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19/11/2020

JE M’APPELLE HUMAIN de Kim O’Bomsawin (2020)

 

 

 

17/11/2020

Petits cimetières sous la lune de Mauricio Electorat

traduit de l’espagnol (Chili) par l’auteur lui-même.

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Métailié, octobre 2020. 302 pages, 21 €.

 

Ce n’est pas tant l’intrigue qui nous attache à ce récit, bien qu’elle soit très intéressante, mais l’étonnante texture de son écriture, qui nous rend le narrateur très proche, très familier, et qui donne aussi à ces Petits cimetières sous la lune, un côté très cinématographique, sans pour autant tomber dans l’exercice de style.

Le titre du roman évoque le pamphlet de Bernanos, Grands cimetières sous la lune, et ce n’est pas un hasard. Le narrateur, Emilio Ortiz, a fui la pression familiale et son pays, le Chili, tout juste sorti de la dictature, pour aller étudier la linguistique à Paris, avec l’aide financière de sa jeune tante Amalia. Mais plus que de sa vie d’étudiant, à laquelle il sera peu assidu, c’est surtout de ses nuits de veilleur dans un petit hôtel du quartier Montparnasse qu'il est question, ses rencontres avec une faune nocturne, des amitiés entre exilés, des nuits alcoolisées. Il y a aussi Chloé, serveuse dans un dancing, le dancing de La Coupole, fréquenté par des couples mûrs qui semblent tout droit sortis des années '50 ; Chloé qui soudain s’évapore, après avoir entretenu avec Emilio une courte, étrange et sexuellement intense relation, Chloé dont la disparition devient pour lui une obsession alors qu’il ne connaît même pas son nom de famille. C’est elle qui vit dans un appartement près d’un cimetière de banlieue avec une autre fille, une Coréenne : « trois chambres, séjour, salle de bains, cuisine assez minuscule. Mais, en revanche, l’appartement a un parquet de lattes larges qui traversent les pièces d’un bout à l’autre. Un beau parquet à l’ancienne. Ceci dit, les chambres ne sont pas très spacieuses. Et, en plus, elles donnent sur un cimetière. ».

Emilio Ortiz va et vient, dans son récit, entre sa toute nouvelle vie parisienne qui bouscule tout ses repères et les souvenirs de son passé à Santiago avec sa famille et notamment la relation à son père ; les liens de ce dernier avec des membres haut placés de la dictature de Pinochet, un père dont il ne veut plus entendre parler mais dont il ne peut pas complètement se détacher. Il va lui falloir, alors que sa mère va très mal et que son père est rattrapé par la justice, retourner dans ce pays désormais abhorré. Le besoin de savoir la vérité, plus fort que tout, le poussera à enquêter sur le passé de ce père impossible à aimer, tout en essayant de retrouver à Paris, la Chloé évaporée.

Petit cimetières sous la lune est entre autre le récit d’amours impossibles. L’ombre de la douleur plane en permanence sur ce roman mais il y a un tel ciselage de l’écriture, une précision dans la narration, qui font que le texte se déguste véritablement comme un bon alcool fort et une sorte de distanciation désabusée, apporte de nombreuses touches d’humour très flegmatique, so british pour un Chilien. Un vrai régal sur le plan littéraire !

Le narrateur porte un regard désabusé sur la vie, les êtres ; c’est sur lui que repose le poids de son histoire et il en assume la charge seul. Quelque chose a cassé en lui, il y a longtemps déjà, quelque chose qui se cache dans le sous-sol d’un garage que son père détenait avec un associé.

La construction du récit elle-même est atypique : des chapitres plus ou moins longs, parfois d’un seul mot, des allers-retours dans le temps et entre la France et l’Amérique latine, en passant par un tour en Roumanie. Sa lecture nous plonge dans une sorte d’ivresse douce-amère, comme celle de la mère d’Emilio que son père a quitté pour une fille bien plus jeune que lui. Il y flotte une atmosphère, comme une odeur d’anesthésique qui contraste avec la précision de l’écriture. L’alcool, le déni, la fuite à l’étranger, tout le monde cherche à échapper à la douleur du réel, car il y a des réels trop sales pour être nettoyés et pour Emilio Ortiz, une filiation insupportable.

C’est aussi l’histoire de tout un pays qui se dessine en filigrane, pendant et après la dictature avec ses dessous crapuleux et criminels, la bassesse humaine. Petits cimetières sous la lune, un roman de l’exil, de l’attachement impossible et où la proximité entre morts et vivants est trop étroite.

 

Cathy Garcia Canalès

 

 

Mauricio Electorat est né à Santiago du Chili en 1960.  Après deux années d’études de journalisme et de littérature à Santiago, il s’installe à Barcelone en 1981, où il obtient une maîtrise en philologie hispanique. Petit fils de français émigrés à Valparaíso au début du XXe siècle, il choisit Paris comme lieu de résidence définitif dès 1987. Il a publié deux recueils de poésie. Son premier roman, Le Paradis trois fois par jour (Série noire, Gallimard, 1997), ainsi que son recueil de nouvelles Nunca fui a Tijuana y otros cuentos (Cuarto Propio, 2000) ont reçu le Prix de Littérature de la Ville de Santiago et le Prix du Conseil National du Livre et de la Lecture, les récompenses littéraires annuelles les plus importantes au Chili. Sartre et la Citroneta, son deuxième roman, a obtenu en Espagne le prestigieux Prix Biblioteca Breve.

 

 

 

16/11/2020

Jeu de société de Guillaume Desjardins & Jérémy Bernard (2020)

 

 

14/11/2020

Pour une nouvelle conscience : déclaration des droits et devoirs de l’individu conscient

par Sarah Roubato

I.

Quand les fondations sur lesquelles reposent l’organisation du monde se fissurent, chaque individu est en droit d’en questionner les fondements. Car par ces fissures sombrent déjà les plus fragiles mais tôt ou tard, l’ensemble des populations. 

Ce qui nous arrive, nous avons du mal à le nommer. Mais chacun sent que nous nous dirigeons vers un état du monde qui ne sera pas supportable. 

Cette crise nous met face aux limites d’un système mondial, aux échecs de nos gouvernements et face à nos modes de vie. Aujourd’hui les inégalités se révèlent sous une lumière impitoyable. Le répit qui est offert au vivant n’est que temporaire et artificiel. 

Nous sommes devenus à la fois victimes, bénéficiaires, outils et commanditaires du consumérisme néolibéral, c’est-à-dire d’un rapport à la vie, à nos besoins, à nos loisirs, au savoir, ou encore au soin basé sur une satisfaction immédiate et éphémère, vouée à se renouveler le plus rapidement possible et à nourrir la courbe exponentielle des profits de marchés dérégulés. 

Nous nous sommes laissés piéger dans un état de dépendance matérielle, économique, énergétique, intellectuelle et émotionnelle à laquelle nous consentons, et nous avons renoncé à croire que nous pourrions le changer.

II.

Mais au cours de son histoire, l’être humain a su tracer une ligne entre l’acceptable et l’inacceptable et a démontré qu’aucun état des choses n’est inexorable. 

Nous avons trop longtemps préféré nous accommoder des souffrances d’un état du monde que nous connaissons, plutôt que de risquer les incertitudes d’un changement nécessaire. 

Nous ne pouvons pas regarder la crise actuelle par la fenêtre, en espérant retourner rapidement à ce que nous appelons la vie normale. Nous l’avons déjà fait tant de fois. 

Et pourtant, que faire ? Comment prétendre se dresser contre ce qui nourrit toutes les grandes forces de ce monde et qui constitue la norme pour la plupart de nos contemporains ? Dénoncer, expliquer, donner à voir, analyser ? Nous savons déjà. À l’heure de l’information, le savoir seul ne mène plus à la raison. L’idéal des Lumières a avorté. Marcher, revendiquer, signer des pétitions ? Beaucoup de bruit pour si peu de changement. 

Nous savons que l’heure n’est plus aux petits gestes de chacun. Mais les individus que nous sommes devenus sont-ils encore capables de penser un commun et de s’organiser pour le faire advenir ? 

Le grand élan nécessaire ne peut venir que d’individus ouverts à une nouvelle forme de conscience, capables d’énoncer les principes sur lesquels ils veulent réorienter leur vie, de les appliquer avec exigence, de les défendre avec fermeté et de les transmettre avec conviction.

III.

Mon droit au bonheur ne saurait, à aucun moment, reposer sur la destruction du vivant ou l’atteinte à la dignité humaine. Ma liberté individuelle reste l’un des plus précieux lègues des combats passés, mais elle ne pourra plus être l’alibi qui justifie ma participation à la destruction des équilibres du monde. 

J’aspire à un mode de vie qui me permette d’habiter le temps, d’être là pour mes proches, de trouver du sens à mon travail, de m’ancrer dans mon voisinage et de restaurer mon lien au vivant.

J’aspire à une société qui considère les anciens et les enfants comme les deux pôles qui la tiennent et non comme ses éléments passifs. 

Je chercherai des manières de me nourrir, de me déplacer, d’éduquer, de me divertir, de m’informer ou encore de gouverner qui respectent la dignité de l’humain et qui préservent le vivant. J’encouragerai au mieux de mes capacités ceux qui déjà y travaillent.

Je chercherai parmi ceux qui expriment le monde, ceux qui me feront voir le réel dans sa complexité, qui nourriront mon imaginaire, et qui me donneront des outils pour distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas.

J’encouragerai une utilisation des nouvelles technologies qui n’efface pas la présence aux autres ni à ce qui m’entoure.

Je veillerai à ce que soit préservées dans chaque aspect de ma vie la diversité et la complémentarité des formes de vie, des opinions et des expressions dans le respect du droit.

J’exigerai des responsables politiques, que j’approuve ou non, qu’ils consacrent leurs mandats à trouver les moyens de préserver le vivant, à nous assurer le plus d’autonomie possible et à respecter toutes les professions essentielles à l’harmonie sociale. Qu’ils puissent envisager avec nous de nouvelles formes de gouvernance pour que les citoyens puissent être pleinement intégrés à l’exercice politique. 

IV.

Ces principes ne sont pas de lointains idéaux. Ils forment la boussole qui désormais oriente ma vie. Ils me rendent un pouvoir qui m’avait été confisqué : celui de décider au service de quoi je mets mon temps et mon travail. Car je l’ai compris, chaque geste que je fais et que je ne fais pas, agit sur le monde. 

Je sais que ces principes exigeront que je secoue mon confort, mes habitudes, que je recalibre mes priorités et que j’interroge mes certitudes. Que j’envisage ce qui semblait impossible, ou bien pour les autres. Je le ferai, car je sais que l’avenir en dépend.  

Pour ce qui ne dépendrait pas de mes choix personnels, j’exigerai que ceux qui peuvent agir le fassent, qu’il s’agisse de ma famille, de mes voisins, de mes collègues, de mon employeur, de mes formateurs ou de mes représentants. 

En énonçant ces principes et en m’engageant à les suivre, je gratte à nouveau l’allumette d’une conscience volée, celle d’appartenir à l’humanité et au vivant. 

 

(...)

Texte intégral : http://www.sarahroubato.com/po/nouvelleconscience/

 

 

07/11/2020

La Mort et le Météore de Joca Reiners Terron

 

Zulma éd., 1er octobre 2020

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190 pages, 17,50 €.

 

Nul homme n’est le roi de quoi que ce soit.

LES INDIENS MÉTROPOLITAINS

 

Un roman bien singulier que La Mort et le Météore, une dystopie amazonienne qui dresse un portrait acerbe d’une sinistre réalité brésilienne, d’ailleurs exacerbée encore depuis les dernières élections présidentielles, envers l’environnement et les derniers peuples autochtones, notamment les plus isolés, dits non contactés. C’est de ceux-là qu'il est question dans ce roman, qui se déroule dans un futur de plus en plus proche où il ne reste rien de la forêt amazonienne sinon quelques derniers hectares brûlant comme l’enfer et où le Chili a disparu sous le Pacifique.

La mission qui est confiée au narrateur par Boaventura, un vieux et énigmatique protecteur des derniers Indiens Kaajapukugi — alors qu’une fusée chinoise s’apprête à décoller pour une nouvelle tentative de mission habitée vers Mars — c’est d’accompagner les Kaajapukugi au Mexique, avec l’aide de l’association Survival International (qui existe vraiment) et de les aider à s’y installer. En effet, les cinquante ultimes membres de cette tribu isolée, confrontée à la destruction intégrale de l’écosystème essentiel à leur survie physique et spirituelle, ont demandé l’asile politique. Une première dans l’Histoire. Le Canada, qui avait accepté en premier, étant bien trop froid, c’est finalement le Mexique qui sera leur terre d’accueil et plus précisément un plateau du territoire mazatèque.

Tout ce que les Kaajapukugi connaissent et bien qu’ils soient parvenus à échapper pendant 400 ans à l’avancée de l’homme blanc, bien qu’ayant frôlé une première éradication au XIXe siècle, raconte Boaventura, a été détruit avec « leurs plantes médicinales sacrées, et même les poisons dans lesquels ils trempaient leurs flèches ou encore le timbó, cette légumineuse toxique qu’ils utilisaient pour la pêche. Les fleuves sont asséchés, les poissons sont morts. Tout a disparu, y compris les hannetons dont ils extrayaient du tinsdanhán. Avec l’érosion tout est parti, il ne reste plus que du sable. Et, suite à la disparition du tinsdanhán, c’est aussi leur monde supérieur qui a été emporté, leurs dieux, leurs fêtes et même les trois Ciels où ils auraient trouvé repos dans la nature, chassé joyeusement les hannetons et fait l’amour avec leurs femmes ».

Et justement, les cinquante derniers membres de la tribu, sont tous des hommes.

C’est donc une bien triste mission qui est confiée au narrateur, anthropologue intéressé par les langues mortes et jusque-là surtout un « rond de cuir coincé dans un bureau de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes, à mi-chemin entre le ventilateur et le classeur métallique, et à environ deux coudées de la petite table où le thermos de café exhalait ses derniers soupirs. ». Pas marié, sans enfant, il vient de perdre ses parents et se retrouve héritier seul et endeuillé d’une vieille maison dans le centre historique d’Oaxaca au Mexique, ville décor pour touristes où tous les temps se sont mélangés. Pour lui, c’est donc une mission des plus intéressantes, ne serait-ce que pour le sortir de sa morne vie et lui permettre d’approcher une langue quasi inconnue et de faire quelque chose de bien qui pourrait donner un peu de sens à sa vie. Et il compte sur Boaventura pour le guider dans cette mission, puisque ce sertanista (spécialiste de la forêt amazonienne) de la Funai, la bien réelle Fondation nationale de l’Indien au Brésil, a consacré sa vie à la défense des Kaajapukugi. Mais voilà que la mort subite de ce dernier sème le trouble et la mission prend une tournure des plus imprévues. Une vidéo envoyée par Boaventura à l’anthropologue, juste avant de mourir, pourrait être la clé du mystère kaajapukuji.

Il serait dommage de révéler plus de ce récit vraiment atypique, si ce n’est qu’il ne cache pas une critique sèche et sans concession d’un monde violent et vorace, vu sous l’angle des plus fragiles des humains, mais aussi les plus mystérieux, qui ont des connaissances que le monde moderne ignore et sous-estime grandement. Dans La Mort et le Météore, elles dépassent les lois du temps et de l’espace. Il est aussi une plongée dans les abîmes de l’être humain et la tentative d’y échapper. Joca Reiners Terron mêle, dans ce roman d’aventure terminale, fiction, fantastique et réalité, une très dure réalité qu’il connaît de par son engagement pour la forêt amazonienne.

C’est son premier roman traduit en français. Un auteur à suivre.

 

Cathy Garcia Canalès

 

joca-terron-03-renato-parada_freeofcharge-399.jpegJoca Reiners Terron est né en 1968 dans le Matto Grosso. Il vit à São Paulo. Il a publié une dizaine d’œuvres narratives et trois recueils de poésie.

 

 

 

 

 

 

Fragments erratiques de Xavier Combres

 

 

 

fragments-erratiques.pngThe BookEdition 2020

194 pages, 10 €

 

« Celui qui méprise les petites bêtes ignore combien il est minuscule ! »

 

Quand il s’est présenté à un de mes ateliers d’aide à l’écriture, je ne me doutais pas que je venais de rencontrer un écrivain déjà confirmé, même si lui-même l’ignorait peut-être encore, aussi c’est avec enthousiasme que je publiais de lui dans ma revue, des extraits d’un carnet de voyage dans lequel il relatait ses pérégrinations en pays kanak. Déjà je me régalais de le lire, aussi la sortie de son livre — et tant mieux si j’ai pu l’encourager — fut donc une très bonne nouvelle. Je viens juste de le terminer et je suis éblouie, vraiment, ce que j’avais perçu s’y révèle pleinement et se pose en confirmation : Xavier Combres est — entre autre talents dont il ne manque pas, il n’y a qu’à suivre la piste de Deadman river https://deadmanriver.bandcamp.com/releases — un écrivain talentueux !

Sur « les chemins d’un esprit-monde ouvert, vers plus d’espace et de liberté », il a voyagé, avide de connaître, découvrir, rencontrer, mais aussi d’éprouver avec un maximum d’intensité cette ivresse du voyageur solitaire, notamment face aux éléments d’une nature propice à cette exaltation, qui enseigne mieux que quiconque l’art de la contemplation et ce retour aux sources si essentiel à tout être humain, même si beaucoup l’ignorent encore. Et qui dit retour aux sources, dit retour à la source intérieure, la connexion avec l’être-soi et l’écrivain voyageur est aussi poète, pas pour la posture, mais parce que son approche du monde est également sauvage et poétique. Abreuvé de poésie chinoise, c’est un peu en apprenti taoïste qu’il voyage et ses poèmes polis comme des galets, témoignent de son avancée. En érudit aussi, toujours curieux, qui ne se prend pas au sérieux et n’assomme pas le lecteur avec ses connaissances. Il les partage seulement et il y réussit à merveille : tout devient intéressant, passionnant, du plus petit insecte à l’Histoire des civilisations, de la géologie aux mythes et traditions de l’humanité, en passant par des anecdotes pleines d’humour et d’autodérision avec toujours cette ouverture d’esprit qui va grandissant au fur et à mesure de l’ouverture des horizons.

Aventurier de la sagesse, un vrai voyageur contrairement à bon nombre de touristes, revient riche de souvenirs et pauvre en orgueil et c’est le plus souvent loin des sentiers battus et du sensationnel que les vraies rencontres peuvent avoir lieu.

Ces Fragments erratiques derrière les récits de voyages parlent de quête intérieure : se connaître en se dépossédant de tout ce qu’on croit être, repousser ses limites. Sur son chemin, Xavier Combres va trouver des merveilles et sa soif de connaissances et de découvertes n’en sera jamais étanchée, mais il va aussi ramener un mal inconnu, un mal réel dans ses répercussions physiques et psychiques mais dont nul médecin et autres praticiens n’ont su à ce jour déceler l’origine. Un mal inexpliqué qui amplifie donc un malaise déjà conséquent et qui handicape sévèrement le libre voyageur. Aussi de l’enthousiasme kayafou des premiers récits, qui nous emmènent de Nouvelle-Calédonie à la Guyane, la Chine, la Thaïlande, la Malaisie, en passant par des échappées sauvages en France et un poème cueilli en Angleterre, ces fragments erratiques s’achèvent pour l’instant en Algarve, où le voyage se mêle à l’épreuve. De l’épreuve nait l’obligation de découvrir peut-être des contrées intérieures plus profondément enfouies, que le mouvement extérieur perpétuel peut éviter d’aller sonder, des contrées où l’auteur saura trouver la force tout autant que le détachement nécessaires pour continuer le voyage, quelle que soit sa forme, et personnellement j’ai très hâte de te lire encore Xavier !

 

La pierre marche si lentement

Pas même le vieux pin

Ne l’a entendue

S’éloigner du rivage

 

Cathy Garcia Canalès

 

Xavier Combres est né en 1979 à Toulouse, sur la rive gauche de la Garonne. Après des études d’ingénieur, il prend son sac-à-dos et son stylo pour voyager et écrire pendant une dizaine d’années. Depuis 2015, il s’est installé à Cahors, au creux du Lot.

Pour commander le livre : https://www.thebookedition.com/fr/fragments-erratiques-p-377922.html

 

 

 

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 Xavier Combres - Deadman River

 

 

 

 

 

Marcher sur la diagonale du vide de Jean-Luc Muscat

 

couv_livre_3188.jpgLe Mot et le  reste, mai 2020. 122 pages, 13 €.

 

Après avoir écrit Voyage du côté de chez moi, sorti chez le même éditeur en février 2019, Jean-Luc Muscat récidive avec Marcher sur la diagonale du vide. Dans le premier, l’auteur partait à pied de chez lui, dans le second, il part de Vézelay pour revenir à pied jusqu’à chez lui, près de Figeac dans le Lot. Un trajet qui s’inscrit dans un rectangle que géographes et démographes appellent « diagonale du vide » et que l’auteur requalifie de diagonale de la déprise, « pour exprimer le déclin de la population et des services de proximité, eu égard aux habitants de ces régions qui ne vivent pas en état d’apesanteur ». Un trajet d’environ 660 km, que l’auteur va parcourir en 25 journées d’avril.

Il est difficile de transcrire la marche, car l’acte d’écrire se fait à l’arrêt, au moment des pauses ; si la marche est inspiration, alors l’écriture en serait l’expiration, une expiration qui laisse des traces. Ainsi Marcher sur la diagonale du vide, en invitant le lecteur à marcher avec l’auteur, le déplace en une succession de tableaux mêlée d’impressions, de réflexions, d’anecdotes. La mémoire a déjà commencé à travailler le matériau — paysages, rencontres, sensations —  capté par les sens lors de la marche, mais Jean-Louis Muscat sait le rendre suffisamment vivant pour que le lecteur se sente marcher lui aussi et qu’il ait l’impression de découvrir au même moment que l’auteur, ce que le chemin déroule de beauté, d’obstacles, de surprises agréables et de déconvenues et l’acte physique même de la marche.

La marche nous fait renouer avec nous-mêmes et avec nos origines : de mémoire d’homme, nous avons toujours marché. En ramenant les choses à l’essentiel et en prise directe avec le réel, la marche amène à développer une forme de sagesse, pour peu que le marcheur ne soit pas juste intéressé par la performance. Prendre le temps de voir, de sentir les lieux traversés, d’être réellement présent avec cette lenteur obligée, comparativement à tout autre mode de transport, peut ouvrir l’esprit tout autant que tous les autres sens. Le marcheur est confronté physiquement à lui-même et aux éléments : ici souvent la pluie, le vent et même le gel, le froid, et l’effort que la marche demande oblige à lâcher prise sur toute préoccupation autre que celle de l’instant présent.

Jean-Louis Muscat n’est pas un poète, mais il est sensible à la poésie ou au manque de poésie des lieux. On comprend très vite que la sensation de décrépitude qui pèse sur les milieux encore habités de cette « diagonale du vide » et la laideur et l’ennui des zones périphériques des quelques villes traversées, lui donne hâte de retrouver les champs, les prés, les bois, les milieux plus sauvages où les rencontres se font plus animales, végétales et où la solitude devient légèreté et jouissance. Jean-Louis Muscat adore les arbres et il en connait un bout à leur propos, sa formation originelle étant celle de forestier, aussi la façon dont on les traite le touche très directement. Et la façon dont on traite un arbre, une forêt, est très représentative de la façon dont on traite la nature en général et l’humain en particulier qui, même s’il l’a oublié, en fait partie intégrante. Il n’y a de séparation que dans un mythe de modernité qui ne cesse de prouver ses limites et ses effets délétères.

De sa marche, Jean-Luc Muscat tire en plus d’un plaisir purement personnel, des réflexions qui dépassent la seule aventure du marcheur : des réflexions écologiques, politiques même, car il ne peut en être autrement, il passe et témoigne de ce qu’il voit, et il n’est pas idiot, c’est une personne consciente et très concrète, on le sent à sa façon d’écrire. S’il ne croit donc pas aux contes à dormir debout, il peut cependant avoir la sensation que des fées le voient passer en des lieux — de moins en moins nombreux — qu’elles habiteraient encore. La nature sait appeler l’enfant en nous, raviver l’émerveillement, l’indispensable respiration de l’âme.

« Rêver en marchant, voilà l’affaire, se laisser aborder par les esprits du chemin, tutoyer les fées, vagabonder, caresser les formes. La poésie opère, les conditions sont réunies, profitons-en, il faut en faire bonne réserve, s’en remplir les bajoues pour que les jours de disette soient supportables. »

L’auteur trouve sens dans la marche, y trouve un bon rythme pour l’existence, un rythme qu’il lui sera difficile de quitter. C’est une forme d’addiction pour lui, mais qui n’a de conséquences que bénéfiques. Réminiscences d’un lointain passé où nous étions tous chasseurs-cueilleurs nomades ? Ici la cueillette se fait dans les épiceries quand l’auteur en trouve, parfois un repas dans un restaurant ou chez l’habitant et pas toujours meilleurs que la boite de sardines, à déguster seul sur un banc ou en tête à tête avec un horizon grand ouvert. Jean-Luc Muscat a le regard lucide, parfois acerbe, notamment pour ses contemporains qu’il épingle parfois, mais il sait se moquer aussi de lui-même. Pleinement humain, il assume ses contradictions et ne cherche pas à jouer le beau rôle.

Marcher c’est traverser des lieux et se laisser traverser par eux. Marcher c’est découvrir et se découvrir, y compris au sens littéral du terme : ôter couche après couche ce qui ne nous appartient pas et ne nous est en réalité d’aucune utilité. On ne peut s’encombrer de rien qui ne soit indispensable. Marcher, c’est être dans une simplicité volontaire sans même y penser, cela va de soi. C’est se souvenir d’un temps où tout était fait et pensé à taille humaine. Marcher, c’est être tout entier dans l’instant présent, mais c’est aussi réfléchir au sens littéral même et rêver, rêver, respirer, un rêve en mouvement. Jean-Louis Muscat a une sensibilité qui l’attire fortement vers la nature, les arbres, on l’a vu, mais aussi vers les églises et les lieux sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise. Il aime les rencontres généreuses, surtout avec de vieilles dames sympathiques et s’il marche parfois en compagnie, il apprécie cependant la vraie et pleine solitude du marcheur, en assume l’égoïsme s’il en est, savoure cette interpénétration intime et personnelle avec le monde qui l’entoure. 

En lisant Marcher sur la diagonale du vide, j’ai aimé partager cette expérience de marche de Vézelay à Figeac, marcher dans l’écriture d’un autre, non seulement parce que la destination finale est un pays que je connais bien et où je vis depuis bientôt vingt ans, mais parce que marcher et écrire sont deux activités qui me sont, à moi aussi, essentielles et que c’est exactement ce que je voudrais faire : ce genre de livres là et cela m’en a donné une envie encore plus forte. Je peux parfaitement comprendre cette addiction, comprendre combien il peut être malaisé de retourner à un mode de vie plus statique, plus encombré. Le corps aime marcher et l’esprit aime cette découverte lente et profonde des choses, des gens et des lieux.

Ce livre qui nait du mouvement, a tissé ensemble la marche et le message que cette marche a infusé dans le marcheur, un message important à transmettre : éloge de la lenteur, éloge de la simplicité, éloge du naturel, éloge du vivant et d’un tissu social vivant, alors que dans ces régions traversées, il s’est tellement délité qu’il n’est plus que haillons. Des lambeaux se soulèvent cependant, s’agitent encore au souffle provoqué par le déplacement du marcheur et dévoilent quelques couleurs, quelques sourires, quelques gestes d’hospitalité, de générosité, comme des braises encore vives d’un autre temps, mais aussi exposent leur aigreur, leur colère, la fermeture des êtres comme réponse à celles des lieux.

Marcher oui, marcher pour rester humain, c’est peut-être la clé, n’en déplaise à la vitesse exponentielle de nos sociétés lancées à toute allure vers un désert du sens, des sens et au final d’essence... Ce qui nous obligera peut-être au final à marcher de nouveau, toutes et tous !

Cathy Garcia Canalès

 

image.jpgJean-Luc Muscat, né en 1954, a appris le métier de forestier. Il a quitté l’Office National des Forêts très tôt parce qu’il ne parvenait pas à se résigner à l’idée qu’il lui fallait éliminer les arbres tordus. Dès lors, il a exercé toute une kyrielle de métiers dont ceux d’auteur de guides touristiques, de formateur consultant et d’éducateur technique. Aujourd’hui, il se consacre à la marche en solitaire au long cours, et à l’écriture, une passion de toujours, dans une cabane perchée dans un pin sylvestre.

 

 

 

 

Le Chemin des âmes de Joseph Boyden

 

 

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(titre original : Three-day road, 2004), Albin Michel 2006. 475 pages.

 

Je viens de terminer ce livre inoubliable, dont la fin m’a fait pleurer. Un hymne tordu de douleur, mais puissant, à la vie arrachée aux champs de mort. Un chant de mort aussi et un chant de guérison. J'y ai appris encore des choses sur cette première guerre mondiale et notamment sur les soldats amérindiens qui y ont pris part. Ici, ce sont deux amis d‘enfance de la nation Cree. En cherchant un peu plus sur le sujet suite à cette lecture inspirée de faits bien réels, j'ai appris, sans surprise hélas, la façon dont ces recrues (comme les autres minorités) ont été traitées, avant, pendant, après...  Mais entre les hommes jetés dans cette grande boucherie, les soldats de base rampant, pataugeant et crevant dans la même soupe de boue et de sang, il n'y avait plus beaucoup de différences. Les deux jeunes Cree vont se distinguer sur le terrain par leurs qualités de chasseurs mais ils en paieront le prix fort : quelque chose les sépare et cette séparation va peu à peu se transformer en gouffre. L’un, abandonné par sa mère qui avait sombré dans l’alcoolisme, avait été sauvé du pensionnat tenu par de rudes religieuses, missionnées pour bouter le païen hors de ces corps de sauvageons, par sa tante, une des rares Cree à perpétuer la vie d’avant à l’écart de la ville et des wemistikochiw et qui l’a pris avec elle au fond des bois, pour lui enseigner tous les savoirs et traditions de son peuple, celles du monde visible mais aussi du monde invisible, elle qui était une des dernières chasseuse de wendigos. L’autre, orphelin, a passé trop d’années dans ce pensionnat, avant que la tante de son ami d’enfance, ne vienne lui aussi le chercher. Le Chemin des âmes force une réflexion sur l'humain dans l’enfer de la guerre, le meurtre autorisé, les limites (y en a t-il ?), mais aussi sur les conséquences de la colonisation et de l’acculturation, leur violence et heureusement il y a cette sagesse ancestrale, qui malgré tout, palpite encore, resurgit quand on la croit disparue à jamais sous la pression de la culture qui se voulait et se veut encore dominante et qui a envoyé des milliers d’hommes colonisés finir en morceaux de viande faisandée au fond d’une tranchée, dans des pays qui leur étaient totalement étrangers. Un livre qui m’a vraiment bouleversée.

 

Joseph Boyden, né en 1966, est canadien avec des racines amérindiennes, écossaises, irlandaises. Le chemin des âmes est son premier roman. D’autres ont paru depuis, le dernier : Dans le grand cercle du monde, 2015.

 

En savoir plus sur l'auteur :

https://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article2344

 

 

 

 

 

 

05/11/2020

Deuxième avis de parution : Mon collier de sel

 

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Poèmes 1993-2010

 

 

 

j’ai cassé mon collier de sel

ne porte plus désormais

que des colliers de ciel

 

2020

 

Mon collier de sel 5.jpg

 

Format A5, 36 pages agrafées

Illustrations originales de l'auteur

 

 

Édité et imprimé par l'auteur
sur papier 100 gr calcaire
couverture 250 gr calcaire
100 % recyclé

 

tirage numéroté et signé

 

à réserver par mail à mc point gc arobase orange point fr

12 € + 2 € pour le port

 

 

 

 

Rage ; rabia de Regina José Galindo

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Traduction LAURENT BOUISSET  - Langue d'origine : ESPAGNOL

 
 

Dans le numéro spécial Guatemala de la revue Nouveaux Délits (n°58) réalisé en collaboration avec Laurent Bouisset, vous aviez pu découvrir des traductions de poèmes de Regina José Galindo, leur puissance à l'image de tout son travail d'artiste poète et performeuse, la voici donc publiée en France pour la première fois aux éditions des Lisières.

"À l'image de son travail d'artiste performeuse, la poésie de Regina José Galindo est crue, brute, viscérale. Reflet de la violence d'un continent, son écriture radicale dénonce la violence faite aux femmes et aux Indiens dans son « mauvais mauvais mauvais Guatemala » en proie aux gangs après trente-six années de guerre civile. Rendre hommage et affirmer une résistance, c'est ce que construit par son travail artistique et poétique Regina José Galindo, avec rage et vitalité."

 

à commander ici :

https://halldulivre.com/livre/9791096274222-rage-rabia-ga...

 

Le site de Regina :

http://www.reginajosegalindo.com/en/home-en/

 

Le numéro spécial Guatemala :

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com/archive/2017/...

 

 

 

 

 

04/11/2020

Virginie Despentes - Création d'un corps revolutionnaire - 16 octobre 2020

 

 

02/11/2020

Le Tarot de Saint Cirque, avec Lionel Mazari, sort chez Gros Textes !

 

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"J'ai eu tous les vices ;
ma vertu fut
de n'en avoir cultivé aucun.
C'est là la Tempérance
qui me fait parler de moi
au passé simple et tendre.
De toutes mes expériences,
je garde cette saveur particulière
des vies franches et pleines
qui laissent l’âme tranquille
et le cœur en paix.
D'abus en abus, je n'ai désabusé
que l'ombre de moi-même ;
qu'elle cuve à la cave ou boite au grenier,
jour et nuit, je marche sans cette ombre-là.
De ces dissolutions parfois extrêmes,
j’ai obtenu d’étranges pouvoirs :
je vois clair dans vos nuits ;
de la boue, je sais tirer
des ailes de lumière."

 

*
Illustration en couverture de Cathy Garcia Canalès

ISBN : 978-2-35082-457-4
64 pages au format 14 x 20 cm,
8 € (+ 3,50 € de forfait port quel que soit le nombre d’exemplaires commandés)
Commande à
Gros Textes
Fontfourane
05380 Châteauroux-les-Alpes
(Chèques à l’ordre de Gros Textes)

 

 

 

 

 

 

20/10/2020

Communiqué : « Une montagne en haute mer » Les insurgés zapatistes annoncent qu’ils traverseront l’atlantique en 2021

Article à lire dans sa totalité ici :

https://lundi.am/La-voix-zapatiste-fradin?fbclid=IwAR0iHG...

 

 

« Nous irons à la rencontre de ce qui nous rend égaux.
Que la première destination de ce voyage planétaire sera le continent européen.
Que nous naviguerons vers les terres européennes.
Que nous partirons et que nous appareillerons, depuis les terres mexicaines, au mois d’avril de l’année 2021. »

 

 

Communiqué du Comité clandestin révolutionnaire indigène
Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale

Mexique, 5 octobre 2020

Au Congrès national indigène - Conseil indigène de gouvernement,
À la Sexta nationale et internationale,
Aux réseaux de résistance et de rébellion,
Aux personnes honnêtes qui résistent dans tous les coins de la planète,

Sœurs, frères, sœurs-frères,
Compañerascompañeroscompañeroas,

Nous, peuples originaires de racine maya et zapatistes, vous saluons et vous disons que ce qui est venu à notre pensée commune, d’après ce que nous voyons, entendons et sentons.

Un. Nous voyons et entendons un monde malade dans sa vie sociale, fragmenté en millions de personnes étrangères les unes aux autres, s’efforçant d’assurer leur survie individuelle, mais unies sous l’oppression d’un système prêt à tout pour étancher sa soif de profits, même alors qu’il est clair que son chemin va à l’encontre de l’existence de la planète Terre.

L’aberration du système et sa stupide défense du « progrès » et de la « modernité » volent en éclat devant une réalité criminelle : les féminicides. L’assassinat de femmes n’a ni couleur ni nationalité, il est mondial. S’il est absurde et déraisonnable que quelqu’un soit persécuté, séquestré, assassiné pour sa couleur de peau, sa race, sa culture, ses croyances, on ne peut pas croire que le fait d’être femme signifie une sentence de marginalisation et de mort.

En une escalade prévisible (harcèlement, violence physique, mutilation et assassinat), cautionnée par une impunité structurelle (« elle le méritait », « elle avait des tatouages », « qu’est-ce qu’elle faisait à cet endroit à cette heure-là ?’, « habillée comme ça, il fallait s’y attendre »), les assassinats de femmes n’ont aucune logique criminelle si ce n’est celle du système. De différentes strates sociales, d’âges qui vont de la petite enfance à la vieillesse et dans des géographies éloignées les unes des autres, le genre est la seule constante. Et le système est incapable d’expliquer pourquoi cela va de pair avec son « développement » et son « progrès ». Dans l’indignante statistique des morts, plus une société est « développée », plus le nombre des victimes augmente dans cette authentique guerre de genre.

Et la « civilisation » semble dire aux peuples originaires : « La preuve de ton sous-développement, c’est ton faible taux de féminicides. Ayez vos mégaprojets, vos trains, vos centrales thermoélectriques, vos mines, vos barrages, vos centres commerciaux, vos magasins d’électroménager — avec chaîne de télé inclue —, et apprenez à consommer. Soyez comme nous. Pour payer la dette de cette aide progressiste, vos terres, vos eaux, vos cultures, vos dignités ne suffisent pas. Vous devez compléter avec la vie des femmes. »

Deux. Nous voyons et nous entendons la nature mortellement blessée, qui, dans son agonie, avertit l’humanité que le pire est encore à venir. Chaque catastrophe « naturelle » annonce la suivante et fait oublier, de façon opportune, que c’est l’action d’un système humain qui la provoque.

La mort et la destruction ne sont plus une chose lointaine, qui s’arrête aux frontières, qui respecte les douanes et les conventions internationales. La destruction dans n’importe quel coin du monde se répercute sur toute la planète.

Trois. Nous voyons et nous entendons les puissants se replier et se cacher dans les prétendus États nationaux et leurs murs. Et, dans cet impossible saut en arrière, ils font revivre des nationalismes fascistes, des chauvinismes ridicules et un charabia assourdissant. C’est là où nous apercevons les guerres à venir, celles qui s’alimentent d’histoires fausses, vides, mensongères et qui traduisent nationalités et races en suprématies qui s’imposeront par voie de mort et de destruction. Les différents pays vivent la bataille entre les contremaîtres et ceux qui aspirent à leur succéder, qui occulte le fait que le patron, le maître, le donneur d’ordre, est le même et n’a d’autre nationalité que celle de l’argent. Tandis que les organismes internationaux languissent et se convertissent en simples appellation, des pièces de musée… ou même pas.

Dans l’obscurité et la confusion qui précèdent ces guerres, nous entendons et nous voyons l’attaque, l’encerclement et la persécution de toute lueur de créativité, d’intelligence et de rationalité. Face à la pensée critique, les puissants demandent, exigent et imposent leurs fanatismes. La mort qu’ils sèment, cultivent et récoltent n’est pas seulement la mort physique ; elle inclut aussi l’extinction de l’universalité de l’humanité elle-même — l’intelligence —, ses avancées et ses succès. De nouveaux courants ésotériques, laïcs ou non, déguisés en modes intellectuelles ou en pseudosciences renaissent ou sont créés ; et on prétend soumettre les arts et les sciences à des militantismes politiques.

Quatre. La pandémie du Covid 19 a non seulement montré les vulnérabilités de l’être humain, mais aussi la cupidité et la stupidité des différents gouvernements nationaux et de leurs supposées oppositions. Des mesures du plus élémentaire bon sens ont été sous-estimées, le pari étant toujours que la pandémie allait être de courte durée. Quand la présence de la maladie s’est prolongée de plus en plus, les chiffres ont commencé à se substituer aux tragédies. La mort s’est ainsi convertie en un nombre qui se perd quotidiennement parmi les scandales et les déclarations. Une sinistre comparaison entre nationalismes ridicules. Le pourcentage de strikes et de home runs qui détermine quelle équipe de base-ball, ou quelle nation, est meilleure ou pire.

Comme il a été précisé dans l’un des textes précédents, au sein du zapatisme nous optons pour la prévention et l’application de mesures sanitaires qui, en leur temps, ont fait l’objet de consultation avec des scientifiques femmes et hommes qui nous ont orientés et nous ont offert leur aide sans hésiter. Nous, peuples zapatistes, leur en sommes reconnaissants et nous avons voulu le montrer. À six mois de la mise en œuvre de ces mesures (masques ou leur équivalent, distance entre personnes, arrêt des contacts personnels directs avec des zones urbaines, quarantaine de quinze jours pour qui a pu être en contact avec des personnes infectées, lavages fréquent à l’eau et au savon), nous déplorons le décès de trois compagnons qui ont présenté deux symptômes ou plus associés au Covid 19 et qui ont été en contact direct avec des personnes infectées.

Huit autres compañeros et une compañera, qui sont morts durant cette période, ont présenté un des symptômes. Comme nous n’avons pas la possibilité de faire des tests, nous présumons que la totalité des douze compañeras sont morts du dit coronavirus (des scientifiques nous ont recommandé de supposer que tout problème respiratoire serait dû au Covid 19). Ces douze disparitions sont de notre responsabilité. Ce n’est ni la faute de la 4T  [2] ou de l’opposition, des néolibéraux ou des néoconservateurs, des chairos ou des fifis  [3], de conspirations ou de complots. Nous pensons que nous aurions dû prendre encore plus de précautions.

À l’heure actuelle, du fait de la disparition de ces douze compañeras, nous avons amélioré dans toutes les communautés les mesures de prévention, maintenant avec le soutien d’organisations non gouvernementales et de scientifiques qui, à titre individuel ou en tant que collectif, nous orientent sur la façon d’affronter plus fermement une possible nouvelle vague. Des dizaines de milliers de masques (conçus spécialement pour éviter qu’un probable porteur ne contamine d’autres personnes, peu coûteux, réutilisables et adaptés aux circonstances) ont été distribués dans toutes les communautés. D’autres dizaines de milliers sont produits dans les ateliers de broderie et de couture des insurgé·e·s et dans les villages. L’usage massif de masques, les quarantaines de deux semaines pour qui pourrait avoir été infecté, la distance et le lavage régulier des mains et du visage à l’eau et au savon, et la limitation autant que possible des déplacements dans les villes sont les mesures recommandées y compris aux frères et sœurs des partis pour stopper l’expansion des contagions et permettre de maintenir la vie communautaire.

Le détail de ce qu’a été et est notre stratégie pourra être consulté en temps voulu. Pour le moment nous disons, avec la vie qui palpite dans nos corps, que selon notre évaluation (sur laquelle probablement nous pouvons nous tromper), le fait d’affronter la menace en tant que communauté, et non comme un problème individuel, et de faire porter notre effort principal sur la prévention nous permet de dire, en tant que peuples zapatistes : nous sommes là, nous résistons, nous vivons, nous luttons.

Et maintenant, dans le monde entier, le grand capital veut que les personnes retournent dans les rues pour assumer à nouveau leur condition de consommateurs. Parce que qui le préoccupe, ce sont les problèmes du Marché : la léthargie de la consommation de marchandises.

Il faut reprendre les rues, oui, mais pour lutter. Parce que, nous l’avons dit auparavant, la vie, la lutte pour la vie, n’est pas une question individuelle, mais collective. On voit maintenant que ce n’est pas non plus une question de nationalités, elle est mondiale.

Nous voyons et entendons bien des choses à ce sujet. Et nous y pensons beaucoup. Mais pas seulement…

Cinq. Nous entendons et voyons aussi les résistances et les rébellions qui, même réduites au silence ou oubliées, n’en sont pas moins des clefs, des pistes d’une humanité qui se refuse à suivre le système dans sa marche précipitée vers l’effondrement : le train mortel du progrès qui avance, arrogant et impeccable, vers le gouffre. Tandis que le chauffeur oublie qu’il n’est qu’un employé parmi d’autres et croit, ingénument, que c’est lui qui décide de la route à suivre, alors qu’il ne fait que suivre la prison des rails vers l’abîme.

Résistances et rébellions qui, sans oublier les pleurs dus aux disparus, s’efforcent de lutter pour ce qu’il y a de plus subversif — qui le dirait — dans ces mondes divisés entre néolibéraux et néoconservateurs : la vie.

Rébellions et résistances qui comprennent, chacune selon sa façon, son temps et sa géographie, que les solutions ne se trouvent pas dans la foi en les gouvernements nationaux, qu’elles ne se génèrent pas à l’abri des frontières et ne revêtent ni drapeaux ni langues différentes.

Résistances et rébellions qui nous apprennent à nous, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, que les solutions pourraient se trouver en bas, dans les sous-sols et les recoins du monde. Et non dans les palais gouvernementaux. Et non dans les bureaux des grandes corporations.

Résistances et rébellions qui nous montrent que, si ceux d’en haut rompent les ponts et ferment les frontières, il nous reste à naviguer sur les fleuves et les mers pour nous rencontrer. Que le remède, s’il y en a un, est mondial, et qu’il a la couleur de la terre, du travail qui vit et meurt dans les rues et les quartiers, dans les mers et les cieux, dans les montagnes et dans leurs entrailles. Que, comme le maïs originaire, ses couleurs, ses tonalités et ses sons sont multiples.

Nous voyons et nous entendons tout cela, et plus. Et nous nous voyons et nous nous entendons tels que ce que nous sommes : un nombre qui ne compte pas. Parce que la vie n’importe pas, ne fait pas vendre, elle n’est pas une nouvelle, elle ne tient pas dans les statistiques, ne se compare pas dans les enquêtes, n’est pas évaluée dans les réseaux sociaux, ne provoque pas, ne représente pas un capital politique, le drapeau d’un parti, un scandale à la mode. À qui importe qu’un petit, un tout petit groupe de gens originaires, d’indigènes, vive, c’est-à-dire lutte ?

Parce qu’il s’avère que nous vivons. Que malgré les paramilitaires, les pandémies, les mégaprojets, les mensonges, les calomnies et les oublis, nous vivons. C’est-à-dire nous luttons.

Et c’est à quoi nous pensons : nous continuons à lutter. C’est-à-dire nous continuons à vivre. Et nous pensons que, durant toutes ces années, nous avons reçu l’embrassade fraternelle de personnes de notre pays et du monde entier. Et nous pensons que, si ici la vie résiste et, non sans difficultés, fleurit, c’est grâce à ces personnes qui ont affronté les distances, formalités, frontières et différences de cultures et de langues. Grâce à elles, eux, elles-eux — mais surtout à elles —, qui ont bravé et vaincu les calendriers et les géographies.

Dans les montagnes du Sud-Est mexicain, tous les mondes du monde ont trouvé, et trouvent, une écoute dans nos cœurs. Leur parole et leur action ont été l’aliment pour la résistance et la rébellion, qui ne sont autres que la continuation de celles de nos prédécesseurs.

Des personnes suivant la voie des sciences et des arts ont trouvé le moyen de nous embrasser et nous encourager, même si c’était à distance. Des journalistes, fifis ou non, qui ont relaté la misère et la mort d’avant, la dignité et la vie de toujours. Des personnes de toutes les professions et métiers qui, beaucoup pour nous, peut-être un peu pour elles-eux, ont été là, sont là.

Et nous pensons à tout cela dans notre cœur collectif, et il est venu à notre pensée qu’il est grand temps que nous, femmes, hommes, femmes-hommes zapatistes, répondions à l’écoute, la parole et la présence de ces mondes. Ceux proches et ceux lointains dans la géographie.

Six. Et nous avons décidé ceci :
Qu’il est temps à nouveau que les cœurs dansent, et que leur musique et leurs pas ne soient pas ceux de la lamentation et de la résignation.
Que diverses délégations zapatistes, hommes, femmes et femmes-hommes de la couleur de notre terre, iront parcourir le monde, chemineront ou navigueront jusqu’à des terres, des mers et des cieux éloignés, cherchant non la différence, non la supériorité, non la confrontation, et moins encore le pardon et la compassion.

Nous irons à la rencontre de ce qui nous rend égaux.

Non seulement l’humanité qui anime nos peaux différentes, nos façons distinctes, nos langues et couleurs diverses. Mais aussi, et surtout, le rêve commun que nous partageons en tant qu’espèce depuis que, dans l’Afrique qui pourrait sembler lointaine, nous nous sommes mis en marche depuis le giron de la première femme : la recherche de la liberté qui a impulsé ce premier pas… et qui est toujours en marche.

Que la première destination de ce voyage planétaire sera le continent européen.

Que nous naviguerons vers les terres européennes. Que nous partirons et que nous appareillerons depuis les terres mexicaines, au mois d’avril de l’année 2021.

Qu’après avoir parcouru différents recoins de l’Europe d’en bas et à gauche, nous arriverons à Madrid, la capitale espagnole, le 13 aout 2021 — cinq cents ans après la prétendue conquête de ce qui est aujourd’hui Mexico. Et que, tout de suite après, nous reprendrons la route.

Que nous parlerons au peuple espagnol. Non pas pour menacer, reprocher, insulter ou exiger. Non pas pour exiger qu’il nous demande pardon. Non pas pour les servir ni pour nous servir.
Nous irons dire au peuple d’Espagne deux choses simples :

Un. Qu’ils ne nous ont pas conquis. Que nous sommes toujours en résistance et en rébellion.

Deux. Qu’ils n’ont pas à demander qu’on leur pardonne quoi que ce soit. Ça suffit de jouer avec le passé lointain pour justifier, de façon démagogique et hypocrite, les crimes actuels et qui continuent : l’assassinat de lutteurs sociaux, comme le frère Samir Flores Soberanes, les génocides que cachent des mégaprojets conçus et réalisés pour contenter le puissant — celui-là même qui sévit dans tous les coins de la planète —, l’encouragement par le financement et l’impunité des paramilitaires, l’achat des consciences et des dignités pour trente deniers.

Nous, hommes, femmes, femmes-hommes zapatistes, nous NE voulons PAS revenir à ce passé, ni seuls ni encore moins en compagnie de qui veut semer la rancœur raciale et prétend alimenter son nationalisme réchauffé avec la supposée splendeur d’un empire, celui des Aztèques, qui a crû au prix du sang de leurs semblables, et qui veut nous convaincre qu’avec la chute de cet empire nous, peuples originaires de ces terres, avons été vaincus.

Ni l’État espagnol ni l’Église catholique n’ont à nous demander pardon de quoi que ce soit. Nous ne nous ferons pas l’écho des charlatans qui se valent de notre sang et ainsi cachent que leurs mains en sont tachées.

De quoi l’Espagne va-t-elle nous demander pardon ? D’avoir enfanter Cervantès ? José Espronceda ? León Felipe ? Federico García Lorca ? Manuel Vázquez Montalbán ? Miguel Hernández ? Pedro Salinas ? Antonio Machado ? Lope de Vega ? Bécquer ? Almudena Grandes ? Panchito Varona, Ana Belén, Sabina, Serrat, Ibañez, Llach, Amparanoia, Miguel Ríos, Paco de Lucía, Victor Manuel, Aute toujours ? Buñuel, Almodóvar et Agrado, Saura, Fernán Gómez, Fernando León, Bardem ? Dalí, Miró, Goya, Picasso, Le Greco et Velázquez ? Une des meilleures parts de la pensée critique mondiale, sous le sceau du Ⓐ libertaire ? L’exil ? Le frère maya Gonzalo Guerrero ?

De quoi va nous demander pardon l’Église catholique ? De la venue de Bartolomé de las Casas ? De don Samuel Ruiz García ? D’Arturo Lona ? De Sergio Méndez Arceo ? De la sœur Chapis ? Des présences des prêtres, sœurs religieuses et séculaires qui ont cheminé au côté des peuples originaires sans les diriger ni les supplanter ? De ceux qui risquent leur liberté et leur vie pour défendre les droits humains ?

En l’année 2021 il y aura vingt ans de la Marche de la couleur de la terre, celle que nous avons réalisée avec les peuples frères du Congrès national indigène pour exiger une place dans cette nation qui maintenant est en train de s’effondrer.

Vingt ans après nous naviguerons et marcherons pour dire à la planète que, dans le monde que nous sentons dans notre cœur collectif, il y a de la place pour toutes, tous, tou·te·s. Purement et simplement parce que ce monde n’est possible que si toutes, tous, tou·te·s, nous luttons pour le construire.

Les délégations zapatistes seront conformées en majorité de femmes. Non seulement parce qu’elles veulent ainsi rendre l’embrassade qu’elles ont reçue dans les rencontres internationales précédentes. Mais aussi, et surtout, pour que nous, hommes zapatistes, manifestions clairement que nous sommes ce que nous sommes, et que nous ne sommes pas ce que nous ne sommes pas, grâce à elles, à cause d’elles et avec elles.

Nous invitons le CNI-CIG à former une délégation pour nous accompagner et qu’ainsi notre parole soit plus riche pour l’autre qui lutte au loin. Nous invitons en particulier une délégation des peuples qui portent haut le nom, l’image et le sang du frère Samir Flores Soberanes, pour que leur douleur, leur rage, leur lutte et leur résistance parvienne plus loin.

Nous invitons ceux qui ont pour vocation, engagement et horizon les arts et les sciences à accompagner, à distance, nos navigations et notre marche. Et qu’ainsi ils nous aident à diffuser ce qu’en ceux-ci, les sciences et les arts, contient la possibilité non seulement de la survie de l’humanité, mais aussi celle d’un monde nouveau.

En résumé : nous partons pour l’Europe au mois d’avril de l’année 2021. La date et l’heure ? Nous ne le savons pas… encore.

Compañerascompañeroscompañeroas,
Sœurs, frères et sœurs-frères,

Ceci est notre détermination :

Face aux trains puissants, nos canots.

Face aux centrales thermoélectriques, les petites lumières que nous, femmes zapatistes, avons données à garder aux femmes qui luttent dans le monde entier.

Face aux murs et frontières, notre navigation collective.

Face au grand capital, une parcelle de maïs en commun.

Face à la destruction de la planète, une montagne naviguant au point du jour.

Nous sommes zapatistes et porteur·se·s du virus de la résistance et de la rébellion. En tant que tels, nous irons dans les cinq continents.

C’est tout… pour l’instant.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Au nom des femmes, des hommes et des autres zapatistes.
Sous-commandant insurgé Moisés
Mexique, octobre 2020.

P-S : Oui, c’est la sixième partie et, comme le voyage, elle continuera en sens inverse. C’est-à-dire que la suivra la cinquième partie, puis la quatrième, ensuite la troisième, elle continuera avec la deuxième et finira avec la première.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem

Texte d’origine : Enlace Zapatista

 

 

Chemin de travers par Sebastien Majonchi (2019)

 

 

 

24/09/2020

Georges Cathalo a lu "Printemps captif", délit buissonnier n°4

 

COUV small.jpgIl y aura, c’est certain, dans les mois à venir, toute une profusion d’écrits sur la crise sanitaire. Il semble urgent de chercher des résiliences pour faire face aux turpitudes de l’époque, comme lire « quelques poèmes de Nuno Judice ». On peut aussi lire les poèmes de Lionel Mazari, poèmes qui slaloment entre les écueils du temps présent. Quelques jongleries verbales arrivent comme des respirations entre des bouffées d’ultra-réalisme. Mazari n’hésite pas à affirmer : toute ma sagesse est viatique / et la folie me désaltère. C’est sûrement ainsi qu’il va falloir aborder les temps à venir en se ménageant des espaces où assis sur un banc dans le noir , on découvre ce qui se passe comme « ces ombres calmes aux fenêtres » avec ces  brancardiers venus sauver de pauvres gens blessés par la réalité . Pour finir, signalons la belle illustration de couverture de Morgane Plumelle où deux oiseaux en liberté semblent défier notre printemps captif.

 

à lire en ligne ici :

https://www.dechargelarevue.com/No10-Passer-de-friches-en...

 

 

 

 

22/09/2020

Revue Nouveaux Délits numéro 67

 

 

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Octobre 2020

 

Ensauvagement, en voilà un terme galvaudé encore, quand il sert à définir une spirale ultra-médiatisée de violence. Pourquoi ne pas dire simplement enviolencement ? Si la société s’ensauvageait littéralement, on verrait le béton disparaître sous la verdure. On devrait plutôt parler au contraire de dénaturation, d’artificialisation, d’abrutissement, de dégénérescence… Et souvent même, on devrait se taire ! Il y a en effet tant et trop à dire, et le bruit ambiant est déjà tellement fort, tellement cacophonique, que je préfère m’ensauvager justement et me taire, ou siffloter, ou miauler ou braire ou turlutter… Turlutter oui, comme les alouettes ! Chanter comme les baleines, feuler, grincer, barrir, ricaner comme les hyènes, sûr que ce n’est pas l’envie de mordre qui manque parfois… Mugir, hennir, rugir, glapir, tout plutôt qu’user des mots en dégradant et souillant leur sens. Aussi me voilà affamée de poésie, de celle qui justement ensauvage le langage, le croque et le recrache baigné de sucs, illuminé de l’intérieur par des processus qui échappent à toute explication, tout contrôle, tout dogme, toute rationalisation. Même la noirceur n’est qu’un des innombrables aspects de la lumière quand on passe sa langue par le trou de la poésie, la noirceur n’a rien à voir avec la cruauté. La cruauté n’est pas sauvage, n’est pas l’apanage des bêtes, ni même des brutes, c’est un désir vicié, une froide volonté de faire souffrir, d’humilier, de détruire l’autre. C’est de la cruellisation dont on devrait s’inquiéter, de celle qui s’attaque aux enfants, aux animaux, aux femmes, aux plus fragiles, et qui n’a rien à voir avec la violence de celui qui se défend comme il peut et souvent très mal et à tort d’une autre violence, moins visible, mais toute aussi agressive dans ses effets.

Et si une des clés pour rééquilibrer, soigner et pacifier nos sociétés était un ré-ensauvagement justement de la Terre ? Renouer, hommes, femmes et toutes nuances intermédiaires, avec la puissance femelle qui sacralise, protège et nourrit ? Sacraliser, du latin sancio : « rendre inviolable ».

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AU SOMMAIRE

 

 

Délit de poésie : Hélène Decoin, Claire Cursoux, Ana Minski, Aline Recoura, Antoine Bertot, Martin Payette.

 

Délit d’auto-promotion : présentation et extraits d’À la loupe, tout est rituel, dernière publication en date de Cathy Garcia Canalès.

 

Résonances : Le Grand Jeu de Cécile Minard – Rivages poche, 2019 & Le Chemin des âmes de Joseph Boyden, Albin Michel, 2006.

 

Les Délits d’(in)citations poussent au bas des pages, faites-en provision pour l’hiver.

 

Vous démasquerez le bulletin de complicité souriant à la sortie, toujours partant pour de nouvelles aventures.

 

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Illustrateur : Nelson Jacomin

alxavi.nls@gmail.com

 

Nelson Jacomin est né en 1993 dans le Var. Peintre, photographe, il monte avec deux amis l'association Mercator en 2018 à Paris. Ils publient et éditent de nombreux fanzines et organisent expositions et évènements dans Paris et alentours. Depuis 2020, vit et travaille entre la Suisse et Paris.

Insta : https://www.instagram.com/nelson_jacomin/

 

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Lumières. Pluies. Océans sauvages. Emportez-moi dans la moelle frénétique de vos articulations. Emportez-moi ! Il suffit d’un soupçon de clarté pour que je naisse viable. Pour que j’accepte la vie. La tension. L’inexorable loi de la maturation. L’osmose et la symbiose. Emportez-moi ! Il suffit d’un bruit de pas, d’un regard, d’une voix émue, pour que je vive heureux de l’espoir que le réveil est possible parmi les hommes.

Emportez-moi ! Car il suffit d’un rien, pour que je dise la sève qui circule dans la moelle des articulations cosmiques.

 

Frankétienne

in L’oiseau schyzophone

 

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En juillet est sorti le 4e Délit buissonnier :

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Poèmes de Lionel Mazari

écrits sous confinement entre le 17 mars et le 19 avril 2020

 

 

« alors...
plutôt que d'écouter couiner les ambitieux,
que la crise épidéconomique,
— hélas vécue comme une épreuve
par nous, véritables mortels —
stimule et extasie,
j'ai ce jour d'huis préféré
profiter de l'arrêt cardiaque du monde
et de la suspension de son souffle,
pour lire, bercé anesthésié
par cette nouvelle musique de danse macabre,
quelques poèmes de Nuno Judice ;
puis tout en sirotant un citron chaud
édulcoré au miel de sapin,
ce jour d'huis préféré,
tandis que tournoyaient dans le ciel gris doux
dépourvu d'effets dramatiques
quelques corbeaux émoustillés,
voir merles et pies, brindilles au bec,
préparer leur nid,
sans se soucier de notre mort,
parmi des explosions de pâquerettes
et l'éclosion de trois tulipes. »

 

 

tirage numéroté, 40 pages agrafées

 papier calcaire 100 g. couverture 250 g. 100 % recyclé

Illustrations en couverture : Morgane Plumelle

 

10 € +2 € de port,  à commander à

 l’Association Nouveaux Délits

 

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Nouveaux Délits - Octobre 2020 – ISSN: 1761-6530 - Dépôt légal : à parution - Imprimée sur papier recyclé et diffusée par l’Association Nouveaux Délits - Coupable responsable : Cathy Garcia Canalès -  Illustrateur : Nelson Jacomin - Correcteur : Élisée Bec

 

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

 

 

 

 

Pourquoi il faut lire « Steve Bannon, l’homme qui voulait le chaos »

Source : https://usbeketrica.com/fr/article/pourquoi-il-faut-lire-...

 

Avec Steve Bannon, l’homme qui voulait le chaos (Grasset, 2020), Fiammetta Venner signe la biographie courte et percutante de l’homme qui murmurait à l’oreille de Donald Trump et Jair Bolsonaro, dont la haine de l’islam et le désir de mettre le feu à la vie publique est encore loin d’être assouvi, même si l’ancien président exécutif du site d’extrême droite Breitbart News s’est dégagé des radars médiatiques depuis quelques mois.

 

« Follow the money », écrit-on souvent pour remonter la piste des activités criminelles, frauduleuses, et découvrir les ramifications étonnantes qui peuvent exister entre les mafias et l’économie « traditionnelle ». « Follow Steve Bannon » est-on tenté d’écrire, une fois refermé le livre que lui consacre Fiammetta Venner, si l’on veut savoir où se déroulera le prochain scandale électoral. En effet, le point commun entre le Brexit, Donald Trump, Cambridge Analytica et Jair Bolsonaro, c’est ce conseiller très spécial, qui a aussi tenté de soutenir Matteo Salvini, Marine Le Pen et d’autres leaders populistes en Europe avec moins de succès… pour l’instant.

Mondialisation d’extrême droite

Car si cette biographie nous apprend quelque chose, c’est bien la ténacité de cet homme qui entend à tout prix permettre aux hétérosexuels blancs catholiques de reprendre la main sur un monde moderne où leur hégémonie serait en péril. Avant ce livre, Fiammetta Venner s’était fait connaître avec plusieurs ouvrages (dont plusieurs coécrits avec Caroline Fourest) sur la piste des dérives obscurantistes et les réseaux radicaux au sein des différents monothéismes en France. Des réseaux qui recoupent ceux de Steve Bannon puisqu’il existe désormais – quel paradoxe - une mondialisation des lubies d’extrême droite. Gamers masculinistes, catholiques traditionnalistes… On retrouve ainsi dans ce livre plusieurs des confréries analysées dans l’enquête du journaliste Paul Conge sur Les grands-remplacés (Arkhé, 2020), dont nous vous recommandions la lecture il y a quelques jours.

 
Enquêter sur Bannon, c’est pénétrer une jungle de paranoïaques nerveux du clic
 

Un point sur la méthode, d’abord. Pour écrire ce livre, Fiammetta Venner a essayé sans succès de rencontrer le principal intéressé. La secrétaire de ce dernier a fini par poliment répondre que les choses « se feraient », mais le profil de la journaliste a dû déplaire : Steve Bannon est un homme qui aime parler à des affidés, des partisans, mais refuse de parler à ce qui se situe à la gauche d’un média pourtant conservateur comme Fox News… Alors, elle a tout vu, tout lu, écouté ce qui se dit de lui et contacté sur WhatsApp, Grindr, Meetic ou encore Telegraph des personnes plus ou moins proches de Bannon, qui se sont plus ou moins confiées, méfiance oblige. Assez en tout pour faire avancer l’enquête, mais pas assez pour éclairer toutes les zones d’ombre du personnage. Enquêter sur Bannon, c’est pénétrer une jungle de paranoïaques nerveux du clic : « Avant même que vous ayez commencé à travailler, écrit l’essayiste et journaliste, Bannon connaît vos sources d’informations, vos méthodes. Certains de ses affidés ont même le sens de l’humour, envoyant des virus peu dangereux qui apparaissent sur votre ordinateur non protégé avec un message signalant un article qui n’est pas encore cité dans le manuscrit. » Ambiance…

 
 
 

Haines adolescentes

Pourtant, rien ne prédisposait Steve Bannon à devenir un hérault de l’internationale d’extrême droite. Élevé dans une famille pro-Démocrates et très éduquée de Richmond (Californie), le jeune Steve appartient à la classe moyenne d’une ville plutôt prospère. Né en 1953, sa conception politique du monde est forgée par la guerre du Vietnam, où il ne pardonne pas la légèreté avec laquelle les médias de l’establishment et les politiques de Washington parlent des prolétaires morts au combat. Pas assez de considération, pas assez de patriotisme, pas assez de fierté, selon lui. Se cristallisent alors des haines adolescentes qui ne le quitteront plus. Quand sa fille intègre la prestigieuse école de West Point (dans l’état de New York) et qu’il reçoit pour elle un uniforme « made in Vietnam », il se met dans une colère inouïe (le livre ne le précise pas mais les t-shirts « America first » de Donald Trump étaient quant à eux confectionnés en Chine).

Steve Bannon s’engage dans un lycée militaire, puis dans la marine à bord d’un destroyer au large du Pacifique. L’abandon des otages à l’ambassade américaine d’Iran, en 1979, alimente encore plus sa haine contre un pouvoir insuffisamment patriote à son goût, qui a laissé des citoyens américains se faire tuer par des « barbares ». 

« Le problème, c’est l’islam. Sans islam, pas d’islamisme »
Steve Bannon
 

Plus de trente ans après, il n’en démord pas : « Le problème, c’est l’islam. Sans islam, pas d’islamisme », répond-il au journaliste danois qui avait publié les caricatures de Mahomet et appelait à l’absence d’amalgames et à l’apaisement. Il entend ainsi mener une guerre totale contre l’ensemble des musulmans de la planète, la nuance ne faisant pas vraiment partie de son logiciel.

En quittant la Navy, à 30 ans, il reprend un MBA à Harvard et n’arrive pas à se faire recruter aussi vite que ses condisciples plus jeunes et « mieux nés ». Il en conserve une amertume qui alimentera son goût pour les révoltes populaires (du Tea Party aux Gilets Jaunes) contre des dirigeants politiques qu’il juge toujours déconnectés des réalités.

Employé par Goldman Sachs

C’est à ce moment que les idées et la bio de Bannon ne sont plus alignées (pour employer un euphémisme). Car le leader populiste énervé n’a plus rien d’un perdant ou d’un humilié et va souvent vilipender en public ceux qui sont ses amis en privé. Embauché par Goldman Sachs (banque sans cesse attaquée par Donald Trump pour son soutien à Bill Clinton, mais qui enverra Steven Mnuchin, l’un de ses cadres, au poste de Secrétaire du Trésor), il se fait vite repérer et est envoyé en Californie où il dirige les investissements de la banque dans le cinéma et les séries. Les chiffres se font moins précis à ce moment-là, mais en ayant obtenu 1% des royalties de la série Seinfeld (ce qui ne manque pas d’ironie pour un antisémite comme Bannon, du moins d’après son ex-épouse Mary Louise Piccard), il est devenu très riche. Son patrimoine est évalué aujourd’hui à 40 millions de dollars et Bannon mène grand train (voyages en jets, séjour en palaces). Il s’expatrie en Asie pendant quelques années, où il découvre la puissance des communautés de gamers, leur capacité de réaction et de réactivité. Il se dit que cela lui servira, puis rentre au pays mener sa croisade culturelle contre la « bien-pensance ».

Le pouvoir des données

L’argent appellant l’argent, Steve Banon parvient à persuader des mécènes de financer sa guerre de reconquête culturelle : la famille Mercer, des catholiques ultraconservateurs et climatosceptiques, lui ouvre des réseaux au Vatican (ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, mènent une guerre très rude contre le Pape François, beaucoup trop progressiste à leur yeux) et finance le média qu’il dirigera, Breitbart News. Ce site de fausses nouvelles et de rumeurs infâmantes avait une audience confidentielle jusqu’à ce qu’il publie, en 2011, les photos intimes que le grand espoir Démocrate, le député Anthony Weiner, avait envoyé à une jeune femme. La chute de l’idole, par ailleurs marié à Huma Abedin, la plus proche conseillère d’Hillary Clinton, fait passer le site dans la lumière. À grands renforts d’articles souvent islamophobes et homophobes, le site passe de 1 à 240 millions de vues en quelques années, 85 millions de visiteurs uniques et 2,5 millions de fans sur Facebook.

 
Les données privées permettent de cibler les internautes socialement et géographiquement ; à grands renforts de fausses informations bien envoyées, on peut donc gagner des élections.
 

La matrice de Bannon est alors posée : les données privées permettent de cibler les internautes socialement et géographiquement ; à grands renforts de fausses informations bien envoyées, on peut donc gagner des élections. Steve Bannon se retrouve ainsi impliqué dans plusieurs campagnes populistes ayant utilisé ces méthodes de ciblage au cours des dernières années. Ayant rencontré et « cru » en Christopher Wyllie  (ancien directeur de recherche de la société Cambridge Analytica), il joue son rôle dans le Brexit en partageant des infox sur le coût de l’Europe pour le Royaume-Uni ou les ravages supposés de l’immigration… Techniques qu’il reprend quand il est nommé officiellement directeur de campagne de Donald Trump, en août 2016. Chroniqueur sur Fox News, Glenn Beck gratifie alors Bannon du surnom de « Goebbels ». Il restera deux années aux côtés du milliardaire, durant lesquelles il mobilise sur le muslim ban et sur le rapprochement de Trump avec les franges chrétiennes les plus radicales.

Viré de la Maison Blanche pour avoir dépassé ce qui semble être la seule ligne rouge de Donald Trump - la famille, il a insulté Jared Kushner, le beau-fils du président, et émis des insinuations sur la judéité de ce dernier – Steve Bannon part au Brésil où il participe activement à la campagne d’infox sur WhatasApp qui aidera Bolsonaro à accéder au pouvoir.

À l’heure où le livre paraît (en librairie depuis le mercredi 16 septembre), Bannon a disparu des écrans radars. Mais Fiammetta nous rassure : ne nous inquiétons pas pour lui, il a trouvé un nouveau mécène en la personne Guo Wengui, magnat chinois de l’immobilier, qui a quitté la Chine en 2014. Il a toujours des moyens financiers, des réseaux tentaculaires, des données privées comme s’il en pleuvait et une envie intacte de continuer à déverser sa haine de l’islam.

 

USBEK & RICA - 20 septembre 2020

 

Le livre : https://www.grasset.fr/livres/steve-bannon-9782246821410

 

Voir aussi :

https://fl24.net/2020/05/27/steve-bannon-gagne-contre-le-...

 

 

06/09/2020

Revue Behigorri n°2

 

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Les Ruminant.e.s, Comminges, 2020

http://www.lesruminants.org/

 

 

Le numéro 2 de la revue Behigorri, écrite et illustrée uniquement par des femmes, est en ligne et j'en suis . Très prochainement la version papier.

La version numérique à télécharger ici :
http://www.lesruminants.org/behigorri-2-a-telecharger-a201750622

et voici le numéro 1 :

http://ekladata.com/XxR71RCJXQLm9fLoiRUAeFmKNTQ/Behigorri-1-septembre.pdf

 

 

01/09/2020

Les En-dehors d'Anne Steiner

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2019

13 x 20 cm | 288 p. | 19 euros
isbn 9782373090574

50 illustrations d'époque

Les En-dehors

Anarchistes individualistes et illégalistes
à la « Belle Époque »

Anne Steiner

Ils ont vingt ans en 1910 et se définissent comme des « en-dehors ». Refusant de se soumettre à l’ordre social dominant, ils rejettent aussi tout embrigadement dans les organisations syndicales ou politiques. Pour eux, l’émancipation individuelle doit précéder l’émancipation collective.
Leur refus des normes bourgeoises, comme des préjugés propres aux classes populaires, les conduit à inventer d’autres relations entre hommes et femmes, entre adultes et enfants, et à développer un art de vivre transgressif. Leur refus du salariat les conduit à expérimenter la vie en communauté et à inventer d’autres modes de consommation, mais aussi à emprunter la voie de l’illégalisme – dont le périple tragique de la « bande à Bonnot » est la plus célèbre illustration.
En révolte contre sa famille, Rirette Maîtrejean, arrivée à Paris à l’âge de seize ans, devient l’une des figures de ce milieu. Son parcours sert de fil conducteur à ce passionnant récit. À ses côtés, nous découvrons tous les acteurs de cette épopée anarcho-individualiste qui ont expérimenté ce précepte de Libertad : « Ce n’est pas dans cent ans qu’il faut vivre en anarchiste ». Exigence que plus d’un paya de sa liberté et même de sa vie.

https://www.lechappee.org/collections/dans-le-feu-de-l-ac...

 

 

 

 

 

 

30/08/2020

Le Chemin des âmes de Joseph Boyden

 

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(titre original : Three-day road, 2004), Albin Michel 2006. 475 pages.

 

Je viens de terminer ce livre inoubliable, dont la fin m’a fait pleurer. Un hymne tordu de douleur, mais puissant, à la vie arrachée aux champs de mort. Un chant de mort aussi et un chant de guérison. J'y ai appris encore des choses sur cette première guerre mondiale et notamment sur les soldats amérindiens qui y ont pris part. Ici, ce sont deux amis d‘enfance de la nation Cree. En cherchant un peu plus sur le sujet suite à cette lecture inspirée de faits bien réels, j'ai appris, sans surprise hélas, la façon dont ces recrues (comme les autres minorités) ont été traitées, avant, pendant, après...  Mais entre les hommes jetés dans cette grande boucherie, les soldats de base rampant, pataugeant et crevant dans la même soupe de boue et de sang, il n'y avait plus beaucoup de différences. Les deux jeunes Cree vont se distinguer sur le terrain par leurs qualités de chasseurs mais ils en paieront le prix fort : quelque chose les sépare et cette séparation va peu à peu se transformer en gouffre. L’un, abandonné par sa mère qui avait sombré dans l’alcoolisme, avait été sauvé du pensionnat tenu par de rudes religieuses, missionnées pour bouter le païen hors de ces corps de sauvageons, par sa tante, une des rares Cree à perpétuer la vie d’avant à l’écart de la ville et des wemistikochiw et qui l’a pris avec elle au fond des bois, pour lui enseigner tous les savoirs et traditions de son peuple, celles du monde visible mais aussi du monde invisible, elle qui était une des dernières chasseuse de wendigos. L’autre, orphelin, a passé trop d’années dans ce pensionnat, avant que la tante de son ami d’enfance, ne vienne lui aussi le chercher. Le Chemin des âmes force une réflexion sur l'humain dans l’enfer de la guerre, le meurtre autorisé, les limites (y en a t-il ?), mais aussi sur les conséquences de la colonisation et de l’acculturation, leur violence et heureusement il y a cette sagesse ancestrale, qui malgré tout, palpite encore, resurgit quand on la croit disparue à jamais sous la pression de la culture qui se voulait et se veut encore dominante et qui a envoyé des milliers d’hommes colonisés finir en morceaux de viande faisandée au fond d’une tranchée, dans des pays qui leur étaient totalement étrangers. Un livre qui m’a vraiment bouleversée.

 

 

Joseph Boyden, né en 1966, est canadien avec des racines amérindiennes, écossaises, irlandaises. Le chemin des âmes est son premier roman. D’autres ont paru depuis, le dernier : Dans le grand cercle du monde, 2015.

 

En savoir plus sur l'auteur :

https://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article2344