à la toile blanche du plafond de la régie. Un porte-bonheur, m’a dit Miguel-Angel, le comédien qui travaille avec nous. Buena suerte pour Don Quichotte ? Demain soir, 19 heures, la première.
C’est l’ouverture du festival avec les télés, le gratin et tout. Je suis certaine que ce sera une bonne malgré ce contexte pour le moins particulier. Nous ne jouons pas sur le Paseo de los Proceres par hasard, mais pour redonner confiance à la population vis à vis de l’armée, redorer son image en quelque sorte… Dans les journaux, c’est ce qui ressort en priorité, redorer l’image des militaires et autres groupes de sécurité. La priorité de qui ? Chavez j’imagine.
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Lundi, c’est jour de grève nationale contre lui. Je suis toujours perplexe vis à vis de sa position. J’aimerai discuter avec un de ses partisans afin d’entendre plusieurs discours et tenter de faire la part des choses avec ma modeste connaissance de la situation. Il me manque bien trop d’éléments pour savoir de quoi je parle.
Je pense à la Colombie aussi, toute proche. Les journaux en parlent, s’interrogent sur ce qui se passe réellement. Plan Colombie, déjà un moment que j’essaie de me tenir au courant mais en France, on parle peu de ces atrocités commises en toute impunité à l’encontre des communautés paysannes, sous prétexte de lutte anti-drogue et anti-guérilla. Toujours et encore oncle Sam qui tire les ficelles.
C’est l’heure d’éteindre les feux.  En France, il est bientôt 5 heures du matin.
Une pensée pour mon amour qui doit dormir bien profondément.
Je serai heureuse de le retrouver.


16 mars 14h15
Je me sens un peu bizarre aujourd’hui. C’est cette vision de bon matin alors qu’on se rendait sur le site en bus. Une femme égorgée sur la chaussée, il m’a semblé que c’était une femme, difficile de dire. Vision furtive mais percutante.
Je me suis retrouvée projetée à Rio quelques fractions de secondes.
J’ai eu mal au ventre pendant quelques temps. Ce corps ensanglanté, étendu en plein soleil, les voitures passent, il est dix heures. Impossible de ne pas le voir.
Hier matin, c’est Christian qui a aperçu un homme allongé sur le ventre qui lui a semblé mort. Un cadavre chaque matin, ça fait froid dans le dos, même à Caracas.
Plus tard dans la matinée, c’est un vol de perroquets bleus et or au-dessus du site qui m’a réconforté. Ici, mieux vaut être un oiseau !
C’est l’heure de la sieste. J’ai eu S. deux minutes au téléphone depuis le bar internet. Il devait me rappeler dans la chambre mais le temps passe et…rien. 
J’ai un doute sur le numéro que je lui ai donné. Une vraie galère ici le téléphone.
Toute la matinée j’ai tenté de le joindre, avec un portable qu’on m’a prêté et ça ne passait jamais. Si d’ici un moment, il n’a pas rappelé, je retournerais au bar internet, c’est moins cher qu’à l’hôtel. Trop tard, il est 15 heures 15, juste le temps de descendre pour partir.
Pour Don Quichotte ce soir : merde !
23h55 Merde ! Pour une première, c’est raté ! Une grosse pluie orageuse nous est tombée dessus juste avant le début du spectacle, première fois qu’il pleut depuis des mois et il a fallut que ça tombe sur nous ! Il y avait beaucoup de monde, des gens qui attendaient depuis l’après-midi et ils ont continué à attendre. Nous ne pouvions plus jouer, l’organisatrice ne voulait pas annuler, normal et ça a duré deux heures.
Nous commencions à nous faire à l’idée de jouer quand même, la pluie avait cessé mais il fallait le temps que ça sèche…De plus, montages-bricolages électriques locaux trempant dans l’eau, pas de mise à la terre…
L’organisatrice sans rien dire à personne a soudain annoncé l’annulation du spectacle…après avoir fait attendre le public deux heures de plus…mais au fond, valait quand même mieux, ça aurait été trop dangereux.
Bref, drôle de soirée. Un arrivage de denrées diverses l’a adoucie pour certains et rallongée pour d’autres. Je m’en tiens pour ma part à la version chlorophylle.
Bientôt dormir…Demain, on remet ça. Pour de bon j’espère, car rien n’est plus désagréable que de voir repartir un public,  le ventre vide.
Beau vol d’ibis rouge au-dessus du site dans l’après-midi. C’était peut-être un signe de pluie…
Ici, comme au Brésil, malgré le béton, malgré les immondices, la nature est omniprésente.  Il suffirait de pas grand chose pour qu’elle dévore la ville…
J’aime à le penser en tout cas !
Ce continent me fascine. Me voilà à nouveau gagnée par une irrépressible attirance, un mélange de crainte, de désir, de fascination.
Pure sensation, les mots sont impuissants à décrire ce que je ressens réellement. C’est charnel, doux et amer à la fois, attirant, terrifiant parfois à la limite du répugnant.
Mixture de mort et de vie extrême. Et puis les gens !
Métissage de sang indien, africain, latin… Mon sang semble cogner lui aussi à ce rythme.
Pendant le démontage, ce soir, j’ai inventé un bout de chanson, une mélodie sur laquelle sont venues se poser ces paroles :
Somos sobre la tierra de los Indios
Sobre la tierra de los parajos
Somos sobre la tierra de coca-cola
Somos en Venezuela….
C’est à eux que je rends hommage à défaut de pouvoir leur rendre leur terre : aux Indiens, à la forêt, aux montagnes noyées dans la brume qui dominent Caracas ! Continent violé.
De nos allers-retours au site, je tente de retenir le maximum d’images. Ressentir à défaut de savoir, à défaut de comprendre. La vision de ce matin me poursuit encore.
Je ne sais pas pourquoi j’amasse autant du regard. Je ne sais ce que ça m’apporte sinon une réflexion justement.
Monde miroir, montre-moi la misère, montre-moi notre véritable reflet, l’ombre avec laquelle nous pourrissons la terre !
Une femme en noir, vieille avant l’âge, la maigreur d’une junkie, descend un tertre d’un pas mal assuré. Tertre jonché de détritus. Elle se penche pour ramasser quelque chose.
La suite logique des leaderprice ! La suite logique - et la logique se fout des droits de l’homme - c’est qu’après les supermarchés mutants, c’est dans les ordures que les oubliés de la course font les leurs. Parfois, ils vivent dessus, comme des mouettes mais les mouettes elles, elles volent !
Manille et sa sinistrement célèbre montagne fumante… Elle n’existe plus aujourd’hui, mais des nécropoles fumantes, il y en a beaucoup d’autres.
Si je devais vivre à Caracas du jour au lendemain sans un bolivar en poche, je mourrais de trouille dans les heures qui suivent !
Voilà à quoi on devrait condamner les oppresseurs, super escrocs, dictateurs, abonimenteurs en tout genre ! Qu’ils aillent se frotter à leur création, au fruit de leur cynisme.
Une sorte de lynchage en quelque sorte, certes et c’est bien horrible mais quoi ?
Tout cela n’est-il pas horrible ?
N’est-ce pas un lynchage quotidien ?
Ces publicités arrogantes, ces immeubles-bureaux tout clinquants à côté des affreuses tours grises où s’entassent une partie de la population et pas la plus défavorisée !
De loin, je dis bien de loin, même les ranchos qui s’agrippent aux collines paraissent plus accueillants. C’est vrai qu’ils semblent plus « cossus » qu’à Rio ou Manille, des baraquements en dur, de la brique.
Et puis de la couleur aussi, certaines baraques sont peintes, violet, bleu, rose, jaune éclatant. Je me dis que ceux qui vivent là ont encore de l’espoir car j’ai vu des endroits où il n’y a plus rien à peindre. Seulement la boue, les rats, la tôle, des cartons ou des sacs de poubelle pleins en guise de murs…
Sur notre trajet quotidien, il y a une petite rivière très encaissée. Elle est dégueulasse bien-sûr, comme ses berges abruptes, mais elle coule vite.
Elle doit descendre des montagnes. La vivacité de son courant me trouble à chaque fois. A la fois un réconfort, parce que vivant mais aussi inquiétant, car dieu sait quelles horreurs, cette rivière charrie…
Il est temps de dormir et pourtant j’aurai tant de choses à écrire encore…
A propos d’ici, à propos de mes pensées pour mon homme, si loin parfois et en même temps dans mon cœur. Cette ville le déprimerait. Je ne crois pas qu’il puisse imaginer. Aurais-je pu imaginer avant de venir à Rio, la toute première fois en 1994 ?
Non, je ne crois pas. Je crois me souvenir que sur la route pour aller de l’aéroport à Rio même, j’ai eu un véritable choc et depuis je cherche toujours à comprendre.
La télé, les films nous anesthésient. Les horreurs du monde, les ravages d’un capitalisme sauvage et inculte, tous ces cons d’humains qui débarquent sur cette planète pour y mener une vie pire qu’en enfer !
Nous les plaignons, nous frémissons, compatissons, nous indignons, nous pétitionnons mais au fond, elle est tellement agréable la vie et nous avons bien d’autres préoccupations, nous autres privilégiés !
Je ne fais pas exprès, j’aimerais bien parfois être insensible mais je n’y arrive pas.
Pas complètement, pas naturellement, pas sereinement…
J’ai parfois de drôles de nausées, des remontées acides, des envies de pleurer… ça fait mal à l’ego peut-être, parce que dire « ça fait mal » c’est encore une insulte à ceux qui crèvent de vivre tous les jours.
Le site où nous jouons est « décoré » en rouge et blanc, tierra coca cola….
Stop ! Il faut que je dorme !
Don Quichotte retente son entrée demain soir à Caracas, bonnes gens, accueillez-le, applaudissez-le ! Un discours de liberté ? Pour nous, oui, certainement.
Ce soir, en rentrant à l’hôtel, à l’entrée et dans le hall, partout des uniformes. Policiers je suppose. Difficile de savoir parfois qui est qui, il y en a tant sans compter les militaires et les agents de sécurité en costard bleu marine, talkie en main !
Qui protège qui ? Qui fait quoi ? Qui travaille pour qui ? Pour quoi ?
La misère on la devine, on la surprend mais elle n’est pas aussi évidente que dans les grandes villes brésiliennes. Y aurait-il du nettoyage, des dissuasions musclées ?
En tout cas, il y a des uniformes partout et c’est stressant !
Je coupe sinon je vais écrire jusqu’à demain.

17 mars  23h04
Pas simple de me poser sur le papier. A cet instant, c’est la confusion. Le mental part dans toutes les directions et le corps s’agite, se chauffe à la limite de l’énervement.
Pas très malin tout ça surtout que demain, après-demain et encore et encore, faut être là, présent, les pieds sur terre vus les derniers évènements…
Nous avons joué ce soir, tout allait bien jusqu’à ce que le ballon-bibliothèque, pendant le gonflage de l’arche, se déchire et s’ouvre sous nos yeux ébahis, les miens en tout cas ! L’enveloppe intérieure s’est dégagée et s’est envolée avec le contenant de dix bouteilles d’hélium. Je ne voulais pas y croire. Jorge, le directeur technique qui travaille pour nous était près de moi à ce moment là, je n’avais pas les mots pour lui expliquer à quel point ce qui se passait était catastrophique !
Et puis le spectacle comme tout bon spectacle, a continué… Un bon spectacle ?
Et bien pas si mauvais que ça, vu les circonstances. Don Quichotte juché sur les épaules de ses acolytes manipulateurs, a combattu jusqu’au bout sous les encouragements de la foule enthousiaste ! Complètement fou !
Les gens semblaient vraiment adorer mais pour moi c’était comme un mauvais rêve.
J’ai enchaîné presque mécaniquement et du coup j’ai chanté l’Ay Carmela sans m’arrêter pendant le duo voix-trompette… Jean-Phi a suivi, un peu surpris quand même…
Des gens face à moi me regardaient en souriant et j’ai chanté pour eux.
C’était fort, presque intime et j’ai pensé aux montagnes aussi et comme dans l’après-midi, j’ai chanté pour elles.
Je n’oublierai pas cette image de la bibliothèque éventrée avec cette enveloppe qui pointait pour s’évader. C’était assez beau en fait, étrange…
J’ai suivi des yeux ce gros machin semblable à un gros matelas un peu translucide, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans la nuit.
En fait, j’étais en l’état dans lequel on peut se retrouver après une grosse frayeur. Choquée, comme lorsque le ballon-Terre s’était envolé à Castres, juste après une véritable éclipse lunaire.  C’est que je commence à en avoir des souvenirs !
Innombrables souvenirs partagés qui deviennent si précieux avec le temps.
Histoire d’un groupe…
Me voilà donc dans la chambre, les autres étant aller manger, j’ai préféré rentrer.
Je n’avais pas envie d’aller pour la troisième fois de la journée dans cette galerie, même si les serveurs sont charmants et sympathiques. De plus, les conversations devenaient confuses…
Demain en tout cas, version inédite de Don Quichotte : sans la bibliothèque.
Le public est si chaleureux, peut-être que ça ne sera pas si mal que ça mais faut être en forme et là je m’y prends mal. Le cumul voyage, décalage horaire, travail et le reste quand vient la nuit…. Je vieillis !
J’ai écrit l’autre jour - il me semble que cela fait déjà longtemps que nous sommes ici - qu’au sein de la compagnie je ne me sentais pas vieillir. C’est inexact.
En fait, c’est parce que nous vieillissons tous ensembles que je ne me sens pas vieillir car les choses changent, évoluent, les gens changent, évoluent aussi.
Je préfère ma position d’aujourd’hui à celle que j’avais il y a quelques années mais je ne renie rien. J’ai pardonné des choses, ce qui signifie simplement que je m’en suis libérée. Je connais les limites de tout ça. Hors Plastoc, point de salut, ha ha ha !
Non, plus sérieusement, la plupart des liens, si on les isolait du groupe mourraient tels des poissons hors de l’eau… Le groupe c’est ce qui nous lie et c’est beau cette entité commune, à la fois un tout et chacun…Clin d’œil au Simurgh.
Je commence à appréhender un peu le retour, au rythme où vont les choses ici, l’atterrissage ne va pas se faire sans mal. Les contrastes sont parfois difficiles à supporter. Les gens d’ici vont me manquer. Juste une sensation, ce n’est pas réfléchi.
Ce continent exerce sur moi une très forte attraction qui remonte à très loin….
Du Mexique à la Patagonie, je pourrais…. Cette pensée me terrifie, je ne fais rien pour réaliser un tel rêve, bien au contraire. Eternel dilemme : s’enraciner ou errer ?
J’ai tant de choses à apprendre et ici j’ai la sensation d’apprendre plus vite, peut-être parce que le temps pour tous est compté.
En Amérique latine, la mort se vit au quotidien.
C’est peut-être ça qui curieusement me rassure. Peut-être un lien avec la mort de mon père, avec mon rapport à la mort. Il est sans doute étrange mais rien de morbide là-dedans bien au contraire. La vie, la vie !
Je n’ai jamais vu de morts ou de cadavres sereins, paisibles. Les seules images réelles que j’ai de la mort sont violentes : gamine c’était le chat dans une boite à chaussure, le chat rongé par les vers, premier grand choc ! L’horreur, la terreur, le dégoût.
Le refus que ce soit ça mon père : un tas de vers grouillant !
Et puis Rio, l’accident et l’autre matin ici-même, un cadavre égorgé. La mort qui frappe sans prévenir comme elle a enlevé mon père, si jeune….
Je suis plus vieille que lui maintenant. Je ne saurai jamais le visage qu’il avait en mourrant. Si j’avais pu le voir en paix alors peut-être que moi aussi je serais en paix.
Au fond, si je suis en guerre depuis si longtemps, n’est-ce pas contre la mort ?
L’injustice, la mort.
Il n’y a que la philosophie bouddhiste qui soit parvenue à me faire accepter, voire aimer la mort comme quelque chose de naturel, pas en dualité avec la vie, mais je me suis éloignée du bouddhisme, retrouvant le néant sans plus d’explication, ni de soulagement.
Qui dit néant, dit rites pour contrer la terreur du vide…
Le travail, la fête, la drogue, l’amour...
Il est minuit, je finis la cigarette et j’éteins la lumière. J’ai écrit des pages et des pages, écriture fleuve qui voyage dans mes méandres internes. Elle draine…. Elle se traîne parfois. L’écriture, drôle de maladie. Perversion peut-être.
Une forme de repli, d’incapacité à faire autre chose. Une masturbation de la cervelle, polir l’ego avec quelques mots bien agencés. Folie peut-être, thérapie en tout cas.
Revenons à Caracas. Il y a des moments où je voudrais ne plus être là, rayer tout ça de ma tête ! Que l’Amérique du sud redevienne virtuelle, des noms, un dessin sur une carte ! Oublier que mon corps, mon cœur prennent racine ici à la vitesse de la flore tropicale et….ce n’est pas possible, il y a un truc !
Je reconnais les traits, les visages indiens. Il y en a peu mais il y en a, métissés très probablement, mais je parviens à distinguer parfois les visages des premiers habitants des lieux. C’est eux que je cherche. Je sais que cette terre continue à être la leur.
C’est purement romantique, très naïf de ma part mais je le sais, je le sens !
J’aime ce continent.
J’ai peur d’avoir du mal avec la France à nouveau, même dans le Lot…
Va falloir que je colmate un peu la large brèche que ce continent ouvre dans ma tête sous peine de rêver douloureusement dans le vide.
Je n’aime pas cette ville, je n’aime pas les villes, mais j’aime ses habitants.
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Le 19 mars  0h25
Bonne fête Papa, bon anniversaire Tito !
Don Quichotte ce soir, c’était très bien, même sans ballon. Aucun incident et le public encore une fois était ravi. Je regrette de ne pas être venue à Valencia l’année dernière jouer Ezili. J’étais à ma nouvelle maison, en arrêt maladie… En arrêt tout court.
Ce soir, j’ai évité l’anesthésie poudreuse des cordes vocales et je suis allée manger dans la galerie, à notre « cantine » préférée avec quatre compères.
Le serveur était craquant. Je dois avouer que je commence à trépigner, il est temps de rentrer… et plus les jours passent et moins j’y pense !
Le Lot me semble si loin, si froid vu d’ici.
J’aime l’étranger, j’adore les étrangers et ce soir je les aime plus qu’il ne faudrait…
Et puis j’aime mes amis et j’aime ce spectacle !

Et j’aime, j’aime et nous sommes le 21 mars et il est 4 heures du matin, ici à Caracas, c’est notre dernière nuit.
Le soir du 19, après le spectacle, nous étions invités avec d’autres compagnies françaises à un cocktail chez l’ambassadeur. Toute une histoire pour y arriver, ce qui a permis d’entrapercevoir une autre face de Caracas, cossue et blindée celle-là, portails de sécurité, barbelés, clôtures électriques… Les ghettos de luxe.
Donc, après avoir tourné en bus au moins une heure, le chauffeur ne savait pas où habitait l’ambassadeur, nous y voilà, accueillis par deux gorilles en costard.
Une demeure luxueuse de très mauvais goût, petits fours excellents mais trop petits pour ma faim de louve, du vin, champagne et whisky, le tout agrémenté d’un discours de l’ambassadeur, chiant bien-sûr le discours. Enfin, c’est toujours intéressant de voir où passent nos impôts… Et j’ai bien profité du champagne !
A suivi mais je ne m’y étendrai pas, une soirée fort sympa et muy caliente aux différents bars du festival. Seule nuit où je suis sortie, couchée à 7 heures du matin, dormi une heure peut-être…
Le lendemain, la journée a été dure. J’ai dormi après avoir monter les artifices sur le bélier de fuego, écroulée sur une bâche dans un coin de la tente qui nous sert de loges. Je n’en pouvais plus, la chaleur n’arrangeait rien.
J’ai dormi encore à l’hôtel, de 13 à 15 heures, après avoir tenté de manger un très mauvais sandwich malencontreusement nommé falafel, acheté dans la boutique de productos naturales.
Jusqu’au spectacle, j’étais encore fatiguée.
Malgré un problème de son, la dernière des aventures de Don Quichotte à Caracas fut une belle représentation avec un public toujours aussi présent, chaleureux, tendre !
Une des filles qui travaillent avec nous, je n’arrive pas à mémoriser son prénom, m’a dit que les Français lui paraissaient très froids comparés aux Vénézueliens, qui eux sont très tendres. Elle a bien raison, surtout quand il s’agit de Français aussi individualistes que nous autres.
Demain, tout à l’heure, nous allons refaire le voyage dans l’autre sens mais rien ne s’effacera, ce qui est vécu est vécu. Il n’y a rien de mauvais. Trop d’émotions peut-être, vécues sur un laps de temps très court. Trop forte densité qui fait parfois sauter le couvercle. Nous sommes tous fluctuants, des êtres de chair et de sang.
11h30 Encore dans la chambre, pour les derniers instants.
J’ai bien dormi et j’ai du mal à me faire à l’idée du retour. Je l’appréhende. Ma maison là-bas en France me semble très loin, ma vie là-bas également. Impression d’être partie depuis longtemps.
Nous reviendrons peut-être au Venezuela, à Valencia comme en octobre dernier.
Pour un Simurgh ou un Don Quichotte ? Comme j’aimerai faire une grande tournée en Amérique latine, comme cet ancien projet à base de Gigantomachie qui n’a jamais abouti.
J’aimerai me plonger dans cette nature époustouflante, si incroyablement riche aux couleurs éclatantes.
Ici même à Caracas, il y a de grands arbres couverts de fleurs vives, rouges, oranges ou jaunes. C’est magnifique ! Sans parler des bandes de perroquets qui vivent près du Paseo de los Proceres et qui survolent le site de temps en temps.
Des images, j’en ai plein la tête ! Des sourires, des regards, cette chaleur des gens, toute cette sensualité. Je repense souvent à cette nuit de fête.
Tendresse, tendresse incestueuse et du désir aussi certainement, pas toujours facile à raisonner. Ce que nous vivons est trop fort, trop fou pour pouvoir appliquer les règles habituelles et peut-être que ce sera toujours comme ça.
Savoir respecter ça chez l’autre aussi, cette part de liberté, ce besoin de vivre le présent sans culpabilité. Le présent s’offre à nous, un présent, un cadeau.
Le droit d’aimer largement….
C’est terrible ce besoin d’exclusivité que personne au fond n’est capable d’offrir !
Il est midi. Je me roule une dernière cigarette, cru local, et puis je vais descendre dans le hall. Aller manger un dernier morceau à notre cantine et dire au revoir aux serveurs, au revoir aussi peut-être au patron de la panaderia, celui qui m’offrait des bananes et s’intéressait tant à notre spectacle. Il a dans son magasin une affiche de théâtre, une pièce jouée dans un festival italien et il m’a montré son nom marqué dessus, il était comédien. Sacré personnage en tout cas !
Puis on prendra le bus pour la dernière fois, musique latino dans les oreilles, nez collé à la vitre pour saisir encore quelques ultimes images. Les ranchos et leurs avalanches d’ordures. Les camions, les voitures américaines déglinguées, les vendeurs ambulants.
J’en ai vu certains en plein milieu de la route, tentant de vendre à la sauvette des casseroles ou des serviettes de toilettes et puis il y a ceux qui vendent les billets de loterie aussi. Toute la bruyante faune de Caracas.
Trop court le séjour ! C’est toujours difficile d’arracher mes pieds à ce continent…
Bientôt l’avion, les rituels du voyage, billets, passeport, bagages, trouver un coin pour fumer une clope. Les plateaux repas, les films déjà vus et le décalage de cinq heures dans l’autre sens. Caracas-Amsterdam, Amsterdam-Toulouse, Toulouse-Graulhet et après ?
Est-ce que je rentre de suite ? Je ne sais pas. Vraiment pas.
Je sais que je vais avoir un passage à vide. Chez moi, il n’y a personne et je ne suis pas sûre de pouvoir apprécier un changement aussi brusque.
En tous les cas, ce séjour ici m’a fait du bien, Dulcinée a bien chanté. Plus tard, quand je serai vraiment vieille, je me souviendrai de cette chance que j’ai eue d’avoir pu chanter pour des Vénézuéliens mais aussi pour des Brésiliens, des Cambodgiens, des Philippins, des Singapouriens, des Thaïlandais, des Taiwanais, des Polonais, des Espagnols, des Italiens, des Portugais, des  Finlandais, des Allemands, des Anglais, des Hollandais et bientôt peut-être des Russes !
Je suis la fiancée irréelle de Don Quichotte à travers le monde, juste le souffle et la voix. C’est beau ! Une histoire d’amour, partage d’émotion.
Les seuls mots que je prononce sont une question, « que veux-tu ? » et l’admirable phrase de Marcos… Somos una armada de soñadores y por este razon somos invicibles.
Une armée de rêveurs, invincible.
Inaccessible étoile… Au-delà de l’alcool, de la fête, le moteur de tout ça, c’est le rêve.
Un rêve éperdu de justice.
Un peu plus tard, dans le bus qui n’en finit pas de ne pas partir pour l’aéroport. Nous attendons apparemment des gens du Berliner Ensemble, ça chauffe entre une nana du groupe et Bourru …
Nous partons ! Pas évident d’écrire, ça bouge. Je vois sur ma droite le minaret de la mosquée moderne qui se trouve sur les grands boulevards près de l’hôtel.
Le compte à rebours va commencer….Trois deux un zéro…réveil !
Nous ouvrirons les yeux et nous serons à Toulouse, nous aurons regagné la réalité. Quelle réalité ?
Il n’y a que celle de l’instant et à ce propos…non trop tard ! L’instant est passé.
Fabrice fait le con, Bourru est énervé, Marc mon frère d’âme semble absent. Ceux qui ont des attaches sont contents de rentrer, les autres rêvent déjà de la prochaine fois et moi je suis un curieux mélange des deux.
Un homme vend des petits drapeaux nationaux sur le trottoir.
Les gens marchent dans les rues, tranquilles.
Malgré les misères, les saletés, les violences, Caracas paraît décontractée,  les couples amoureux jeunes ou moins jeunes, s’enlacent, se donnent la main.
Je repars avec une image bien différente de celle que j’avais imaginée en venant. Evidemment. Nous ne sommes pas à Rio, ni Sao Paolo,  ni Manille. Somos à Caracas !


Les ranchos grignotent les collines, les dévorent, si bien qu’il n’y a plus trace de collines, seulement les petites bicoques multicolores, agglutinées les unes aux autres, les unes sur les autres, défiant l’équilibre au-dessus des ravins où plus rien ne pousse que des immondices. Par temps de grosses pluies, je n’ose imaginer…
Au moindre glissement de terrain, c’est la catastrophe.  Il y en a eu de bien terribles déjà.
Le ciel bleu promène de gros nuages blancs. La pollution oppresse moins ici que dans d’autres capitales, peut-être à cause de l’altitude ou de toute la verdure.
Je viens de voir quelques baraquements à flanc de colline, coincés sous un pont de l’autopista. Hallucinant ! Je n’ose pas imaginer le bruit là-dessous et encore moins la pollution… J’imagine que par contre, là au moins, ils sont protégés des pluies meurtrières quand elles emportent tout sur leur passage.
La musique me met du baume au cœur, c’est comme à notre arrivée, la boucle est bouclée. Des chances que j’écoute encore du latino à la maison, histoire de jouer les prolongations.
Nous roulons à travers les montagnes, descendant vers la mer. Arbustes écarlates au bord de la route, on ne voit qu’eux, le reste de la végétation est plutôt desséché.
Bientôt la saison des pluies, mais on y a eu droit en avance...
Immense pub coca cola, agression du nerf optique, du nerf éthique.
Le ciel s’assombrit, couvercle lourd et bas, sous lequel voitures et 4x4 ultra neufs côtoient américaines rouillées, à croire que les Américains se débarrassent de leurs voitures au Venezuela…
Gros cierges cactus agrippés au flanc gris des montagnes.
L’une d’elle est balafrée par une piste de terre qui longe le parcours d’un pipe-line, de l’eau certainement.
Un grand lion de pierre noire garde l’entrée d’un tunnel, ses pattes avant appuyées sur une immense coquille St Jacques avec un glaive en son cœur…

Je vois la mer ! La mer des Caraïbes, juste pour les yeux… Je vois les pistes de l’aéroport. Une pub pour du whisky, une pub pour nestlé que je hais, quelques maisons anciennes et vivement colorées. Il y en a si peu à Caracas de la couleur, hormis celles des ranchos, des fleurs et des oiseaux... il n’y a que du gris béton.
Comme j’aurai aimé voir l’intérieur des terres, les petits villages…
En arrivant à l’aéroport, un immense panneau « Dile NO a las droguas ». Dans l’aéroport, au passage des douanes, un autre annonce « qui que tu sois, si tu as de la drogue, on t’arrête ».
Dernier regard sur le Venezuela. La musique me remplit les oreilles, le cœur, ça me chatouille dans le ventre et je saisis ces paroles au passage « Esta tierra tan querida ».

22 mars presque 16 heures
A Caracas, il est presque 11 heures…et moi je suis en France,  juste après Vaour.
Petite pause sur le dernier trajet du retour. Il fait beau, c’est le printemps mais moi je suis fatiguée, déboussolée. Je rentre chez moi avec la désagréable sensation de ne pas avoir de chez moi. Il n’y a personne là-bas, ce n’est pas plus mal, mais en même temps j’appréhende un peu la solitude.
Je me sens plus étrangère ici que lorsque j’étais à Caracas. Façon de parler mais il y a du vrai quand même. Je pensais rester un peu à l’atelier, à Graulhet mais je ne m’y sentais pas vraiment bien non plus. Envie de prolonger encore le voyage.
Difficile de se réveiller et puis il y a cette petite épine que je cherche à occulter par des raisonnements, mais elle est bien là et je me pose tellement de questions...
Il fait bon là et j’aime bien ce coin, tout près du dolmen qui trône au carrefour.
La campagne est belle, c’est beau la France. Presque trop beau, irréel…
Pourquoi ? Parce que la réalité du monde est autre ?
Parce que le monde ressemble plus à Caracas qu’à Vaour ?
Ce sont les gens ici qui me refroidissent, les gens en France, mes con-patriotes. Là-bas chez les Latins, je me sens plus proche de mon père, je suis fière de porter son nom, même si les Espagnols là-bas, les Garcia, à la base sont des colons et Cortes pire qu’un cochon. Pardon pour les cochons !
Bref, je ne sais pas. Etrangement, le peu que je connais de l’Espagne ne m’a pas fait cet effet là, pas aussi fortement que le Brésil ou maintenant le Venezuela. Sans parler des Argentins, Colombiens, Chiliens que j’ai pu rencontrer là-bas ou ailleurs.
Pourtant ce continent est un dramatique foutoir, mais si foutrement vivant, chaleureux, un si formidable élan... Je ne reviens jamais indemne de là-bas.
Touchée au cœur, et même si tout ça n’est que littérature, romantisme, c’est extrêmement difficile de s’y arracher et le seul moyen pour redescendre sur terre, c’est la terre justement. Le jardin.

11.04.2007

Décembre 2001, vol pour Kaohsiung

Décembre 2001
Je suis dans un avion qui atterrit en ce moment même à Amsterdam. Déjà des heures perdues à cause d’une grève de la chambre du commerce et de l’industrie à l’aéroport de Blagnac.
Ma nuit blanche se fait sentir, j’ai dû dormir dans l’avion une dizaine de minutes, un peu plus peut-être… De toutes manières, la notion du temps va vite devenir abstraite d’ici que nous soyons arrivés à destination :  Kaohsiung, deuxième port de Taiwan, face à la Chine. Nous allons jouer le bon vieux Gigantomachie sur le port, dans le cadre de l’International Container Arts festival 2001.
Aura t’on la chance de faire un plouf quelque part ? J’en doute.
Par le hublot, je vois un estuaire et des cheminées qui crachent, des champs séparés par des canaux rectilignes. Toujours aussi moche la Hollande, même vue d’avion.
Sortie des trains d’atterrissage. Cet avion fait un bruit de tracto-pelle. Compagnie KLM, les pilotes ont l’air d’adolescents.
Je vois la terre noire des champs détrempés, les villages de poupées… Bing !
Atterrissage pas trop mal réussi sur le plat pays.
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Retour de Kaohsiung

Le séjour était trop court, très intense, je n’ai pas eu le temps d’écrire.
Deux belles rencontres, comme quoi ce n’est pas parce qu’on « connaît » les gens qu’on les a rencontrés…
Emilie et Lawrence, et des retrouvailles – 10 ans déjà ! - plus froides mais c’est moi sans doute, avec Stéphane. Plaisir de revoir Laurent aussi, Fred et les autres. Le spectacle a foiré mais l’ambiance dans ce groupe hétéroclite était extra.
Petite visite coquine avec Boris dans un petit sex-shop local, tenu par une femme très simple et très belle. Une photo d’un petit garçon modèle (le sien ?) en marinière au-dessus de la petite table qui servait de bureau, surprenante en ces lieux dédiés en principe au vice... Pourtant hormis la marchandise elle-même, rien ne distinguait cette boutique d’une autre. Rien de vulgaire ni glauque. C’était au contraire très amusant de fouiner là-dedans, de discuter avec elle. Elle a troublé Boris… Première fois que je mets les pieds dans un sex-shop quand même ! J’en ai ramené des souvenirs et je n’ai pas pu m’empêcher de faire un peu de provo avec… 
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Je suis passée devant un temple le dernier jour, magnifique.
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Sinon, nous n’avons pas vu grand chose. Le port ressemblait à un port et les containers à des containers. La parade que nous avons faite en ville le lendemain du spectacle était très chouette, je m’y suis bien amusée.
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La nourriture est toujours aussi étrange pour ne pas dire dégueulasse…
Rien à faire, je ne m’y fais pas !
J’ai appris quelques mots que je vais oublier bien vite, comme la dernière fois…
Difficile à retenir le Chinois.
Cette fois pas de nuit folle au hard rock café, pas d’expérience en solo, j’ai été sage comme une estampe ! Par contre, je n’ai pas pu résister au plaisir d’aller me faire masser à la Taîwanaise, comme aux sources d’eau chaude en 99, sur un marché de nuit cette fois, où j’ai acheté des tas de conneries. Dommage que les masseuses aient confondu, Pascale voulait un soft et elle a eu le strong, qu’elle n’a vraiment pas apprécié… Et moi le soft m’a laissé sur ma faim. Aurais-je une sensibilité maso de type asiatique ?
J’aime cette douleur qui fait tant de bien… après.
Marché de nuit et parfois des horreurs, des trucs bizarres et organiques, mais ce soir là il n’y avait pas de serpents. Le chauffeur de taxi qui nous y a emmenés, m’a donné une feuille de bétel à mâcher. Pas mauvais. J’ai appris depuis qu’il y a tout un business à Taiwan avec ces feuilles de bétel. Les chauffeurs de taxi en sont de grands consommateurs. Ce sont des jeunes filles portant un nom spécial que j’ai oublié qui les vendent, commerce un peu trouble.
Avant le marché de nuit, nous étions dans un excellent restaurant thaïlandais et je confirme l’impression que j’avais eu la première fois où nous étions allés en Asie, la cuisine des restaus thaï est quand même la meilleure !

10.04.2007

Juillet 2001 - En route vers Gand, Belgique

Dans le bus à nouveau. A nouveau ?
Oui, il y a vraiment du nouveau cette fois. L’eau a coulé sous les ponts et même par-dessus. Je reviens après quinze jours de vacances suivis d’un mois en arrêt maladie.
Un retour avec mise au point. Toujours mon idée obsessionnelle d’aller vers le « vrai », aussi subjectif que puisse être le vrai, le pur, l’essentiel.
Simplement progresser dans ces courants qui m’agitent à l’intérieur.
Beaucoup de changements en une seule année et un soulagement certain d’avoir su enfin dire stop. Cela ne s’est pas toujours fait de mon propre gré, bien des évènements ont contribué à me pousser jusqu’au seuil de la grande question.
Qu’est-ce que je veux vraiment, profondément ?
J’ouvre la porte aux incertitudes tout en étant parfaitement sûre de moi, ce qui est plutôt inhabituel.  Certaine qu’il me faut tenter autre chose, faire fi des peurs et de la prudence. Risquer mon confort parce que c’est dans cet élan que réside l’unique et seule liberté.
J’ai mesuré la force de mon attachement à Plasticiens Volants, la difficulté de dire non et tous les problèmes qui en découlent. Aujourd’hui, je reprends mon autonomie sans pour autant m’imaginer que ça va être facile.
Avant-hier soir à Annecy, le Simurgh (le dernier en ce qui me concerne et que j’allais assurer seule les doigts dans le nez) a été annulé dix minutes avant le début pour cause de grosse intempérie.
Don Quichotte à Draguignan annulé ce matin même pour cause de mistral. Nous venions à peine de descendre du bus. Au moins pas de montage pour rien.
Une tournée absurde mais est-ce étonnant ?
C’est la crise et il y a des leçons à tirer de ça.
Nous voici donc roulant de nouveau vers le nord. Gand en Belgique attend Ezili.
C’est le retour de Plumette le temps d’un spectacle. Je suis sereine, détachée du passé, de tout ce qui était devenu pesant, aliénant, répétitif au bout de quelques années, presque dix !
J’avais 21 ans, j’en ai aujourd’hui 31. Le moment de passer à une nouvelle étape.
Je garde un pied voire les deux dans la compagnie, mais j’ai coupé le cordon ombilical, le lien exclusif.
A vrai dire, je ne sais pas trop dans quoi je me lance, vers quoi je vais.
Je quitte un environnement qui m’est familier depuis mon adolescence, je quitte bien des habitudes pour aller vivre ailleurs, une autre vie. J’angoisse bien un peu mais je sais aussi que c’est mon choix et qu’il y avait bien longtemps que je n’avais pas fait un véritable choix de vie.
Revenons au présent. Je n’oublie pas que ce journal est un journal de voyage et les voyages ne sont pas terminés.
Le soleil perce les nuages, éblouissant mais mon regard ne porte plus que rarement au-delà des vitres du bus. Autoroutes, autoroutes. Les paysages défilent, exhibent leurs teintes, leurs reliefs, leurs blessures. Beauté, laideur, parfois les deux inextricablement liés, la fleur qui grimpe sur les claires-voies...
Je ne sais pas trop où nous sommes…
Quelque part au nord de Valence peut-être. Voici un péage.
Camions, le nombre incalculable de camions, nuit et jour.
Transport de marchandises, marchandises, marchandises….Les marchands disent… Chut ! On sait bien ce que j’en pense !
Je suis en train de lire un livre emprunté à Marc (je crois que je pourrais lui emprunter l’une après l’autre toutes ses lectures),  ce sont douze portraits de femmes écrivains.
Pas de doute, écrire ou ne pas écrire, de toutes façons je fais partie du lot.
Marquée, frappée, illuminée et quoiqu’il arrive, il y aura toujours ça, le remède et le poison de l’écriture.
A quel point vie et écriture se modèlent-elles l’une l’autre ?
Je ne le sais pas encore. Vivre l’écriture, écrire sa vie…
Je tente enfin de m’accepter telle que je suis, avec ce que j’ai tenté de dissimuler sans même m’en rendre compte pendant tant d’années.
Cette relation à la mère dont je suis prisonnière à force de la fuir.
Aujourd’hui encore, il me faut oser décevoir pour ne pas me décevoir moi-même.
Accepter de ne pas être la fille dont elle avait rêvé et à laquelle elle rêve peut-être encore. Je ne veux plus dissimuler ce que je trimballe dans les replis de ma cervelle, de mon cœur, dans la moindre de mes cellules, libre ou asphyxiée.
Je commence à prendre conscience du trésor immense qui est là, ma richesse, mes différences. J’apprends à faire confiance à mes intuitions. Sereinement.
Je ne suis plus en guerre. Cette fameuse guerre qu’on se livre à soi-même.
J’ai cherché des modèles, des maîtres à penser et c’est moi, ce fameux Surmoi, que j’ai rencontré. L’étincelle sacrée. Elle a parfois provoqué plus de gêne, de culpabilité que de bonheur mais voilà je suis prête ! Prête à me planter à nouveau.
Double sens au mot planter…
Par amour encore, toutefois je laisse des points de suspension….
Envie de fumer. On ne fume plus dans le nouveau bus, c’est plutôt une bonne chose sauf par moment où la transgression serait bien agréable.
Nous allons bientôt nous arrêter sans doute, il ne doit pas être loin de 19 heures.
Nous arriverons à Gand demain, vers midi. Une tournée de bus plus que de spectacles… Il y a un rayon de soleil au coin de la page.
Un arrêt tabagie-pipi et c’est reparti. Ambiance morose. Thierry en particulier et ça m’ennuie. Depuis mon retour, quelque chose a changé. Ce n’est peut-être que le fruit de mon imagination… Aussi peut-être un fond de culpabilité : je suis la lâcheuse.
Je lâche les oiseaux qui n’ont même pas encore pris leur envol !
Je n’ai pas envie de quitter le groupe mais j’ai besoin d’amour, d’une vie affective dissociée de ma vie professionnelle. J’ai besoin d’équilibrer, de développer de nouvelles antennes, continuer l’aventure d’une autre façon, plus cadrée.
Privilégier qualité à quantité, que ce soit en temps, en énergie ou en ce qui concerne le spectacle lui-même. Il y a Don Quichotte que j’aime beaucoup mais qu’on joue si peu et j’avoue que rejouer Ezili m’a émue. Six ans déjà que ce spectacle tourne…
Mais les Oiseaux non ! Immense gâchis…
Le chant est trop important pour moi pour y prendre aussi peu de plaisir.
 
Août 2001
Nous voici en Allemagne. Il est presque 2 heures du matin.
Où sommes-nous exactement, je ne saurais le dire. Je n’arrive pas à retenir le nom de cette ville. Ce n’est pas très loin de Brème, joli nom Brème, mais j’en ai déjà parlé il y a longtemps dans ce journal… Dire qu’une bonne partie va être publiée par Clapàs….
C’est fou quand même ! Dérangeant même pour la suite. Du coup, j’ai mis un petit moment avant de m’y remettre. (la publication était prévu pour l’automne 2002, Marcel Chinonis est décédé brutalement en août 2002, les calepins se sont donc retrouvés orphelins.)
Journée de montage et répétition de Don Quichotte. Je suis maintenant dans ma chambre d’hôtel. J’ai passé un bon moment au téléphone avec S. à en avoir les oreilles qui brûlent (les deux parce que je change d’oreille).
Don Quichotte enfin ! Cela fait presque un an que nous ne l’avons pas joué.
Marc remplace Patrice qui a une côte fracturée. C’est chouette qu’il le fasse au moins une fois, c’est tellement son histoire ce spectacle.
Je suis troublée à nouveau, c’est tout récent, plutôt étrange. Quelque chose est en train de naître, ou plutôt de remonter peu à peu à la conscience. C’était peut-être là depuis longtemps déjà… Séduction intellectuelle, poétique et du poème à la chair….
Je parlais de choix, de volonté et voilà que j’ai envie d’écrire que j’aime trop ce frisson qui mêle et emmêle… Qui dit trouble, dit manque de clarté, pénombre, nombrils de chair qui se parlent en leur langage moite. Mettre des mots sur l’amour, de l’amour dans les mots.
Parler du désir, de la fuite éperdue pour échapper à l’autre, du cercle qui nous y ramène toujours tant le potier est habile.
Le potier, le modeleur…. Une image de dieu ?
Je me protège, car c’est dangereux. Je me protège de l’autre et de moi-même.
Le cercle me ramène à lui mais comme sur le tour, le cercle est en fait une spirale et l’infini c’est moi, l’infini c’est l’autre.  Nous ne faisons que monter… et il est toujours possible de recommencer, à l’infini nous sommes malléables. Matière première.

C’est la route du retour après un très beau spectacle qui a fait plaisir à tout le monde et tout particulièrement à moi. De belles déclarations - amitié, amour, quelle importance - ont confirmé ce que je pressentais l’autre nuit. Emotions fortes, sentiments profonds ?
Petit arrêt sur une péniche à Maastricht pour rendre le voyage disons, plus agréable.
J’ai bien dormi cette nuit et encore ce matin. Mes rêves se sont vite effacés, c’est dommage, j’aimerais pouvoir m’en souvenir. Savoir un peu ce qui se trame en ce moment dans mon inconscient…
Nous roulons dans le Lot, au-dessus de Cahors. Etrange de songer que d’ici un mois, je serai installée par-là. Agréable pensée même si le fait de réintégrer le groupe physiquement et affectivement, donne à tout le reste une coloration un peu floue.
Bizarrement, je n’ai aucune inquiétude. Les changements qui viennent me paraissent logiques et ce presque indépendamment de S. même si je sais que c’est notre relation qui me permet de me sentir aussi sereine. Les circonstances s’adaptent à moi et non le contraire, c’est nouveau et j’aimerai conserver ce sentiment de fraîcheur, cette paix, cette confiance.
J’omets probablement de songer à quelques problèmes qui ne vont pas manquer de se poser mais il me semble que rien ne peut être pire que subir sans choisir, sans rien tenter.

Février 2001 à Nice

Nouveau siècle, nouveau millénaire, nouvelle gueule… et non !
Tant pis, nouveau quand même. Carnaval de Nice et drôle d’humeur.
Il y a tant de façons d’écrire, tant de façons de chanter, voyager, aimer…
Tant de façons de vivre !
Nice, baie des anges. Carnaval carton-pâte arôme Las Vegas.
Je préfère ne rien en dire, c’est inutile. Je suis contente d’être là quand même.
Il est 4 heures du matin, demain une longue parade encore nous attend.
Je ferai mieux de dormir. Les doigts pleins d’ampoules, je songe à mon métier… Jamais pu l’appeler comme ça en fait, c’est plus que ça, c’est autre chose.
J’ai de la chance mais je sais aussi combien ça a été dur par moments. J’ai donné, beaucoup.
Nice, villégiature ensoleillée pour tempes et portefeuilles argentés.
La critique est facile, les généralisations aussi. La Côte d’Azur… J’y suis née !
Au bord de cette mer que j’ai aimé de tout mon cœur. Je l’aime encore ce bleu berceau chargé d’Histoire et d’histoires, y compris la mienne, mais j’ai du mal à la regarder en face… cette poubelle.
Et je repense au défilé cet après-midi, tout ce fric, ce fatras pour déguiser le vide, pour maquiller l’ennui.
Carnaval n’a plus de sens alors que ce serait le moment où jamais de le lui rendre.
Il y avait bien un char anti-ogm, d’autres pour évoquer les manipulations génétiques, la vengeance de la nature, la culture africaine… Banalisation.
Banalisation qui tue le message.
Combien de carnavals cette année en France ont leur char anti-ogm ?
C’est le must, merci Bové et pendant ce temps les marchands de merde font recette et Bové retombe à chaque tour sur la case prison…
Que le peuple s’amuse, qu’il s’exprime !
Mais le « peuple » à Nice ne vient pas s’amuser et encore moins s’exprimer, le « peuple » est un touriste qui paye cher pour voir défiler, du haut de la tribune havas ou casino, une débauche de moyens qui s’est approprié le nom de carnaval.
Chacun fait ce qu’il peut.
Alors vivement Montpellier le 16, vivement Toulouse le 24 !
Sur ce, extinction des feux.

30.01.2007

Novembre 2000 - Je pars à Byzance !

Novembre 2000

Je pars à Byzance ! Via Munich mais pour l’instant, je suis dans le train pour Toulouse. Départ impromptu au goût d’inédit qui m’enchante. Des vacances, de vraies vacances !
Je voyage seule et je retrouve Sylvestre, son père et sa belle-mère là-bas… Jamais fait ça encore…
Le train est quasi-vide, je me sens fébrile, mon calme n’est qu’apparent.
Une pensée pour ma troupe que j’ abandonne encore une fois, mais ce n’est que pour mieux revenir ! Je pars sur les traces du Simurgh, à bord d’un grand oiseau à réacteurs et je vais poser mes pieds pour la première fois en pays de confession musulmane.

Un saut dans le temps et je me retrouve à Munich devant un café, pas deux car je n’ai plus de ferraille allemande. Il est 8h30. Je n’ai pas beaucoup dormi mais je suis ravie d’être là, toute seule ! Le mois dernier, jour pour jour, nous partions pour Sydney.

Un peu plus tard, j’ai échangé des francs contre des marks pour boire un autre café, double cette fois. J’ai encore plus d’une heure devant moi mais je ne m’ennuie pas, je savoure. J’ai toujours aimé les aéroports. Mon premier vol, c’était il y à 26 ans ! J’en ai vu des aéroports dans ma vie, certains bien plus d’une fois…
Qui a dit que les rêves ne se réalisaient jamais ? Je ne compte plus ceux des miens qui sont devenus réalités et ça me laisse pleine d’espoir quant à l’avenir. J’en ai encore des rêves et pas des moindres…

Trois heures et demie de vol pour Istanbul, c’est de la rigolade ! Tant mieux ! Autant j’aime aller loin, autant je n’aime pas les longs périples en avion. Trop confinés, trop déboussolants.
Un jour, je voudrais vraiment prendre le temps de voyager. A pieds, ou à cheval pourquoi pas ? En roulotte ! En Mongolie…
J’adore observer les gens dans ces lieux de transit, de départ, de retour…
J’essaye d’imaginer leur vie, d’où ils viennent, où ils vont.
Un jeune asiatique passe, il ressemble au héros d’une série que j’adorais étant petite. Pas mécontente de mes petites aventures en Asie… Sourire.
Tiens, j’ai la chair de poule tout à coup et les cafés ne me réveillent pas vraiment, pourtant je sais que je ne dormirai pas dans l’avion.

Je suis dans le hall d’embarquement. Les autres passagers sont majoritairement des hommes, quelques couples mais je suis l’unique femme seule… Pas évident de deviner qui est Turc et qui ne l’est pas, à part un homme qui lit le journal du pays, teint mat, moustache et chemise noire.

Un bond dans le temps encore et me voilà déjà sur le retour.
Une petite semaine lune de miel qui a fondu doucement sous la langue, à savourer tel quel…
Oublier un peu de réfléchir pour une fois. Ne pas trop voir la police militaire, ne pas trop penser aux prisons, à la torture, aux Kurdes du sud-est…
Juste se laisser porter.

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Istanbul et ses minarets au couchant, l’appel des muezzins dont l’écho se répercute d’un quartier à un autre. Celui de l’aube me surprend la première fois, je ne sais plus où je suis et impossible de me rendormir.
Les rives du Bosphore, Ste Sophie, la Mosquée Bleue, la Corne d’Or, les broussailles électriques sur les façades sales, les vieilles maisons tout en bois et plusieurs couches de vestiges chargés d’Histoire.

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Les derniers fumeurs de narguilés et partout les verres de thé qui circulent, concentriques, un thé à la pomme, chaud et sucré. J’écoute les musiciens dans les cafés, la voix douce, claire et plaintive des chanteurs, toujours de tristes histoires d’amour. Emouvant mais un peu pénible à la longue.
Je ramène un saz, je ne sais pas en jouer mais le jour où je voudrai apprendre, il sera là.

 

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Petit hammam de quartier où le temps s’est arrêté. J’y vais le soir. Les hommes paraissent surpris, mais l’un d’eux me conduit du côté des femmes. Personne ne parle autre chose que le Turc. La femme qui me lave est âgée de plusieurs siècles. Il n’y a qu’elle et moi. Puis elle me laisse.
La paix intense de cette heure passée seule, détendue, étendue sous la coupole blanche, dans ce ventre moite et chaud, bercée par le chant de l’eau sur le marbre clair.
Matrice. Je pense à toutes celles qui ont fréquenté ces lieux, je pense à ma mère. Tellement peu maternante…
Et voilà que j’entends quelqu’un m’appeler par mon nom… Belle-maman et beau-papa ont brisé le charme en venant me chercher… Ils n’ont pas réalisé mon âge… et difficile de passer inaperçus avec eux. Du coup on ne peut rien voir à trop être vu…

 

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Il y a un atelier de cordonnerie, parmi tant d’autres, que je peux observer de la chambre d’hôtel. Une seule pièce où travaille jusque très tard dans la nuit, un homme barbu, solitaire et appliqué. Sur son établi, s’empilent talons et semelles.
Ce matin, il est de nouveau là, à la même place ou parfois c’est un autre qui le remplace. Sa manière patiente et tranquille de travailler lui donne l’air d’un sage.

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Il y a bien-sûr ici les marchands de tapis, les marchands de tout et de n’importe quoi, de tabac à vous arracher les poumons, d’épices éclatantes aux parfums entêtants, de savoureux petits pains au sésame, de jus d’orange, de photocopies même, avec photocopieuse ambulante branché sur groupe électrogène !
Des marchands de tissus, de bijoux, de babouches et de pièges à cons, à touristes je veux dire. Beaucoup, beaucoup pour le touriste ! Mais que suis-je d’autre ici ?

Chaleureux et accueillants les Turcs, mais commerçants avant tout et puis des hommes, des hommes et encore des hommes ! Les femmes semblent effacées, même s’ils elles ne portent pas toutes le foulard. Bon nombre d’entre elles doivent être à la maison, j’imagine.
Un univers d’hommes donc, jeunes, vieux, barbus, gominés, droits, voûtés et leurs yeux de charbon ardent…
Je n’ai pas l’habitude d’attirer autant les regards, pas comme ça ! Bien accompagnée c’est amusant cinq minutes mais ça peut vite devenir insupportable !
Je les aurais pensé plus réservés, mais nous autres occidentales libérées, faisons fantasmer une bonne partie des mâles de cette planète.
Je n’ai pu que le constater là encore…
Nos sexes non muselés font bander l’imagination des hommes, pas que l’imagination d’ailleurs à ce que j’ai pu nettement sentir en me faisant coincer par un jeune homme dans une boutique du souk, pas méchant mais gonflé quand même… J’ai eu pitié de lui.
Alors qu’à mes yeux les étrangères sont si jolies, bien plus jolies souvent !
Heureusement, je ne suis pas blonde, ça c’est le pire !
Pour les Turcs, il semblerait que la blondeur d’une chevelure, même fausse comme celle de Babeth, brille plus que de l’or !

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Et maintenant ? Le coup de blues du retour, j’en ai pourtant l’habitude…
Il me faut passer à l’action, je sens qu’il y a urgence, du travail m’attend et je ne peux plus faire l’autruche, ni l’enfant ! L’amour devra se frayer un chemin dans mes dédales.
J’aime quand les émotions sont nourriture et non pas poison tétanisant, quand l’espoir reste humble pour que les joies demeurent pures.
Le plaisir est un partage, pas une promesse.
Je suis dans un train qui me ramène chez moi.
Il fait beau et j’ai détesté ce départ, mais j’ai grand besoin d’être seule. Il me fallait partir, j’ai même trop tardé ! Je me sens brouillée…
Je me laisse trop facilement emporter par mon imagination romanesque.
Pourtant les illusions sont de plus en plus brèves. Très vite, sans que je ne puisse voir ni où, ni comment, ma perception bascule et le doute se faufile… Extrême agacement.
J’éprouve alors un irrésistible besoin d’espace, de respiration, le large… De l’air quoi !
Le train longe une étroite vallée scintillante, ombre et flammes d’automne.
Je lève les yeux au ciel, ils s’accrochent au sillage floconneux d’un avion.
Petit pincement au cœur. Istanbul, joli rêve…
Me voilà pleine de mélancolie ! Piégée par la douceur de vivre, mais ce n’est pas grave, juste un incident parmi tant d’autres.
Peur de l’amour, peur de ne pas savoir, peur du trop ou du trop peu, bêtises !
Et moi décentrée. Ne pas, ne plus se perdre dans l’autre.
La lumière enchante les sous-bois, arbres, odeurs, parfums lourds d'arrière-saison…
J’ai donc bel et bien ramené un cafard !
S’engager, se préserver, freiner, donner sans compter, tout à la fois ?
Bien des choses semblent impossibles et pourtant… J’ai besoin de terre moi qui plane tant dans les airs !
Le train trace une jolie courbe, rayant au passage de fines rivières.
Les peupliers dépouillés veillent les nids du printemps dernier, les champs exhibent une chair brune fumante, bien grasse... Nourrie à quoi ?
Le temps se couvre, penser à l’hiver ne m’enchante guère mais au moins je me sens mieux que l’année dernière. Cette fois, c’est moi qui prends soin de moi, je ne laisse à personne d’autre cette responsabilité.
Novembre, un mois qui fleurit les cimetières, des chrysanthèmes déclinés sur tous les tons, véritable industrie du chrysanthème !
Le soleil est pâle comme la lune, derrière son voile gris.
« Gaillaqueu, Gaillaqueu ! » Les gens qui attendent sur le quai, ils pourraient être Turcs.

26.01.2007

Octobre 2000 - Sydney, Australie

3 heures du matin soit 18 heures en France. Nous voilà aux antipodes pour participer à la Cérémonie d’ouverture des Jeux Paralympiques qui suivent de peu et dans un grand silence médiatique les J.O.

Sur le vif, décalage horaire, décalage tout court mais c’est amusant pour l’instant.
Nous logeons dans le quartier King Cross. Je partage avec Marie-Pierre, un appartement un peu bizarre, incolore mais spacieux, énième étage d’une tour-hôtel.
Vaste baie vitrée, tout plein de fenêtres donnant sur les pupilles phosphorescentes de la ville. De ma chambre, je vois le fameux Harbour Bridge et le fleuve qui promène ses bateaux, parfois de grands voiliers anachroniques.
Carte postale typique de Sydney. Je vois aussi le faisceau de buildings ultra modernes qui en plein jour, semblent tout juste posés sur une vaste pelouse - la City prête à décoller – quartier des affaires et du commerce,  et puis les maisons, des maisons et des maisons à perte de vue.
Une maquette ! Un immense studio de cinéma !
L’Australie, une sorte d’Amérique ?
 
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J’ai vu le bush depuis l’avion. Des milliers de kilomètres, rien d’autre que la terre, le sable, la roche ! Vagues rouges pétrifiées, gigantesques, des trous, des canyons, des monts étranges et polis, la terre aborigène ! Les pistes du Rêve…
J’en ai vu un à Sydney, pour l’instant, la nuit sous un porche… Juste sa tête crépue qui émergeait d’un duvet crasseux, ai-je besoin d’en rajouter ?
King Cross, soi-disant le seul quartier chaud de toute l’Australie ! Un des seuls en tout cas à Sydney à avoir sa vie et sa faune nocturne. Sex-shops, cinés pornos, strip bars and co... Les rares bars qui ne sont pas dédiés au sexe sont mornes ou trop chics, mais nous n’avons pas encore tout exploré. 
Les filles sont jolies, pas vulgaires, des airs de jeunes étudiantes...
Plus glauques sont les shooteuses, dans tous les coins, ça fixe à toute heure, n’importe où, y compris sur la petite placette, juste devant la porte de l’hôtel. Ils me filent un mauvais frisson.
Sydney donc !
Un stade tout neuf, joliment coloré mais un stade reste un stade et j’en ai déjà vu quelques-uns - c’est vrai pas des moindres - et puis l’envers du décor : dédales de béton, câbles, tuyauteries, cuves de je ne sais quoi, stockages, poubelles puantes, ascenseurs, montes-charges, cagibis fonctionls en tout genre…
Le déroulement des événements du jour J, nous allons le connaître jusqu’au bout de la ficelle, il y a des répétitions pratiquement tous les jours.
Quoi d’autre ? Il y a la bouffe fast-fadasse, les bagnoles, l’écho des sirènes la nuit, les stations de métro, de train, les gens tranquilles, sympathiques, pas Européens, pas Américains, mais Australiens et fiers de l’être.
Ils aiment leur ville en tout cas, ça c’est sûr, et c’est un amour communicatif.
Pas de stress ici, tellement que cela en devient étrange, mais bon il y a toujours ce décalage horaire, impossible de dormir la nuit, ça perturbe !
Je pense aux tous premiers colons, volontaires ou involontaires, les indésirables, les putains et les bandits. Je pense aux natifs de cette terre qui étaient là bien avant eux...
Sydney, c’est aussi des oiseaux, des arbres en fleurs, quelques beaux palmiers glanés au passage et des chauves-souris géantes qui tournent la nuit au-dessus des buildings de la City comme dans un film d’horreur de série B.
 
Petits incidents ce soir, trop drôles si j’ai bien compris !
Drôles et terribles à la fois, plein de tendresse aussi. L’humain est un grand tendre très maladroit, un crabe du troisième type !
Je suis sans attente spéciale, sans impatience, toute à la découverte.
Je regarde, j’écoute. Tout ça, cette vie que je mène, ce qui a changé, ce qui m’a changée, ce qui confirme ou affine ce que je sais déjà.
Je réalise simplement à quel point je tiens à ce groupe, justement parce que malgré tout, je suis encore là…
Et puis il y a les tromperies, les illusions, le jeu du monde…
Parfois je me fais peur, ce que je prends pour lucidité n’est peut-être qu’une forme de folie. Je ne vois pas ou plus le monde de la même façon et je me sens parfois si seule avec ce que je ressens, ce que j’en comprends…
Des intuitions dont la justesse parfois m’effraye. Sensations claires, puissantes, après seulement viennent les élucubrations du mental.
Je me sens seule parce que j’écris ou bien j’écris parce que je me sens seule ?
Cela n’a rien à voir avec l’amour ou l’attention que peut ou pas m’apporter autrui, d’ailleurs trop d’attention finit par me peser.
Il faut que je dorme, ça risque d’être dur jusqu’au 18 et puis vlan, le retour dans les dents, looping et nouveau décalage !
 

 Il est encore 3 ou 4 heures du matin et le sommeil n’est pas au rendez-vous.
A ce rythme là, je ne vais pas tenir…
Je me suis sentie mal en fin d’après midi, malgré mes biscuits et graines du matin, puis un kiwi, puis une banane… Une autre banane plus tard et même encore après un cake industriel proudly made in Australia… J’oubliais un mini paquet de noix de macadamia salées, que j’avais gardé depuis l’avion. Bref, tout ça pour dire qu’un vrai repas serait le bienvenu…
Pour le décalage, je ne vois pas ce que je peux faire, hormis me lever tout à l’heure, c’est à dire tenter une journée comme celle d’aujourd’hui, voire plus longue avec quasi pas de sommeil… Pourquoi pas ?
Aucun intérêt tout ça, mais je suis trop fatiguée pour écrire, trop éveillée pour dormir.
Soupir. Un coup de téléphone qui m’assombrit. Décalage, trop gros décalage…
Ne pas me prendre la tête, ne pas avoir peur de me tromper, je me tromperai de toute façon mais à vrai dire, qu’est ce que cela signifie ? Tromper, se tromper, faire erreur… N’est ce pas cela la vie ? Qui saurait démêler le vrai du faux ?
Je réfléchis trop mais je dois aimer ça. Je cherche, je cherche toujours !
Je ne sais quoi mais je cherche, partout et encore, dans les regards, dans les miroirs, au ciel je cherche, au loin, en profondeur, autour et au-dedans, je cherche !
De m’être balader dans le quartier, me vient cette question : est-ce que ce sont les femmes qui s’habillent en pute ou les putes qui s’habillent en femme ?
Question sans aucun doute vitale… Sourire.
Qu’est ce que « correct » signifie ? Et « normal » ?
D’où vient la norme ? Qui l’a décrétée ? Qui nous a demandé notre avis ?
L’éthique vendue au profit de l’étiquette…
Ne pourrait-on pas dire que c’est le client qui fait la pute comme l’occasion fait le larron ? Pas de client, pas de pute. Impossible de séparer les deux.
Pourtant c’est la prostitution que l’on condamne, pas sa consommation.
L’offre et la demande… Qui de la poule ou de l’œuf ?
 

Sydney toujours, 6h30 du matin !
Encore une nuit blanche, un peu chimique celle là. Le jour s’est levé, je n’ai pas dormi. La nuit est passée comme un rêve, c’est du moins l’impression que j’en ai maintenant, mais sans avoir été pour autant spécialement idyllique. Que faire ?
Un petit déjeuner, une douche et aller me balader enfin ? Mais il va bien arriver un moment où la fatigue va me tomber dessus…
C’est rageant d’imaginer l’espace immense qui entoure cette ville et d’être là, dans une chambre. Non-sens.
Dehors il y a des chants d’oiseaux incroyables, depuis que le jour a pointé son nez. D’ailleurs, c’est toute la ville qui est incroyable, un gigantesque village, une légo-city.
Il y a ici quelque chose d’irréel, de factice... De toutes manières je ne peux m’empêcher de songer que nous sommes sur la terre aborigène et que cette ville est absurde, déplacée !
Je ne pourrais pas expliquer mieux ce sentiment d’étrangeté, alors que je n’ai même pas mis les pieds dans le bush.
Je n’ai rien vu de ce pays, si ce n’est quelques Australiens.
Très bons contacts d’ailleurs, excellents même avec Melissa, ma partenaire sur les paralympiques.
Ce séjour s’écoule tranquillement et ne ressemble à aucun autre, peut-être parce que nous n’avons pas vraiment l’habitude de ce que nous y faisons.
Ni autant d’autonomie, cette chambre individuelle dans un appartement est bien agréable, surtout quand c’est pour une dizaine de jours.
A vrai dire, j’ai perdu la notion du temps passé ici, toujours ce décalage.
Voyage à l’autre bout de la planète et pourtant encore l’Occident…
Terre volée, comme les Amériques  mais je l’admets, Sydney est une ville séduisante.
Le sommeil rampe vers mes paupières, doucement sans faire de bruit, de peur de m’effrayer peut-être.  J’ai envie de sortir mais je n’en ai pas l’énergie. Il fait froid dehors, moi qui m’attendait à trouver la chaleur, c’est raté.
Je pense à tous ces voyages… Rester ou partir, s’installer ou nomadiser, qu’importe !
Ce dont j’ai besoin d’abord, c’est de nature.
Une ville est une ville, un arbre est un arbre ! Un arbre est une oasis dans la ville.
J’aurai aimé ici me plonger dans la culture aborigène mais je suis de l’autre côté du miroir. Je ne sais plus trop ce qui est réel ou pas, comme à chaque fois que je pars trop loin. Ma perception des choses est forcément limitée.
Pardonnez-moi, je ne suis qu’humaine…
 
Une nuit encore blanche, il est 7 heures du matin à Sydney.
Blanche, verte, en poudre et à torrent !
Dehors la tempête et moi dans la chambre, profitant de mes dernières heures ici, en solitaire.
J’ai échappé tout à l’heure à ce qui restait du groupe, c’était trop pour moi, je n’étais plus en état de discuter.
J’en ai pris plein les yeux, plein le cœur, sans trop réfléchir.
Cette soirée était magique, au-delà de la « simple » cérémonie, parce que tous les gens réunis là, tous les athlètes, les délégations ne sont pas là pour la victoire de l’un ou de l’autre, mais bien pour la victoire de la vie et de l’espoir.
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Bien autre chose que les Jeux Olympiques dont on nous rabat les oreilles, aussi je suis très contente d’avoir participer à l’ouverture de ces jeux là. Ils intéressent bien moins de monde et c’est bien dommage.
Des cadeaux, encore des cadeaux de la vie ! C’est fou quand même.
J’ai envie de rester, de découvrir l’immensité de cette terre du bout du monde…
Du balcon, si je regarde en direction de l’océan que je ne vois pas - seulement le fleuve où s’égarent les requins - je peux flairer l’espace, le grand large, les confins du globe…
Très loin en face, les côtes chiliennes. Au sud, le pôle et ses glaces, fouettées par les blizzards. Impossible d’être blasée, en moi il y a encore l’enfant qui voyage.
L’aube me frappe par son silence, seulement troublé par des appels d’oiseaux, vocalises si exotiques à mes oreilles, d’une pureté sonore extraordinaire ! Alors je ne vois plus que les arbres, de très beaux arbres et même les pelouses semblent sauvages.
Je n’ai rien vu ! Une tranche, une miette à peine et pourtant pleine de saveur.
Elle m’étonne cette espèce de tendresse que j’éprouve à l’égard de cette ville, sans la connaître. J’ai surtout fréquenté ses entrailles et son stade en fleur.
Eprouver de la tendresse pour un stade, moi, c’est quand même fort non ?
Je n’ai pas quitté la ville mais je peux sentir le bush, que je n’ai jamais vu autrement qu’en images ou depuis l’avion. Il y a beau y avoir des rues, des voitures, des magasins, le quartier chaud, tout ce que l’on veut, il y a cet espace là, tout autour, immense…
Plus réel que la ville.
Je n’avais jamais éprouvé cette sensation dans une ville auparavant à part peut-être à Belo Horizonte, mais là-bas l’espace était aussi et surtout dans ma tête.
Océan, terre nue, ciel. Fameux ciel qui hormis le fait qu’il semble en coupole, n’a rien d’exceptionnel, je m’attendais à des couchers de soleil grandioses mais ce ne doit pas être la bonne saison.
La lune comme un ballon un peu dégonflé, des étoiles mais surtout des nuages, beaucoup de nuages. C’est vrai, le ciel semble plus vaste ici mais il est gris !
Nous pourrions tout aussi bien être en Angleterre à cet instant, s’il n’y avait cet espace…
Dormir ? Peut-être un peu. Je me sens si bien là.
Nous partons dans l’après-midi. L’avion, retour à la case départ et encore une fois, ne rien comprendre.
Ma vie mosaïque… Cette espèce de ré-assemblement auquel je travaille depuis six mois, un an, deux ans ? Pas la peine d’y penser, je suis trop loin !
La vie ce n’est toujours qu’ici et maintenant.
 

21.01.2007

Septembre 2000 - Nous roulons de nuit vers Charleville Mézières

Pas plus de conviction mais de la tristesse, de la colère même, plus profonde qu’elle n’y paraît. Un départ qui contraste péniblement avec le reste de ma vie…
Je me sens chat en alerte, prêt à bondir ! Un peu sauvage, le chat…
Je vois bien que tout conspire à me faire prendre un virage à 180° - c’est chaud ça ! - qu’importe les degrés mais à propos de blaireau, c’est celui qui le dit qui l’est ! Ces pauvres animaux ne méritent pas ça.
Un coup d’œil sur les panneaux dehors : Cahors, Caussade…
J’avoue, je n’ai plus rien à donner, je me suis épuisée, desséchée dans ce qui fût autrefois un rêve.
J’ai beaucoup appris cependant. J’ai appris sur la vie, sur moi, sur le monde, les humains et tout en n’étant pas grand chose, c’est déjà beaucoup. Je sais un petit peu mieux ce que je veux, je sais surtout ce que je ne veux plus !
Je sais bien mes erreurs, les pièges et le reste mais voilà, je veux  continuer à rêver ! Alors chez moi, cela passe souvent par épurer les choses au-delà du bon sens et de toute logique. Je ne fonctionne pas avec les mêmes valeurs. Chaque existence est une expérience unique, je veux faire la mienne.
Il y a si peu d’amour dans cette compagnie.
Plumette s’en est allée vous ne comprenez donc pas ?
Idéaliste, irréaliste, c’est certain !
Poète, une maladie honteuse ? Je l’ai cru pendant longtemps.

Le bus roule, il y a un sifflement d’air irritant qui passe par je ne sais où. Devant c’est le lieu d’où je m’exclue moi-même, ici près de moi, c’est le sommeil des trois personnes qui me sont certainement les plus proches. A l’arrière, d’autres encore dorment aussi.
Je suis la seule fille.
Ailleurs, peut-être une femme, mais ici encore une fille…
Blasée, habituée à certaines réflexions et pourtant…révoltée aussi ! Qu’y faire ? Rien. Dormir. Ne plus penser qu’à la beauté de la vie. Je suis prête.
Au retour de Genk, Belgique, il est 22 heures.
Un navire prêt à mettre bas, ce sont les femmes qui mettent les voiles et les marins adroits bravent la tempête…
La radio déverse un flot de propos concernant le « référent d’hommes »…
Rien à dire alors place à la fantaisie, c’est comme ça que naissent les poèmes.

Septembre 2000 - En direction de Tarragona, Espagne

Retour au bus et aux autoroutes, en direction de Tarragona, Espagne.
Un peu fatiguée, perplexe face à tous les changements qui s’opèrent en moi.
Prises de conscience et surtout lâcher-prise.
Dehors le ciel en uniforme gris surveille la caillasse, les arbustes et la pointe fine des cyprès. Sur la gauche les étangs se confondent avec le ciel et plus loin la mer se remet peu à peu de ces excès estivaux, la gueule huileuse, coefficient de protection multiplié à l’infini ; toute pleine de sacs plastique, d’emballages sans surprise, de canettes sans message, couche-culottes, préservatifs, sandales qui font la course en solitaire, crottes diverses, poissons crevés, huile de vidange, vieux pneus…
Je ne vois pas mais j’imagine sans mal toute la faune moderne civilisée qui a remplacé les crabes, les couteaux et les crevettes…
Tarragona sera mon dernier Ezili, officiellement au moins, décision prise à la fin du spectacle à Brugge, trop de gouttes ayant fait déborder la vase.
Je préfère arrêter avant de vraiment détester, c’est un spectacle qui a tant compté pour moi ! Cinq ans qu’il tourne, j’ai besoin de neuf et à cette heure, je ne suis pas plus émue que ça.
Pas vraiment envie de bavarder, besoin d’action, bon feeling obligatoire !
Pas d’inspiration pour écrire. Les paysages me laissent froide, je voudrais être au cœur, la périphérie ne me suffit plus.
Je me sens aujourd’hui page blanche, pellicule vierge.
Je fais ce voyage comme si je n’en avais jamais fait auparavant, tout en sachant qu’il n’en est rien, mais j’ai besoin de regarder, d’entendre d’une façon neuve, plus objective, moins sentimentale. C’est très agréable en fait.
Dehors des petits avions côtoient des vendangeurs.
Cette année pour moi, le vin sera vraiment nouveau !
Après la pause repas, un pique-nique dans le bus pour moi, nous repartons. Je ne veux plus bouffer une seule miette de merde des restauroutes. Des voleurs et des empoisonneurs.
Il fait chaud et lourd. En manque d’air, je me suis mise devant pour voir s’il fait meilleur. En fait, je crois que je m’ennuie…
Premiers contreforts des Pyrénées orientales, j’aspire à l’air pur qui vibre au-dessus des crêtes. Le ciel est bleu maintenant. J’ aperçois des trouées calcinées dans la forêt méditerranéenne, vilaines morsures des incendiaires…
Nous venons de passer la frontière espagnole. J’écris sans conviction.

 

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