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19/01/2020

Le Silence des Autres (documentaire) de Pedro Almodovar (2019)

 

1977. Deux ans après la mort de Franco, dans l’urgence de la transition démocratique, l’Espagne vote la loi d’amnistie générale qui libère les prisonniers politiques mais interdit également le jugement des crimes franquistes.
Les exactions commises sous la dictature et jusque dans les années 1980 (disparitions, exécutions sommaires, vols de bébés, torture) sont alors passées sous silence.
Mais depuis quelques années, des citoyens espagnols, rescapés du franquisme, saisissent la justice à 10.000 kilomètres des crimes commis, en Argentine, pour rompre ce « pacte de l’oubli » et faire condamner les coupables.

 

 

 

05/01/2020

Les années chiennes (extraits) lu par Ana Minski

 

 

un magnifique cadeau d'Ana Minski !

 

http://cathygarcia.hautetfort.com/archive/2014/10/20/les-...

 

 

 

 

 

 

03/01/2020

Revue Nouveaux Délits numéro 65

 

 

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Janvier 2020

 

 

Une époque qui semble de plus en plus violente, oppressante, rapide, bruyante, voire cacophonique, absurde, déshumanisée trop souvent, et pour inaugurer une nouvelle année, j’ai vraiment ressenti le besoin d’une énergie plus apaisée — non pas que la douceur soit le monopole de la femme bien au contraire, et quelle merveille que la tendresse d’un homme — mais juste débuter l’année avec une énergie plus yin. Une énergie sacrément puissante, qu’on ne s’y trompe pas, comme peut l’être l’eau, mais peut-être plus aisément dans l’intériorité, moins frileuse dans ses émotions, plus sensuelle aussi et reliée à la nature hors et au-dedans de nous. Un numéro de femmes, il y en a eu un seul avant ça, c’était en janvier 2010, donc 9 ans, c’est un bon cycle pour recommencer. Voici donc un numéro offrant différentes couleurs, saveurs et textures en bouche. Femmes poètes, femmes à différentes saisons de la vie. Femme, mère, grand-mère peut-être et fille… Et là je dois vous avouer mon immense émotion et ma grande joie, cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu de délit coup de pouce — c'est-à-dire la publication d’un poète mineur dans la revue ce qui ne signifie par pour autant une écriture mineure, loin de là ! La poésie serait-elle génétique, ou bien serait-elle une sorte de virus que l’on pourrait transmettre par l’éducation ou par amour ? C’est la question que je me pose car pour ce que j’en sais, cela s’est fait sans aucune volonté de ma part, j’en suis la première ébahie et c’est donc avec une grande émotion que j’accueille dans ce numéro mon enfant, qui fêtera ses 17 ans en 2020, comme la revue. Je n’en dis pas plus, je vous souhaite seulement pour cette nouvelle année qui débute, beaucoup de magie, beaucoup de lumière et de la belle obscurité, de celle qui chavire l’âme sans lui faire de mal. Je nous souhaite à toutes et tous, la paix, la sérénité intérieure car on le sait, 2020 ne sera pas un miracle, mais j’ose espérer cependant que quelque chose bouge au cœur même de l’humanité, que quelque chose brille de plus en plus dans nos consciences. J’ose espérer oui et puis 2020, tout le monde l’a remarqué, ça rime avec vin, un bon petit vin de derrière les fagots dans sa belle robe rubis. Allez santé !!

 

CG

 

 

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AU SOMMAIRE

 

 Délit de poésie : Danielle Laurent Carcey ; Barbara Le Moëne ; Patricia Castex Menier ; Diane Bifrare ; Zoé Besmond de Senneville ; Cindy Lajournade

 

Délit coup de pouce : Key Mignot, troubadour onirique

 

 Résonances : Radicelles de Murièle Modély & Dé-camper de Florentine Rey

 

Délits d’(in)citations décoiffent les coins de pages.

Vous trouverez la bulletin de complicité au fond en sortant, facultatif mais nécessaire, il compte sur vous.

 

 

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Illustratrice : Barbara le Moëne

 

 

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Lorsqu'un soir je rentrais dans la chambre, complètement hagarde, par hasard je me regardais dans la glace. Elle reflétait l'image d'une possédée, sauvage et lubrique, repoussante et fascinante. Échaudée, les yeux enfoncés dans les orbites, la chemise de nuit de travers, le corps sans forme. La voilà la sorcière. Cette créature de la terre, aux instincts dénudés, débridés, avec son insatiable appétit de vie, femme et bête en même temps.
Mary Wigman

 

 

 

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Les vrais compagnons, ce sont les arbres, les brins d'herbe, les rayons du soleil, les nuages qui courent dans le ciel crépusculaire ou matinal, la mer, les montagnes. C'est dans tout cela que coule la vie, la vraie vie, et on n'est jamais seule quand on sait la voir et la sentir.
Alexandra David-Néel
in Journal de Voyage, Tome 1

 

 

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C’est quoi une femme à quarante-huit ans passés ?

Quarante-huit ans passés, plus envie de faire semblant. C’est quoi une femme à quarante-huit ans passés ? C’est quoi une femme seule à quarante-huit ans passés? Plus d’un an que je n’ai pas été touchée dedans, pire encore : ça fait longtemps qu’un homme ne m’a pas donné envie d’écrire.

J’ai eu l’art de m’être laissée mal choisir. On appelle ça des expériences, mais c’est juste parce que j’ai mis trop longtemps à me rencontrer pour de vrai. Est-ce que quarante-huit ans passés, c’est enfin la maturité ?

C’est un âge où certain-e-s ressentent le besoin de mentir, mentir sur leurs rêves,  mentir sur leur corps, sur les traces que la vie y a laissé, sur la graisse qu’on a tassé pour se protéger, d’autres justement, n’ont plus envie de mentir. Un besoin de vérité, de nudité, de douceur, d’un authentique jus de vie : être aimé vraiment, aimer vraiment. Avec outrance, avec sagesse, avec puissance, avec lenteur, avec autant de subtilité que d’intensité,  avec du rire et de la poésie, avec de l’audace et du tournis, parce qu’Éros versus Thanatos, là ça ne rigole plus.

C’est un âge où on se dit que si à vingt ans on avait su tout ce qu’on savait maintenant…  Et on préfère ne rien s’en dire.

C’est un âge où soudain on n’a plus envie d’attendre, plus envie d’être fidèle à son malheur. Un âge de volcan qui n’a pas dit son dernier mot.

 

Cathy Garcia Canalès, octobre 2018

 

 

 

Nouveaux Délits - Janvier 2020 – ISSN : 1761-6530 - Dépôt légal : à parution - Imprimée sur papier recyclé et diffusée par l’Association Nouveaux Délits - Coupable responsable : Cathy Garcia Canalès -  Illustratrice : Barbara le Moëne - Correcteur : Élisée Bec

 

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/

 

 

 

 

 

The turning point par Steve Cutts

 

 

 

 

 

25/12/2019

Silvano Mello

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20/12/2019

L’œil du paon de Lilia Hassaine

 

Gallimard, 3 octobre 2019

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230 pages, 18,50 €.

 

Très bien écrit, fluide, on se laisse facilement aspirer par L’œil du paon qui trace un portrait acerbe d’un certain milieu parisien plutôt huppé. Dans ce roman qui a quelque chose d’un conte moderne froid et cruel, il y a une esthétique de l’écriture qui tient de la peinture. Il y est d’ailleurs fait mention des tableaux de Hopper, dont l’univers colle assez bien en effet avec l’atmosphère du roman.

Le côté froid, vaniteux, désabusé, à la fois superficiel et pesant de cette vie parisienne, auquel se confronte Héra, la jeune femme, personnage principal du roman, contraste avec la chaleur, la liberté, les couleurs, les parfums de l’île au large de la Croatie, dans laquelle elle a grandi, sorte d’éden à l’abri du monde, peuplé de paons. Oiseau emblématique, délibérément choisi par l’auteur pour ce qu’il évoque : la beauté mais aussi et surtout l’orgueil, caractéristique typiquement humaine, que nous projetons sur lui.  Sur cette île où Héra a vécu seule avec son père, gardien de l’île — sa mère étant morte là-bas très prématurément — plane une menaçante légende en lien avec une ancienne abbaye détruite durant les campagnes napoléoniennes.

Lilia Hassaine décortique ses personnages au fil des pages, comme des crevettes qui laisseraient sortir un jus pas toujours appétissant, tout en laissant une part de flou, de mystère, d’inaccessible, car l’humain n’est pas en noir et blanc comme les photographies qu’aime prendre Héra. Chacun est comme absorbé dans son propre monde, ses propres secrets, projetant juste une apparence sur une grande toile de cinéma. La salle reste obscure. Les relations humaines sont tristes, artificielles, le mensonge dissimule le malaise ou pire, nul ne semble être vraiment à sa place mais chacun joue son rôle comme dans un théâtre antique. L’intrigue laisse cependant deviner et c’est dommage, la fin bien trop tôt, mais cela n’empêche pas d’apprécier la lecture quasiment jusqu’au bout. L’œil du paon ayant une originalité certaine que la qualité littéraire de l’ensemble sert au mieux.

L’auteur parvient à ne rendre aucun de ses personnages réellement attachant, ce qui traduit bien l’angoisse sourde qui coule en-dessous de la trame comme un égout. Ici l’humanité est un condensé de tentatives avortés dans une quête de beauté, de perfection, inaccessibles car toujours extérieures à elle. Et puis il y a Hugo, l’unique enfant au centre de la toile, terriblement seul dans un vide qui ne tient plus que par quelques apparences et une bonne dose de cynisme. Quelle place ici pour la fraîcheur, l’innocence ?

L’œil du paon est un premier roman, que l’on peut qualifier de prometteur.

 

Cathy Garcia

 

lILIA hASSAINE.jpgLilia Hassaine est journaliste, diplômée en 2015 de l’Institut Français de Presse. Par la suite, elle effectue de nombreux stages dans la presse écrite, notamment pour Le Parisien et à la télévision pour la chaîne Arte, avant de se faire remarquer grâce à son web-documentaire De mèche contre le cancer où elle traite du don de cheveux. En parallèle, elle intègre le groupe TF1 où elle officie en tant que journaliste avant de rejoindre l’équipe de l’émission Quotidien en janvier 2016, équipe qu’elle a quitté pour écrire ce premier roman.

 

 

16/12/2019

Le soleil sur ma tête (O sol na cabeça) de Geovani Martins

 

traduit du portugais (Brésil) par Matthieu Dosse

Gallimard 17 octobre 2019

 

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135 pages, 15 €.

 

 

 

« – C’est parce-que le monde entier est foncedé, frère. Comme si tu ne savais pas ça. Je te le répète : une semaine sans came et tout Rio de Janeiro s’arrête. Plus de médecins, plus de chauffeurs de bus, plus d’avocats, plus de policiers, plus d’éboueurs, plus rien. Tout le monde va devenir ouf à cause de l’abstinence. Cocaïne, Rivotril, LSD, ecstasy, crack, cannabis, antidouleurs, peu importe, frère. La came c’est le combustible de la ville. (…)

– La came et la peur, j’ai ajouté.»

 

Ceci n’est pas un livre qui parle des favelas de Rio, ce sont les favelas qui y prennent la parole et donnent à voir une autre image, bien plus réelle, de cette ville qui fait rêver avec sa façade de carte postale, ses plages faussement paradisiaques, son carnaval à paillettes, sa samba perpétuelle. Rio de Janeiro a un autre visage, un visage balafré par la violence, fille bâtarde de l’exclusion sociale, un visage recouvert de la poussière humaine déposée par les exodes ruraux, populations nordestines et d’ailleurs, fuyant l’aridité extrême de leur existence et dont les espoirs s’échouent dans les quartiers nord et les bidonvilles nommés ici favelas, en mémoire d’une fleur qui pousse – poussait ? - sur les mornes abrupts qui dominent la ville. Visage cependant non dénué de beauté et capable de séduire par sa force et sa vivacité.

Dans ces favelas, génération après génération, grandissent des enfants, des adolescents, pour qui l’avenir offre peu de perspectives. Geovani Martins est de ceux là, de ces enfants qui vivent dans la pauvreté excentrée et dont le quotidien est à la fois bousculé et balisé par la violence des trafics de drogue et celle de la police très corrompue. Dans ces zones que se disputent les factions rivales, ce sont les habitants toujours qui en prennent plein la gueule, les balles qui sifflent et les cadavres au petit matin rythment leur quotidien déjà difficile.

Pour la jeunesse, assignée à faire le guet dès son plus jeune âge pour les dealers, il n’y a que l’amitié, le rire, la fête, les virées à la plage où le touriste inconscient se fait régulièrement dépouiller, pour faire la nique à la mort, au plomb de leur vie mal barrée. Les joints, les acides, la coke, les ecstas, le lança perfume — une drogue à base d'éther très en vogue au Brésil depuis des décennies, au départ comme accessoire de carnaval tout est bon même si pas bon, pour s’évader et s’amuser. La défonce devient le dénominateur commun de la jeunesse du monde entier, mais ici la pente est raide et rapidement sans-retour. L’enfer est facile d’accès et ceux qui touchent au crack en reviennent rarement. Mais dans Le soleil sur ma tête, Geovani Martins ne fait pas dans le pathos, le sensationnel, il parle simplement et avec talent de ce qu’il connait. Il raconte une jeunesse comme n’importe quelle jeunesse, qui a juste besoin de vivre et de mettre des coups de bombes de couleur à une existence qui sent trop vite l’égout.

L’auteur trempe sa plume dans une encre désabusée mais légère cependant et sensible, le ton est lucide, direct, plein d’humour, de fraîcheur malgré la fièvre de cette ville folle et l’horizon bouché et la langue utilisée est celle de la rue, pas de prise de distance, la littérature est là aussi : dans ce bouillon de la langue populaire.

Geovani Martins est de ceux qui savent la débrouille et le rire envers et contre tout. Cette joie inconditionnelle qui est un passeport pour la survie et l’énergie d’une jeunesse défavorisée qui ne part pas perdante pour autant. Certains s’en sortent, armés pour la vie par des expériences fortes et des difficultés qui les obligent à être plus malins que la mort. Les favelas elles-mêmes peuvent devenir des centres qui produisent leur propre énergie culturelle et économique. Les possibles ressuscitent encore et encore, malgré tout.

Treize nouvelles qui vous font passer là où nul touriste n’est censé se promener, treize nouvelles qui évoquent le quotidien de ces cariocas qui n’apparaissent pas sur les cartes postales, la vie sans paillettes des laissés pour compte d’une des villes les plus inégalitaires au monde. La vie telle qu’elle vient jour après jour et telle qu’il faut faire avec. Et puis la magie aussi, la magie de la macumba, de tous les sangs mêlés, les légendes urbaines, tout un univers populaire carioca haut en couleurs auquel l’auteur donne la dimension qu’il mérite, dans la lignée prometteuse d’un Jorge Amado version XXIe siècle.

Treize nouvelles d’un réel non coupé, d’un pur réel sur la corde raide avec le vide de chaque côté.

 

Cathy Garcia

 

 

geovani-martinsjpg.jpgNé en 1991 à Bangu, une favela de la périphérie ouest de Rio de Janeiro, Geovani Martins déménage en 2004, avec sa mère et ses frères à Vidigal, dans la Zona Sul : autre favela, autres règles, autre monde. Le choc provoqué par ce déménagement fut la genèse de chacune de ces treize nouvelles. C’est lors d’une journée en garde à vue, faute d’autre occupation, que découvrant l’œuvre du romancier Roberto Drummond, il prend goût à l’écriture. Après des années de petits boulots et une tentative d'écrire un roman, il travaille à écrire des nouvelles sur une machine à écrire offerte par sa famille et présente son premier recueil à un salon en mars 2017. Il devient un modèle local avec ce premier livre qui connaîtra un grand succès au Brésil avant même d'être publié.

 

 

 

15/12/2019

Le dernier grenadier du monde de Bakhtiar Ali

 

 

traduit du kurde sorani par Sandrine Traïdia

Métailié éd., 29 août 2019

 

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336 pages, 22 €.

 

 

« Au-dessus de sa tête, il voit les branches d’un grenadier. Il entend le bruit de la destruction et de la pulvérisation des objets, il a entendu parler de la poussière mortelle de verre que le vent répand la nuit sur le monde. »

 

Un roman bien déstabilisant que nous offre ici cet auteur d’origine kurde, un roman dont le rythme et la narration est tout à fait atypique pour un lecteur occidental, comme une litanie qui s’étire, se distend, se ressasse par des répétitions, comme un conteur qui aurait un peu perdu la tête, une sorte d’errance littéraire traversée de fulgurances d’une beauté telle, que le livre reste collé aux mains du lecteur.

« Regardez, toutes les histoires sont comme un tout petit ruisseau qui, à la fin, vient se jeter dans la vaste mer, riche de milliers d’autres histoires… Et chaque fois qu’un conteur meurt en chemin, il faut qu’un autre conteur prenne sa place et que, rivière après rivière et mer après mer, il poursuive cette histoire. »

Mouzaffar Soubdhdam est un ancien officier supérieur peshmerga que l’on sort soudain de vingt et un an d’emprisonnement et d’isolement quelque part dans le désert. Il s’était livré pour sauver son meilleur ami, un légendaire chef révolutionnaire kurde. Libéré, il est emmené dans un palais vide entouré d’un immense jardin, qui appartient à cet ancien ami qui a bien changé et là il se retrouve isolé à nouveau, mais cette fois, il refuse cette réclusion, aussi dorée soit-elle.

Il a besoin de savoir, de comprendre ce qu’est devenu son pays et aussi de retrouver son fils Saryas Soubdham, son fils qu’il n’a jamais connu. Cette quête lui fait parcourir un pays méconnaissable, que les guerres ont miné de toutes parts et il découvre en chemin, qu’il n’existe pas un seul Saryas Soubdham, mais plusieurs : trois garçons du même âge, portant le même nom, qui n’ont pas vécu au même endroit mais qui sont reliés par un fil énigmatique. Un fil, un arbre — le dernier grenadier du monde — et trois fragiles grenades de verre.

Trois vies défigurées.

« (…) l’histoire des Saryas, du début à la fin, qu’elle que soit la couleur qu’elle prenne, quel que soit le chemin qu’elle emprunte, n’échapperait pas au fait qu’elle est l’histoire de tous ceux qui se sont retrouvés abandonnés sur cette terre au-milieu des tourbillons de poussière. »

Et Mouzaffar Soubdhdam raconte, raconte inlassablement son histoire et surtout ce qu’il a pu découvrir de celle de ces trois Saryas et des personnages que chacun d’eux a rajouté à la trame, dont deux sœurs étranges, les sœurs Spi, qui ont fait un pacte avec l’un d’eux, après avoir fait longtemps avant, un pacte entre elles.

« Lawlaw Spi et Chadarya Spi s’étaient fait très jeunes le serment éternel de ne jamais se marier de leur vie, de ne jamais se couper les cheveux, de ne jamais chanter l’une sans l’autre et de ne porter que des robes blanches. »

Et quand Mouzaffar raconte, c’est la nuit sur une embarcation en plein milieu de la Méditerranée, une parmi ces centaines et centaines qui se jettent sur l’eau à destination de l’Europe.

Le dernier grenadier du monde est un roman indescriptible, poétique, tragique, lancinant, comme une lente, très lente traversée d’un espace mélancolique et interminable, celui d’une humanité désertée de toute possibilité d’avenir, une humanité corrompue et détruite de l’intérieur par sa propre folie.

« Les grandes catastrophes donnent à la vie un cours qu’il n’est plus possible de remanier par la suite. (…) Une nuit, nous nous sommes réveillés et nous avons vu qu’il ne restait plus un carré de ciel au-dessus de nos têtes. Nous avons fui sur les ossements et sur les crânes de nos amis. »

Le dernier grenadier du monde est l’histoire de tous les innocents broyés par cette folie, l’histoire de tous les enfants renversés par les guerres et sur la nécessité, l’impérieuse nécessité cependant d’un amour fou, un amour qui n’abandonne jamais. Et le long tissu de la langue qui se déroule, avec ces motifs qui se répètent encore et encore, est comme un voile de pudeur qui revêt la trop brutale réalité.

Et puis il y a cet arbre, cet arbre légendaire et salvateur que trois adolescents, perdus dans une de « ces nuits où la réalité enfonce ses dents les plus laides dans le corps de l’homme », peuvent atteindre.

« (…) le dernier grenadier du monde, ce grenadier était le seul représentant de leurs rêves, à la frontière qui se trouve entre le ciel et la terre, ce rêve auquel ils ne pouvaient pas donner de nom, le rêve d’une compréhension mutuelle entre les hommes, les frères et les ennemis. »

Quand les pères sont happés par le tumulte et la violence de l’Histoire, les fils errent en aveugle.

« Cette nuit-là je compris les malheurs que la disparition et l’impréparation d’un homme pouvait causer. Je compris combien était grande, étrange et importante la place de l’homme sur cette terre. L’homme qui, une fois qu’il est né, laisse pour toujours des traces claires dans la vie des autres. La vie n’est rien d’autre qu’une chaîne éternelle, continue, ininterrompue.»

« Je sais que l’homme est un être pour qui les chemins se brouillent vite, je sais que l’homme ne trouve pas les chemins. Aucun être sur terre ne perd autant sa route que l’homme… »

Et cette histoire, c’est donc aussi la nôtre et « c’est un sale temps, une époque dont l‘odeur n’est pas meilleure que celle du cul d’un âne. » et c’est cependant envers et contre tout, un message d’espoir que porte Mouzaffar Soubdham, un message qui espère illuminer cette longue nuit noire de l’humanité perdue.

« Non, ne dites pas que nous sommes fatigués de cette mer et ne demandez pas jusqu’à quand nous devrons tourner en rond sur cette mer. Demandez-moi pourquoi je suis devenu comme le prophète des souffrances. Pendant vingt et un ans, jour et nuit, j’ai regardé le désert de ma fenêtre et je l’ai appelé à l’aide. Depuis cette fenêtre, j’ai vu quelque chose. Une chose sans laquelle je n’aurais pas survécu… Depuis cette fenêtre, j’ai vu le bonheur du désert, j’ai vu le jeu entre le sable et la lumière. Si, durant ces vingt et un ans, je n’avais pas cru voir une beauté immense et infinie dans ce sable, je m’y serais noyé. Jusqu’à son dernier souffle, jusqu’après sa mort même, l’homme ne doit pas perdre la foi dans son bonheur, il ne doit pas perdre la foi en la beauté… Non je ne suis pas un homme à deux visages. Moi aussi, comme chacun de vous, j’ai crié de tout mon cœur contre toutes les absurdités. Moi aussi j’étais très désespéré. Souvent, j’ai été vaincu, je me suis incliné et j’ai été anéanti. Mais je parle de la lumière qui jaillit après tout désespoir.  »

 

Cathy Garcia

 

bartyar-ali-c-khasraw-hamakarim3-300x460.jpgBakhtiar ALI est né à Sulaimaniya, dans le Kurdistan irakien, en 1966. Il est devenu un romancier important dans les années 90. Ses livres sont des best-sellers en Iran et en Irak, il a reçu de nombreux prix littéraires au Moyen-Orient. Il est un des auteurs kurdes contemporains les plus connus. Il vit à Cologne depuis 1998. Il est traduit en farsi, en anglais, en allemand, en italien et en arabe.

 

 

 

 

 

 

 

11/12/2019

CROISSANCE : 2 % AVANT LA FIN DU MONDE

 

"En tant que jeunes ingénieurs on nous répète que le progrès technique et la croissance sont les solutions aux problèmes de notre société. Face à la crise écologique comment peut-on continuer à croire que l'innovation rendra la croissance infinie possible ? Le paradigme de la croissance du PIB et le mythe du progrès technique font parti du discours dominant dans les sociétés capitalistes, pourtant nous constatons un manque de recul critique à l'égard de l'innovation. Les interviews de ce documentaire présentent une réflexion nécessaire sur la neutralité de la technique, les limites physiques de notre planète et les choix structurants d'organisation de la société. Et si les solutions étaient politiques plutôt que techniques ? --------------------------------

Une réalisation associative : Ingénieur·e·s Engagé·e·s Lyon, La Mouette, Objectif21 Avec la participation de : Monsieur Bidouille, Philippe Bihouix, Alexandre Monnin, Baptiste Mylondo, Baptiste Nominé et Clément Poudret. Les interviews complètes de chaque intervenant seront publiées plus tard sur cette chaîne ! Peertube : https://pe.ertu.be/videos/watch/667c2...

Mastodon : @docu@pe.ertu.be Nous contacter : ie.contact@asso-insa-lyon.fr"

 

 

 

Interview de Mathieu Rigouste, sociologue et essayiste le 13/02/2018

 

 

 

 

10/12/2019

Kalushi: The Story of Solomon Mahlangu de Mandla Dube (2017)

 

Basé sur un fait vécu, Kalushi relate l’histoire de Solomon Mahlangu, un marchand ambulant de dix-neuf ans issu des rues de Mamelodi, un ghetto situé en marge de Pretoria, en Afrique du Sud. Brutalement battu par la police, Kalushi s’exile pour joindre le mouvement de libération à la suite des émeutes de Soweto en 1976. Alors que lui et son camarade Mondy revenaient d’une formation militaire à Angola, en route vers leur lieu d’assignation, Mondy perd le contrôle et tire sur deux innocents sur la rue Goch, à Johannesburg. Mondy est violemment battu et torturé tandis que Kalushi fait l’objet d’un procès régi par la doctrine de la communauté d’intérêts. L’État se prononce en faveur d’une mort par pendaison, la sentence la plus sévère qui soit. Adossé contre le mur, Kalushi utilise la salle d’audience comme dernier champ de bataille. Son sacrifice fera de lui un héros de guerre et une figure marquante des événements du 16 juin 1976, connue sur la scène internationale.

 

 

 

08/12/2019

La garde de nuit (enfer hospitalier) Acte I

 

Ce recueil retrace la descente aux enfers d'un soignant hospitalier: écrasé entre charge de travail et mentale, écartelé entre vœu d’Hospitalité et course à la rentabilité. Comment survivre dans cet univers médiéval, fascinant, complexe, beau et violent. Et comment résister lorsque la perte de sens prend parfois le dessus sur la vocation? - Prologue et Acte I -

 

 

 

Le dragon jaune Le dragon jaune

 

 

Prologue

Quand le dragon vole.

Long soir d’été.

Un dragon insomniaque, déterminé, détonnant et oblong, escarboucle lumineuse au front, escalade en flammes rouges et vertes l’à-pic de mon jardin d’étoiles pour mieux se précipiter à l’assaut du fleuve.

Tournesol guerrier saigné au flanc, il tourne ses pétales au son doux et velouté d’un elfe crachant lentement sa soupe de lamier blanc.

Il découpe de ses pales sombres la voie lactée qui retombe en goutte-à-goutte d’étoiles filantes dans les veines de l’être qu’il porte au ventre, bien loin du sol, au delà de la forêt des ombres.

Cette âme pâle et souffrante, heurtée et paralysée comme cette lune d’été, il l’a gobée sur la plaine, au milieu des tôles froissées. Il la régurgitera bientôt sur l’esplanade ronde de la Tour des miracles.

Ici, l’air du soir, à nouveau calme, se recouche. La Garde veillera d’un œil intranquille sur le silence des remparts de ma nuit.

Au cœur de mes rêves, l’écran s’embrase de bleu et alors monte l’alerte…


 

La Tour de pierre La Tour de pierre

 

 

 

Premier Acte 

La pierre

 

La Tour

Informe architecturale, elle trône tel une diva sous sa peau criblée par le vitriol des ans. Neuf bourrelets de souffrance étagée seyant sur un fondement au sous-sol sismique.

Dans ses entrailles grises ou colorées, presque désamiantées, des trachées artères pompent de leurs plèvres cancéreuses un air retraité, qu’elles exsufflent par leurs gueules grillagées.

Des veines translucides ramènent, par pulsations rythmées, les capsules de sang étiquetées vers le cœur du laboratoire de la méga cité.

Des barges, poussées par des cygnes bleus, portent les malades et glissent, au flux péristaltique des canaux hospitaliers, aux mains de gondoliers asservis à leurs tablettes connectées.

Sur les berges escarpées, on observe la ronde perpétuelle des spectres d’humanité - rose morose, verte de rage, blanche de saignée - qui filent au rythme des machines à pointer. Âmes garrotées puis vidées de leur vocation, encloîtrées entre leur vœu d’Hospitalité et la boulimie de la bête à rentabilité.

Pourtant, aux parois de ses boyaux sombres, on voit encore flamboyer quelques torches de générosité. En ombres chinoises, donneurs et greffés, main dans la main, échangent leurs amitiés, dans une dernière valse de fraternité.

Ainsi, sous les emblèmes d’Eros et Thanatos réunis, la Tour domine tout : ses saigneurs et ses serfs, ses remparts et ses tourelles. De Planoise en contrebas, toute une volée de passerelles rampe sur son pas.

Les cheminées d’évacuation et les feux sentinelles fument au toit. Aux alentours, les odeurs de chair humaine se mêlent à celles du bois.

Et au crépuscule, le vol immobile d’une crécerelle sonne le glas.

 

Princes du sang

A la table ronde des conciliabules pluridisciplinaires, sous leurs armoiries de bistouris ou de cathéters, les saigneurs s’affrontent en joutes orales passionnées, défendent leur maison ou leur chapelle puis transigent avant de partir avec leur ost pour la bataille.

--- Leurs campagnes : rebâtir les canaux vasculaires, lutter contre l’extravasation et dégorger les plaines inondées ; éventrer les barrages ischémiques, libérer le flux artériel des fleuves et irriguer les aires cérébrales asséchées

--- Leurs gloires : ligaturer les vouivres anévrysmales, sauver les noyés des lacs sanguinaires, décapiter les hydres artério-veineuses, étouffer les guivres fistuleuses.

--- Leur Sainte Mission: préserver nos corps de l’hémorragie en refondant notre calice vasculaire.

--- Leur Saint Graal : vaincre la Maladie, sans verser le sang des blessés ou des morts.

 

 

Ici, je suis.

Ici, je suis chevalier Hospitalier, moine soldat, mercenaire, vassal, dans l’allégeance à la Tour.

Ici, je sais écrire, trancher et recoudre, publier les bans, convoquer l’ost, mener mes troupes, faire fructifier mon fief, et par dessus tout, offrir ma vie au champ de bataille hospitalier.

Ici, je porte encore l’exhaustion de ces années de combats larvés pour une victoire acérée sur les terres d’un prince noir. Perfidement adoubé chevalier puis homme-lige. Dans l’Immixtio manuum, vassal aux mains choyées. In fine, féal aux doigts broyés, désavoué sous le miroir brisé, emprisonné dans le vertige des arcanes d’une autre Tour.

L’honneur en étendard et l’exil pour seule survie, je m’exfiltrai in extremis.

Ici, je suis le chevalier errant, le vainqueur inféodé venu du Nord, et personne n’imagine le trésor d’énergie vitale dont il m’avait déjà patiemment spolié.

 

Chaque matin

Mains heureuses d’enfant joueur qui, dans le jardin des salles opératoires, font voler des papillons en papier d’emballage stérile.

Puis la matière pensante de mon cerveau, par ces mains prolongée, opère d’autres cerveaux - éveillés.

 

Artisan de l’humain (neuro-chir-urgien)

Mains fermes de forgerons, elles empoignent, frappent et soudent le titaneaux colonnes écroulées. Mains calleuses de menuisier, elles redressent, chevillent et vissent le bois des nuques brisées. Mains appliquées de tuyauteur, elles détectent, calfatent et tarissent les fuites de liquide méningé. Mains blanches de mosaïste, elles récupèrent, réassemblent et jointent les puzzles de crânes éparpillés.

Mains agiles de poissonnier, elles ligaturent, sectionnent et enlèvent leurs tentacules aux hydres vasculaires. Mains féroces de volailler, elles saisissent, étranglent et asphyxient au col les crêtes anévrismales. Mains tranchantes d’équarrisseur, elles excisent, parent et ficellent les chefs aux chairs scalpées. Mains rouges de boucher, elles taillent, désossent et s’essuient au bleu des tabliers.

Mains savantes de puisatier, elles forent, pompent et drainent le fluide des nappes sous-crâniennes. Mains vigiles d’aiguadier, elles dérivent, vident et assèchent de leur sang les zones inondées. Mains créatrices et architectes, elles dessinent, déroutent et aqueduquent le cœur aux hémisphères abandonnés. Mains bleues de fontainier, elles ponctionnent, guident et recueillent l’eau de roche à la source des lombes.

Mains têtues de maraicher, elles séparent, coupent et cueillent des méningiomes gros comme des oranges. Mains soigneuses d’horticulteur, elles visent, greffent et plantent des électrodes aux noyaux gris des cerveaux. Mains cloquées de cantonnier, elles creusent, élargissent et égalisent l’os arthrosique des canaux rachidiens. Mains vertes de jardinier, elles traitent, élaguent et déracinent les ramées de gliomes cancéreux.

Mains douces de coiffeuse, elles peignent, rasent et tressent au cuir les cheveux horripilés. Mains patientes de couturière, elles découpent, cousent et rapiècent de Goretex les méninges déchirées. Mains ciseleuses de joaillière, elles assemblent et attachent des colliers de veines au cou des artères. Mains mauves de lavandières, elles lavent, rincent et essorent aux soleils scialytiques les têtes de leurs victimes.

Mains charcutières dans le ventre de la bête.

Mains ouvrières dans le rouage de la machine.

Mains téméraires dans les tréfonds de la Tour.

 
L’apprenti sourcier

Deux êtres tremblants, chacun dans leur tranchée, de chaque côté du lit de la rivière blanche qui les sépare. Face tournée au sol, le patient courbe l’échine, se recroqueville en serrant son coussin de misère sur ses dents. L’apprenti sourcier, lui, officie nerveusement et calcule sa trajectoire, méticuleusement.

Une bise glaciale s’abat alors sur la plaine des reins. Tressaillement dans les rangs, au premier bataillon antiseptique. Un drapeau bleu perforé a été déployé. Au centre, on aperçoit une clairière, rose comme un champ de bataille. Cercle d’effroi dans les lombes qui délimite la cible. Raidissement, au deuxième bataillon antiseptique.

Palpation appuyée d’une phalange, humide sous les gants, qui fouille profondément les ligaments. On énumère les épineuses questions. Où est la moelle ? Où trouver la voie ? Où créer la brèche ?

Puis, l’alerte d’une attaque par le ciel et la peur sur les deux fronts. Derrière celui du patient, sonnent les clairons de son instinct de survie. Se réfugier dans les galeries de son courage. Se boucher les oreilles. Fermer les yeux. Serrer les dents. Serrer les poings. Et attendre…

Le bâton aiguisé et brillant de l’apprenti sourcier tremble, tremble, tremble sous la lune pâle. Il lui indique le chemin de la source. Soudain dans le bas du dos de son patient, comme la trace stridente et acérée d’une flèche brûlante. Spasme des muscles paravertébraux suivi d’un fin craquement d’outre.

Ses yeux s’éclairent alors. Son cœur ralentit. Entre ses doigts, la joie fleurit. Dans les mains du nouveau sourcier, l’eau de roche jaillit, pure. De l’autre côté du champ de bataille, on attend encore inquiet l’annonce du cessez-le-feu par l’arrachement de terre, dans un dernier trismus, de l’étendard de la victoire.

Enfin, on pansera la plaie punctiforme du blessé.

 

Le chêne sacré

Elle est là, qui attend tremblante, comme la frondaison sous le vent mauvais, à l’heure du rendez-vous d’annonce.

Elle est là, qui angoisse au creux de ses cernes pour son Homme à l’écorce du crâne scarifiée. Elle pressent le Mal qui lui ronge la cervelle, comme la vermine dans l’aubier.

Lui, le grand abatteur d’arbres, autrefois libre comme la forêt comtoise, autrefois puissant comme le chêne millénaire, et à présent, posé las, à son tour, branche ballante, racines instables, fibres cérébrales entaillées, dans ce corps qui penche et menace, comme un arbre vermoulu, sous la cognée du cancer.

Elle est là, qui s’effondre au coup vil asséné par le coin de la sentence diagnostique: glioblastome, la gale du cerveau qui pousse et poussera son Homme au chablis. Condamnation à perpétuité.

Elle est là, qui pleure à nouveau la sève amère, infiltrée dans ses veines depuis la mort du petit, noyé durant trente trois lunes, autre cher de sa chair, tombé et rongé avant elle.

Dans le désespoir, je serre son bois de cœur, tendre et sombre, dans ma main, et nous buvons sa douleur à l’ombre du grand chêne.

 

Sur le fil

Encore une journée qui s’achève, dans le bonheur masochiste de ne pas avoir encore touché un seul instant le sol.

Imprudent funambule que je suis, en équilibre, toujours instable, sur le fil à couper le bord de ma vie, tendue au travers du gouffre hospitalier.

Encore une journée qui m‘achève.

 

Laurent Thines

(qu'on peut lire aussi dans le dernier n° de la revue Nouveaux délits, le 64)

 

 

 

01/12/2019

Avalé avalant par Laurent Albarracin

https://revuecatastrophes.wordpress.com/2019/11/29/avale-...

par Laurent Albarracin

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Il se pourrait que le poète fût une sorte de Jonas, une sorte de prophète empêché de prophétie, qui n’ait plus rien à révéler de l’avenir aux hommes, et pour cause : il n’y a plus de dieu, plus de mission, plus de châtiment, plus d’avenir non plus ni d’absence d’avenir d’ailleurs mais un éternel présent, à la fois catastrophique et habitable, tout ensemble désastreux et confortable. Un Jonas, parce qu’il est un prophète en exil dans le cœur du présent, et parce qu’il trouve son refuge au sein du danger même, dans la gueule accueillante du grand poisson. Le poète est un renverseur de signes.

Enfermé volontaire, emprisonné satisfait, il a troqué la tour d’ivoire pour la baleine blanche et sombre. À la position de surplomb au dessus de la mêlée, il préfère se lover dans chacun des nœuds de l’emmêlement général, dans le cœur intime et obscur des choses dont il explore indéfiniment l’intimité foisonnante. Gaston Bachelard fait de Jonas la figure même du rêveur d’intimité [1]. Il est celui qui se repose et qui, se reposant, se nourrit, s’agrandit de songes. Il vit chaudement les intériorités. S’ouvre alors à lui l’horizon de la profondeur. Il ne connaît qu’un infini, celui des poupées gigognes. Il a devant lui une seule immensité, celle des emboîtements sans fin. Jeté dans le ventre du monstre, il en est paradoxalement protégé ; il jouit d’une protection maximale et absolue (car elle est paradoxale) et il récupère en quelque sorte sa force de digestion et d’assimilation. Nombre de poètes ont rêvé cette situation de dévoré heureux baignant dans un liquide amniotique et ce prestige de l’avalé avalant, avatar positif de l’arroseur arrosé. Être heureux, c’est précisément jouir d’une intimité qu’on transforme à volonté en vastitude qu’on métabolise, au sens digestif. Ainsi de Jean-Paul de Dadelsen :

Autour de nos reins les parois de la nuit sont rondes et sonores.
Dans la rumeur des artères heureuses et du sang contenté le cœur
Écoute s’ouvrir l’espace intérieur.

Les yeux fermés, regarde, telle une image dans une eau sombre,
À l’inverse de la fuite des mondes tournoyer des constellations obscures
Sous les voûtes de notre sang.
Les ténèbres du temple charnel sont vastes comme les profondeurs des cieux. [2]

Exemple parmi tant d’autres d’un avalement heureux, de l’exploration d’une intériorité océanique. Être avalé tel Jonas, c’est être pris dans un processus sans fin d’avalement, et c’est se faire soi-même avalant, avaleur. Ce n’est pas seulement être mangé, c’est aussi devenir peu à peu le mangeur, c’est participer à la lente rumination des mondes qui se fait dans toutes les intimités heureuses. Être contenu, c’est être inséré dans une chaîne continue de contenance, dans un emboîtement généralisé. Comme si être dedans les choses, c’était se découvrir au seuil d’un dedans infiniment répété, dont chacun recommence la promesse de bonheur.

Jonas est celui qui change une hostilité en une hospitalité. C’est aussi celui qui, par son inaction, par sa situation d’empêchement, est en état de réceptivité maximale. Jonas nous rappelle qu’il y a des passivités fécondes, des attentes génératrices, des végétativités nourricières, des rêveries dont on se relève rien de moins qu’accouché.

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[1] Cf. « Le complexe de Jonas », in La Terre et les rêveries du repos, José Corti, 1992, p. 129 sq.
[2] 
Jean-Paul de Dadelsen, Jonas, Poésie/Gallimard, 2005, p. 54.

 

 

 

29/11/2019

Marche avec les loups, documentaire de Jean-Michel Betrand (2019)

 

 

A la suite du film "La Vallée des loups" de Jean-Michel Bertrand, sorti en 2016, dont l'ASPAS était partenaire, plusieurs questions se sont posées sur ce que deviennent les loups qui quittent la meute et comment ils font pour survivre. C'est ainsi qu'a été imaginée "La Marche des loups". Cette suite singulière nous plonge pendant des mois aux côtés du même Jean-Michel Bertrand qui mène une véritable enquête pour comprendre comment les jeunes loups quittent le territoire qui les a vus naître et la façon dont ces aventuriers partent à la conquête de nouveaux horizons. Ce voyage se déroule comme un road-movie à travers les régions les plus reculées des Alpes.

 

 

 

 

23/11/2019

AINIELLE, LA MÉMOIRE JAUNE

Je suis tombée sur cet article sur ce très beau site de Vincent Duseigne : http://tchorski.morkitu.org/2/3202.htm  qui m'a aussitôt fait penser à un court mais magnifique et bouleversant roman : La Lluvia amarilla de Julio Llamazares et pour cause...

 

VOYAGE DANS L'ÉLOIGNEMENT
 
LES VILLAGES ABANDONNÉS DU SOBREPUERTO

Ce très vaste documentaire concerne les montagnes du Sobrepuerto, dans la province de Huesca, Alto Aragón, au sein des Pyrénées espagnoles. C’est un rectangle d’une immense surface, qui s’est vu désertifié dans les environs des années 60 (cela fut graduel de 1950 à 1973). Dans ces forêts subsistent des villages abandonnés relativement nombreux, comme cela est le cas dans la Sobrarbe, Soria, Zaragoza, etc.

Les lieux furent sous les feux de la rampe lorsqu’en 1988, l’écrivain Julio Llamazares réalisa un roman : La pluie jaune (La lluvia amarilla), qui décrit la vie fictionnelle du dernier habitant d’Ainielle : Andrés de Casa Sosas. Ce livre est éminemment conseillé à tout passager de ce site, pour l’intensité des propos, la vérité crue et l’immense poésie amère de ce texte. Les derniers habitants d’Ainielle furent Angel Azón et Rosalia Azón, qui ont déménagé à Sabiñanigo. Le dernier habitant à quitter le Sobrepuerto était alors domicilié à Cortillas.

Il existe une immensité de documentaires sur le Sobrepuerto, sur les pueblos deshabitados et sur la Lluvia amarilla, à tel niveau que l’on peut quasiment se dire qu’il n’y a plus rien à ajouter. Le texte de Llamazares est à ce point une épure qu’il ne faut assurément rien adjoindre, ce serait des lignes d’empoisonnement. Quant aux traits non fictionnels, les études qui furent menées sont si tant complètes qu’elles en sont remarquables (historique, ethnologie, géographie, etc). Nous conseillons à ce titre les ouvrages d’Enrique Satue Oliván, ainsi que « El guia de Sobrepuerto », un ouvrage collectif remarquablement bien documenté (José María Satué, Adolfo Castán, Enrique Satué, José Miguel Navarro, Juan Carlos Ascaso, Ánchel Belmonte, Jesús Sánchez, Ricardo Blanco).

Deux sites font le point sur le dépeuplement, celui de Cristian Laglera et celui de Faustino Calderón. Le premier site internet est assorti de deux livres sur le sujet (en 2014).

Pour autant que ce sujet ait été étudié, il existe peu – voire très peu – de photos sur le sujet. De simples recherches sur internet permettent de déterminer au minimum que c’est un thème très peu parcouru. Hormis Ainielle, les livres de souvenirs témoignent bien que sont rares les gens qui se promènent par là. Il est vrai que plus d’un accès se trouve rédhibitoire.

Ces pages présentent donc le Sobrepuerto comme un récit de passage. Je n’oserais dire de voyage – préférant passage, car le plus généralement, on voyage dans le but de visiter, voir des lieux insolites, apprendre. Ici, la finalité était relativement autre (bien que la curiosité ne soit certainement pas exempte) ; il s’agissait surtout et avant tout d’un pèlerinage. Nul de ces anciens habitants n’a besoin d’un hommage, voire même d’un piédestal. Leurs vies étaient simples, agricoles, en communion avec la nature, dure aussi certainement. Pour certains, ils ont vécu un arrachement à quitter les lieux. Jamais jamais jamais ils ne pouvaient se résoudre à partir. Mais, lorsqu’on se retrouve les derniers comme les parents d’Enrique Satué, la solitude commence à faire un peu peur. C’est vrai qu’on est loin de tout.

Nombreux furent ceux qui ont parcouru les sentiers en pèlerinage après La lluvia amarilla. Notre chemin se situe à la frontière d’un peu tout ça, à se dire ici il y eut tant de vie ; des décennies passées à paver les chemins, construire les murets et les maisons, s’occuper des terres. Aujourd’hui il n’en reste pas loin de plus rien. Quel gâchis (peut-être ?), la nature reprend ses droits, les vautours planent au-dessus des terrasses éventrées par les ajoncs, les buis sentent fort dans les pentes abruptes. Que pouvons-nous critiquer, estimer, deviner ? Quel est notre droit de regard ? Sommes-nous assez humbles ou notre vision comporte encore quelque part un soupçon de jugement ?

Nous espérons que la beauté de ces lieux vous fera vibrer. C’est bien là tout.
Ce documentaire est dédié à Pascual Sanromán Sampietro, de Casa Royo. Après tout, on lui doit bien ça !

Berbusa Huesca
Berbusa
Ainielle Huesca
Ainielle
Otal Huesca
Otal
Otal Huesca
Otal
Escartin Huesca
Escartín
Escartin Huesca
Escartín
Ayerbe de Broto
Ayerbe de Broto

Cela fait 16 ans que le voyage devait être effectué. De telles valeurs font peur ! Et pourtant, c’est bien cela, une longue attente à laquelle en fin de compte, on ne pense plus trop.

Au tout départ, c’est d’abord compliqué de se localiser dans cette immensité, les cartes ne sont autres que de très grands espaces verts : de la forêt, parcourue par quelques sentiers au tracé flou - quelquefois ça va nulle part. Le tunnel de Cotefablo sert de repère. Assez bêtement, on sait qu’à partir de là, quelques encablures au sud nous font plonger dans le cœur du sauvage Sobrepuerto. Les villages sont repérés un à un : Oliván, Susín, Berbusa, Ainielle, Otal, Bergua, Escartín, Cillas, Cortillas, Basaran, Sasa, Yosa. Ces noms inconnus, aux consonances sympathiques, deviennent peu à peu des toponymies habituelles et en quelque sorte des buts. Sans jamais y avoir mis un pied, on commence à se dire qu’on maitrise la situation. On voit, se projette, imagine, échafaude.

Et puis le jour arriva. Le trajet est long, c’est chose sûre. Ce n’est pas la porte à côté depuis la Belgique.

Tout est repéré depuis des lustres et lorsque l’on passe devant l’église d’Oliván, on se flatte assez stupidement de la reconnaître comme si elle était une vieille amie. Sans nul doute, la piste qui démarre vers Susín est aussi un paysage connu. A ce titre, c’est à ce point poussé loin qu’on s’étonne de ne plus voir la barrière au dessus du barranco de Oliván ; elle a disparu on ne sait où ni pourquoi. A peine passé le rio Gallego, Josette le GPS se perd complètement dans le vert. Dès à présent, on se dit que c’est bon signe. Au revoir la civilisation agitée, stressée et bruyante ! C’est d’ailleurs devenu une expression : on est dans le vert signifie qu’on est loin de tout, perdu et bien. Finalement, serait-ce quelque part dans le Sobrepuerto ?

Le sac est prêt, nous partons. Nous attendions-nous à ne voir personne durant ces grandes journées de balades ? Quelque part oui. On s’interrogeait franchement si ça allait être le cas, ce le fut.

Le chemin est long, c’est le moins qu’on puisse dire. Quel que soit l’endroit, c’est toujours très isolé. La plus grande inquiétude était de trouver des sentiers refermés par la végétation, surtout du fait que les cartes IGN espagnoles sont souvent lacunaires en matière de chemin – et franchement pas que dans El Serrable de Sobrepuerto. La végétation espagnole est de deux types : soit très-dense-du-genre-impénétrable, soit piquante-version-musclor. Autant dire qu’il faut tout de même rester attentif. De tous les parcours dans le Sobrepuerto, le paysage a été semblable : une immense immensité déserte d’activité humaine présente. C’est une merveille de forêts quasiment vierges de passages. En plus d’un lieu on se dit : mais qui vient là ? En réalité dès que l’on sort un tout petit peu des chemins, la réponse est réellement plus personne.

De ces chemins longs et très jolis, malgré les distances rédhibitoires je le redis, pas un ne fut réellement insurmontable, sauf peut-être Otal qui fut certainement quand même assez difficile. A chaque pas revient le souvenir des gens d’antan : un mur effondré qui servait à délimiter les propriétés, un muret tout joli qui servait à ce que les bêtes ne tombent pas dans le précipice, des terrasses éventrées par la végétation, par-ci ou par-là aussi souvent une petite borie. Sans exagérer, rien de plus. En fait, la nature a beaucoup regagné ses droits, peut-être même ne les a jamais-t-elle perdus.

Et puis à un moment, le village apparait. 
Quelquefois tout d’un coup, après avoir passé un semblant de porte marqué par quelques pierres au sol, ou bien majestueux s’offrant sur les pentes du versant opposé.

Les hameaux ne m’ont jamais paru être la tristesse écrasante d’une pluie jaune. Les rares discussions des anciens, dans ça ou là quelques reportages, non plus. Certainement il y eut une très grande sensation d’arrachement, oui probablement ces gens ont perdu quelque chose de leurs eux-mêmes. Ils ne voulaient absolument pas partir ; pour certains, ils y furent contraints par la situation. La pluie jaune raconte la fiction de quelqu’un qui se serait entêté, jusqu’au bout, à rester après le départ des autres. Cela n’existât pas, mais combien cela aurait pu être possible.

Les villages m’ont paru être une gigantesque solitude. Avant tout c’est loin. Puis c’est silencieux. Puis il n’y a rien alentours. Puis oui, certainement, c’est totalement abandonné. Mais par-dessus ces choses là, banales en quelque sorte, il y a la solitude. Une solitude dense et palpable, un isolement du monde, un exil, une séparation du monde, un retranchement violent, vivant et volontaire. Les villages sont très loin d’être âme-morte. On est là-bas dans un ailleurs, qu’on quitte tous, je dis tous, avec peine, non pas fulgurante, mais bien présente tout de même. Jamais cela dans un village vivant : Broto, Oto, voire même la bruyante Torla. Ici on pourrait quasiment dire : Otal, Escartín, Ayerbe, on sait ce qui est perdu pour ainsi dire à tout jamais, et le peu qui reste en devient précieux. C’est en ça qu’il est dur de repartir. Et pourtant, c’est contradictoire, on n’y habiterait pas.

Ces retraites dans la solitude profonde amènent un sens à ce que l’on voit ; on n’est plus au cœur d’un bien qui appartient à tout le monde, le lieu appartient ici à ceux qui le recherchent vraiment. On n’arrive pas là, jamais ô jamais, par le fruit du hasard. La quête est longue, il y a quasiment un sentiment de mérite, même si en réalité c’est quelque chose d’un peu ridicule.

Les terres sont parcourues par des troupeaux de vaches qui sont, elles, pas loin d’être abandonnées. On a l’impression que les bêtes sont lâchées en montagne, sans soins et sans attention, et on verra bien qui rentre à la fin de la saison. Les vaches, innombrables, défoncent les portes des maisons et utilisent les rez-de-chaussée comme étables. Leurs sabots fouillent, affouillent, détruisent. Ces animaux sont meurtriers envers les maisons, qui ne cessent de souffrir. Dans ces niveaux bas, parfois quarante centimètres d’épaisseur de bouses jonchent le sol. Ces (gros) bovins achèvent ce qui est déjà fragile. Les bêtes ruminent sous des planchers en décomposition, des poutres arrachées, des toits entiers branlants.

Lorsque l’une ou l’autre périt, alors de grands groupes de vautours s’amassent sur la proie. Immenses et beaux en vol, les vautours tournoient lentement dans le ciel, s’élevant au fil des courants ascendants.

Bien des maisons sont en état de ruine. C’est quelquefois si avancé que c’est avec difficulté qu’on perçoit ce que pouvait être l’habitation. Les orties dévorent les pierres, les sureaux défoncent les murs pantelants, les ronces fabriquent d’énormes taillis impénétrables. Au sein de cette végétation luxuriante se nourrissant de la mort du village, un rouge-queue lance son cri amusant entrecoupé d’une décharge électrique. Aussi, une fauvette lance son tictictic obsédant et inquiet, tandis que sur les lauzes instables d’un toit, un corbeau nous regarde, à la fois curieux de la présence et soucieux de cet intrus peu fréquent.

Au loin, les cimes sont familières : le Pelopín, l’Erata, le Yésero, la Manchoya. Bien qu’aimées, ces montagnes ne sont jamais amies non plus. Elles sont des obstacles. Le Pelopín ressemble si tant au fond d’écran par défaut de Windows XP, on en vient à se dire qu’on fait un voyage de geek. Passée cette aparté, le voyage de retour est également très long, inévitable, lourd de beaux souvenirs. Le puerto d’Otal est un lieu d’isolement lui aussi, car qui vient en cet endroit où l’on atterrit qu’en se perdant par pure mégarde ?

Durant le long trajet de retour, je me suis demandé comment j’allais parler de ces villages. Je ne trouvais pas de solution satisfaisante. Par fiction, par description méticuleuse ? Que faire… Je me refusais à ne pas en parler, non plus, car ce serait une omission, une véritable triste omission. Non ces lieux n’ont rien fait pour mériter l’oubli. Alors, je n’ai trouvé aucune autre manière d’aborder le sujet si ce n’est ce que ce fut, le récit d’un passager attentif. Attentif au silence d’un lieu effacé. Sur les cartes, il n’apparait plus rien. Les noms ne figurent plus. On est dans le vert, comme dirait Josette.

Il y eut dans cette absence momentanée – le lieu où la carte est vide – une transfiguration, ce qui de par la définition signifie transformer en rendant beau. Il est bon de temps à autre de s’éloigner du monde, ce dont j’espère ces quelques pages témoigneront.

0:00 - Oto, un rougequeue chante brièvement sur la place du village, déserte à cette heure.
0:57 - Oto, un groupe de jeunes hirondelles réclame de la nourriture aux parents, fort affairés. Au fond, des villageois couvrent le toit d'une vieille voiture avec du bois.
2:17 - Otal, un troupeau de vaches lointain sillonne les terrasses, nous sommes à l'approche du village.
3:02 - Otal, des vaches occupent une maison abandonnée et s'en servent d'étable.
5:55 - Le moulin d'Ainielle ; on y entend le bruit du barranco del Molino et le vent dans les peupliers.
7:50 - Bergua, des oiseaux chantent dans les fourrés, alors que nous arrivons au village.
9:30 - Escartín, des veaux ont investi une ancienne aire de battage des blés, ils ruminent paisiblement dans le silence des lieux abandonnés.
11:09 - Ayerbe de Broto, une courte pluie toute fine tombe sur un champ de chardons.
14:44 - Ayerbe de Broto, des oiseaux ont investi une ancienne étable croulant sous le poids des ans.
16:38 - Artouste, un grand troupeau de moutons s'approche lentement.
18:50 - Artouste, quelques vaches paissent tranquillement dans la beauté des pentes.
21:00 - Bramatuero, dans un lieu fort sauvage, les vaguelettes du lac s'éteignent sur la pente abrupte.
22:17 - Parzán, un criquet et des grillons dans un bosquet de buis.
24:03 - Néouvielle, lac d'Aumar, des vaguelettes font un son très étrange sur la berge rocheuse.
26:15 - Parzán, circo de la Barrosa, un ruisseau descend lentement la pente bordée de gentianes.
28:07 - Broto, après plusieurs heures de menaces, un orage nocturne secoue la vallée.
Durée : 42:52

 
Le documentaire "Ainielle tiene memoria".
Il faut passer outre les premières secondes de musique insupportable de truc à la mode...
Sinon c'est relativement intéressant, ils ont été à la rencontre des Azón, qu'on voit dans le village.
En fait, le documentaire commence à 4mn45. Avant c'est stérile.

 

©Vincent Duseigne

 

 

 

La colonie pénitentiaire du Luc

Source :

http://tchorski.morkitu.org/15/luc.htm?fbclid=IwAR0b_M0SG...



Baguenaudes Luc Ferron Bagne

L’image ci-dessus est un lien qui mène vers le reportage le plus complet réalisé à ce jour au sujet du bagne du Luc, y compris en considérant des publications plus anciennes. L’historique de ce lieu est extrêmement bien documenté par l'auteur, ce pourquoi cette page ne sera qu’un bref rappel des principaux faits historiques. Le seul apport nouveau de notre document est un essai de photographie panoramique de l’aven et une photo qualitative de l’escalier. Le document de Baguenaudes est complet dans le sens où de nombreuses recherches ont été faites et la colonie pénitentiaire a été visitée.

Cette page est un petit documentaire un peu particulier. Il s’agit d’une brève description de la colonie pénitentiaire du Luc, ou encore colonie agricole du Luc, sur la commune de Campestre-et-Luc, dans le Gard en France. Les lieux sont plus connus sous les noms de l’abîme de Saint-Ferron ou encore l’abîme de Saint-Ferréol. Ce lieu se situe au cœur du petit causse de Campestre, qui fait partie du grand causse du Larzac.

 

Il s’agissait d’une colonie pénitentiaire pour enfants.

 

 

Bref historique

Le Roquefort est un fromage qui s’obtient à partir du brebis au lait cru. Ce fromage est maturé en cave afin qu’il développe sa moisissure. Cette maturation lui donne son goût si particulier.

 

Au sein de la très petite commune du Luc, aujourd'hui intégrée dans le territoire de Campestre, quelques personnes eurent l’idée d’utiliser l’aven de Saint-Ferron (version française) ou Saint-Ferréol (version occitane) afin d’amener leur fromage à maturation. C’est un aven de 62 mètres de profondeur, qui s’ouvre sur le causse de Campestre. La salle du fond, partiellement oblique, est à -80 mètres. Dès 1863, l'idée d'utiliser cet abîme germait dans les esprits.

 

En 1882, il fut bâti une maison, ou disons plutôt un bâtiment à vocation industrielle, au-dessus de l’abîme. Sa situation immédiatement à l’aplomb du vide en fait un lieu extrêmement vertigineux. La ruine existe toujours. Bien qu'étant dans un état de dégradation qui commence à devenir préoccupant, elle surplombe toujours l'aven avec audace.

Dans la partie basse de cette maison, un treuil fut installé, permettant de monter et descendre dans l'abîme. Vu son utilisation malaisée, les propriétaires eurent une idée quelque peu géniale mais aussi pharaonique. A 200 et quelques mètres de la maison existe une immense doline d’effondrement karstique. Ils utilisèrent cette excavation afin de rejoindre l’abîme. Il fut creusé une galerie de 200 mètres de long, en pente douce. Ce tunnel avait vocation de faciliter les transports. Ainsi, il était possible de mener les fromages en sous-sol par wagonnets.

 

Cette activité fromagère eut intensément lieu de 1883 à 1929. Il est peut-être possible de dire que l’effondrement de cette industrie fut dû au classement AO (appellation d'origine) du Roquefort en 1925. Campestre se voyait dès lors exclue de la zone territoriale admise à affiner et emballer. Ceci étant, ce n’est que pure supputation car nous n’en savons rien.

 

Au fond de l’aven subsistent quelques vestiges très abîmés des rayonnages en bois. Dans la maison, dont l’accès est relativement périlleux en cas de pluie, il existe encore le treuil.

Mundatur culpa labore

 

Cette installation est ingénieuse et peu banale. L’histoire pourrait s’en arrêter là, à contempler les vestiges historiques d’une activité artisanale qui fut florissante en son époque. Ceci étant, c’est occulter l’un des aspects les plus importants de la mémoire de ce lieu. Cette installation fut un bagne pour enfants, au même titre que Le Mettray à Tours.

 

Comme il est expliqué dans le document mentionné dans le lien en entête, la France est au début du XIXème siècle dans un état économique, sanitaire et social terrifiant. Nombre d’enfants errants sont en situation très difficile : orphelins ou abandonnés, vivant de vols, de mendicité, voire même de prostitution.

 

Lorsqu’ils sont capturés, ils sont envoyés en colonie pénitentiaire agricole. Ce sont des colonies de redressement, érigées afin qu’ils rentrent dans le droit chemin, tout en étant éloignés de la promiscuité des prisons. Ces colonies sont des suites données à l’échec de « la Petite Roquette » à Paris, une prison dont les gens sortaient fort diminués pour cause de mauvais traitements. A Campestre, il était mis en avant le fait qu’il s’agit d’un lieu rural, permettant des travaux agricoles sains et vivifiants.

 

A Campestre surtout et au-delà d'autres colonies (c’est encore le cas aujourd’hui), les lieux sont très isolés, à l’abri de tout regard. C’est un bout du monde. A vrai dire, si c’est le cas aujourd’hui, que devait est-ce être à l’époque ?... De ce fait, de multiples travaux pouvaient se dérouler en discrétion, au contraire d'autres pénitenciers. Au Luc, il y eut 70 morts au total, ce qui est largement en dessous des valeurs des autres colonies.

 

Le causse est froid et venteux en hiver, brûlant et étouffant en été.

 

C’est de cette manière qu'environ 200 enfants furent cordialement conviés à la colonie du Luc, dont la devise était « Mundatur culpa labore », c'est-à-dire : la faute est purifiée par le travail. Deux cent est la valeur maximale du nombre d’enfants. En certaines périodes, il y en eut moins. Le camp ouvrit en 1856.

 

Les plus jeunes (6 à 12 ans) étaient chargés de travaux agricoles, au sein d'une terre plus qu’inculte qu’est nous le rappelons ce territoire caussenard. Les plus âgés (13 à 20 ans) étaient chargés des travaux lourds. On y relève de la construction, des déblaiements, des chargements lourds, etc. Dans l'ensemble, de terribles travaux de bagnards.

Une personne du surnom de Baguenaudes ajoute quelques précisions quant à cette galerie : D’après un ancien colon du Luc, ils mangeaient du pain blanc tous les jours, ce qui n’était pas forcément le cas des paysans du coin. Cela n’enlève rien au fait que les petites mains ont dû avoir des travaux très lourds à réaliser quand on voit les impressionnants tas de cailloux sortis des champs.

 

Afin d'améliorer l'accès, il fut foré ensuite la galerie de jonction, longue de 200 mètres, creusée avec grande régularité dans un calcaire tout particulièrement dur. Cette galerie est percée depuis l'effondrement karstique jusqu'à l'aven. Elle offre un cheminement horizontal aisé vers le fond du gouffre. D'après plusieurs sources, les travaux furent exécutés au pic et par les enfants, en 1882. Or, il est pouvé qu'elle fut simplement minée par des professionnels. Cette galerie est toujours visitable à ce jour. Sous l'impatience de la direction, elle fut creusée en un délai record, c'est-à-dire en moins d'un an.

Quelques précisions quant à cette galerie : Après discussion avec le propriétaire des lieux, il semblerait que le pathos entourant cet épisode a été exagéré. Le tunnel porte des traces de foration et n'a donc pas été fait uniquement au pic. Les travaux auraient été dirigés par un ingénieur d'Alès. Même si l'image du pic, souvent associée à celle du bagne, est exagérée, les enfants du Luc ont certainement participé durement au percement du tunnel.

 

Les plus jeunes furent de même chargés de déblayer le bas de l’aven, utilisant à cette fin le treuil placé dans la maison. Au bas de l’aven fut bâti un immense mur, ayant pour but d’isoler de la pluie la salle du fond avec le gouffre en lui-même.

 

 

A ce jour, tout cela est encore visible, bien qu'en état de ruine partielle. Un témoignage d’autant plus poignant est toujours d’actualité : les marches de l’escalier de 12 mètres de haut sont construites avec de la pierre de taille. La régularité des marches est telle qu’on en croirait un béton moulé, sans défaut. Chaque marche pèse probablement allègrement plus de 100 kilogrammes. Ahurissant…

 

Bien d'autres choses seraient à dire… Les photos ci-dessous sont de toute évidence banales, si ce n’est qu’elles ne seront qu’un témoignage supplémentaire en mémoire des bagnards.
Toutes les photos indiquées (GADJO) proviennent d'un visiteur des lieux.


Notre voyage débute par le passage dans le village de La Cavalerie, dans le Larzac.


Voici la ruine de la partie supérieure de la fromagerie.


Elle surplombe un aven à peine visible.


Nous sommes ici au bas du gouffre. Voyez-vous le bâtiment au sommet ?
Dès lors, vous pouvez imaginer quelle fut la folie des adultes en ce lieu...


Le bas du gouffre, à -80 mètres.


L'escalier est impressionnant.


De par le passé, il existait un mur de séparation. Celui-ci s'est effondré.
La silhouette permet de bien donner l'échelle de ce gigantisme.


Voici la galerie taillée au roc avec l'aide des jeunes colons.


A l'approche de l'aven, les terrains sont ébouleux, donc ce fut maçonné.


Non loin du jour par contre, la régularité est notoire Quel travail soigné...


D'un côté ou de l'autre, c'est cet aspect monotone impliquant l'idée d'un travail laborieux.


Le sol semble avoir été recouvert de fins stériles afin de faciliter le déplacement. Des documents évoquent qu'il existât une voie ferrée de type Decauville. A l'état actuel des recherches, il n'est pas évident d'affirmer que cela à vraiment existé. Il se pourrait que ça ne soit resté qu'à l'étape du projet. 
(GADJO)


Nous allons désormais rejoindre la sortie. (GADJO)


Le chemin menant à la fromagerie. (GADJO)


A l'intérieur de la fromagerie, et donc dans la partie basse du bâtiment à l'aplomb du gouffre. (GADJO)


Il reste difficile de croire que ce treuil servait à descendre le personnel au fond du gouffre au début des travaux. Même pour des fromages, cela semble risqué ! Ce treuil comporte toutefois un cliquet
anti-retour ; c'est un treuil Piat & Fils. (GADJO)


Une vue plongeante vers l'abîme. (GADJO)


La tour d'aération de la fromagerie. (GADJO)


Les chemins alentours sont bordés de murets d'une largeur impressionnante. (GADJO)


Les champs ont été épierrés, comme en témoignent encore de nombreux tas conséquents. (GADJO)


Les champs sont dès lors aussi clôturés de murs en pierres sèches. (GADJO)


Le bâtiment du Luc, qui cerne une des six citernes. Elles alimentaient en eau la colonie. L'aile gauche
du bâtiment se termine par la chapelle. (GADJO)


La ferme est en cours de rénovation en 2014, afin de faire des appartements, mais cela reste encore assez délabré à ce jour. Elle a la forme d'un U pourvu à une de ses extrémités d'une chapelle et de cinq cellules à l'autre. Un symbole ? La maison du fondateur de la colonie 
est devenue un gite. (GADJO)


La plaque nommant les lieux. (GADJO)
COLONIE AGRICOLE DU LUC
FONDEE EN 18(63?)
Par Mr MARQUES du LUC (...)
Doyen du Conseil Général du Gard.


L'aile gauche de la ferme avec ses quatre cellules. (GADJO)


Brefs passagers de ce lieu, nous retournerons au soleil et à la joie de la liberté.


Sans évoquer que ce lieu devrait être plus connu, disons qu'il gagnerait à être moins oublié. Habitué
du pays viganais, je n'en avais jamais entendu parler.


Les routes nous avalent vers un ailleurs, certainement confortable. Que ces quelques modestes
photos soient dédiées à la mémoire des enfants du bagne.

 

©Vincent Duseigne

 

 

Vincent Duseigne

22/11/2019

Block friday

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20/11/2019

Toi mon autre

 

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Alireza Pakdel

 

 

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Enrico Bertuccioli

 

 

 

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Silvano Mello

 

 

 

 

 

 

 

18/11/2019

l'oeil & la plume... un jour le peuple kurde par Ferruccio Brugnaro

 

l'oeil & la plume...

texte de ferruccio brugnaro  11-2019                                        ill. jlmi  11-2019

 

 

En ces jours la mort

commande sarcastique

sur toute la terre

Le cœur des enfants kurdes

à genoux en ces heures

brûle

dans un martyre

et une solitude

cruels.

Où nous cacherons-nous un jour

quand le peuple kurde

descendra en aval

dans nos villes

sur nos routes ?

Baragouinerons-nous encore avec arrogance

l’ordre international,

la convivialité, les règles civiles ?

Où nous réfugierons-nous, comment éviterons-nous la honte…

Un jour le peuple kurde

descendra des montagnes

avec le poids de l’extermination

dans l’âme,

avec l’angoisse de ces nuits

terribles et ces neiges

avec la terreur glaciale

des fusils pointés,

les bombes sur la tête.

Comment pouvons-nous évoquer encore

l’amour

comment pouvons-nous évoquer encore

la vie.

Il n’y aura aucun abri

nous ne trouverons aucun abri.

Le peuple kurde reviendra

en aval

un jour…

Nous ne trouverons plus, nous ne retrouverons plus

d’explications claires

nulle part.

 

Ferruccio Brugnaro, Venise, Italie   ( trad. : Jean-Luc Lamouille )  2019

 

 

 

16/11/2019

La cordillera de los sueños de Patricio Guzmán (2019)