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24/06/2018

Sarah Roubato - La génération du Grand Écart

 

 

 

 

17/06/2018

Qu’avons-nous fait du commun ? 2/3 Ce que peuvent les enfants de l’individualisme

http://www.sarahroubato.com/po/commun2/

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Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

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Réinventer son rapport au monde 

L’individu contemporain est en quête d’un nouveau rapport au monde. Être autre chose qu’un consommateur voué à engraisser la machine qui l’aliène. Les manifestations de cette recherche sont variées. Le phénomène des voyages en solitaire du globetrotter est en pleine expansion partout dans le monde : des jeunes de vingt à trente ans partent en solitaire pour des mois arpenter les continents, sans autre but que la rencontre. Les artistes itinérants, les bibliothèques ambulantes, les camions-cinéma, réinventent le troubadour et permettent à l’art de réinvestir les espaces désertés par l’industrie culturelle. Les formations de développement personnel foisonnent et tentent de résoudre les angoisses liées à la perte de sens et à l’effritement des liens sociaux. De nouvelles formes de religiosités empruntant à différentes traditions se développent très vite dans les pays occidentaux, remplaçant Dieu par le Cosmos, le Grand Tout, la Nature, la Vie[1], où chacun se fabrique sa propre spiritualité.

Nous sommes les enfants d’un individualisme où chacun est tourné vers la satisfaction d’un désir privé. Nous ne pouvons envisager ce désir en dehors d’une consommation d’un bien, d’un paysage, d’un spectacle, d’un instant, d’un savoir, c’est à dire de la jouissance immédiate, facile et reproductible, qui nous satisfait sur le court-terme et que nous avons besoin de reproduire rapidement. Nous avons développé une étonnante capacité à passer rapidement d’une satisfaction à l’autre, et à retourner rapidement à notre condition, sans avoir donné à ce que nous venons de vivre la chance de faire germer quelque chose de nouveau en nous. Nous sacralisons des valeurs dans des fêtes que nous consommons dans un espace-temps bien délimité. Ainsi sommes-nous une nation le temps d’un 11 janvier, une famille le 24 décembre, des citoyens le temps d’une élection. La remise en question elle-même de la consommation s’arrête aux portes de l’histoire individuelle. On entend souvent cité le fameux Chacun fait sa part des Colibris pour dire que je fais ce que je peux, et tout ce que je peux, c’est agir dans mon périmètre d’action individuelle[2].  C’est oublier le sens même de la légende : la contagion de l’action du colibri.

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(Être un colibri, qu’est-ce que c’est ?)

À quoi sert de savoir ? Il y a un besoin, mais pas de demande

LCapture d’écran 2018-05-13 à 00.51.20e livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! s’est vendu à quatre millions d’exemplaires en un an. Pourtant, aucun boycott généralisé, aucune révolution, aucune descente de milliers de citoyens dans la rue pour empêcher la signature du CETA ou du TAFTA, aucune réaction de masse au cri d’alarme des 15 00 scientifiques sur le réchauffement climatique. Nous descendons dans la rue pour réclamer le peu que le système nous laisse pour survivre, colmatant les brèches d’un monde en train de se fissurer. Mais jamais nous ne faisons appel à notre véritable arme : notre pouvoir de consommateur.

Il y a un besoin d’autre chose, mais il n’y a pas de demande. La demande supposerait de pouvoir formuler le besoin, de croire en l’action collective, et de retrouver la volonté de puissance de l’individu. Mais nous restons enfermés dans une dualité individu/collectivité, où les uns envisagent l’individu comme un électron isolé dont les choix et les aspirations naîtraient de lui-même, et où les autres, souhaitant retrouver du collectif, ne peut convoquer que les structures malades de la nation ou de la communauté religieuse.

Les informations ne manquent pas sur la mainmise des multinationales, la corruption des systèmes de grande consommation, les médicaments dangereux ou inutiles, les impasses de l’école, des services publics et de nos organisations politiques, les dérèglements de tous les systèmes vivants et du climat, la dévastation de notre santé par ce que nous mangeons et respirons. Jamais nous n’avons aussi bien su ce qu’il se passe autour de nous et partout sur la planète. Nous n’ignorons plus, mais nous pratiquons l’ignorance volontaire. Pas seulement pour survivre au flot d’informations, mais parce que en mesurer les conséquences remettrait en question notre mode de vie jusque dans ses plus petits gestes. L’idéal des Lumières est avorté : le savoir ne permet pas de lutter contre l’aliénation. Au contraire, il la rend plus monstrueuse, car consentie en pleine conscience. Le non savoir (das nichtwissen en allemand) a laissé place à l’ignorance volontaire (das totschweigen). Quelque chose nous empêche de passer du savoir à la conscience, c’est-à-dire d’une information enregistrée, à son intégration dans une démarche.

Changer nos représentations pour envisager d’autres possibles

Si Nuit Debout a révélé à beaucoup qu’ils n’étaient pas seuls à aspirer à une autre société, il a aussi révélé à quel point nous ne savons plus penser un commun. Dans les grandes villes, les assemblées générales étaient davantage des espaces de libération de paroles individuelles que des arènes de construction d’un projet commun. Chacun y venait avec sa frustration, son opinion, sa revendication, dans les sacro saintes trois minutes, puis laissait place à un autre témoignage. L’obsession de l’égalitarisme et le rejet de toute forme de représentation annulait toute possibilité d’échafauder un commun. Car dans toute construction collective, il y a une différenciation des individus en fonction de leurs capacités et de leurs savoir-faires.

Il doit être possible pour l’homme de ce millénaire de retrouver une individualité qui soit consciente de son intégration à quelque chose de plus grand, qu’il faudra sans doute redéfinir. Entre le repli sur son expérience singulière et l’incapacité à penser un nous, il faut trouver autre chose. C’est peut-être là que résidera notre plus belle individualité : celle qui s’intègre, qui est présente au paysage qu’elle traverse, aux autres qui sont à côté, au vivant que chacun de nos gestes impacte. Un individu qui serait incapable de parler fort au téléphone dans le métro parce qu’il sait que d’autres personnes sont à côté, qui s’éloignerait pour fumer en faisant la file d’attente, qui ne dévasterait pas un buisson de mûres ou de fleurs sauvages quand il se ballade, qui serait conscient à chaque fois qu’il achète quelque chose de ce qu’il encourage. Retrouver cette espèce de petite liberté dont parlait Brassens.

Cet équilibre à trouver entre individualité et commun se manifeste dans ces nouvelles formes de mise en commun qui sont expérimentées partout dans le monde. Certaines font à présent partie de notre quotidien : colocations, covoiturage, échanges de service, monnaies locales et virtuelles, cafés associatifs, concerts privés. Les particuliers se réapproprient des actions détenues par des entreprises ou des institutions. Et tant pis si beaucoup sont ravalées par l’économie de marché via des services en ligne qui font des millions. Les chantiers participatifs, les écovillages, les résidences intergénérationnelles, les écoles parentales, sont autant d’expérimentations collectives qui pourront servir de base pour inventer de nouvelles organisations sociales[3].

Mais nous sommes les enfants de l’individualisme. Tout commence par un petit rêve à soi et pour soi. Chacun dans son coin creuse. Certains tunnels finissent par se croiser et découvrent une galerie, qu’ils appellent vivre-ensemble ou collectif. Mais au moindre coup de grisou, ils se défont et chacun retourne dans son coin. Pour que ces initiatives ne restent pas une succession de bulles isolées, il nous faut retrouver un récit commun. Ce travail est celui de ceux qui racontent notre société : les médias, les artistes et les chercheurs, malheureusement soumis à l’économie de marché et au zapping. Notre responsabilité est grande pour encourager ceux qui en sortent. Ceux qui racontent notre monde construisent notre représentation du monde dans lequel nous vivons. Et cette représentation forge nos opinions, nos espoirs, et les possibles que nous envisageons. Si les médias nous montraient ceux qui préparent d’autres manières de cultiver, de manger, de se soigner, de fabriquer, d’éduquer, nos vies en seraient profondément changées. Il ne tient qu’à nous de nous réapproprier le pouvoir de les faire changer, en choisissant ceux que nous écoutons, que nous lisons, que nous regardons, et en laissant les autres à leur quête du sensationnel, de l’information et de l’exotique. Et de parler des semeurs du changement, sans en faire des personnages lointains, de manière à ce que chacun puisse se dire qu’il pourrait s’y mettre.

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Cette quête est la nôtre, mais elle ne sera pas pour nous. Elle ne peut être que pour les générations à venir. Ceux qui se battent pour pouvoir planter des arbres sur une terre savent qu’ils n’en goûteront pas les fruits. Tout ce que peuvent les enfants de l’individualisme, c’est préparer les prochains à être les enfants d’une nouvelle manière d’être au monde. C’est notre fardeau, et c’est notre force.

Première partie de cet article iciTroisième partie à suivre…

 

 

 

Qu’avons-nous fait du commun ? 1/3 L’homme du 21ème siècle, orphelin d’un commun

par Sarah Roubato (pensez à soutenir son formidable travail !)

http://www.sarahroubato.com/po/commun1/

 

 

Abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, mouvement Me Too, cri d’alarme de 15 000 scientifiques sur le réchauffement climatique, crise des réfugiés, Brexit, crise en Catalogne, ratification du CETA, cris de colères dans les prisons et dans les maisons de retraite, 5COP21, grèves des cheminots, blocage des universités. Ces événements n’auraient-ils pas un air de famille ? Comme si quelque chose d’essentiel se jouait que nous n’arrivons pas à nommer. Derrière la complexité de chaque phénomène, la même question se pose, patiente et entêtée.

Nous savons ce que nous rejetons. Savons-nous ce que nous voulons ?

COP21 mais signature du CETA, abandon du projet de Notre Dame des Landes mais projet d’enfouissement de déchets radioactifs dans la Meuse[1], inquiétudes devant le Brexit mais incapacité à repenser un projet européen qui préserve les citoyens avant les intérêts des multinationales, débats sur la laïcité et la liberté d’expression réinterrogeant sans cesse ce qu’est notre nation, tâtonnements pour changer l’école sans interroger les fondements de l’éducation, cris mal entendus des personnes œuvrant dans les services publics, cris coincés dans la gorge des paysans qui se suicident… Notre modèle de société est continuellement mis en question dans des crises de plus en plus aigües.

Partout, ici et ailleurs, le modèle néolibéral s’essouffle, emportant sur son passage les rêves, le fruit d’années de travail et la dignité de ceux qu’il broie. Le rejet de ce modèle se fait de plus en plus entendre. Le spectre des réactions est large : expérimenter des modèles alternatifs à échelle locale, brandir le modèle nationaliste, rejeter les élites traditionnelles et les remplacer par des trompe-l’œil, attendre que le changement vienne d’en haut. De l’élection de Donald Trump à celle d’Emmanuel Macron, la question du changement de nos modèles de société se pose jusqu’au sommet de la hiérarchie : sommes-nous dans une rupture ou dans une continuité déguisée ? Comment retrouver notre puissance d’agir en tant que citoyens sans se donner le temps d’envisager un autre modèle de société ?

Nous savons ce que nous rejetons. Mais savons-nous seulement ce que nous voulons ? Face à la menace de leur désintégration, les sociétés ont toujours su se projeter, dans le réel et dans l’imaginaire, en édifiant des monuments, en inventant de nouveaux récits, en conquérant de nouveaux territoires géographiques et imaginaires. C’est quand il se sent en danger que l’être humain se met à inventer.

La culture néolibérale et son individualisme consommateur sont ébranlés dans leurs fondements par des menaces d’ordre environnemental, technologique et social. Le dérèglement climatique et disparition de la biodiversité, le développement opaque de l’intelligence artificielle, les démocratures et le terrorisme nous obligent à envisager le changement ou notre disparition.

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Capture d’écran 2018-01-26 à 19.07.41Sommes-nous à la fin de notre civilisation ? Assistons-nous au grand effondrement ? Le sujet revient régulièrement dans la presse. La question de savoir si nous avons les outils pour penser et expérimenter d’autres modèles est réservée à la presse spécialisée et des courants qu’on appelle alternatifs.

 

 

Retrouver un récit à chaque étage de notre expérience

Nous vivons un moment schizophrénique où, tout en énonçant la possibilité de notre fin, nous continuons à vivre comme si notre culture était immortelle. Les changements s’envisagent par bribes et par secteurs, à coup de mesures médiatisées ou de petits gestes qui donnent bonne conscience. Nous nous mettons à recycler, mais pas les petits emballages, c’est trop compliqué. Nous nous mettons à acheter bio, mais continuons à manger des tomates en hiver, juste pour agrémenter la salade. Nous supprimons les sections L S et ES tout en continuant à propager l’idée que les voies professionnelles sont réservées aux perdants de l’école. Nous consommons du lait végétal de la même manière que du lait animal sans les diversifier. Nous critiquons à juste titre les conditions dans les maisons de retraite, sans remettre en question la segmentation de nos sociétés où les personnes âgées et les enfants sont maintenus dans un univers clos. Nous oublions d’interroger les fondements d’une société où l’économie, le social, le politique, l’éducation, l’information, l’art, la santé, l’information, sont interdépendants. Chaque sphère produit le récit de ce que nous sommes.

Comment envisager ce récit sans redéfinir notre rapport au monde ? Un rapport qu’il faudrait pouvoir articuler à chaque échelle de notre appartenance : territoriale, culturelle, historique, politique, linguistique, et notre appartenance plus large à l’humanité et au vivant.

Les grands mythes des années soixante et celui de l’homme providentiel ont disparu. Le capitalisme consumériste n’a pas tenu ses promesses. En pleine crise de la représentation, comment envisager un horizon commun sans personne pour l’incarner ? Le commun reste le grand absent des débats publics. Comment discuter de réformes de la SNCF si nous oublions de définir ce qu’est un service public ? Le transport, l’hôpital, l’université, sont aujourd’hui gérés comme des entreprises. Derrière chaque question de société – immigration, interventions armées, PMA –  la question du commun se profile, mais n’est jamais abordée. Quelle société voulons-nous être ? C’est à dire comment voulons-nous que nos vies individuelles s’agencent avec ce qui nous entoure – espaces publics, voisins, enfants, environnement, villes, personnes âgées, technologie ?

Prisonniers d’une vision à court terme, embrigadés dans l’idéologie de la croissance et dans la priorité donnée à la santé économique, les dirigeants politiques ont abandonné l’idée de nous offrir une vision de ce que nous sommes. À bien regarder ce que nous faisons du commun dans notre quotidien, nous avons peut-être les dirigeants politiques que nous méritons.

Poser autrement les questions

Dans les gestes les plus insignifiants de notre quotidien, dans les scènes les plus banales, l’individualisme consumériste et la culture du conflit écrasent la construction d’un commun. Car la consommation n’est pas le simple fait d’acheter des produits matériels, elle est une manière d’être au monde. On peut consommer un paysage, une randonnée, un spectacle, dès lors qu’on la traite comme un bien dont on jouit et dont on sort sans en être changé.  Citons seulement un miroir, peut-être le plus intransigeant de notre société, l’école. Cette école qui assujettit le verbe apprendre à l’évaluation, et le verbe réussir à la performance, qui arrache le travail à l’émerveillement et l’effort à la jouissance. Au bout de ce chemin, la question qui est posée aux lycéens : Qu’est-ce que tu veux faire ? a perdu tout l’enthousiasme qu’elle portait quand on la lui posait à l’âge de cinq ans. Quand un élève lève la main pour demander : « Est-ce que ce sera à l’examen ? » et ne note que ce qui sera susceptible de lui apporter une bonne note, quand un enfant se voit promettre une récompense achetée s’il travaille bien, qu’on ne s’étonne pas si une fois adultes, nous continuons à fonctionner sur la peur, la récompense, et l’obsession de l’utilité performante.

 

 

 

 

3’54-4’58 : « La division est une opération destinée à faucher un maximum aux autres. »

6’08- « Savoir…il faut que ce mot clignote dans vos yeux. Ça fait des milliers d’années que les hommes cravachent, c’est pas maintenant qu’on va laisser tomber »

Poser les bonnes questions

Les questions qu’une société se pose sur elle-même en disent plus long que ce qu’elle affirme. Dans la question Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?nous mettons l’individu en devenir face à son seul désir, isolé et exclusif. Nous ne demandons pas À quoi veux-tu participer ? ce qui l’inviterait à penser le lien entre son activité et la construction d’un commun. Ni Comment veux-tu vivre ? ce qui déplacerait l’attention sur la manière dont on mène une action plutôt que sur la production d’un résultat. Nous ne le préparons pas à envisager le geste qu’il imprimera dans le monde. (La suite de cet article à lire prochainement)

 

 

 

 

 

 

 

ikigai

 

 

 

 

11/06/2018

Fatou Diomé à Brest - L'encre mauve

tellement plus beau de la voir dire ce texte, mais je ne trouve pas la vidéo sur le net ailleurs que sur fb....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08/06/2018

Le voyage de la mort (Partie 1) par Yousif Haliem


traduction : Sonia Ben Slama

 


Texte destiné au politicien ignorant la situation des réfugiés et à tous ceux qui ne savent rien de nous.

Nous sommes des êtres humains oubliés.

Vous devez savoir que cette histoire n’est pas inventée. Tout cela se passe tous les jours, avec tous ceux qui rêvent d’atteindre l’Europe (la terre des rêves et des libertés). Personne ne veut rencontrer la mort, alors que nous l’avons achetée avec notre propre argent en voulant arriver ici.

Un grand merci à tous ceux qui ont soutenu ou aidé des migrants, aucun mot ne peut exprimer ma gratitude.

Le voyage est en trois parties :

1ere : du Soudan ou d’Egypte à Agedabia.

2de : de Agedabia à Tripoli.

3e : de Tripoli en Italie.

J’ai écrit ce blog pour que les gens sachent ce qu’est le voyage de la mort, pour qu’ils sachent comment certains gouvernements traitent les migrants, d’une manière injustifiable. Je ne parlerai pas des pays africains, cela prendrait des années de les décrire, et veuillez excuser mon mauvais anglais.

Personne ne sait ce que les migrants ont traversé pour arriver jusqu’en Europe et même si quelqu’un le savait, il ne pourrait se mettre à notre place. Je ne souhaite à personne de ressentir ce que nous avons ressenti.

Le voyage est très dur d’Erythrée ou d’Ethiopie jusqu’au Soudan mais à chaque fois que l’on dit ça, que le plus dur est derrière nous, une chose plus dure encore nous attend.

Il y a deux moyens d’arriver en Europe, le premier depuis l’Egypte (nous y reviendrons plus tard), le second depuis le Soudan. Cela commence sur le marché libyen de Omdurman (Soudan), où de nombreux trafiquants font leurs affaires. Cela coûte 700€, parfois plus. Pour réunir autant d’argent, certains vendent leur maison, d’autres leur rein, ou tout ce qui peut rapporter quelque chose.

Après, il y a deux types de gens :

1 : ceux qui payent avant le voyage, la majorité d’entre eux

2 : ceux qui payent en arrivant en Libye (nous y reviendrons)

Le voyage commence une fois que l’intermédiaire s’est mis d’accord avec le passeur, il le contacte et ils se mettent d’accord sur le lieu où nous déposer, pour partir de Khartoum.

(Le plus drôle, ce sont les relations entre les trafiquants et la police. J’ai vu à Khartoum une conférence sur les trafics d’êtres humains.)

En montant dans le 4×4, le calvaire commence, car si sa capacité est de 30 personnes, on en fera monter 60, ajoutez à cela le désert, la soif, et la vitesse. Après des jours et des jours, on arrive au point de livraison à la frontière libyenne.

Je me rappelle précisément de ce moment parce que nous avons perdu beaucoup d’entre nous et parce qu’il n’y avait pas d’eau (nous avons dû boire notre urine), qu’ils nous ont laissé sans eau et sans nourriture pendant plusieurs jours.

Les passeurs libyens (les pires êtres humains sur terre) communiquent à coups de gifles et de coups de poing.

On est baladés de voiture en voiture jusqu’à de gros entrepôts comme les entrepôts d’Agedabia (seuls les passeurs les plus importants ont leur propre entrepôt).

Les entrepôt sont pires que la prison. Nous sommes privés d’air, de nourriture et enfermés comme du bétail.

A cet endroit, nous sommes séparés en deux groupes :

1er : ceux qui ont payé

2d : ceux qui n’ont pas payé (séparés à nouveaux en plusieurs groupes)

A : Ceux qui resteront dans l’entrepôt tant qu’ils n’auront pas payé ou quelqu’un n’aura pas payé pour eux

B : ceux qui seront emmenés par des libyens qui ont besoin de main d’œuvre bon marché, voire gratuite, contre une petite somme donnée au passeur.

Ceux-là seront jetés à la rue après plusieurs mois ou plusieurs années, sans rien, et devront collecter l’argent pour traverser la mer.

C : ceux qui travailleront pour les passeurs eux-mêmes, souvent ceux qui parlent arabe ou tigrigna et qui ressemblent à des gardes du corps (ils seront en charge d’organiser, de frapper les autres et parfois de fournir des filles aux passeurs. Ils travaillent ainsi quelques mois et sont ensuite relâchés).

Et ceux qui ont payé le prix seront soit envoyés dans la ville, pour travailler en Libye jusqu’à ce qu’ils aient rassemblé l’argent pour partir, car ils n’ont personne pour leur donner de l’argent. Les autres qui veulent continuer le voyage jusqu’en Europe doivent payer avant de partir d’Agedabia.

 

 

Lire la suite en deux parties sur le blog de Youssif Haliem :  

https://refugeetrip.wordpress.com/category/articles-en-fr...

 

 

 

 

 


A suivre…

30/05/2018

Clap de diamant pour "Trouve le verbe de ta vie"

 

"Un jour à la Réunion, une enseignante en lycée tombe sur un texte sur internet... elle propose à ses élèves de seconde en décrochage scolaire selon l'expression consacrée, de participer au concours Je filme le métier qui me plaît organisé par Euro-France Médias, Euro-France association et placée sous le haut patronage du ministère de l'Éducation nationale. Le président du jury s'appelle Costa-Gavras.

 L'enseignante contacte l'auteur du texte pour lui demander l'autorisation de l'utiliser. Quelques semaines plus tard, un film de trois minutes est né. Le film est sélectionné parmi plus de 2061 candidatures. Sur leur lancée, l'enseignante et les élèves organisent une cagnotte pour financer le voyage à Paris de ces onze adolescents. Ils y arrivent. Neuf mille kilomètres plus tard, le 22 mai, la cérémonie accueille les 656 participants. Au programme de ces trois heures : claps de bronze, d'argent et d'or. Les élèves ont déjà les étoiles pleins les yeux de deux jours de la capitale métropolitaine. Ils sont sans doute bien fatigués et tendus. Leur film n'a pas été appelé. La cérémonie est bientôt terminée. Le clap de diamant, meilleure réalisation toute catégorie confondue, l'équivalent de la Palme d'Or à Cannes est décerné à ... Trouve le verbe de ta vie. Leur film.

 Partout dans les écoles, des enseignant comme Martine Nourry se battent au quotidien pour sortir les élèves de l'étau dans lequel bien souvent, on veut les enfermer. Pour leur remettre des étoiles dans les yeux, leur relever le menton et leur dire de marcher leur route, avec toutes les bifurcations autorisées. Leur remettre entre les mains le mot possible qu'on leur a si souvent confisqués, et qu'ils n'osent plus arracher à la société.

 Quant à l'auteur du texte, le trophée qui lui a été décerné est celui de la plus belle émotion qu'un créateur puisse ressentir : voir son texte vivre en dehors de lui. Ce qui au départ n'était qu'une lettre postée sur internet qui cherchait à exprimer ce qui semblait ne pas se dire, devient une idée qui traverse des mers, et surtout des océans de résignation et d'habitudes. Il lui faudra encore bien des Martines pour arpenter la route... et bien d'autres passeurs.

Alors n'hésitez pas ! Ce texte* est pour vous. 

Merci !

Sarah Roubato"

*Lettre à un ado : trouve le verbe de ta vie, une des lettres de Sarah Roubato postée sur internet

Le film : 

 

 

17/05/2018

Key M. - Journée contre l'homophobie et la transphobie

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31/03/2018

Qu'est ce que le soufisme? INTRODUCTION AU SOUFISME: RÉALITÉ ET CARICATURES

par Slimane Rezki

 

 

 

 

 

 

23/02/2018

Exposition AL à L'Alliance française de Sapporo, île d'Hokaido, Japon

 


Du 28 février au 24 mars 2018.
"Paysages intimes. Du lien Bretagne-Japon"

Et le plaisir d'y participer avec mes mots, ma poésie, dans la foulée de nos précédents Tissages de mots et d'images

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19/01/2018

Discours de John Trudell prononcé le 18 Juillet 1980 au Centre de Survivances Interculturelles Amérindien

 

 

 

 

 

12/01/2018

Expulsions à ND-des-Landes ? Un non-sens

 

Lettre ouverte de Léon Maillé, paysan retraité du Larzac

Si après avoir, en 1981, annulé l'extension du camp militaire du Larzac, le président Mitterrand avait expulsé les squatters, le laboratoire rural extraordinaire imaginé par les jeunes illégalement installés sur le plateau n'aurait jamais existé.

Ainsi, fait unique en France, l'admirable gestion collective, depuis 30 ans, des 6 300 ha appartenant à l'Etat et des 1 200 ha aux GFA militants n'aurait, elle non plus, jamais existé. Cela a permis l'éclosion d'une agriculture paysanne très diversifiée que nous les anciens, engoncés dans la mono-production roquefort, n'aurions jamais imaginée, encore moins osée. Transformation à la ferme, vente directe de fromage de brebis et chèvre, de viande d'animaux de plein air (bœuf, agneau, cochon...), très souvent en bio, auxquels il faut ajouter miel, artisanats divers, dresseur de chiens de berger, chèvres angora, et même fabrication de bière et d'apéritifs, etc.

 

En fait, chaque maison ou ferme vide dans les années 1970 est maintenant vivante. Ainsi, par endroit, on a doublé la population agricole et, pour mieux écouler ces produits fermiers, voilà 30 ans a été inventé ici le concept de marché à la ferme, largement repris ailleurs.

 

C'est le résultat du brassage d'idées provoqué par l'arrivée de tous ces jeunes de l'extérieur qui a été le levain de la revitalisation du causse. Ainsi, le prototype du premier rotolactor pour brebis a été inventé par... un natif du Pas-de-Calais, et le créateur de la magnifique coopérative des Bergers du Larzac (34 producteurs et 35 salariés) est venu de Nanterre reprendre une ferme vendue à l'armée. Du coup, ici on innove : ainsi plusieurs hameaux sont chauffés par un réseau de chaleur à la plaquette forestière locale, les toits des fermes hébergent des panneaux photovoltaïques, et depuis peu une Toile du Larzac (copiée sur une initiative de la Manche) amène Internet à haut débit via un collectif d'habitants.

 

N'oublions pas non plus ces débats de société engendrés sur le plateau, comme les combats contre la malbouffe, les OGM, la mondialisation libérale, les gaz de schiste, etc.

 

Ce tumulte local répercuté par les médias a été bénéfique à toute la région, au tourisme et à la vente des produits locaux. Lorsqu'on entend aujourd'hui des décideurs s'abriter derrière le droit pour justifier des expulsions à Notre-Dame-des-Landes, il faut leur rappeler que le droit n'est qu'une règle du moment, qui peut être modifiée, voire inversée. Exemple : l'arrachage des OGM était interdit (Bové a fait de la prison pour cela), maintenant ce sont les OGM qui sont interdits dans les champs, et c'est même l'Etat qui en a fait arracher !

 

Quant à notre « bergerie cathédrale » de La Blaquière, elle a été construite sans permis par des bénévoles, et financée en partie par le refus de l'impôt. Mais au final elle a quand même été inaugurée par un ministre de la République : Michel Rocard. En fait, c'est la légitimité qui devrait toujours l'emporter sur la légalité ; l'oublier, comme à ND-des-Landes, c'est aller à contresens de l'histoire. Et combien d'hommes politiques (De Gaulle, Mandela, Havel, etc.), après avoir enfreint la loi, sont un jour devenus président de leur pays.

 

Bref, heureusement que François Mitterrand n'avait pas eu l'idée saugrenue d'expulser les occupants d'alors...

 

Léon Maillé
paysan retraité

 

 

01/01/2018

2018, nos cœurs qui battent

 

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à toutes celles et ceux qui savent déjà à quel point elles-ils sont précieux à mon cœur, aux poètes et artistes de la toile, aux ami-e-s du présent, aux ami-e-s du passé (j'ai une mémoire très inclusive), aux ami-e-s du futur, à vous inconnu-e-s

 à vous toutes et tous, que cette année 2018 soit une année que vous n'oublierez pas, une année où vous serez plus que jamais vous-même, plus que jamais à l'écoute de ce qui vibre et résonne juste pour vous, une année à cœurs ouverts, rythmée par leur belle et irremplaçable musique...

 

 

 

 

22/12/2017

Le cadeau du jour : "Qui aime quand je t'aime ?"

 

25498015_10212539871866015_3239911257313389566_n.jpgAujourd'hui s'est présenté à moi via les souvent heureux "hasards" (en ce qui me concerne) de ce nouveau genre de relations sociales, les virtuelles, pas plus dénuées d'intérêt que les autres et qui offrent d'innombrables occasions de découvrir et d'apprendre.

Cette page, après quelques recherches, s'avère être une page d'un livre de Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd : "Qui aime quand je t'aime" et je suis tombée sur l'article d'un québécois nommé Jean Gagliardi qui en parle (voir lien à la fin). Et c'est tellement ça ! Alors je partage :

 

"Dans l’introduction de We, Robert A. Johnson signale qu’il y a 96 noms différents pour l’amour en sanscrit, alors qu’il n’y en a qu’un en français, deux en anglais et en espagnol. Or plus on connait quelque chose, plus on a de vocabulaire pour le décrire dans toutes ses nuances. Il rapporte ainsi que les premiers explorateurs qui ont rencontré des Innus ont été fort surpris de constater que ces derniers avaient une centaine de noms différents pour désigner la neige. Il y a pour les Innus la neige du matin, la première neige qui ne tient pas, la neige collante qui tombe à gros flocons, etc. De même, il y a toute une gradation de l’amour qui va de l’amour du chocolat à l’Amour divin. La seule langue connue où il y aurait autant de vocabulaire qu’en sanscrit pour parler de l’amour est l’arabe. Il y a là sans doute trop de nuances pour que nous puissions en saisir toutes les subtilités et il nous faudrait entrer dans des considérations mystiques car l’amour, dans ses hauteurs, perd toute dimension personnelle et devient un nom de Dieu. Cependant, le grec nous offre déjà un éclairage significatif de cette diversité de l’amour en nous proposant une dizaine de noms pour l’appréhender. C’est ce que détaille Jean-Yves Leloup dans le livre Qui aime quand je t’aime qu’il a cosigné avec Catherine Bensaïd, où il présente une échelle de l’amour qui va de porneia à agapè en passant par philea et eros :

Porneia est l’amour faim, le plus primaire pourrait-on dire, qui porte à littéralement « manger l’autre » : c’est la faim du bébé pour le sein de sa mère. L’autre est là un objet de consommation qui satisfait un manque, un appétit. « L’autre n’est pas différencié, il n’est là que pour répondre à mes besoins, qu’ils soient nourriciers, sexuels ou affectifs ». Mais il n’est là, nous dit Leloup, rien à refouler : il y a toujours de l’enfant en nous et il s’agit de le rendre conscient. Le défi que nous pose porneia est de passer de consommer à communier.

Pothos, pathè, mania sont autant de variations de ce que l’on appelle la passion amoureuse, où les anciens voyaient la source de tous les maux. On a ici la racine étymologique de mots comme « pathétique », « pathologique », « manie » et « maniaque », qui pointent le caractère obsessionnel de l’amour à ce stade qui prolonge porneia en ajoutant à la dimension pulsionnelle un caractère émotif. Il dit alors : « je t’ai dans la peau, tu es tout pour moi et je veux être tout pour toi. » Leloup souligne que ce qui se cache dans cette forme d’amour tient de la demande de reconnaissance, de la confirmation du droit d’exister.

Eros est un dieu, volontiers représenté comme un sexe représenté avec des ailes pour signifier un amour qui se dégage de la pulsion (porneia) et de la demande affective (Pothos, pathè, mania) pour s’envoler vers la divinité de l’amour. Eros nous introduit dans le domaine du désir et de la célébration de la beauté, que ce soit celle des corps mais aussi des âmes. Nous réduisons volontiers en Occident à tort l’érotique au sexe alors qu’il s’agit plutôt du dévoilement de ce qui est derrière l’attirance sexuelle elle-même. Avec eros, il y a un élan visant à élever l’amour jusqu’à agape et l’on voit se dessiner le sens de cette progression que figure l’échelle de l’amour : « chacun de ses barreaux n’a pas d’autre fonction que de conduire à l’échelon supérieur, on n’est guéri d’un amour que par un plus grand amour ».

Philia est l’amour que nous traduisons désormais par le terme « amitié », dans lequel on peut entendre dans la langue des oiseaux la reconnaissance de deux êtres comme des âmes-moitiés. Les Grecs distinguaient quatre formes différentes à l’amitié : celle qui prévaut dans la famille, l’hospitalité envers l’étranger, l’amitié des amis et l’amitié amoureuse, qui est rare car l’équilibre est rare entre l’attachement amoureux et le respect de la liberté que présuppose une véritable amitié. Philia nous invite à nous montrer dans notre vulnérabilité car il repose sur la confiance mais il n’est pas encore agapè car on attend encore de l’ami qu’il nous comprenne, ou du moins qu’il nous accepte dans notre différence, et l’on y noue une forme de complicité.

Storgè et harmonia commencent à dégager l’amour de la relation à l’autre pour en faire une qualité intrinsèque à la personne : storgè est l’amour tendresse et harmonia la célébration du fait d’aimer en lui-même, sans que cet amour soit nécessairement payé de retour. Il s’agit d’un état de conscience qui va avec la recherche d’une vie d’harmonie, et « un rayonnement de l’être profond de la personne, qui se manifeste comme une tendresse infinie à l’égard de tous les êtres. » Sexualité et affectivité ne sont pas exclues de cette dimension de l’amour mais sont replacées dans une perspective plus vaste, moins égocentrée. « Lorsque deux êtres aimants dans le sens de storgè s’unissent, c’est l’harmonie même du ciel et de la terre qu’ils rétablissent. »

Eunoia est l’amour qui s’incarne dans le donc et le service. « Avec eunoia, nous ne sommes plus du côté de la soif, mais du côté de la source » : les autres « ne sont plus là pour combler nos manques, ils sont là pour que nous les aimions tels qu’ils sont et quelles que soient les circonstances ».

Charis, qui a donné notre « charité » en en pervertissant le sens pour le réduire à l’aumône, est la joie de donner, et de se donner. Tout est donné gratuitement. « C’est ce qu’on appelle parfois « l’état de grâce ». Tout est simple, l’amour coule de source, il se nourrit même des obstacles et des oppositions qu’il rencontre. »

« Agapè est l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles ». C’est cet amour que les chrétiens nomment Dieu, le seul dieu qui ne puisse être une idole car on ne le possède qu’en étant possédé par lui, qu’en le donnant et en le vivant. « Cet amour est un Autre en nous, une autre conscience, un tout autre amour que tous ceux que nous avons connus précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. (…) Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libre de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’Amour. »

Plutôt qu’une échelle impliquant toujours une notion d’ascension qui laisse la terre derrière nous pour s’en aller au ciel, on peut se représenter aussi l’amour comme un arc-en-ciel déployant toutes les couleurs implicites dans la blancheur de la lumière. Mais le point important que cette étude met en évidence, c’est que les degrés supérieurs de l’amour s’appuient sur les précédents et en impliquent le vécu, l’intégration consciente. Il n’est pas possible d’accéder à l’Amour divin sans passer par l’amour humain, à l’amour universel sans incarner celui-ci dans l’amour personnel, à moins de perdre toute la richesse du spectre des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ressort cependant de ces réflexions que la passion amoureuse peut être envisagée comme une voie spirituelle de connaissance de soi et du Divin pour peu que l’on soit prêt à y introduire de la conscience, à travailler la relation pour en retirer les projections. C’est une voie que l’on peut qualifier d’humide et de féminine car entièrement centrée sur la relation consciente, à la différence de la voie sèche et masculine qui se fonde sur la volonté et l’ascèse, pour laquelle l’amour humain doit être écarté au profit de la recherche d’un amour transcendant. "

Jean Gagliardi

http://voiedureve.blogspot.fr/…/le-nom-du-jeu-est-amour.h...

 

 

12/12/2017

Demain soir, mercredi 13 décembre au Non-Lieu à Marseille, Poèmes en douce

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02/12/2017

Happiness by Steve Cutts, le dessinateur

 

 

 

 

 

24/11/2017

Audre Lorde, poétesse humaniste

 

Audre Geraldine Lorde (1934 – 1992) est une femme de lettres américaine, engagée contre le racisme, le sexisme et l’homophobie.

D’Audrey à Audre

Audre Lorde

Fille de Linda Gertrude Belmar Lorde et Frederick Byron Lorde, Audrey Geraldine York nait le 18 février 1934 à Harlem, New York. Dernière de trois filles, elle est malvoyante et officiellement aveugle. Grandissant avec les récits de sa mère, originaire des Caraïbes, elle apprend à parler, lire et écrire vers l’âge de quatre ans.

Encore enfant, Audrey décide de supprimer le « Y » de son prénom, préférant l’assonance entre « Audre » et « Lorde » et s’appropriant sa propre identité. Vers l’âge de treize ans, elle écrit son premier poème. Après avoir obtenu son diplôme au lycée « Hunter College High School », elle perd sa meilleure amie, Genevieve Thompson, et cette perte la marque durablement.

L’indépendance

Quittant le domicile de ses parents, Audre gagne sa vie en exerçant divers métiers (travail en usine, assistante sociale, nègre littéraire…) tout en poursuivant ses études à l’université. Ces années, pendant lesquelles elle s’affirme comme lesbienne et poétesse, sont déterminantes pour elle. Rentrant à New York, elle poursuit ses études tout en continuant à écrire et en travaillant comme bibliothécaire. En 1961, elle obtient une maîtrise en sciences des bibliothèques.

En 1962, Audre épouse Edwin Rollins, un juriste avec qui elle a deux enfants : Elizabeth et Jonathan. Le couple divorcera en 1970. En 1966, Audre est nommée bibliothécaire en chef à la Bibliothèque de Town School à New York. Deux ans plus tard, elle part pour une année de résidence à l’université de Tougaloo dans le Mississippi. Elle y rencontre Frances Clayton, professeure de philosophie, qui devient sa compagne jusqu’en 1989.

La poésie d’Audre Lorde commence à être publiée dans les années 1960. En 1962, ses textes paraissent dans le recueil de Langston Hughes New Negro Poets, USA, puis dans des anthologies à l’étranger et dans des revues littéraires noires. En 1968, la Poet’s Press publie son premier recueil de poème, The First Cities. Deux ans plus tard, son deuxième recueil, Cable to Rage, aborde des thèmes liés à l’amour et à la maternité ; elle y confirme son homosexualité dans le poème « Martha ».

L’intersectionnalité

Audre milite activement contre le racisme, le sexisme et l’homophobie. Critique du féminisme de son époque, trop centré sur les réalités des femmes blanches de classes moyennes, elle s’attache à montrer que l’unité d’une catégorie de femmes est une illusion. Évoquant son expérience de femme noire et lesbienne, elle souhaite que ces différences et recoupements de discriminations soient reconnues, ce qui est décrit aujourd’hui par la notion d’intersectionnalité.

Dans le documentaire qui lui est consacré A Litany for Survival: The Life and Work of Audre Lorde, Lorde explique : « Let me tell you first about what it was like being a Black woman poet in the ‘60s, from jump. It meant being invisible. It meant being really invisible. It meant being doubly invisible as a Black feminist woman and it meant being triply invisible as a Black lesbian and feminist. » (« Laissez-moi vous dire à quoi ressemblait être une poétesse noire dans les années 60. Ça voulait dire être invisible. Ça voulait dire être vraiment invisible. Ça voulait dire être doublement invisible en tant que femme féministe noire et triplement invisible en tant que lesbienne noire et féministe. »)

En 1978, les médecins diagnostiquent un cancer du sein à Audre, qui subit une mastectomie. Six ans plus tard, on lui découvre un cancer du foie. Se concentrant sur ses travaux d’écriture, elle écrit sur sa maladie et en parle dans un documentaire. Le 17 novembre 1992, Audre Lorde décède après quatorze ans de lutte contre le cancer.

 

Source : https://histoireparlesfemmes.com/2014/02/19/audre-lorde-p...

 

 

Sister Outsider d’Audre Lorde : la poésie et la colère par Céline Perrin

Difficile de rendre compte sans une certaine frustration de ce Sister Outsider, recueil dense et intense des essais et propos d’Audre Lorde entre 1976 et 1983, traduits pour la première fois en français. Frustration de ne pas pouvoir rendre compte de tout, et notamment d’une prose poétique à la musique particulière, à la profondeur bouleversante et, parfois aussi, bousculante dans le miroir qu’elle tend. C’est pourquoi, plutôt que de parler de ou sur ces textes, j’ai souhaité au travers d’extraits donner à entendre, autant que possible, d’abord ses mots à elle.


Lesbienne féministe afro-américaine, écrivaine pour qui la poésie a longtemps été la seule manière possible de communiquer et de penser :


« Lorsque quelqu’un me demandait : ‹ Comment te sens-tu ? › ou ‹ À quoi penses-tu ? ›, ou posait de but en blanc une autre question, je récitais un poème, et l’émotion, la réponse vitale, se trouvait quelque part dans ce poème. (…) Mon besoin de dire les choses que je ne pouvais pas dire autrement quand je ne trouvais pas d’autres poèmes à utiliser, c’est ce qui m’a motivée à écrire. »

(Un entretien : Audre Lorde et Adrienne Rich, 88)

Lorde aborde dans ces écrits différentes dimensions structurantes de la vie des femmes – Noires et blanches, lesbiennes et hétérosexuelles – dans une amérique dominée par le sexisme, le racisme et l’homophobie.


« Racisme : croyance en la supériorité intrinsèque d’une race sur toutes les autres et ainsi en son droit à dominer. Sexisme : croyance en la supériorité intrinsèque d’un sexe et ainsi en son droit à dominer. Hétérosexisme : croyance en la supériorité intrinsèque d’une forme d’amour et ainsi en son droit à dominer. »

(« Égratigner la surface : quelques remarques sur les femmes et les obstacles à l’amour », 45)

Ce qui frappe peut-être le plus, une fois le recueil refermé, c’est la volonté de Lorde de rester fidèle, en chaque situation, à une identité aux facettes multiples, aux facettes contradictoires aussi, en raison des divers rapports de domination qui ont contribué à façonner cette identité, sans jamais taire l’une ou l’autre de ces facettes en dépit de l’hostilité qu’elles peuvent susciter. Dans « Transformer le silence en paroles et en actes », elle évoque cette nécessité absolue, dont elle a pris conscience avec violence alors qu’elle se croyait atteinte d’un cancer :


« Ainsi confrontée de force à l’éventualité de ma mort, à ce que je désirais et voulais de ma vie, aussi courte soit-elle, priorités et omissions me sont apparues violemment, sous une lumière implacable, et ce que j’ai le plus regretté ce sont mes silences. De quoi avais-je donc eu si peur ? (…) J’allais mourir, tôt ou tard, que j’aie pris la parole ou non. Mes silences ne m’avaient pas protégée. Votre silence ne vous protégera pas non plus. Mais à chaque vraie parole exprimée, à chacune de mes tentatives pour dire ces vérités que je ne cesse de poursuivre, je suis entrée en contact avec d’autres femmes, et, ensemble, nous avons recherché des paroles s’accordant au monde auquel nous croyons toutes, construisant un pont entre nos différences. »

(40)

« La raison du silence, ce sont nos propres peurs, peurs derrière lesquelles chacune d’entre nous se cache – peur du mépris, de la censure, d’un jugement quelconque, ou encore peur d’être repérée, peur du défi, de l’anéantissement. Mais par-dessus tout, je crois, nous craignons la visibilité, cette visibilité sans laquelle nous ne pouvons pas vivre pleinement. (…) Or, cette visibilité, qui nous rend tellement vulnérables, est la source de notre plus grande force. Car le système essaiera de vous réduire en poussière de toute façon, que vous parliez ou non. Nous pouvons nous asseoir dans notre coin, muettes comme des tombes, pendant qu’on nous massacre, nous et nos sœurs, pendant qu’on défigure et qu’on détruit nos enfants, qu’on empoisonne notre terre ; nous pouvons nous terrer dans nos abris, muettes comme des carpes, mais nous n’en aurons pas moins peur. »

(41)

C’est ainsi que Lorde n’a cessé de s’exposer, à travers ses prises de paroles et ses écrits, aux multiples systèmes d’oppressions et à ce qu’ils produisent de commun. Lesbienne quelque temps mariée à un homme blanc avec qui elle a eu deux enfants, femme Noire vivant en couple avec une femme blanche, elle confronte le sexisme et l’homophobie de la communauté à laquelle elle appartient (« Sexisme : le visage noir d’une maladie américaine » ; « Les enseignements des années 60 »), tout comme le racisme latent de ses sœurs de lutte, les féministes blanches (« De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme »), ou encore dévoile les rapports des femmes Noires entre elles, souvent distordus par ce même racisme intériorisé (« Les yeux dans les yeux : Femmes Noires, haine et colère »).


À travers nombre de ces textes, elle en appelle à la reconnaissance des différences entre femmes, malgré la remise en question que cela suppose. Pas la simple tolérance : la reconnaissance, qui implique finalement pour chacune d’entre nous la capacité de se reconnaître aussi comme la dominante d’une autre, et de dépasser la peur de la colère des dominées comme la culpabilité stérile et évitante de qui se découvre dominant·e.


« Ma colère est une réponse aux attitudes racistes, aux actes et aux présomptions engendrés par de telles attitudes. Si vos relations avec d’autres femmes reflètent ces attitudes, alors ma colère et les peurs qu’elle fait naître en vous sont des projecteurs qui peuvent être utilisés pour grandir, de la même manière que j’ai appris à exprimer ma colère, pour ma propre croissance. »

(« De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme », 137-138)

Une exigence qu’elle attend des féministes blanches, mais qu’elle adopte également pour elle-même :


« Quand je parle de femmes de Couleur, je ne veux pas uniquement dire femmes Noires. La femme de Couleur qui n’est pas Noire et qui m’accuse de la rendre invisible parce que je présuppose que ses combats contre le racisme sont identiques aux miens, cette femme a quelque chose à me dire, et je ferai bien de l’écouter pour éviter que nous nous épuisions en nous affrontant sur nos vérités respectives. Si je participe, consciemment ou non, à l’oppression de ma sœur et qu’elle m’interpelle là-dessus, répondre à sa colère par la mienne ne fait qu’étouffer la substance de notre échange. C’est du gaspillage d’énergie. Eh oui, il est très difficile de rester tranquille en écoutant la voix d’une autre femme dire précisément une angoisse que je ne partage pas, ou à laquelle j’ai moi-même contribué. »

(« De l’usage de la colère : la réponse des femmes au racisme », 141)

Ce faisant elle nous confronte à une mise en acte de l’articulation entre différents rapports de domination, avec une puissance que n’aura jamais, me semble-t-il, aucune analyse purement théorique.


Le terme de « survie » revient souvent sous la plume de Lorde. Survivre à la haine raciale incompréhensible à une enfant de cinq ans, survivre à la souffrance. Mais en lisant certains de ses écrits – « La poésie n’est pas un luxe » ou « De l’usage de l’érotisme : l’érotisme comme puissance » par exemple, on comprend qu’il s’agit de bien autre chose encore que de la seule survie. À travers ces textes magnifiquement lumineux, Lorde évoque ce pour quoi la lutte est vitale. Ce qui peut mourir en effet, dans les rets du racisme comme du sexisme, en chacune de nous, c’est d’abord la créativité, le monde des émotions, ces moteurs que sont le désir – ou l’érotisme, qu’elle entend dans un sens très large.



« …nos enfants ne peuvent pas rêver s’ils ne vivent pas, ils ne peuvent pas vivre s’ils ne sont pas nourris, et qui d’autre leur donnera cette précieuse nourriture sans laquelle leurs rêves ressembleront aux nôtres »

(37)

Lorde en appelle à la force du rêve, de la poésie, tout à la fois buts et combustibles de la lutte, de l’aspiration à faire plus que survivre, justement :


« Parce que nous vivons au sein de structures façonnées par le profit, le pouvoir vertical, la déshumanisation institutionnalisée, nos émotions n’étaient pas censées survivre. On attendait des émotions, mises à l’écart tels d’incontournables accessoires ou d’agréables passe-temps, qu’elles s’agenouillent devant la pensée de la même façon que les femmes s’agenouillent devant les hommes. Mais les femmes ont survécu. En poètes. Et il n’y a pas de nouvelles souffrances. Nous les avons déjà toutes endurées. Nous avons enterré cette vérité à l’endroit même où nous avons enterré notre puissance. Elles refont surface dans nos rêves, et ce sont nos rêves qui nous indiquent le chemin de la liberté. Ces rêves deviennent possibles grâce à nos poèmes qui nous donnent la force et le courage de voir, de ressentir, de parler et d’oser.

 »Et si nous considérons comme un luxe notre besoin de rêver, notre désir d’amener nos esprits au plus profond de notre foi, alors nous renonçons à la source de notre puissance, de notre féminité[2][2] Il me semble clair que par féminité Lorde ne désigne...  : nous renonçons aux mondes futurs auxquels nous aspirons. »

(38)

De tels propos lui ont parfois valu de virulentes critiques. On lui a reproché de reconduire les classiques oppositions entre rationalité masculine (blanche) et émotions féminines (Noires), ou encore que :


« …se servir de l’érotisme comme d’un guide, c’était…

Adrienne : Antiféministe ?

Audre : Que nous en étions réduites, une fois de plus, à l’invisible, à l’inutilisable. Qu’en écrivant cela, je nous cantonnais sur le terrain de l’intuition aveugle.

Adrienne : Mais pourtant, tu parles dans cet essai du travail et du pouvoir, deux des dimensions les plus politiques qui soient.

Audre : (…) j’essaie de dire qu’on a utilisé si souvent l’érotisme à nos dépens, y compris le mot lui-même, que nous avons appris à nous méfier de ce qui est au plus profond de nous, et c’est ainsi que nous avons appris à nous dresser contre nous-mêmes, contre nos émotions. (…) Pousser les gens à se dresser contre eux-mêmes, cela n’a pas les mêmes conséquences que les tactiques policières et les techniques de répression. Vous faites en sorte que les personnes intériorisent ces techniques, de façon à ce qu’elles se méfient de tout ce qui provient de leurs richesses intérieures, qu’elles rejettent la partie en elles la plus créative, si bien que vous n’avez même plus besoin de l’écraser. »

(Un entretien : Audre Lorde et Adrienne Rich, 110)

Un recueil d’essais mêlant intimement analyse politique et poésie, un recueil fort et ressourçant à lire de toute urgence, en attendant que les poèmes d’Audre Lorde soient traduits à leur tour avec la même qualité, remarquable, que présente Sister Outsider.

Notes

Sister Outsider. Essais et propos d’Audre Lorde. Sur la poésie, l’érotisme, le racisme, le sexisme… Textes traduits de l’américain par Magali C. Calise ainsi que Grazia Gonik, Marième Hélie-Lucas et Hélène Pour (2003). Éditions Mamélis : Genève, Éditions Trois : Québec, 212 pages.

 

Il me semble clair que par féminité Lorde ne désigne surtout pas ce que nos sociétés ont construit comme étant le féminin, mais ce que nous pouvons et voulons.

 

Source : https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feminist...

 

 

 

 

14/11/2017

Sarah Roubato - Lettre à Zola mais pas que...

 

 

 

 

 

15/10/2017

Celui pour qui « l’agriculture est un art révélant la chair du monde »

 

14 octobre 2017 / Juliette Kempf (Reporterre)

 

Fondateur de ProNatura en 1987, réseau pionnier de maraîchers et d’arboriculteurs biologiques, Henri de Pazzis a retrouvé la terre. Il la cultive sans hâte, oeuvrant à la « renaissance du blé », attentif à l’équilibre du monde : l’agriculture est, selon lui, une métaphysique.

  • Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), reportage

Lorsque l’on arrive chez Henri de Pazzis, c’est la joie qui nous accueille, et une sorte de profonde tranquillité, malgré l’activité bien vive tout autour. Dans la canicule de ce début d’été, pénétrer dans le mas provençal aux larges pierres est une consolation, cette vieille bâtisse où il vit avec sa famille, en retrait de quelques kilomètres de la fournaise touristique Saint-Rémy-de-Provence. Nous échangerons, abrités par la fraîcheur du lieu en pleine après-midi, dans la douceur de l’aube et de la nuit tombée, et sous l’ardent zénith au milieu des 40 hectares de terre qu’il cultive pour y faire vivre des variétés de céréales anciennes.

L’homme qui a fondé ProNatura en 1987, réseau pionnier de maraîchers et d’arboriculteurs biologiques, et qui a animé son expansion inattendue jusqu’à ce que l’entreprise devienne l’un des principaux distributeurs de fruits et légumes bio en Europe, l’a quittée en 2014. Elle réalisait un chiffre d’affaires de 90 millions d’euros, qui n’a pas cessé de croître depuis. Henri de Pazzis y avait fait entrer un fonds d’investissement en 2005, en pensant, « naïvement » convertir des financiers à la bio. Le conflit était devenu ouvert quand il entreprit de renforcer la relation avec des producteurs locaux et de choisir résolument une bio artisanale. C’est donc lui qui est parti, pour revenir à ses amours : la terre, qu’il avait déjà cultivée en tant que maraîcher dans les années 1980 avant de fonder ProNatura, et l’écriture.

« S’il pleut, on laisse pleuvoir » 

Nous rencontrons l’auteur de La Part de la Terre, l’agriculture comme art [*], le jour de la récolte des pois chiches. C’est l’été des premières récoltes, le commencement d’un long projet. « Je peux me permettre de prendre un peu de temps, d’expérimenter, de me tromper. » Sur les 6 hectares de pois chiches qu’il a semés, environ la moitié a été « perdue », envahie par les chardons. « Cela m’a permis de vivre l’un des premiers principes de l’agriculteur : tu es là pour la récolte, mais la récolte ne t’appartient pas », nous dit-il en souriant, et nous racontant avec poésie comment, un matin où il se rend aux champs, il découvre un très bel oiseau qu’il ne connaît pas se délectant des graines de chardon. « J’ai raté mes pois chiches, mais une autre dimension de la nature s’est dévoilée. » Cela lui rappelle la sagesse des paysans ardéchois auprès desquels il avait démarré, il y a plus de 30 ans, qui reconnaissaient la puissance qui les dépasse, et se répétaient en provençal : « S’il pleut, on laisse pleuvoir. »

« Cependant, la question de la technique est évidemment essentielle, et si tu te perfectionnes dans ton art, souvent la récolte sera abondante. » C’est bien comme un art qu’Henri de Pazzis conçoit et vit l’agriculture, au sens propre, « à la façon dont les anciens — les présocratiques — employaient invariablement les termes de tekhnè et de poïèsis. L’art est alors l’action de faire apparaître dans le monde quelque chose qui n’y était pas. À ce moment-là, l’œuvre d’Homère ou celle du menuisier sont équivalentes par nature », explique-t-il en regardant les grains de pois chiches tout frais, lovés dans la paume de sa main. Quand il écrit que « l’agriculture est art de révélation de la chair du monde », c’est à cette poétique qu’il se réfère, qui est transformation de soi-même, du monde, du visible et de l’invisible ; une opération complète.

« La nature est un principe agissant » 

« L’échelon de valeur entre l’art, la poésie et la technique apparaît plus tard, et correspond à un véritable changement de perspective. De l’unité originelle du monde et des choses, l’histoire voit se succéder une série de divisions. C’est le monde de Babel, le monde de la confusion des plans, du sens des mots. » La vision de « la nature » proposée par Henri de Pazzis est très emblématique de sa vision du monde. « La séparation entre la nature et la culture est une invention des sciences sociales en 1860 » quand, selon lui, « la nature est un principe agissant » que l’on retrouve derrière chaque phénomène. Nous contemplons le massif des Alpilles, qui fait face au mas, et notre regard navigue de cet horizon superbe à la bétonnière encore utile aux derniers travaux. Henri poursuit sa réflexion. Ainsi, notre mode de vie, nos constructions (même bétonnées) sont une production de la nature, de la même façon que le nid d’un oiseau.

L’ingéniosité de l’espèce humaine — et qui fait la spécificité de sa nature —, livrée au seul esprit de démesure, conduit aux pires destructions, comme en témoigne l’histoire de l’agriculture. En défrichant les forêts pour se lancer dans de grandes cultures nécessaires à un mode de vie sédentaire, l’homme a créé nombre de déserts. « Pour parler de ce que nous voyons, je parle plutôt de paysage. » Henri de Pazzis ne considère pas sa recherche agricole comme une façon de dominer le monde, ou même de le maîtriser, mais de « l’habiter ». Et de se prendre lui-même en exemple : « Si je ne parviens pas à maîtriser ma propre nature en tant qu’individu, comment puis-je maîtriser quoi que ce soit d’autre ? En faisant de l’agriculture, tu maîtrises ton propre exercice, c’est cela la beauté du métier, et tu t’achemines vers la maîtrise de ta propre nature. En étant menuisier, tu n’atteins pas le bois, tu ne peux que t’atteindre toi-même ; c’est la même chose pour l’agriculteur. »

Tout cela est une métaphysique. Henri de Pazzis ne pense pas que la technique permettra de résoudre l’impasse dans laquelle nous nous trouvons, mais qu’une révolution ne pourra s’accomplir que par « une pensée profonde et vécue liée à l’éprouvé de l’unité indivisible du monde », dont il entend une remarquable expression, entre autres, dans le « mia physis » de Cyrille d’Alexandrie au IVe siècle de l’ère chrétienne.

« En tant qu’agriculteur, je m’incline devant le blé. C’est moi qui le sers et non lui qui me sert » 

Henri n’oublie pas la mission qu’il s’est donnée en revenant ici, au milieu des terres et des machines agricoles avec lesquelles il lui faut composer pour parvenir à la réalisation de ses projets. Contribuer, avec d’autres « chercheurs d’or » avant lui — tels que Jean-François Berthelot, Nicolas Supiot, Jean-Christophe Moyses, et bien d’autres — à la « renaissance du blé ». Il y a peu d’aliments qui aient une histoire aussi extrême que celui-ci. Nourriture de base pour une grande partie de l’humanité depuis des millénaires, le pain est aussi celle qui a été la plus « violentée », jusqu’à devenir parfois un véritable poison. En témoignent les nombreuses intolérances actuelles au « gluten », dues aux variétés de blé moderne, plus productives mais très éloignées du « blé des origines », qui remplissait ses fonctions nourricières et symboliques.

« En tant qu’agriculteur, je m’incline devant le blé. C’est moi qui le sers et non lui qui me sert. » Et, avec lui, nous plongeons les mains avec tendresse dans des sacs emplis de Meunier d’Apt, de Touselle de Nîmes, de Florence Aurore ; nous humons l’odeur délicate des grains dorés et charnus. Il s’agit, avant tout, de recueillir les semences de variétés anciennes et nobles, non commercialisées. Il en a reçu d’amis, de collègues, quelques dizaines de kilos. Les récoltes de cette année serviront à ressemer l’année prochaine, et à procéder, pas à pas, « à la multiplication du pain » !

Henri a décidé d’investir dans un trieur mécanique dans des silos, parce que la problématique que rencontrent souvent les céréaliers bio est de devoir vendre leur production aux coopératives et donc de ne pas pouvoir aller au bout du choix variétal. Avec ces outils, il va pouvoir trier chacune des variétés semées, et révéler leur unicité dans chaque farine, qu’il espère confectionner lui-même avec le moulin à meules de granit qui lui est destiné dans 2 ans. Son idéal serait d’aboutir à la fabrication du pain, pétri à partir de la farine fraîchement moulue ; mais pour cela, fidèle à sa philosophie, il ne veut pas se hâter, ni chercher à raccourcir le temps dont les choses ont besoin pour se réaliser. Ayant bien conscience de l’ambiguïté de l’agriculture, dont il expose l’histoire dans son livre, il reconnaît être « sur le fil du rasoir ». Comment faire pour que l’activité agricole humaine, même biologique, se fasse en harmonie de nature avec le paysage, et non dans une séparation, une forme de destruction ? « Il y a un équilibre à trouver. »

« La seule chose importante est le combat, le cheminement, dont peu importe l’issue » 

Concernant la crise écologique que traverse l’humanité, Henri de Pazzis ne s’inquiète pas pour la Terre. Si l’homme doit être expulsé, il le sera, mais « la nature nous survivra largement, elle changera de forme ». D’ailleurs, animé par une joie subtile et un profond amour de la beauté, il pense que « l’homme mourra de tristesse bien avant de mourir de faim » s’il ne restaure pas ce lien qui le fonde avec l’ensemble du monde, et qu’il continue à le profaner — « le rendre profane autant que le violer ». Toute la technique moderne ne parviendra pas à remplacer « la complexité, la vitesse de transformation de ce qui est là ». « Comment veux-tu vivre sans entendre le chant des oiseaux ? »

Un silence nous accorde d’y goûter, et la méditation se poursuit autour du complexe épisode biblique de Caïn et Abel qui reste une énigme pour lui : la ville et l’agriculture ont été conçues en même temps, n’ont jamais existé l’une sans l’autre, et nous nous rappelons qu’il fut un temps où « l’on était capable de dormir sous la voûte du ciel ». Et cela, sans pour autant idéaliser le nomadisme et l’élevage, puisque le végétal lui-même, lié à l’homme qui cultive, l’est aussi au symbolisme du « Paradis terrestre ». Il est d’ailleurs le seul règne capable de se nourrir directement de lumière, note Henri de Pazzis, pour qui « le véritable adversaire n’est pas l’agriculteur conventionnel », dont il parierait facilement de la conversion si lui-même fait bien son travail — pour ses voisins de terre par exemple — mais « l’anti-métaphysique ».

« Finalement, comme on le retrouve dans l’idéal chevaleresque, la seule chose importante est le combat, le cheminement, dont peu importe l’issue. Il faut être debout, en marche, en guerre, bien que ce soient des termes compliqués à utiliser aujourd’hui. » Peut-être est-il possible, grâce à de telles réflexions, de les réentendre dans la profondeur de leur sens symbolique ; et que l’action écologique soit une œuvre plénière de retrouvailles avec l’unité du vivant.


 

23/09/2017

Et tout le monde s'en fout #12 - Le sable -

13/09/2017

Monsieur le Président, j'aime les réformes et j'en ai marre des fainéants, cyniques et extrémistes

 

Monsieur le Président, il est des rapprochements inattendus ...: figurez vous que je suis d'accord avec vous sur tous les propos qu'on vous reproche. En revanche, sur la lecture à en faire, nos vues divergent. Sur les réformes : vous vous trompez. Comme la majorité des Français, je les adore. Une réforme, c'est un changement de modèle, une transformation d'ampleur, quelque chose que l'on sent dans sa vie au quotidien. Lorsqu'on entre dans l'ère des congés payés, regardez les clichés des ouvriers découvrant le droit à être payé alors qu'on est en vacances. Merveille ! Et la Sécu ! Vive la sociale, monsieur le président, quelle réforme incroyable. Idem pour les retraites par répartition. La réforme des intermittents qui permet à la France de connaître une vigueur culturelle à nulle autre pareille. Ca, ce sont des réformes. Ce à quoi vous pensez, cela s'appelle des ajustements, de la dentelle. Qui verra sa vie changer par un point de CSG, un trimestre en plus, une niche fiscale ? Ca sont des lignes comptables, pas des réformes, monsieur le Président.

En bon libéral comptable classique sans vision aucune, vous me direz que les réformes que je cite appartiennent à un monde passé et qu'aujourd'hui, seuls les ajustements demeurent. C'est intellectuellement paresseux et cynique et signe de l'extrême libéralisme qui s'étend de plus en plus fortement depuis une trentaine d'années. N'avez-vous pas honte de nous prendre à ce point pour des billes ? Idéologiquement, ce que vous proposez est à 100% aligné sur ce qui fut fait. 100%. Déréguler, affaiblir les protections sociales, baisser la fiscalité du capital c'est exactement ce que vous proposez. Seuls les degrés divergent. Foncer vers l'abîme à 150km/h au lieu de 130, en somme.

Des réformes, aujourd'hui, il en reste plus que jamais à faire. Pour la planète : instaurer une règle verte énergétique, alimentaire, dans les transports, fiscale. Changer radicalement la façon dont on produit, établir un principe de pollueur payeur absolu, imposer 100% d'agriculture bio et locale dans les cantines scolaires, c'est jouable demain. Demain. Vous avez décidé de diminuer fortement les subventions à l'agriculture bio pour encourager l'agriculture intensive. Déplorable.

Pour les millions de nouveaux travailleurs indépendants précaires, les travailleurs forçats des plateformes numériques, une réforme d'ampleur pour les doter d'une sécurité sociale, d'une retraite, d'une assurance chômage. Une autre sur les logements vides à interdire, sur le droit inaliénable à la mobilité et à la migration, bref il y a tant de réformes souhaitables pour aller vers un monde meilleur, mais pour cela il faudrait des gouvernants non cyniques, non enferrés dans une paresse intellectuelle sans nom, pas des extrêmes libéraux.

par Vincent Edin

 

Vincent Edin, journaliste indépendant. Après avoir débuté au Point (2002-2004), il a travaillé pour divers titres de presse professionnelle, spécialisé d'abord dans l'enseignement supérieur puis le médico-social. De 2007 à 2009, il a pris la responsabilité des événements d'ADMICAL (think tank des entreprises mécènes) avant de devenir indépendant. Auteur de livres parmi lesquels Insertion le temps de l'action (Autrement 2010), Lancer sa collecte de fonds (Dalloz 2012) et Chronique de la discrimination ordinaire (Gallimard 2012).