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25/05/2018

Ma Patagonie de Guénane

 

 

La sirène étoilée, novembre 2017

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47 pages, 12 €.

 

 

 

« le bout du monde ressemble au début du monde »

 

Ce recueil est un hommage, un magnifique et poignant hommage à une terre et à ses habitants disparus.

 

« L’horizon   les dents du vent

aimantent les solitaires

les rêveurs de rupture

ceux qui ne craignent de se rencontrer »

 

C’est ainsi qu’il faut comprendre le « ma » devant Patagonie : non pas une appropriation conquérante des lieux, pas comme un adjectif possessif donc, mais comme la perception très personnelle de l’auteur au-delà de ce qui se donne à voir aujourd’hui.

 

Devant l’immensité des paysages, la puissance de leur mémoire et leur beauté qui raconte ce qui fut, elle s’incline avec humilité et une grande sensibilité.

 

« savoir se taire quand on écrit »

 

Ce n’est pas le premier recueil de Guénane qui évoque la Patagonie, mais ici elle s’attache avec les maigres outils du poète — « en poésie aucun mot n’est cloué/ il n’a aucune prise » — à rendre âme et justice aux premiers habitants de ces terres :

 

« Indiens Tehuelche

nomades aux empreintes géantes

onze mille ans de présence

 

(…)

civilisation Évangiles tourments

hommes blancs qu’ils voyaient roses

les Yámana s’éteignirent en 15 ans

 

(…)

1839 « Créatures abjectes et misérables »

Darwin écrit dans son Journal

 

(…)

Indiens Ona

(…) 1880   carnage

Ona tous traqués  immolés

Aucun exil possible sur une île

 

Toutes ces vies horriblement massacrées et l’arrogante bêtise des « découvreurs ».

 

(…)

Je voyage en silence

Dans la témérité des traces

Une main posée sur la grotte du cœur. »

 

Rendre justice aussi aux animaux en péril :

 

« je regarde cabrioler les baleines

 dans un golfe de maternité

(…)

elles sombrent  jaillissent

trente tonnes de graisse

de grâce

saluent le ciel  replongent »

 

et à la nature défigurée :

 

« espérer que son souffle survive

sous les talons du tourisme 

 

(…)

 

Lointain Sud engagé

dans la prolifération assassine

de nos inutilités ».

 

 

Ainsi l’auteur a su capter, non seulement les paysages, mais leur essence même, visions d’un monde disparu. Elle parvient à transmettre au lecteur tout le respect qu’ils lui inspirent, sans tomber dans l’aveuglement d’un romantisme exacerbé, bien au contraire, sa lucidité est vive et aiguisée comme le vent d’été austral « qui garde trace des sauvageries polaires ».

 

« la Patagonie épineuse érafle

les images faciles

mais elle attire

ses dix millions d’années apaisent

les esprits trop griffés

rassurent les insatiables

les soiffards d’horizon

 

(…)

La Patagonie c’est elle qui vous explore

ouvre vos brèches fouille votre cœur. »

 

 

Ma Patagonie a clairement une dimension écologique et politique engagée. Tout territoire a une histoire, celle de cette « Terre des feux éteints/des rêves consumés » est particulièrement cruelle.

 

« la colère du vent vient de loin

dans sa voix mugissent des ombres. »

 

Histoire d’un monde disparu :

 

« si aujourd’hui les chevaux fiscaux

hennissent sur la piste

la mémoire agrippe les cavaliers du passé

soudés à leur monture   ponchos au vent

ils avaient des ailes. »

 

Et d’un monde sur le point de disparaître sous l’avancée d’un prétendu progrès :

 

« Le vent happe les dépotoirs sauvages

plaque les plastiques aux buissons

nos indestructibles macromolécules»

 

et d’un tourisme de masse, « paisible ravage ».

 

« si tu prononces

Humains

pourquoi cette impression toujours

que s’annonce un déclin ? »

 

(…)

 

comment fait-elle l’Histoire

avec ce perpétuel goût de l’échec en bouche

d’où tient-elle cet estomac d’acier ? »

 

Notre propre histoire finalement, à toutes et tous.

 

« Si ta mémoire mesure le temps

évite la dangereuse nostalgie

se pencher à la portière de sa vie

c’est déjà la Patagonie »

 

(…)

Nous gardons tous en nous des lieux que jamais

Nous ne foulerons le cœur tiède »

 

Ma Patagonie, incontournable.

 

Cathy Garcia

 

 

GUENANE_IMG.jpgGuénane est née le 26 juillet 1943 à Pontivy (Morbihan), sa famille ayant quitté la ville de Lorient bombardée par les Alliés. Elle ne se souvient pas avoir appris à lire et à écrire. Elle a commencé à étudier le violon à 7 ans. Elle a grandi au bord du Blavet, un fleuve marin, et a vite compris que chacun porte en lui ses propres marées. Dans les années 1960, elle fait des études de lettres à Rennes ; elle fait aussi partie de la petite troupe de théâtre du Cercle-Paul-Bert et déclame avec le groupe Poésie Vivante de Gilles Fournel, le mot Résistance avait alors son sens fort. Le 24 juillet 1964, avec le poète avignonnais Gil Jouanard, elle rencontre René Char, chez lui, à L'Isle-sur-la-Sorgue, une rencontre intense. Son premier recueil, paru aux éditions Rougerie en 1969, s'intitule Résurgences, un mot emprunté à René Char. Resurgere / renaître ; insurgere / s'insurger : toute sa démarche d'écriture est contenue dans ces mots. Renaître toute la vie à sa manière. Elle a enseigné à Rennes puis elle a longtemps vécu en Amérique du Sud. Années de dictature mais aussi avec la sensation d'avoir foulé les derniers arpents du paradis originel avant l'emballement économique mondial. Elle vit là où le fleuve d'origine qui lui enseigna le large se jette dans l'océan. Dans Un Fleuve en fer forgé (Rougerie), elle évoque son enfance auprès du Blavet en termes durs et implacables. "On ne repeint pas ses lieux d'enfance" dit-elle. Dans La Ville secrète (Rougerie) et La Guerre secrète (Apogée), elle évoque Lorient sous les bombes. Son roman Dans la gorge du diable (Apogée) se déroule dans les dictatures sud-américaines des années 1970-80. Demain 17 heures Copacabana (Apogée) se situe au Brésil dans les années 1970-80. L'Intruse, roman historique (Chemin Faisant) plonge dans le 19 e siècle, du second Empire à la guerre de la Triple-Alliance, l'épopée la plus sanglante de toute l'Amérique du Sud. Le titre de son recueil Couleur femme a été pris comme thème du Printemps des Poètes 20101.

Dernières publications poétiques : Tangerine éclatée, livret, collection La Porte, 2017 ;  En Rade 4, brèves de cale illustrées par Pascal Demo et Killian Duviard, édition associative Chemin Faisant, 2017 ; Atacama, éditions La Sirène étoilée, illustrations Gilles Plazy, 2016 ; Le Détroit des Dieux, livret, collection La Porte, 2016 ; La Sagesse est toujours en retard, Éditions Rougerie, 2016 ;  Au-delà du bout du monde, livret, collection La Porte , 2015 ;  En Rade 3, brèves de cale, illustré par NicoB, édition associative Chemin Faisant, 2015 ;  L'Approche de Minorque, livret, collection La Porte, 2014 ;  Un rendez-vous avec la dune, Éditions Rougerie, 2014.

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