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22/01/2017

Dans une mine au milieu du désert australien, Sodexo met les travailleurs sous surveillance totale

 

http://multinationales.org/

Il y a quelques mois, Sodexo annonçait avoir signé avec Rio Tinto, le géant minier, un contrat de 2,5 milliards de dollars australiens (1,8 milliards d’euros) pour gérer pendant dix ans ses installations minières dans l’Ouest de l’Australie. Selon le quotidien britannique The Guardian, ce contrat inclut la mise en place d’une dispositif totalement inédit de surveillance des moindres mouvements des travailleurs employés sur le site, qui pourrait impliquer l’utilisation de drones. De quoi inquiéter aussi bien les défenseurs des libertés individuelles que les syndicats.

Dans un coin perdu de l’Ouest de l’Australie, Rio Tinto possède un immense exploitation de fer : la mine de Pilbara. Celle-ci fonctionne sur le modèle du fly in fly out, c’est-à-dire que les mineurs viennent y travailler par avion pour une certaine période de temps, avant de repartir chez eux se reposer, et ainsi de suite. Selon le Guardian, le complexe comprend « trois ports, six villages, trois aéroports, 15 sites opérationnels, 42 sites d’hébergement, 134 équipements, 336 bâtiments commerciaux et 3259 bâtiments résidentiels ». La gestion de l’ensemble est confiée, depuis cette année, à l’entreprise française Sodexo, qui y a mis en œuvre des « innovations » qui suscitent beaucoup d’inquiétudes.

Voici ce qu’en dit le Guardian :

Dans le cadre de ce contrat, Sodexo est en train d’accroître considérablement la surveillance des installations de Rio Tinto à Pilbara à travers une plateforme qui transmet en direct un flux d’informations vers une station de supervision à Perth employant 50 personnes.

« Cela nous donne des aperçus et des données chiffrées utilisables en temps réel sur nos équipements et le mouvement des individus, la satisfaction de nos clients, et même les dépenses effectuées sur le site », nous a écrit Weston [un cadre local de Sodexo, NdE]. « Notre but est d’en arriver au point où nous pouvons avoir une information individualisée sur où et comment les employés passent leur temps et dépensent leur argent, afin d’améliorer leur qualité de vie. »

« À terme, Sodexo projette d’ajouter des capteurs aux réverbères et aux poubelles, et nous avons déjà des expérimentations prévues avec des drones. »

Sont d’ores et déjà mis en oeuvre le traçage par GPS des mouvements des véhicules, ainsi que des réseaux d’eau intelligents qui alertent les opérateurs sur le déclin des ressources ou sur la dégradation des canalisations à un point où elles requièrent une réparation.

Lire l’intégralité de l’article sur le site du Guardian (en anglais).

Inquiétudes

Ces révélations ont suscité l’inquiétude aussi bien des défenseurs de la vie privée et des libertés individuelles que des syndicats et des médecins du travail. Les premiers soulignent les multiples utilisations problématiques qui pourraient être faites de ces données : surveillance et répression des activités syndicales, identification des éventuels lanceurs d’alerte, collaboration avec des enquêtes policières et judiciaires, etc. Les seconds craignent les conséquences pour l’emploi et les conditions de travail. À un moment où l’industrie minière australienne a connu de nombreuses restructurations et suppressions d’emploi, l’installation de ces dispositifs de surveillance pourrait avoir pour effet d’augmenter encore la pression sur les salariés, voire fournir à Rio Tinto les données nécessaires pour mettre en œuvre des mécanismes d’automation supplémentaire de ses opérations.

Sodexo est surtout connue en France pour ses prestations dans le domaine de la restauration collective, mais la firme française a depuis longtemps étendu ses activités à la gestion intégrale d’équipements collectifs comme des prisons ou des centres de détention pour migrants. Elle a également développé des services dans la « motivation » et la « qualité de vie » des salariés.

Le Guardian précise avoir tout d’abord été approché par Sodexo pour publier un article promotionnel sur les nouvelles expérimentations que la firme mettait en œuvre dans la zone de Pilbara. Lorsque les journalistes ont commencé à s’intéresser de plus près aux dispositifs effectivement mis en place et à leurs implications, Sodexo et Rio Tinto ont cherché à entraver leurs efforts. Suite à la publication de l’article du quotidien britannique, Sodexo a précisé que l’utilisation de drones n’était qu’un projet, et que les données collectées l’étaient conformément à la législation australienne.

Reste que l’entreprise française a clairement conçu son contrat australien comme un projet pilote qu’elle pourrait vendre ensuite à d’autres entreprises ou à des collectivités locales. Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Olivier Petitjean

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Photo : Wikimedia Commons CC

 

 

19/12/2016

Des nouvelles de la Grèce, par Yannis Youlountas

 
 
Dans le silence des mass-médias occidentaux, la révolte gronde en Grèce et la résistance s'amplifie. Après un mois de novembre très agité (cf. mes messages précédents) et des craintes de troubles qu'auraient fait remonter les services de renseignements grecs fin novembre, les manifestations et affrontements se poursuivent en ce mois de décembre 2016, avec en points d'orgue, des émeutes dans plusieurs villes ce 6 décembre(1), plusieurs actions de sabotage et une nouvelle grève générale ce 8 décembre amplifiée par plus d'une semaine de grève totale du trafic maritime provoquant rapidement un début de blocage de l'économie ces derniers jours.
 
Autre désinformation : les dirigeants européens racontent partout que la Grèce va mieux, ce qui sous-entend que l'austérité est un remède efficace contre la crise économique et sociale. Ils évoquent à la fois une baisse du chômage et une hausse de la croissance, parmi les grandes nouvelles saluées par des éditocrates.
 
Baisse du chômage en Grèce ? La bonne blague ! Au contraire : le chômage de longue durée (plus d'un an), celui qui n'est pas indemnisé ni pris en compte, poursuit sa hausse vertigineuse et continue de faire d'innombrables victimes. En plus, des centaines de milliers de Grecs se sont exilés, dont une majorité de jeunes qui, par conséquent, ne pointent plus en Grèce. Pour finir, ceux qui parviennent à trouver du boulot sont payés encore plus mal qu'avant. Les salaires sont en chute libre et les contrats (quand il y en a) sont précaires. On se rapproche petit à petit des emplois journaliers d'autrefois, à une époque où les ouvriers ne savaient pas si on leur donnerait du travail le lendemain. C'est beau le libéralisme.
 
D'où la même remarque sur la croissance : oui, c'est vrai, sur le papier, La croissance revient en Grèce, mais à quel prix ? La destruction des conquis sociaux, une précarité violente, toujours plus de drames et de situations épouvantables, des anciennes maladies qui réapparaissent, des enfants en état de malnutrition, des retraités qui ont cotisé toute leur vie et qui peinent à se loger et à se nourrir. Une croissance au prix de nombreuses expulsions et saisies de maisons particulières contre lesquelles des collectifs résistent et vont jusqu'à bloquer les tribunaux(2). Une croissance dopée par la grande braderie du bien commun, puisque tout est à vendre en Grèce, et par les grands travaux inutiles et nuisibles : extractivisme, plages bétonnées, complexes hôteliers insensés(3), mutation agricole chimique et dévastatrice… Une croissance des grands portefeuilles, puisque les plus riches sont encore plus riches au détriment de tous les autres : humains, animaux, territoires. Une croissance ? Non, un pillage et une calamité.
 
Ces mensonges (sur les résultats de l'austérité) et ce silence (sur nos résistances) conduisent à faire croire que telle est la voie à suivre, en cas d'épreuve. Les dirigeants politiques qui, en France, ont cassé le code du travail et se préparent à faire pire, notamment contre la sécurité sociale(4), pourraient un jour se targuer : « L'austérité, il n'en faut pas trop, bien sûr, mais en remède de cheval, même dans une situation désespérée comme en Grèce, vous voyez bien que ça marche ! » 
 
Faux. L'austérité, ça ne marche pas. Les experts qui nous administrent des saignées depuis des années, comme les médecins de Molière au XVIIe siècle, ne font que déplacer la richesse vers les mêmes mains, au détriment de toutes les autres.
 
Oui, je sais, Tsipras a osé déclaré le 15 décembre à Berlin : « La crise grecque appartient définitivement au passé »(5). Mais, allez vous encore le croire, un an et demi après sa capitulation ? Non, bien sûr, car vous savez ce qui s'est passé depuis le 13 juillet 2015 : une politique de collaboration insupportable. Tous ceux qui, en France, ont choisi de ne plus soutenir sa stratégie depuis lors et de prendre leurs distances ont bien fait. Le théâtre n'a que trop duré. Et nous le savons plus que jamais : en face, nos tyrans ne lâcheront rien, sinon quelques miettes de circonstances pour manipuler l'opinion, à grand renfort de mise en scène. Parallèlement, ils continueront à montrer du doigt des boucs-émissaires (insurgés, réfugiés, militants syndicaux, fonctionnaires…) pour essayer de détourner les regards de leurs agissements en faveur d'un pouvoir toujours plus autoritaire et d'un capitalisme encore plus violent.
 
Dans ce contexte de mobilisation et de convergence de luttes, nous faisons appel à vous, car l'année qui s'annonce va être cruciale.
 
Premièrement, nous organisons une nouvelle collecte de fournitures à destination des initiatives solidaires autogérées en Grèce qui en ont besoin (celles que nous vous avons présentées dans nos films, pour la plupart). Autrement dit, il ne s'agit pas d'actions « pour » mais « avec » la population grecque en souffrance et « avec » les réfugiés, dont la majorité fuient la guerre en Syrie. La liste des besoins, fixée avec nos camarades sur place, est ici.
 
Deuxièmement, après Ne vivons plus comme des esclaves (6) et Je lutte donc je suis (7), nous commençons à préparer un troisième film (toujours en creative commons, gratuit sur internet et à but non lucratif) qui sera également en soutien aux initiatives solidaires autogérées. Si vous voulez en savoir plus et, éventuellement, nous aider, c'est là.
 
 
 
 
 
(1) Des affrontements ont eu lieu ces derniers jours dans une dizaine de villes, notamment à Thessalonique et surtout à Athènes le 6 décembre :

(2) Lire à ce sujet, l'interview de Filippos Filippides du comité « Vente aux enchères STOP » par Eva Betavatzi du CADTM.

(3) Par exemple, le site d'Hellinikon à Athènes (où de nombreuses initiatives autogérées sont implantées) : bientôt transformé en mini Quatar pour la haute bourgeoisie sur un immense terrain acheté pour moins du dixième de sa valeur. Voir la vidéo

(4) Voir à ce sujet l'excellent film de Gilles Perret : La Sociale.

(5) Sources en langue française : Reuters, Rfi... Déclaration qui a évidemment provoqué un tollé en Grèce !

(6) Film Ne vivons plus comme des esclaves (2013) : gratuit en intégralité ici (n'hésitez pas à partager ou même profiter des fêtes pour le visionner en groupe et susciter la discussion).

(7) Film Je lutte donc je suis (2015, nouvelle version novembre 2016) : gratuit en version longue ici (n'hésitez pas à partager ou même profiter des fêtes pour le visionner en groupe et susciter la discussion.
 
 
 
 
 
 
 
 

17/12/2016

Miami bitch

Deux documentaires qui se font écho :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08/12/2016

En plein air, dans Paris, des migrants suivent un cours de français, Eric Coquelin a saisi l'émotion

 

Sur ces images, des visages concentrés qui illustrent une véritable soif d'apprendre. Un précieux témoignage signé par le photographe Éric Coquelin.

Eric Coquelin est photographe. L’autre jour, alors qu’il se promenait dans Paris avec son appareil photo entre les mains, il est tombé par hasard sur un cours de français dispensé à des migrants par un bénévole. Il est resté là, a observé… et a pris quelques superbes clichés.

Son reportage imprévu a ensuite été publié sur Le Journal Minimal, accompagné d’une lettre ouverte qu’il a souhaité adresser au professeur bénévole.

Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin

Cette lettre, la voici :

“Cher Monsieur, Nous ne nous connaissons pas, et je ne sais même pas si nous nous recroiserons un jour. Même si j’ai une idée du lieu où vous retrouver, vous et vos amis bénévoles de l’association Baam (Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants) qui donnez des cours de français aux migrants, place de la Bataille-de-Stalingrad à Paris…
J’ai visité, sans faire de bruit, votre école à ciel ouvert et me suis arrêté dans votre ‘classe’. Frissons…
Ce modeste témoignage pour vous remercier, vous encourager.”
-E.C.

Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin

Ces magnifiques photos illustrent avec force la rencontre entre des gens que le chaos du monde a chamboulés et d’autres prêts à leur apporter une aide. Éric Coquelin a accepté que nous les reproduisions ici… et on l’en remercie.

Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin

Voyez ces regards, ces gestes, cette concentration…

Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
 

Comme indiqué sur son site, le Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants, né en 2015, est composé « de juristes, de traducteurs, d’étudiants, d’enseignants-chercheurs, d’assistantes sociales, de journalistes, mais surtout de citoyens » :

“Nous œuvrons et luttons pour un meilleur accueil des réfugiés, demandeurs d’asile et sans papiers en France : un accueil dans le respect de leurs droits, de leur dignité et de leur humanité.”

Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin
Crédit photo : Éric Coquelin

02/12/2016

Standing Rock contre le pipeline du Nord du Dakota

 

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Robin Kimmerer Oceti Sakowin camp against noth dakota pipeline.jpg

(Oceti Sakowin Camp - crédit photo : Sacred Land Film Project )

 

 

En savoir plus, soutenir :  http://standwithstandingrock.net/

 

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23/11/2016

Migrants : la vallée qui fait de la désobéissance

 

Par Mathilde Frénois
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A Breil-sur-Roya, fin octobre. Photo Laurent Carré

Près de la frontière italienne, dans les Alpes-Maritimes, les habitants de l’enclave de la Roya ont fait de l’aide aux étrangers une tradition. Et se retrouvent, pour certains, devant la justice.

Cette nuit-là, pour la première fois depuis plusieurs mois, Tomas dormira dans un lit. Il partagera une soirée autour d’un poêle à faire griller des marrons, et un repas fait de courge, de bœuf et de penne. Cet Erythréen de 15 ans est accueilli chez Françoise. «Un contrôleur de la SNCF m’a prévenue qu’il était à la gare, dit cette avocate en parcourant des yeux ses SMS. Pour qu’il ne se fasse pas intercepter par la police et qu’il ne dorme pas dehors, je suis allée le chercher.» Ce soir, en plus de Tomas, Françoise accueillera 19 autres migrants dans sa maison nichée sur les hauteurs de Breil-sur-Roya (Alpes-Maritimes). Trouvant «insupportable l’abandon et le mépris des pouvoirs publics», elle a décidé d’agir. «A un moment, il est de notre devoir de désobéir», estime-t-elle.

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Tomas, Erythréen, est hébergé par Françoise avec d’autres réfugiés. (Photo Laurent Carré)

Esprit militant

Dans la vallée de la Roya, Françoise n’est pas la seule à s’engager. L’Etat a lancé des poursuites contre certains habitants pour aide à l’entrée ou au séjour irrégulier (lire encadré). Cette zone montagneuse française voit débarquer dans ses villages des migrants érythréens, soudanais, tchadiens qui tentent de franchir la frontière italo-française, officiellement fermée depuis 2015. Des habitants apportent leur aide à des hommes et des femmes épuisés par leur très long périple. Certains donnent de la nourriture et des vêtements, dispensent des cours de français, soignent les blessures. D’autres les hébergent, voire les accompagnent vers une autre ville de France ou d’Europe. Ces villageois solidaires sont jeunes ou vieux, avocats, étudiants, infirmiers, agriculteurs, professeurs, retraités, comédiens…

Chez Françoise, Tomas a trouvé une place dans une chambre qu’il partage avec quatre autres Erythréens. Parti de son pays en juin, Tomas a connu la guerre chez lui, la route vers la Libye, la traversée de la Méditerranée puis de toute l’Italie, et l’errance à Vintimille. Puis cap vers la France. Après une nuit de marche sur la voie ferrée, sous les longs et humides tunnels de la ligne Vintimille-Cuneo, il a atterri à Breil, épuisé. «Tomas s’est trompé de route. En marchant vers le nord, il pensait aller vers Paris, il s’est retrouvé dans la montagne», explique Françoise. La vallée de la Roya, «c’est un goulot d’étranglement, une enclave, précise-t-elle. Une fois arrivés, on est coincés». En remontant vers le nord, la route rejoint à nouveau l’Italie. En continuant vers l’ouest, derrière le col, c’est encore le territoire français, mais un lourd dispositif policier surveille la route, inspecte chaque véhicule, ouvre les coffres. Difficile pour Tomas et les autres migrants de sortir de cette vallée enclavée. Nathalie, une comédienne qui héberge plusieurs migrants, souligne que c’est «la géographie» qui forge l’esprit militant des habitants de la vallée. «Ici on n’est ni trop Français, ni trop Italiens.» On est dans un entre-deux, donc plus ouverts. Placées sur la route du sel, les cinq communes de la Roya (Tende, La Brigue, Fontan, Saorge et Breil) ont toujours connu du passage.

«L’hospitalité s’est accrue dans les années 50 car, quelques années auparavant, pendant la guerre, les habitants ont fui à Turin où ils ont été très bien accueillis. A leur retour, ils ont gardé cette habitude d’hospitalité», estime Georges, retraité de l’enseignement insistant sur la fibre sociale de la vallée. «En 1981, mon village de Saorge est celui qui a voté le plus pour François Mitterrand au premier tour. Encore aujourd’hui, la tendance est communiste.» Une vallée qui se démarque du reste du département, très à droite.

C’est sur ce terreau qu’une base militante s’est rassemblée, il y a une dizaine d’années, autour d’un combat collectif : la non-appartenance à une communauté de commune qui lierait la Roya à Menton et Roquebrune-Cap-Martin et ses maires LR Jean-Claude Guibal et Patrick Cesari. Pour faire le poids, l’association Roya Citoyenne est créée. Un vote aura raison du combat : la vallée est finalement rattachée aux communes du littoral. S’en suivent deux autres luttes qui occupent toujours les militants aujourd’hui : le non-doublement du tunnel de Tende et le maintien de la voie ferrée. «Ici, on ne supporte pas que le plus fort fasse la loi», résume Gilbert, conseiller municipal de Breil, venu avec son petit-fils apporter des jouets aux enfants de la maison.

Mamadou et Françoise

Françoise. (Photo Laurent Carré)

L’ennui plane

Dans la cour de la bâtisse de Françoise, Véronique égraine une courge. Devant elle, le plat à gratin se remplit au fur et à mesure qu’elle détaille le cucurbitacée en dés. «Je ne me suis jamais engagée mais il y a un mois, je suis tombée sur un migrant allongé à même le sol. Ici, on n’a pas l’habitude de voir des gens dormir dans la rue», raconte cette mère de famille. Une semaine plus tard, Véronique ouvre ses fenêtres. En dessous de chez elle, deux migrants. Elle saute le pas et les héberge. «Dès qu’on les approche, on s’y attache car on découvre leur histoire, leur parcours.» Véronique a entraîné ses enfants Nathan et Elisa, 18 ans et 24 ans, qui donnent des cours de français aux migrants chaque soir depuis dix jours. «Cela fait penser à la Résistance, s’étonne Elisa, étudiante. Il ne faut pas trop parler de ce que l’on fait et presque se cacher.» En attendant le repas, Nasser a ouvert son cahier de français. Sur la page de garde, il a dessiné un drapeau tricolore.

 

Avec Elisa, ce père de famille soudanais révise les chiffres et les parties du corps. «Ici, c’est un lieu sûr. Surtout avec "Maman Françoise"», sourit-il. Si la maison de l’avocate est synonyme de quiétude pour Nasser, sa femme Hosna, leurs enfants Fadel, Mahamel, Tala, Tamani et son frère Khalifa, elle est surtout un lieu d’attente. Ne pouvant sortir de cette grande propriété, l’ennui plane. Les enfants s’occupent en courant dans le jardin, en jouant avec des Playmobil, en faisant du dessin. Leurs parents aident aux tâches ménagères, s’occupent de leur progéniture et envisagent un avenir. La famille, qui veut rejoindre Marseille ou Aix-en-Provence, est entre parenthèses. «On part quand ?» répète Nasser à Françoise qui a bien du mal à répondre car les départs se font au compte-gouttes. Les militants organisent des convois pour «faire passer» les migrants de l’autre côté de l’enclave.

La maison de Françoise, Breil. Hossne  et ses enfants dans le jardin 28/10/16

Hosna, Soudanaise, et ses enfants ont trouvé refuge chez une autre habitante. La famille espère rejoindre Aix ou Marseille. (Photo Laurent Carré)

Quatre générations

Jusque-là discret, l’engagement du réseau de la Roya éclate au grand jour mi-octobre lorsque Cédric Herrou, un agriculteur membre du réseau d’aide, se retrouve avec plusieurs dizaines de migrants dans sa ferme et qu’il décide d’ouvrir illégalement un centre d’accueil qui sera démantelé par les gendarmes au bout de trois jours (lire encadré). L’association Roya Citoyenne, restée en sommeil pendant une dizaine d’années, se réveille et rassemble une cinquantaine de personnes en soutien à l’agriculteur, qui ne trouvera aucun relais parmi les figures politiques du département. Au contraire. Christian Estrosi, président LR de Provence-Alpes-Côte d’Azur, blâme ces citoyens de la vallée, parlant de «l’irresponsabilité d’associations militantes». Et le député LR des Alpes-Maritimes Eric Ciotti dénonce des «associations qui dévoient le sens de la loi» et qui «défient les autorités en se servant de la cause qu’ils prétendent défendre pour tenter d’imposer une politique contraire aux intérêts […] des Français». Laurence Boetti Forestier (Modem), conseillère régionale du secteur, évoque même une «instrumentalisation à des fins politiques».

A lire aussi Notre diaporama «Migrants : la Roya, vallée rebelle»

Des propos qui font bondir Françoise, Nathalie, Cédric et les autres, qui décident de profiter d’une tradition du village pour réunir habitants et migrants. «Une fois par an, j’organise la fête de la chapelle qui est adossée à la maison, explique Françoise. Aujourd’hui, on réunit quatre générations de Breillois qui voient les migrants de près pour la première fois.» Dans le jardin, un prêtre mène son office, dédié ce jour-là à la femme de l’un des Erythréens, Meabal, décédée lors d’un naufrage en mer. Quelques mains se serrent, les accolades sont timides, des regards s’échangent. La barrière se casse. «C’est la première fois que je partage un moment avec eux, explique Catherine, une Breilloise de 88 ans. Je savais qu’ils étaient accueillis mais je n’avais jamais fait l’effort de m’en approcher.» Un habitant de la vallée sort de sa poche une photo en noir et blanc. Le cliché a été immortalisé en Erythrée en 1963, lors de son service militaire. Tomas presse l’homme de questions. Soudain, locaux et migrants se trouvent des souvenirs communs.


Jugé pour aide au séjour

Avec sa camionnette, Cédric Herrou livre les œufs qu’il produit à Breil. Depuis un an et demi, l’agriculteur utilisait également son véhicule pour transporter des migrants de la vallée de la Roya vers les gares de l’ouest du département. Il les hébergeait aussi dans sa ferme. Mais rapidement, «on s’est retrouvés à cinquante chez moi. Ce n’était plus possible d’accueillir tout le monde dignement», explique-t-il. Il a alors ouvert illégalement un camp dans un bâtiment de la SNCF de Saint-Dalmas-de-Tende. L’insoumission durera trois nuits, avant qu’un matin de la mi-octobre, gendarmes, sous-préfet et procureur débarquent dans la vallée. Les migrants sont reconduits à la frontière italienne et les mineurs emmenés vers des centres d’hébergement. Le trentenaire, placé en garde à vue, sera jugé mercredi pour «aide à l’entrée sur le territoire national et aide au séjour». Il encourt jusqu’à cinq ans de prison et 30 000 euros d’amende.

Photos Laurent Carré 

Mathilde Frénois
 
 
Source : Libération

18/11/2016

Il y a hélas des choses qui ne se démodent jamais

 

 

17/11/2016

Les grandes banques françaises derrière le projet d’oléoduc combattu par les Sioux

 

par Olivier Petitjean

Depuis plusieurs mois, les Sioux de la réserve de Standing Rock, dans le Dakota du Sud, s’opposent à un projet d’oléoduc qui menace des sites culturels ancestraux et leurs sources d’eau. Cette infrastructure, qui vise à faciliter l’exploitation du pétrole de schiste de la région, a bénéficié du financement de plusieurs grandes banques internationales, dont BNP Paribas, Crédit agricole, Société générale et Natixis. Celles-ci se trouvent aujourd’hui ciblées par les militants écologistes.

Depuis plusieurs mois, des centaines de Sioux du Dakota du Sud s’opposent à un projet d’oléoduc qui menace à la fois leurs sources d’eau potable et des sites ancestraux. Leur lutte contre le Dakota Access Pipeline a réussi à attirer l’attention du monde entier. Fin octobre, les opposants ont été sévèrement réprimés par les forces de l’ordre, qui ont procédé à plus d’une centaine d’arrestations. Derrière ce projet d’oléoduc, il y a certes les intérêts pétroliers américains, galvanisés par l’élection de Donald Trump à la présidence, mais aussi des intérêts financiers internationaux, dont ceux des grandes banques françaises.

Le Dakota Access Pipeline, d’une longueur de 1800 kilomètres, doit servir à transporter le pétrole de schiste extrait dans le Dakota du Nord vers l’Est et le Sud des États-Unis et, au-delà, vers le reste du monde. Les Sioux de la réserve de Standing Rock s’opposent au passage de cet oléoduc sur leurs terres ancestrales, au bord de la rivière Missouri (lire le témoignage de Winona LaDuke que nous avions publié à ce sujet). Ils ont obtenu le soutien de nombreuses autres tribus des États-Unis et bien au-delà, ainsi que des militants de la justice climatique. Face à un gouvernement local totalement acquis au projet et à une administration Obama divisée [1], l’une de leurs principales cibles sont les grandes banques internationales qui financent le projet et les entreprises qui le portent.

Plus d’un milliard de dollars des banques françaises

Selon les chiffres compilés par l’ONG Food and Water Watch, les banques françaises sont engagées à plusieurs niveaux dans le projet du Dakota Access Pipeline, pour des sommes dépassant le milliard de dollars. Crédit agricole, Natixis et Société générale figurent parmi les banques qui ont accordé un prêt de 2,5 milliards de dollars spécifiquement dédié au financement de la construction de l’oléoduc.
BNP Paribas, Crédit agricole et Natixis financent en outre les deux firmes qui portent le projets, Energy Transfer Partners et Energy Transfer Equity. Total de l’exposition financière des banques françaises : près de 450 millions de dollars pour BNP Paribas, près de 350 millions pour le Crédit agricole, 180 millions pour Natixis et 120 millions pour la Société générale.

Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Une coalition d’organisations écologistes comme Greenpeace ou les Amis de la terre a adressé une lettre officielle à l’association des « Principes de l’Équateur » - un groupement de banques vantant leur responsabilité sociale et environnementale - pour s’étonner que leurs membres soient engagés dans un projet aussi problématique pour l’environnement et pour les droits des indigènes, en contradiction totale avec leurs engagements. Toutes les grandes banques françaises adhèrent officiellement aux Principes de l’Équateur. Seules deux des principales banques impliquées dans le projet, Citigroup et la norvégienne DNB, ont officiellement réagi à ces critiques, la première en assurant qu’elle incitait Energy Transfer Partners à dialoguer avec les Sioux, la seconde en annonçant qu’elle allait reconsidérer ses financements [2].

Les banques sont aujourd’hui sous pression des ONG environnementalistes qui mènent campagne pour les inciter à se désinvestir du charbon, la plus polluante des sources d’énergie fossiles. À l’occasion de la 22e Conférence climat à Marrakech, Crédit agricole, Société générale et BNP Paribas ont à nouveau fait des annonces sur leur retrait du charbon et leurs engagements pour le climat. Ce mouvement ne concerne pas du tout le pétrole et le gaz, même lorsqu’il s’agit de projets particulièrement problématiques ou polluants.

« Nous avons souffert sous tous les présidents américains »

L’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis n’est pas des plus réjouissantes pour les Sioux de Standing Rock et les autres opposants à l’oléoduc. Le nouveau président a en effet des liens financiers étroits avec Energy Transfer Partners et Phillips 66, deux compagnies derrière le projet, qui l’ont soutenu dans sa campagne. Et son nouveau Secrétaire à l’Énergie pourrait bien être Harold Hamm, le patron de la firme pétrolière Continental Resources, très implantée dans le gisement de pétrole de schiste de Bakken et donc hautement intéressé à son exportation. Les revendications des Sioux risquent de ne plus être entendues du tout à Washington.

« Je sais qu’il y en a qui sont inquiets à cause du nouveau président, a réagi l’une des militantes de Standing Rock, mais je vous rappelle que nous avons souffert sous tous les présidents américains depuis l’établissement même de l’Amérique... Nous devons continuer à résister et à défendre notre droit à la vie. »

Dans de telles conditions, la pression sur les banques n’en devient que plus nécessaire.

Olivier Petitjean

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Photo : Joe Brusky CC

[1Les agences fédérales ayant déjà accordé les autorisations nécessaires, l’administration Obama avait demandé aux promoteurs de suspendre le projet le temps de reconsidérer leur décision et d’étudier des routes alternatives.

[2Voir le dossier sur le Dakota Access Pipeline de l’ONG spécialisée BankTrack.

 

Source : Observatoire des multinationales

 

 

04/11/2016

4.1 miles, un documentaire sur le passage des migrants à l’île de Lesvos

 

 

 

02/09/2016

À Gourdon, dans le Lot, nous avions un C.A.O, un Centre d'Accueil et d'Orientation

Il avait pour mission d'accueillir des personnes réfugiées et leur permettre de prendre un temps de repos pour faire un choix sur leur devenir. En complément des conditions d'accueil mises en place par l'État et la municipalité, un collectif s'était organisé pour faire le lien entre les personnes réfugiées et la population locale.

Le doc date de quelques mois, mais savoir recevoir et accueillir dignement est plus que jamais d'actualité.

 

 

 

12/07/2016

La carte mondiale des accaparements de terres : plus de 30 millions d’hectares concernés

Concentration

 

par Sophie Chapelle

Le mouvement d’accaparement de terres se poursuit et s’aggrave. C’est le constat tiré par un nouveau rapport de l’ONG Grain, basée à Barcelone, qui recense près de 500 cas d’accaparement de terres dans le monde dans 78 pays [1]. Plus de 30 millions d’hectares sont concernés, une superficie à peu près équivalente à celle de la Finlande ! La carte ci-dessous, réalisée par Grain, recense les transactions foncières qui ont débuté à partir de 2006 et sont menées par des investisseurs étrangers au pays (la carte recense les superficies supérieures à 500 hectares et destinées à la production de cultures alimentaires) [2] :

L’Afrique, l’Europe de l’Est et le Pacifique demeurent des régions très convoitées. Selon Grain, ce sont « des pays dans lesquels l’agro-industrie est déjà implantée et dans lesquels l’environnement juridique favorise les investisseurs étrangers et les exportations ». Parmi les cas recensés, celui de l’Australie où la Consolidated Pastoral Company (CPC), appartenant à 90 % à la société britannique de capital-investissement Terra Firma Capital, détient un portefeuille foncier de 20 ranchs couvrant une superficie de 5,7 millions d’hectares. L’équivalent de la Croatie ! « Ces élevages de bétail australiens sont intégrés verticalement avec, en Indonésie, deux parcs d’engraissement en joint-venture, qui contiennent plus de 375 000 bêtes », précise Grain.

Les autres pays faisant l’objet d’accaparement de terre sont ceux « dans lesquels les infrastructures d’exportation sont déjà construites et où l’on peut obtenir pour un prix modique des superficies importantes ». Au Mozambique par exemple, des demandes de permis couvrant 607 236 ha sont en cours d’examen. Le principal soutien de ce « projet agricole » est la National Holding, une société des Émirats arabes unis, holding de la famille royale d’Abu Dhabi. Selon une ONG mozambicaine, ce projet pourrait provoquer le déplacement forcé de plus de 500 000 familles.

« Méga-transactions foncières »

Quelques-unes des « méga-transactions foncières », qui ont suivi la crise alimentaire et financière de 2008, se sont depuis retournées contre leurs protagonistes ou ont échoué. En 2009, l’indignation publique à propos du projet de Daewoo sur 1,3 million d’hectares à Madagascar a aidé au renversement du gouvernement, ce qui a conduit à la suspension de la transaction. « En 2011, l’assassinat du leader libyen Mouammar Kadhafi a mis fin au projet de riziculture du régime sur 100 000 hectares au Mali », illustre Grain.

Le groupe indien Siva, qui avait accumulé un portefeuille de près d’un million d’hectares de terres agricoles pour des plantations de palmiers à huile, essuie maintenant des procédures de faillite aux Seychelles. Foras, la branche privée de la Banque islamique de développement, qui était sur le point d’acquérir 700 000 hectares de terres agricoles dans toute l’Afrique pour un énorme projet de riziculture, a disparu. D’autres transactions de grande ampleur ont été révisées à la baisse. Au Cameroun par exemple, après de nombreuses protestations, le projet Herakles visant à raser des milliers d’hectares de forêts pour les convertir en une gigantesque plantation industrielle de palmiers à huile, a été réduit de 73 000 à 19 843 hectares.

Nouvelles formes d’accaparement

Si le rythme de ces « méga-transactions foncières » s’est ralenti depuis 2012, « beaucoup de ces transactions sont de plus en plus souvent reformulées et rebaptisées "investissements responsables" ». L’accession aux terres agricoles s’inscrit désormais dans une stratégie d’entreprise visant à bénéficier des marchés carbone, des ressources minérales et en eau, des semences, des sols et des « services environnementaux ». « Au fur et à mesure des vicissitudes des transactions foncières, les politiciens et les états-majors des sociétés s’emploient à faciliter leur réussite », dénonce Grain.

Mais sur le terrain, ces transactions intensifient les conflits et se traduisent par une violente répression. « Des militants des droits fonciers sont détenus et emprisonnés, des journalistes sont harcelés par des procès en diffamation [c’est le cas de Basta ! avec deux plaintes en diffamation sur ce sujet, ndlr] ». Pire : « Des dirigeants paysans et autochtones sont régulièrement assassinés », déplore l’ONG. « Mais ce travail difficile et courageux est crucial si nous voulons changer le cours de l’accaparement des terres et d’une agriculture dominée par les grands groupes industriels, et créer un puissant mouvement mondial en faveur de la justice et de la souveraineté alimentaire ».

Sophie Chapelle

Pour aller plus loin :
- le rapport de Grain et la base de données 2016 sont disponibles ici et
- tous les articles de Basta ! sur l’accaparement de terres

Notes

[1En octobre 2008, Grain avait publié un premier rapport intitulé « Main basse sur les terres agricoles en pleine crise alimentaire et financière ».

[2Cette base de données 2016 s’appuie principalement sur le site web farmlandgrab.org

 

 

 

15/06/2016

Sur l’instrumentalisation des vitres de l’hôpital Necker - Témoignage d’un parent

 

"Lorsqu’ils mettent sur le même plan « émotionnel » des plaques de verres cassées et ces centaines de milliers de familles éprouvées, MM. Valls et Cazeneuve, n’ont-ils pas honte ?"

Un lecteur de lundimatin nous a fait parvenir ce témoignage à vif.

Hier, il y avait des centaines de milliers de manifestants dans les rues de Paris. En tête, des milliers de personnes, cagoulées ou non, syndiquées ou pas, se sont retrouvées pour tenir la dragée haute à un dispositif policier hors norme.

Je comprends facilement ce qu’il peut y avoir de désespérant là-dedans pour le gouvernement. Alors que l’on pouvait imaginer qu’au fil des semaines et des mois, la rue se fatigue et la violence soit de plus en plus isolée, c’est tout le contraire qui se passe : la peur de la police ne dissuade pas.

Hier, les manifestants ont commis de nombreuses dégradations. Pour celles que j’ai pu constater, elles étaient toutes « ciblées » : banques, assurances et publicités. Je ne suis pas sûr que cela nécessite beaucoup de débat. Il n’est pas certain que le monde de la finance tremble à chaque fois qu’un distributeur de billet est vandalisé mais que la jeunesse y voit un symbole, je le comprends parfaitement. Qu’une assurance doive appeler son assureur et demander le coût de la franchise, je dois avouer que lorsque j’y ai pensé, ça m’a fait rigoler. Ces gens engrangent des milliards en ponctionnant la solidarité. Quant aux publicités détruites, c’est — malgré la méthode—, la meilleure chose qui puisse leur arriver.

Au milieu de tout cela, quelques vitres de l’hôpital Necker ont été brisées. Bien que les vitres en question n’aient pas d’autre rôle que celui d’isolant thermique : j’en conviens grandement, ce n’est pas très malin.

Certes, briser les vitres d’un hôpital, même par mégarde, c’est idiot ; mais sauter sur l’occasion pour instrumentaliser la détresse des enfants malades et de leurs parents pour décrédibiliser un mouvement social, c’est indécent et inacceptable. Et c’est pourtant la stratégie de communication mise en œuvre depuis hier, par MM. Cazeneuve et Valls. Allègrement reprise par la droite et relayée sur un plateau doré par tous les médias.

Je le dis d’autant plus volontiers que l’hôpital Necker, j’y ai passé beaucoup de temps et que la détresse et l’angoisse des parents d’enfants très malades, je vois particulièrement bien ce que c’est. Instrumentaliser cette souffrance à des fins aussi bassement politiciennes est abjecte.

Cette indécence est d’autant plus choquante lorsque l’on connaît la situation de l’hôpital public aujourd’hui. MM. Valls et Cazeneuve, « révoltés » du fond du cœur par cinq vitres brisées, le sont-ils autant par les conditions de travail effarantes des personnels hospitaliers ? Lorsqu’un généticien clinique doit travailler 70h par semaine car la direction de son hôpital n’a pas les moyens d’employer un nouveau docteur ni même une secrétaire, qu’elles en sont les conséquences sur tous ces gentils petits enfants malades au chevet desquels nos ministres accourent depuis hier ? Quand les aides-soignantes et les infirmières sont épuisées, usées jusqu’à la moëlle et rémunérées au minimum, qu’en est-il de la qualité des soins et de l’attention nécessaires à ceux qui passent des mois voire des années dans des couloirs d’hôpitaux ?

Lorsqu’ils mettent sur le même plan « émotionnel » des plaques de verres cassées et ces centaines de milliers de familles éprouvées, MM. Valls et Cazeneuve, n’ont-ils pas honte ? Et tous ces journalistes qui ont titré sur cet horrible assaut contre l’hôpital des « enfants malades », prennent-ils la mesure du sens de leurs mots ?

La palme de l’infamie revient évidemment à M. Cazeneuve qui a tout de même réussi à ajouter à l’équation le fils des deux policiers tués avant-hier.

Des centaines de milliers de personnes défient le gouvernement dans la rue. Une ou deux cassent le double vitrage d’un hôpital. Une ordure tue deux policiers à l’arme blanche. Leur fils de trois ans est en soin à Necker. M. Cazeneuve établi un rapport émotionnel, affectif et psychique entre ces deux séries de faits : le lutte contre la Loi Travail et son gouvernement, le choc produit par la brutalité de ce double meurtre et la situation dramatique de cet enfant. Si les jeunes émeutiers qui ont cassé les vitres de Necker ont été idiots, MM. Valls et Cazeneuve, eux, sont obscènes.

Plutôt que de courir les plateaux télés pour dire des conneries pareilles, retirez la loi travail, financez correctement les hôpitaux et épargnez aux enfants et à leurs parents votre ignoble instrumentalisation. Merci d’avance.

Un parent d’enfant très malade de l’hôpital Necker.

 

Source : https://lundi.am/Sur-l-instrumentalisation-des-vitres-de-...

14/05/2016

Crise des réfugiés : ce n’est pas une crise humanitaire

 

Source : http://www.revue-ballast.fr/crise-des-refugies/

Texte inédit pour le site de Ballast

Depuis l'été 2015, plusieurs centaines de milliers de personnes sont arrivées sur les côtes grecques, en quête d'un lieu où pouvoir reprendre le fil d'une existence plus sûre. Si ces îles ont toujours vu entrer de nombreux réfugiés, le flux inédit et massif de l'automne et de l'hiver derniers mit en lumière la politique des gouvernements européens : renforcer les frontières quel qu'en soit le prix. L'accord signé entre l'Union européenne et la Turquie, le 18 mars 2016, marque un nouveau tournant, aux conséquences ravageuses. Une de nos auteures s'est rendue sur place durant sept semaines afin d'intégrer les équipes d'actions de solidarité menées sur le terrain. De retour, elle livre ce récit, en deux volets, à hauteur d'hommes. ☰ Par Yanna Oiseau


intro-yannaFévrier 2032, cours d'histoire dans un collège, quelque part en France : « La crise des réfugiés que connut l'Europe en 2015 fut une catastrophe humanitaire où des centaines de milliers de personnes, sur les routes de l'exil, tentèrent d'échapper à la guerre et à la barbarie de groupes terroristes. L'Europe releva ce défi historique en accueillant un million d'entre eux ; ils y trouvèrent sécurité et refuge et purent se construire une nouvelle vie en son sein. » Il y a fort à parier que nos futurs manuels en parleront de la sorte. Pourtant, pour toutes celles et ceux qui se sont rendus en Grèce cet hiver 2015-2016, l'histoire est tout autre : à nous de la conter.

Vous avez dit asile ?

Jusqu'au 20 mars dernier − date de l'entrée en vigueur de l'accord entre l'Union européenne et la Turquie −, voici le drame historique qui se déroulait sous les yeux de qui voulait bien voir : des centaines de milliers de personnes arrivaient aux portes de l'Europe, sur les îles grecques, principalement à Lesbos, fuyant la guerre et la persécution. Cet hiver 2015 vit passer un nombre beaucoup plus important encore d'exilés tentant la traversée sur des navires de fortune – mais ce n'était pas là un phénomène nouveau. Les naufrages réguliers au large de Lampedusa percent suffisamment les filets des chroniques journalistiques pour que tous et toutes en aient connaissance. Toutefois, la couverture médiatique, en France, de ce qui se passe depuis plusieurs mois au large des îles helléniques ne permet pas de prendre la mesure réelle des événements, me semble-t-il. Tout apparaît comme une histoire que nous ne connaîtrions que trop bien ; ceux qui dénoncent depuis longtemps l'Europe forteresse n'en semblent que peu surpris, là ou d'autres − la majorité sans doute −, peut-être trop pris par l'émotion suscitée par les images de corps échoués, semblent peiner à discerner la responsabilité politique en jeu.

« Nos gouvernements attendaient les yeux rivés sur la côte grecque, de voir combien débarqueraient vivants et quels autres seraient engloutis par la mer, pour être régurgités quelques semaines plus tard. »

L'ironie caractéristique de ce que nous vivons ces derniers mois réside sans doute en ceci : l'Union européenne avait sous-entendu que les Syriens arrivant en Europe obtiendraient le statut de réfugié politique (en atteste, entre autres, la question des accords sur la répartition des réfugiés). Deux choses sont à entendre ici : les Syriens qui arrivent en Europe. Oui, nos gouvernements attendaient passivement, les yeux rivés sur la côte grecque, de voir combien débarqueraient vivants et quels autres seraient engloutis par la mer, pour être régurgités quelques semaines plus tard. Ils feignaient à chaque fois la surprise de découvrir devant leur porte cet hôte épuisé du combat acharné qu'il venait de mener, en prétendant n'avoir aucune idée des chemins empruntés pour en arriver là − ceux qu'ils avaient bien pris soin de fermer1 − jusqu'à ces maudits 12 km de mer à traverser. Aussi, nos gouvernements n'évoquent-ils essentiellement que le sort des exilés syriens. Serait-ce par acquit de conscience, puisque tous participent à la guerre en Syrie ? Serait-ce par intérêt − celui de rendre invisible l'existence d'autres exilés demandant, eux aussi, le droit urgent à un refuge, en les excluant de leur discours ? Ou serait-ce encore parce que l'opinion publique penche actuellement en faveur de ces figures médiatiques ? Tendez l'oreille dans certaines sphères : les Syriens auraient vraiment besoin d'aide, « tandis que les autres en profitent ». Si l'on suit nos classes politiciennes, il semblerait qu'en arrivant d'un pays en guerre depuis plus de trente ans, l'Afghanistan, vous excédiez clairement les capacités de mémoire occidentales. Même les quatorze années de guerre et d'instabilité politique de l'Irak ne semblent plus suffire à accorder gain de cause à ses ressortissants. Quant aux Pakistanais, Bangladais et autres Maghrébins, il faudrait qu'ils passent leur chemin ; aux yeux de tous, ils sont des migrants économiques se faisant frauduleusement passer pour des réfugiés. Pourquoi ne leur serait-il pas possible de se réclamer de la Convention de Genève, supposée assurer protection à toute personne « craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques » ? Posons-nous, aussi, cette question : quelle est la valeur de cette distinction, a priori si évidente pour certains, entre migrant économique et réfugié ?

Europe : terre de droits et d'accueil ? 

Quelle était la situation cet hiver sur les rives des îles grecques2, avant la signature de l'accord entre l'Union européenne et la Turquie ? Les derniers mois de l'année 2015, des dizaines de bateaux de fortune ont tenté quotidiennement la traversée − de jour comme de nuit − ; certains jours, plus d'une centaine parvenaient sur les côtes de Lesbos. Mais, avec l'arrivée des navires de l'OTAN début mars, venus renforcer les contrôles exercés par les gardes-côtes turcs et grecs et les bateaux de FRONTEX, plus aucune embarcation de réfugiés ne pouvait arriver de jour. Pour traverser les mailles de cet odieux filet, le chemin s'effectuait uniquement de nuit, dans l'obscurité totale. Une mer agitée, du vent, de la pluie ou un moteur qui lâche, et c'était alors plusieurs heures de terreur qui marquaient les visages des réfugiés à leur arrivée sur la côte...lorsqu'ils y parvenaient. Certains bateaux arrivaient chargés pour moitié d'enfants en bas âge et il n'était pas rare de découvrir, en les changeant, leurs parties génitales brûlées d'avoir été trempées des heures dans le froid.

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Photographie : P-mod

Mettons-nous à cette place un instant − car « réfugié » n'est pas une identité mais une condition, qui un jour s'abat sur vous. Imaginons : vous avez réchappé de la traversée sain et sauf ; commence alors l'absurde jeu bureaucratique européen. Afin de poursuivre votre route pour vous rendre sur le continent, il vous faut passer par des camps d'enregistrement qui vous permettent d'obtenir un numéro, seul sésame apte à vous ouvrir le guichet des compagnies de ferry. Et ce n'est pas une mince affaire. Avant que des ONG ne débarquent en masse dans ce coin du monde et que des équipes de solidarité ne se constituent, il vous faut parfois attendre plusieurs jours, sans nourriture, dans le froid et sans vêtements de rechange – les vôtres ayant été trempés durant la traversée – devant des services d'enregistrement n'ouvrant qu'aux heures de bureau (sic !). Pour se faire une idée du décor, prenons l'exemple du camp d'enregistrement de l'île de Lesbos, le camp Moria : cet ancien camp militaire a été réaménagé, et délimité par deux rangées de murs barbelés installés pour l'occasion. Une fois votre numéro en main, vous pouvez acheter votre billet de ferry et embarquer en direction du port du Pirée. Après des heures – voire des jours – à errer dans les rues d'Athènes, vous poursuivez jusqu'à la frontière avec la Macédoine, au nord, afin d'entamer la longue route des Balkans menant vers les eldorados allemand et scandinave. Rappelons-nous, au passage ; l'arrachement à sa terre comprend un coût financier conséquent. Et partout où il y a de la misère, il y a, pour d'autres, de fructueuses affaires.

Comprendre l'accord entre l'Union européenne et la Turquie

« Mettons-nous à cette place un instant – car  "réfugié" n'est pas une identité mais une condition, qui un jour s'abat sur vous. »

Mais cette procession quotidienne, c'était avant. Car depuis, les frontières se sont fermées les unes après les autres, comme un jeu de domino lancé par la Hongrie3 , jusqu'à la signature de l'accord entre l'Union européenne et la Turquie, le 18 mars 2016. Ce dernier consiste principalement en ceci : à partir du 20 mars, toute personne entrée illégalement sur le territoire grec depuis la Turquie sera déportée. Par ailleurs, pour chaque exilé syrien renvoyé en Turquie, un autre Syrien du territoire turc sera envoyé vers l'Europe... dans la limite de 72 000 personnes. Un trafic humain organisé dans les plus hautes sphères. Il est fondamental, je pense, de mettre les chiffres en perspective : l'agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) décompte soixante millions de réfugiés à travers le monde, et l'Union européenne – l'une des plus grandes puissances économiques avec ses plus de 508 millions d'habitants − en accueille moins que le Liban, pays de 4,5 millions d'habitants.

Les réfugiés, qui – à force de sommets européens les semaines précédent l'accord – avaient dû changer de trajectoire, ce qui augmentait non seulement de plusieurs jours les distances de marche, mais aussi le danger, se retrouvèrent confrontés à une nouvelle situation : plus aucune route n'était ouverte. L'accord révéla quant à lui deux réalités nouvelles : la prise en otages de plus de 50 000 personnes coincées en Grèce, et l'organisation d'une logistique de déportations massives des nouveaux arrivants sur les îles après le 20 mars 2016. Prise d'otages et déportations massives. N'ayons pas peur des mots, et prenons une chose après l'autre. Si les grèves dans les transports publics en France sont si aisément qualifiées de « prise d'otages des usagers », ne craignons pas d'employer le terme lorsque des dizaines de milliers de personnes sont retenues contre leur gré, qui plus est dans un pays en faillite, qui brille par son absence de mise en œuvre de structures d'accueil dignes de ce nom. Quant aux déportations... Forcer des personnes à entrer dans des bateaux contre leur volonté, en faisant si besoin usage de la violence, afin de les acheminer vers un autre pays : est-ce autre chose ? Ne nous y trompons pas, le ciel azur de la Grèce et les bateaux des compagnies de transport touristiques turques mises à disposition (pour épauler FRONTEX) n'adoucissent en rien la violence perpétrée. Une violence instituée, réfléchie, actée politiquement, qui bafoue sans hésiter les textes internationaux ratifiés après la Seconde Guerre mondiale. Ne pas être surpris face à cette nouvelle preuve que les lois de nos États « démocratiques » et « avancés » répondent à un principe d'élasticité qui correspond étrangement à leurs perceptions et intérêts de l'heure, ne suffit pas à justifier le silence qui enveloppe cette triste page de notre Histoire... ni l'usage de la novlangue qui veut nous la rendre plus acceptable.

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Photographie : P-mod

Il est primordial de se pencher sur le contenu de cet accord pour en saisir l'impact ; à défaut, tout témoignage – y compris celui-ci – se retrouverait amputé de toute possibilité d'analyse politique, le réduisant au mieux à un cri compassionnel. Dans l'esprit du texte, les déportations se veulent justifiées par l'illégalité de l'entrée sur le territoire. Mais à quel moment ceux qui fuient la guerre et la persécution pourraient-ils effectuer une demande officielle, en bonne et due forme, avant d'arriver sur le territoire où ils souhaitent demander l'asile ?  Il est ici essentiel de savoir que c'est justement la demande d'asile qui régularise la situation d'une personne à son arrivée dans un pays. Mais ce sont les conditions d'accessibilité à une telle procédure qui sont la clé de voûte du problème. En Grèce, la réponse est claire ; les dispositifs destinés à traiter les demandes sont largement insuffisants au vu de leur nombre, et l'information prodiguée aux réfugiés, quasi inexistante. Plus loin dans le texte, on peut lire que ce sont les personnes dont les demandes seront jugées infondées ou irrecevables qui seront déportées. On ne comprend plus : les personnes en question auront-elles le droit de demander l'asile, ou seront-elles directement déportées4 ?

« La Turquie, qui n'appartient ni à l'Union européenne, ni à l'espace Schengen, se voit indirectement attribuer le rôle de gestionnaire des demandes d'asile. »

Quand au caractère « infondé » ou « irrecevable » d'un dépôt de dossier, rien de plus arrangeant. En effet, l'administration peut juger une demande d'asile de fait « infondée » au regard de la Convention de Genève, donc tout simplement refuser de l'instruire. Pour quels motifs ? Comment fait-on pour juger en amont de la pertinence d'une demande de protection en faisant abstraction d'une évaluation détaillée et prenant en compte chaque situation spécifique ? Dans la pratique, c'est souvent le pays d'origine qui sert de facteur déterminant. Le tampon bureaucratique de « pays en guerre » peut lui aussi servir à cautionner un tri arbitraire – alors que la Convention de Genève ne mentionne nullement que les ressortissants d'un pays en guerre sont seuls en droit de demander l'asile à un pays tiers. Est considérée comme « irrecevable », entre autres, une demande déposée par une personne qui aurait déjà fait une demande d'asile dans un autre pays. Il s'agit là des procédures Dublin successives qui, depuis plus de vingt ans, cherchent à limiter l'arrivée de réfugiés en Europe. Une demande d'asile déposée dans un État de l'Union vaut pour tout le territoire européen : un seul coup d'essai sera permis, dans le pays par lequel vous êtes entré et qui aura pris vos empreintes digitales (fichier Eurodac)5. Quand on constate que certains pays accordent le statut de réfugié bien plus facilement que d'autres, on est en droit de s'interroger sur le bien-fondé d'une telle règle…

Le paradoxe majeur de la situation actuelle réside sans doute en ceci : la Turquie, qui n'appartient ni à l'Union européenne, ni à l'espace Schengen, se voit indirectement attribuer le rôle de gestionnaire des demandes d'asile de ceux qui cherchent à trouver protection sur le territoire européen. Cette logique n'est pas nouvelle et elle ne cesse de faire école : il y a quelques jours, un dirigeant libyen en déplacement en Italie proposait qu'un accord analogue à celui conclu avec la Turquie soit mis en œuvre avec la Libye : l'externalisation de la gestion de l'asile en Europe a de beaux jours devant elle. Face à cette tendance, on en vient à penser que nos gouvernements « gagneraient en franchise » en se retirant des accords internationaux qui protègent les réfugiés, tellement il ne semble plus rien rester de leur essence aujourd'hui.

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Photographie : P-mod

La Turquie décrétée pays tiers sûr

Que pourrait-on attendre de ces sommets européens qui reconnaissent la Turquie comme « pays tiers sûr » ? Précisons que cela indique que les cravates de l'Union considèrent le gouvernement turc comme apte à protéger des réfugiés sur son territoire, bien que non apte à protéger ses propres ressortissants (l'appellation serait alors « pays sûr »). Curieux paradoxe… mais félicitons-nous de ce nouveau concept (sic) ! La distinction qu'il introduit permettra encore aux Kurdes de Turquie – et à tout opposant politique persécuté – de fuir ce pays et demander protection en Europe. Faudrait-il rappeler que l’État turc, dirigé par un président mégalomane et autoritaire, bombarde depuis plusieurs mois des villes et quartiers entiers de son propre territoire, dans la poursuite de cette logique vieille d'un siècle : se débarrasser de la « question kurde » ? Qu'il se saisit et même invente tous les prétextes possibles pour bombarder le Rojava syrien proche – région autonome kurde – qu'il redoute tant ? On sait aussi depuis quelque temps qu'à la frontière avec la Syrie, la police turque tire à armes réelles sur les réfugiés qui tentent d'entrer sur son territoire. C'est ce même gouvernement qui exige la poursuite de satiristes européens, et finit par l'obtenir. Il ne s'agit probablement que du début d'un engrenage douteux, où le racisme des uns alimenterait l'abus de pouvoir des autres. Mais, entre la Turquie d'Erdogan et les gouvernements de l'Union européenne, qui doit retenir notre attention ? Les Espagnols ont choisi : ils viennent de lancer une plainte contre leur Président pour crime contre l'humanité.

Des camps de détention et de déportation

« C'était le 19 mars : en vingt-quatre heures et sans faire l'objet d'aucune communication officielle, 8 000 personnes furent déplacées des îles vers le continent. »

J'étais à Lesbos lorsque le vent a tourné. L'une des conséquences immédiates de la signature de l'accord fut, côté grec, le déplacement de tous les réfugiés présents sur les îles de Lesbos, Chios et Samos, dans la confusion et le silence le plus total. C'était le 19 mars : en vingt-quatre heures et sans faire l'objet d'aucune communication officielle, 8 000 personnes furent déplacées des îles vers le continent. Pourquoi ? Sans doute parce qu'il était alors beaucoup plus simple de gérer les arrivées sur les îles à partir du 20 mars, date d'entrée en vigueur de l'accord – et ainsi d'organiser les déportations. À Lesbos, seuls les Pakistanais et Bangladais étaient retenus dans le camp Moria : premiers candidats à la déportation puisqu'ils n'avaient pu obtenir d'enregistrement ni le droit de déposer une demande d'asile. Les Maghrébins, eux, n'avaient même pas pu y mettre les pieds ; ils étaient depuis longtemps déjà entièrement exclus des dispositifs officiels.

Le 20 mars, les portes de ce camp (et celles des autres centres d'enregistrement des îles) se sont fermées. Les murs de barbelés prirent ce jour-là tout leur sens. En un tour de clé, le lieu se transforma en camp de détention – ce à quoi il avait toujours ressemblé. La police et l'armée passèrent aux commandes ; toutes les petites ONG créées à l'occasion furent chassées, toutes les actions menées par des groupes de solidarité cessèrent d'office. Les organisations les plus importantes, à l'instar de Médecins sans frontières ou l'UNHCR, publièrent des communiqués officiels refusant de prendre part à cette nouvelle politique, et se retirèrent (leur action sur le terrain semblera parfois moins tranchée). Depuis, les personnes détenues à l'intérieur du camp Moria ont fait savoir qu'il manque de tout : ni nourriture suffisante, ni eau, ni couchage pour tous. Comment croire qu'un gouvernement puisse être capable de mettre en place la logistique nécessaire au déplacement de plusieurs milliers de personnes, depuis plusieurs îles vers le continent en un jour, mais ait « oublié » d'anticiper les implications logistiques liées à la création de camps de détention ? J'ai appris sur place que les premiers jours, les gens n'étaient pas seulement enfermés dans Moria, mais dans les baraques à l'intérieur du camp. Ce sort est désormais réservé aux contestataires et autres « agitateurs », retenus dans des sections spéciales. Aujourd'hui, ce sont 3900 réfugiés parqués à l'intérieur de ce camp, conçu pour 1500 personnes. L'émeute gagne parfois ce lieu ; il arrive aussi que des individus tentent de mettre fin à leurs jours.

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Photographie : Christina Georgiadou

Le plus alarmant, pour tous, c'est l'opacité dans laquelle tout cela se déroule depuis le 19 mars. De l'intérieur, les réfugiés ne cessent de demander à qui se présente de l'autre côté des barbelés s'il détient plus d'informations, ce qu'il va en être d'eux, s'ils vont être déportés ou pouvoir sortir librement du camp. Depuis, ce ne sont ni les vidéos ni les articles sur le Net qui manquent, témoignant des conditions inhumaines dans lesquelles ces personnes sont détenues, l'angoisse montante due à l'absence totale d'information, la colère, les grèves de la faim tentées pour percer le silence et l'horreur... Le double jeu du gouvernement grec est un autre remarquable « détail », bien que peu surprenant. Pendant qu'il met en application pratique les modalités de cet accord, il se retire politiquement ; des propos tenus par le ministre de l'Intérieur (qui a comparé Idomeni au « Dachau des temps modernes »), à la carte blanche donnée aux autorités policières pour gérer en toute autonomie les camps6, les indices sont clairs. Demain, ce gouvernement pourra, aussi bien que chacun des autres gouvernements européens, se laver les mains de ce dont il aura été acteur pendant cette très sombre page de l'Histoire.

Idomeni, à la frontière avec la Macédoine

« Et tant pis pour cette odeur nauséabonde de plastique brûlé qui vous frappe dès votre arrivée, vous donne un mal de crâne dément, une toux sans fin et vous poursuit longtemps après. »

En avril, je me suis rendue à Idomeni, ce lieu où des milliers de personnes attendent – et espèrent – la réouverture de la frontière afin de poursuivre leur chemin... et j'ai vu cette face de l'Europe que l'on ne s'efforce même plus de cacher. 12 000 personnes en attente sur un terrain plat et argileux où, après l'horreur de la pluie et de la boue, vient celle des coups de soleil et de la chaleur écrasante. Pas une once d'ombre sur ce campement qui se trouve à 20 km du premier village. 32 douches installées par Médecins sans frontières, moins d'une centaine de toilettes chimiques pour autant de monde. Des enfants qui courent dans tous les sens. Des excréments de partout – gare à où vous mettez vos pieds –, car la nuit à Idomeni, il n'y a pas de lumière, alors on évite de trop s'éloigner de sa tente de fortune ; on se soulage où on peut. Certains ont creusé des trous à côté de leurs tentes pour y faire leurs besoins et y mettre le feu le jour suivant. D'ailleurs, on y brûle tout, les déchets, les vêtements sales, les emballages alimentaires, les couvertures salies. Tout est bon pour se réchauffer la nuit et tant pis pour cette odeur nauséabonde de plastique brûlé qui vous frappe dès votre arrivée, vous donne un mal de crâne dément, une toux sans fin et vous poursuit longtemps après.

Idomeni est la terre de tous les contrastes, le lieu de l'exercice mental ultime, où les cases imaginaires ne cessent de tomber, l'une remplaçant l'autre, mais aucune ne tient plus de vingt-quatre heures. Si avant d'y être, on craint le pire, on se dit à l'arrivée que « ce n'est pas si mal que ça », qu'il y a beaucoup d'enfants souriants, que l'on y rencontre des personnes formidables, et que tout ce petit monde semble s'organiser, finalement. Mais bien vite : l'horreur derrière les sourires, les tentes de fortune, les bâches sur le sol pour les chanceux, les femmes enceintes épuisées – certaines accoucheront seules dans leur tente –, les enfants malades, les infections de toutes sortes, les invalides coincés dans leur tente, et les queues interminables. La queue pour manger, la queue pour boire, la queue, encore et toujours. Et la tension, présente en continu, qui peut exploser à la moindre occasion. Les bagarres dans la queue justement, les débordements de foule sur certains camions de distribution qui n'ont pas prévu assez de monde pour gérer l'afflux des personnes dans le besoin et en état de stress sévère. Il n'est pas facile pour tous de gérer ce niveau de tension et de violence sourde permanents. Et non, il ne s'agit pas là du vrai visage de cet étranger « sauvage et incontrôlable », comme on peut le lire trop souvent sur les réseaux sociaux.

grece-cihan

Photographie : Yanna Oiseau

Ce visage, c'est celui de la violence politique, le fruit de son œuvre, le résultat sur les hommes de la guerre, d'un périple long et dangereux où il est plus d'une fois question de vie ou de mort, jusqu'à ce mur invisible qu'on ne peut accepter, ce mur qui dit que le chemin s'arrête là, que vous n'avez plus rien à espérer si ce n'est d'attendre dans des conditions plus que dégradantes qu'un miracle s'opère et que le mur se fissure. Que vous puissiez aller rejoindre votre frère, votre mère, votre ami, ou tout simplement votre avenir. Mais même à tout cela vous n'avez pas le temps de penser, car il faut aller faire la queue pendant des heures pour manger, pour que vos enfants mangent, il va falloir attendre la nuit pour aller vous soulager dans un coin – quand vous n'avez pas perdu toute inhibition sociale, au bout de plusieurs jours et plusieurs semaines, qui fait que vous finirez par baisser votre pantalon et vous accroupir, à la vue de tous, pour vous soulager enfin... Il y a des détails, essentiels pourtant, dont on ne peut plus s'encombrer à partir d'un certain stade de maltraitance. Ou bien serait-ce qu'à force de se sentir invisible, on finit par croire qu'on l'est ? Le 10 avril, quelques centaines de personnes se sont dirigées vers le mur de la frontière, dans une énième tentative de le traverser. La police de la Macédoine n'a pas hésité à gazer et tirer au flashball sur la foule, faisant 260 blessés, dont de nombreux enfants.

On ne sait pas ce qu'il va advenir de ces 50 000 personnes en attente sur le territoire grec. Rendons-nous bien compte, il s'agit seulement de 50 000 personnes − en terme de volonté politique, ce n'est qu'une goutte d'eau. Le 14 avril, un pompier espagnol, volontaire à Idomeni, m'a informée de ce que plusieurs hélicoptères et avions de guerre avaient survolé le camp, terrorisant tout le monde. Une nouvelle tactique pour convaincre les personnes sur place d'accepter de se rendre dans les camps officiels ? Cela permettrait sans doute au gouvernement de mieux gérer la question ! J'ai rencontré des réfugiés qui ont accepté de s'y rendre ; mais pour ceux placés dans des camps dont les portes étaient ouvertes (ce qui n'est pas toujours le cas), ils sont revenus aussitôt à Idomeni. Si ces personnes ont préféré ce terrain vague aux camps officiels, on ose à peine imaginer ce qu'il s'y passe. Quant à ceux qui chercheront encore à fuir la guerre − ces guerres dans lesquelles nos gouvernements sont tout sauf innocents – ils ne feront que changer de route. Et de la Libye vers l'Italie, ce ne sont pas quelques heures de traversée, mais trois à quatre jours.

« Rendons-nous bien compte, il s'agit seulement de 50 000 personnes − en terme de volonté politique, ce n'est qu'une goutte d'eau. »

Une considération datant de mes années d'écoles, lorsque sur les bancs du collège nous était enseignée l'horreur de la Seconde Guerre mondiale et des camps de concentration, n'a cessé de me revenir. Une question surtout, restée sans réponse depuis – malgré les lectures et conférences d'experts sur le sujet : pourquoi les gens n'ont-ils rien dit, pourquoi ont-ils laissé faire ? De retour de l'enfer des réfugiés, croisés et rencontrés sur un court temps de leur périple, une idée s'est ancrée en moi. L'horreur de la violence politique ultime n'a toujours concerné qu'une minorité de personnes. En tout temps et en tout lieu. Où est la voix de la majorité ? Qu'en dit-elle ? Que disent les plus de 500 millions d'habitants d'Europe de ce qui se déroule en ce moment même chez eux ? Sont-ils au courant ? Ont-ils été dupés par la novlangue des médias de masse et des politiciens ? Ou sont-ils si nombreux à être contaminés par le racisme structurel qui les entoure ? Pour l'heure, cette violence systémique semble dépasser toute capacité d'action – mais aussi d'imagination – et c'est là que nous avons certainement perdu... Mais si la majorité s'y mettait enfin ? Certes, ce qui se passe à Lesbos ou à Idomeni n'est qu'une facette – la plus manifeste et explicite − de la violence qui régit nos sociétés. Les mots sont importants ; il ne s'agit pas là d'une « crise humanitaire » – situation dans laquelle la vie d'un grand nombre de personnes est menacée –;  cette formulation par trop utilisée ne fait que masquer l'essentiel de ce qui s'y déroule. Il s'agit d'un autre moment historique où la violence politique s'abat férocement sur une population, minoritaire, face à une majorité d'observateurs/non observateurs passifs. Entre celui qui fixe la scène, consterné, et celui qui tourne la tête de l'autre côté, l'Histoire nous enseigne qu'il n'y fait peut-être pas vraiment de différence. Combien sommes-nous à être révoltés ? Et que sommes-nous prêts à faire ?


Photographies bannière & vignette : Christina Georgiadou


NOTES

1. La Grèce avait barricadé sa frontière avec la Turquie en 2011 avec la construction du mur d'Evros.
2. Lesbos, Chios et Samos sont les principales îles d'arrivée.
3. Carte datant du 27 octobre 2015, mais donnant un bon aperçu de la situation. La Macédoine, la Croatie et la Slovénie ont depuis fermé leurs frontières. https://francais.rt.com/international/9213-crise-migratoire-carte-fermeture-frontieres
4. Une analyse juridique de l'accord (en anglais) faite par un avocat est disponible ici.
5. L'esprit de la procédure Dublin nuit à tous les pays qui dessinent les frontières de l'Europe. Leur situation géographique et la logique de la procédure – qui veut que ce soit le pays qui a vu entrer le réfugié sur son territoire qui se charge de sa demande d'asile – induit que la question des déplacements humains ne concernerait que ces pays, préservant les autres pays d'Europe... si les premiers s'attelaient consciencieusement à enregistrer toutes les personnes traversant leur territoire.
6. Le ministère de la Justice, sous le contrôle duquel étaient placés ces camps, s'est retiré de cette responsabilité pour les laisser sous la gestion du ministère de la Protection citoyenne – équivalent du ministère de l'Intérieur en France.


REBONDS

☰ Lire notre article : « La guerre contre les enfants », Nicolas Séné, janvier 2016

11/05/2016

Blandine Sazerac (bsaz) - Paris, mai 2016

Blandine Sazerac (bsaz) Paris 2016.jpg

 

 

19/04/2016

«S’il le faut, je mourrai noyé sous la pluie à Idomeni»

 

Par Maria Malagardis, Envoyée spéciale à Idomeni
 
PLUS D'UN MOIS a passé, QUE SONT DEVENUS TOUS CES GENS AUJOURD'HUI ? J'AI HONTE !!
Haadi, 30 ans, yézidi, dont l'Etat islamique a tué le frère.Zoom
Haadi, 30 ans, yézidi, dont l'Etat islamique a tué le frère. Photo Alexia Tsagkari pour Libération

La situation se dégrade pour les réfugiés coincés à la frontière avec la Macédoine, alors que la «route des Balkans» leur est fermée. Reste la générosité des habitants, qui trouvent des résonances dans leurs histoires familiales.

Un instant en suspension, l’enfant virevolte comme s’il esquissait une danse étrange. Puis, perdant définitivement l’équilibre, le voilà qui s’écrase dans la boue gluante. Les baskets usées, qu’il porte comme des pantoufles, n’ont pas pu le soutenir sur le sol glissant. Il n’est pas le seul à patiner de manière grotesque sur la terre humide de ces champs qui s’étalent à perte de vue dans la brume matinale. Glisser, tomber, se relever : des milliers de silhouettes, comme engluées dans la glaise, esquissent le même ballet, au milieu des flaques qui s’étendent chaque jour davantage et s’infiltrent dans les petites tentes, agglutinées les unes contre les autres et mitraillées par la pluie incessante qui s’abat depuis plusieurs jours sur le nord de la Grèce.

Bienvenue à Idomeni, dernière étape sur une «route des Balkans» désormais bloquée. Du moins pour les réfugiés, ceux qui, fuyant la guerre ou la misère, sont arrivés trop tard à la frontière. Depuis le 7 mars, la république de Macédoine, qu’on aperçoit au loin derrière un rideau de barbelés, est le dernier pays sur cette route maudite à avoir officiellement fermé la toute petite porte qui s’était un temps entrouverte au bout de la voie ferrée.

Les voilà donc tous coincés dans un cul-de-sac, après avoir traversé tant d’épreuves, et souvent dépensé toutes leurs économies. Ils ont encore du mal à y croire. S’interrogent à voix haute, protestent parfois sur la voie ferrée. Refusent souvent de renoncer à leur rêve : rejoindre l’Allemagne, devenu le nouvel eldorado, symbole d’une Europe prospère, qui ne veut plus d’eux. Comment pourraient-ils l’accepter ? Lundi, plus d’un millier d’entre eux ont quitté Idomeni pour tenter de passer en force par les chemins de traverse. Appréhendés par la police macédonienne, ils ont été renvoyés mardi en Grèce, à Idomeni.

Mitraillage des photographes

Le paysage évoque un décor de guerre, de champs de bataille. Est-ce à cause de la couleur kaki des parkas distribuées aux réfugiés ? Celles qui les transforment en Jedi fantomatiques, errant le long de la route, s’agglutinant sous la pluie dans les queues de distribution de nourriture ? Ou bien est-ce à cause des récits qu’ils distillent par bribes, dans un anglais aléatoire ? Et qui évoquent des scènes d’horreur, où reviennent toujours les mêmes mots : «Daech», «Bachar». Mais encore plus souvent : «death», «dead» («la mort», «les morts»). Ceux qu’ils ont laissés derrière eux.

Quand ses deux frères ont été décapités par l’Etat islamique, Hassan a décidé de quitter l’Irak avec ses trois filles. Le long voyage s’est achevé par une traversée périlleuse sur une mer glacée, entre la Turquie et la Grèce. Sur l’île de Lesbos, il a rencontré Redouane, le Syrien aux yeux bleus. Depuis, ils ne se quittent plus, ont installé leurs tentes côte à côte, et subissent passivement le mitraillage des photographes. Idomeni n’échappe pas au cirque médiatique planétaire. Hassan et Redouane sont de «bons clients» : tous les deux handicapés, tassés sur leur chaise roulante. «Jamais je ne retournerai en Irak», affirme Hassan, corps massif semblant pétri de la même glaise qui recouvre le sol. «Voilà vingt jours que je suis là. Vingt jours que je n’ai pas pris de douche», s’excuse-t-il avec un sourire gêné.

Nofa, elle, ne sourit pas. Elle aurait dû passer la frontière il y a dix jours, avec ses cinq enfants. Elle veut rejoindre son mari, en Allemagne. Mais au dernier moment, les douaniers macédoniens ont eu un doute sur les passeports. Qu’ils ont confisqués, sans explication. Seul le fils aîné, âgé de 18 ans aurait pu passer. Il a refusé de laisser sa mère et ses petits frères. «C’est trop tard : la police macédonienne a dû détruire les passeports», soupire une employée du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) devant Nofa, tétanisée et muette. «Mais elle est yézidie [minorité confessionnelle kurde martyrisée par l’Etat islamique, ndlr], elle peut demander l’asile politique, ou bien le regroupement familial avec son mari. Le problème, c’est que ça prendra au moins six mois.» Et en attendant ? «Nous essayons de les convaincre de quitter Idomeni. Le gouvernement grec se démène pour multiplier les camps, dans de meilleures conditions qu’ici. Ils ne peuvent pas rester dans cet enfer, tout le monde tombe malade !» se désole Babar Baloch, le porte-parole du Haut Commissariat aux réfugiés.

Fuite éperdue sans retour possible

Des bus alignés à l’entrée du camp attendent chaque jour ceux qui acceptent de s’éloigner de la frontière. Certains cèdent, épuisés, comme Manaf, un Syrien venu d’Alep avec sa petite fille : «Je n’en peux plus, on vit comme des animaux ici. Voilà trois jours que mes enfants dorment sous une tente qui prend l’eau.» Mais parfois, ils s’obstinent : «Je ne bouge plus ! J’ai déjà risqué la traversée périlleuse par la mer. Alors s’il le faut, je mourrai noyé sous la pluie à Idomeni», proclame Mohamed Jarosha, bel homme de 23 ans, échoué dans ce camp avec toute sa famille. Il vient de Homs, où il était encore étudiant, mais déjà marié. «Je suis même le marié le plus malchanceux du monde, rigole-t-il. Le jour de mon mariage, Daech et Bachar al-Assad ont attaqué simultanément la ville. On a dû interrompre la cérémonie. Ce fut un carnage.» Sa famille avait une ferme, des maisons, des voitures. «Il ne reste plus rien, tout a été détruit, souligne le jeune homme. Je ne demande pas l’aumône. Les Européens savent que nous sommes un peuple travailleur. A l’école, comme à l’université, j’ai étudié l’Europe des Lumières, la construction de l’Union européenne, son attachement aux droits de l’homme. Comment peuvent-ils nous rejeter comme ça ?»

Sidon ne comprend pas non plus. Ce Yézidi originaire d’Affrin, près d’Alep, se retrouve à Idomeni avec douze membres de sa famille. Il tient son fils aîné de 8 ans dans ses bras tel un pantin désarticulé : Barakat est handicapé, ils l’ont porté pendant tout le voyage, une fuite éperdue sans retour possible. «Daech a tué 40 enfants yézidis cette semaine à Mossoul, en Irak», rappelle Sidon, en serrant encore plus fort son fils dans ses bras.

«Les trois premiers jours, quand tu te retrouves à Idomeni, dans la boue, sous une tente de fortune, tu es choqué, tu te dis que tu ne pourras jamais supporter cette situation. Et puis au bout de sept jours, tu t’en fous de ne pas prendre de douche, tu ne penses qu’à survivre», raconte Abdul, installé dans le salon d’une vaste maison à Pefkodasso, un village à une dizaine de kilomètres d’Idomeni. Père de deux adolescentes, Abdul, vétérinaire syrien, a eu de la chance : il se trouvait sur la route principale du camp, trempé jusqu’aux os, lorsqu’il a croisé Alexandre Tomboulidis. Ce coiffeur à la retraite a aussitôt arrêté sa voiture : «Je leur ai demandé combien ils étaient. Ils m’ont répondu 15. Au final, ils sont 18 à vivre chez nous», raconte Alexandre, dont la confortable villa s’est transformée en camp retranché. Ou plutôt en usine : les voisins aident pour la cuisine, la vaisselle, ranger le linge. La machine à laver tourne sans cesse, les canapés du salon sont transformés en lits. «Ce n’est pas possible de laisser ces gens, et surtout ces enfants, dans le froid, sous la pluie», plaide Alexandre.

A ses côtés, Yannis, son beau-frère, tient dans ses bras un tout petit bébé : «Il m’a adopté !» glisse le sexagénaire, avant de s’effondrer en sanglots : «Quelle image donne-t-on de l’humanité ? Qui sont ces dirigeants européens, insensibles au point de fermer leurs portes à des enfants qui fuient la mort ?»

Alexandre et sa femme Despina, comme Yannis, ne sont pas une exception. Les Grecs ont réagi avec une générosité inouïe au désespoir des réfugiés. «Ces gens sont des anges que le destin a mis sur notre chemin», souligne Abdul qui serait presque tenté de «rester en Grèce», si sa femme n’était pas déjà en Allemagne.

«Qui sait ? Peut-être seront-ils de toute façon forcés de rester ?» soupire Papatheodoros, un pope retraité de 76 ans, campé comme une statue sur la place centrale du village de Cherso. Au nord-ouest d’Idomeni, Cherso accueille l’un de ces nouveaux camps censés désengorger Idomeni. Sur la place, des Syriens se plaignent des conditions de vie difficiles dans ce camp tout proche : «La nourriture est mauvaise, l’eau s’infiltre dans les tentes.» Mais tous sont unanimes : «Grecs, très bons», soulignent-ils.

«Ces gens sont des anges»

A deux pas, le centre culturel a été transformé en entrepôt. Des camionnettes y déchargent en permanence des sacs remplis de vivres ou de vêtements, offerts par les habitants de la région. Regard intense et fine cigarette aux lèvres, Papatheodoros observe des femmes voilées qui viennent chercher des blousons pour leurs enfants. «Ces femmes et ces enfants, en quoi sont-ils responsables de leurs malheurs ? Qu’aurait-on fait à leur place, sinon fuir sans se retourner ? Abandonner toute une vie, juste pour sauver sa peau : qui peut croire que c’est un choix facile ? tonne Papatheodoros. Quand tu as connu l’exil, quand tu as en toi un semblant d’humanité, tu ne te poses pas de question. Ces réfugiés, nous les avons embrassés. Ils sont ici chez eux.»

Une vieille histoire resurgit : les réfugiés l’ignorent, mais la région où ils se sont échoués est pleine de fantômes. Les habitants ont souvent connu le même destin. Leurs familles sont venues d’Asie Mineure ou des rives du Pont-Euxin. Chassées, parfois violemment, par les Turcs en 1922, lors du gigantesque échange de populations qui a suivi les guerres balkaniques du début du siècle. Dans les cafés des villages environnants, les paysans, dont les terres sont désormais occupées par les tentes des réfugiés, ont tous des histoires à raconter. Celles transmises par leurs parents et qui évoquent des exodes tragiques auxquels seuls les plus résistants ont survécu. C’était déjà la guerre. Déjà la fuite de l’Orient. L’histoire se répète, les damnés restent toujours les mêmes. Leurs destins suspendus au bon vouloir des maîtres du monde.

Maria Malagardis Envoyée spéciale à Idomeni

07/04/2016

Taranis News - Nantes, 31 mars 2016

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28/03/2016

Tous responsables ?

Comment éviter le chaos climatique ?

L’exploitation des ressources fossiles a provoqué l’avènement d’une nouvelle ère géologique. Une prouesse des nations industrialisées et de leurs élites, qui ont bâti leur suprématie sur des échanges écologiques inégaux.

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Isaac Cordal. – « Résistance », 2013
cementeclipses.com — L’artiste expose à la galerie COA à Montréal jusqu’au 28 novembre.

Anthropocène : ce mot désigne une nouvelle époque de l’âge de la Terre, ouverte par une humanité devenue force tellurique (1). Le point de déclenchement de ce nouvel âge géohistorique reste sujet à controverse : la conquête et l’ethnocide de l’Amérique ? la naissance du capitalisme industriel, fondé sur les énergies fossiles ? la bombe atomique et la « grande accélération » d’après 1945 ? Mais il y a du moins un constat sur lequel les scientifiques s’accordent : bien plus qu’une crise environnementale, nous vivons un basculement géologique, dont les précédents — la cinquième crise d’extinction, il y a 65 millions d’années, ou l’optimum climatique du miocène, il y a 15 millions d’années — remontent à des temps antérieurs à l’apparition du genre humain. D’où une situation radicalement nouvelle : l’humanité va devoir faire face dans les prochaines décennies à des états du système Terre auxquels elle n’a jamais été confrontée.

L’anthropocène marque aussi l’échec d’une des promesses de la modernité, qui prétendait arracher l’histoire à la nature, libérer le devenir humain de tout déterminisme naturel. A cet égard, les dérèglements infligés à la Terre représentent un coup de tonnerre dans nos vies. Ils nous ramènent à la réalité des mille liens d’appartenance et de rétroaction attachant nos sociétés aux processus complexes d’une planète qui n’est ni stable, ni extérieure à nous, ni infinie (2). En violentant et en jetant sur les routes des dizaines de millions de réfugiés (22 millions aujourd’hui, 250 millions annoncés par l’Organisation des Nations unies en 2050), en attisant injustices et tensions géopolitiques (3), le dérèglement climatique obère toute perspective d’un monde plus juste et solidaire, d’une vie meilleure pour le plus grand nombre. Les fragiles conquêtes de la démocratie et des droits humains et sociaux pourraient ainsi être annihilées.

Cette logique d’accumulation a tiré toute la dynamique de transformation de la terre

Mais qui est cet anthropos à l’origine de l’anthropocène, ce véritable déraillement de la trajectoire géologique de la Terre ? Une « espèce humaine » indifférenciée, unifiée par la biologie et le carbone, et donc uniformément responsable de la crise ? Le prétendre reviendrait à effacer l’extrême différenciation des impacts, des pouvoirs et des responsabilités entre les peuples, les classes et les genres. Il y a eu des victimes et des dissidents de l’« anthropocénéisation » de la Terre, et c’est peut-être d’eux qu’il s’agit d’hériter.

A dire vrai, jusqu’à une période récente, l’anthropocène a été un occidentalocène ! En 1900, l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest avaient émis plus des quatre cinquièmes des gaz à effet de serre depuis 1750. Si la population humaine a grimpé d’un facteur 10 depuis trois siècles, que de disparités d’impact entre les différents groupes d’humains ! Les peuples de chasseurs-cueilleurs aujourd’hui menacés de disparition ne peuvent guère être tenus responsables du basculement. Un Américain du Nord aisé émet dans sa vie mille fois plus de gaz à effet de serre qu’un Africain pauvre (4).

Pendant que la population décuplait, le capital centuplait. En dépit de guerres destructrices, il a crû d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 (5). N’est-ce pas cette logique d’accumulation qui a tiré toute la dynamique de transformation de la Terre ? L’anthropocène mériterait alors la qualification plus juste de « capitalocène ». C’est d’ailleurs la thèse des récents ouvrages du sociologue Jason W. Moore et de l’historien Andreas Malm (6).

Depuis deux siècles, un modèle de développement industriel fondé sur les ressources fossiles a dans le même temps dérouté la trajectoire géologique de notre planète et accentué les inégalités. Les 20 % les plus pauvres détenaient 4,7 % du revenu mondial en 1820, mais seulement 2,2 % en 1992 (7). Existe-t-il un lien entre l’histoire des inégalités et l’histoire des dégradations écologiques globales de l’anthropocène ? Non, répondent les tenants du « capitalisme vert », qui reprennent le vieux discours du « gagnant-gagnant » entre marché, croissance, équité sociale et environnement. Pourtant, de nombreux travaux récents, à la croisée de l’histoire et des sciences du système Terre, mettent en évidence un ressort commun aux dominations économiques et sociales, aux injustices environnementales et aux dérèglements écologiques désormais d’une ampleur géologique.

Si toute activité humaine transforme l’environnement, les impacts sont inégalement distribués. Quatre-vingt-dix entreprises sont ainsi responsables à elles seules de plus de 63 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1850 (8). Les nations qui en ont émis le plus sont historiquement les pays du « centre », ceux qui dominent l’économie-monde (voir la carte « Pollueurs d’hier et d’aujourd’hui »). Ce fut d’abord le Royaume-Uni, qui, à l’époque victorienne, au XIXe siècle, produisait la moitié du CO2 total et colonisait le monde. Ce furent ensuite, au milieu du XXe siècle, les Etats-Unis, en concurrence frontale avec les pays sous influence soviétique, dont le système n’était pas moins destructeur. C’est de plus en plus la Chine, qui émet aujourd’hui plus de gaz à effet de serre que les Etats-Unis et l’Europe réunis. Pékin est engagé dans une compétition économique avec les Etats-Unis qui passe, à court terme, par une ruée sur les ressources fossiles et, à moyen terme, par le numérique, la finance et les technologies « vertes ». Au vu de cette réalité historique, peut-on limiter les dérèglements globaux sans remettre en question cette course à la puissance économique et militaire ?

Plus profondément, la conquête de l’hégémonie économique par les Etats-nations du centre (9) a permis la suprématie de son élite capitaliste, ainsi que l’achat de la paix sociale domestique grâce à l’entrée des classes dominées dans la société de consommation. Mais elle a été possible qu’au prix d’un endettement écologique, c’est-à-dire d’un échange écologique inégal avec les autres régions du monde. Tandis que la notion marxiste d’« échange inégal » désignait une dégradation des termes de l’échange (en substance, le montant des importations que financent les exportations) entre périphérie et centre mesurée en quantité de travail, on entend par « échange écologique inégal » l’asymétrie qui se crée lorsque des territoires périphériques ou dominés du système économique mondial exportent des produits à forte valeur d’usage écologique et reçoivent des produits d’une valeur moindre, voire générateurs de nuisances (déchets, gaz à effet de serre...). Cette valeur écologique peut se mesurer en hectares nécessaires à la production des biens et des services, au moyen de l’indicateur d’« empreinte écologique » (10), en quantité d’énergie de haute qualité ou de matière (biomasse, minerais, eau, etc.) incorporée dans les échanges internationaux, ou encore en déchets et nuisances inégalement distribués.

Ce mode d’analyse des échanges économiques mondiaux apporte depuis quelques années un regard nouveau sur les métabolismes de nos sociétés, et sur la succession historique d’autant d’« écologies-monde » (Jason W. Moore) que d’« économies-monde », selon la définition de l’historien Fernand Braudel. Chacune se caractérise, selon les périodes, par une certaine organisation (asymétrique) des flux de matière, d’énergie et de bienfaits ou méfaits écologiques.

La gloutonnerie énergétique des « trente glorieuses »

L’historien Kenneth Pomeranz a montré le rôle d’un échange écologique inégal lors de l’entrée du Royaume-Uni dans l’ère industrielle (11). La conquête de l’Amérique et le contrôle du commerce triangulaire permirent une accumulation primitive européenne ; accumulation dont les Britanniques profitaient au premier chef au XVIIIe siècle grâce à leur supériorité navale. Cela leur offrit un accès aux ressources du reste du monde indispensables à leur développement industriel : la main-d’œuvre esclave cultivant le sucre (4 % de l’apport énergétique alimentaire de leur population en 1800) ou le coton pour leurs manufactures, la laine, le bois, puis le guano, le blé et la viande. Au milieu du XIXe siècle, les hectares de la périphérie de l’empire mobilisés équivalaient à bien plus que la surface agricole utile britannique. L’échange était inégal puisque, en 1850, en échangeant 1 000 livres de textile manufacturé à Manchester contre 1 000 livres de coton brut américain, le Royaume-Uni était gagnant à 46 % en termes de travail incorporé (échange inégal) et à 6 000 % en termes d’hectares incorporés (échange écologiquement inégal) (12). Il libérait ainsi son espace domestique d’une charge environnementale, et cette appropriation des bras et des écosystèmes de la périphérie rendait possible son entrée dans une économie industrielle.

De même, au XXe siècle, la croissance forte des soi-disant « trente glorieuses » de l’après-guerre se caractérise par sa gloutonnerie énergétique et son empreinte carbone. Alors qu’il avait suffi de + 1,7 % par an de consommation d’énergie fossile pour une croissance mondiale de 2,1 % par an dans la première moitié du XXe siècle, il en faut + 4,5 % entre 1945 et 1973 pour une croissance annuelle de 4,18 %. Cette perte d’efficacité touche aussi les autres matières premières minérales : alors qu’entre 1950 et 1970 le produit intérieur brut (PIB) mondial est multiplié par 2,6, la consommation de minerais et de produits miniers pour l’industrie, elle, est multipliée par 3, et celle des matériaux de construction, quasiment par 3 aussi. C’est ainsi que l’empreinte écologique humaine globale bondit de l’équivalent de 63 % de la capacité bioproductive terrestre en 1961 à plus de 100 % à la fin des années 1970. Autrement dit, nous dépassons depuis cette époque la capacité de la planète à produire les ressources dont nous avons besoin et à absorber les déchets que nous laissons.

La course aux armements, à l’espace, à la production, mais aussi à la consommation, à laquelle se sont livrés le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est durant la guerre froide a nécessité une gigantesque exploitation des ressources naturelles et humaines. Mais avec une différence notable : le camp communiste exploitait et dégradait surtout son propre environnement (échanges de matières premières avec l’extérieur proches de l’équilibre et nombreux désastres écologiques domestiques), tandis que les pays industriels occidentaux construisaient leur croissance grâce à un drainage massif des ressources minérales et renouvelables (avec des importations de matières premières dépassant les exportations de 299 milliards de tonnes par an en 1950 à plus de 1 282 milliards en 1970 (13)). Ces ressources provenaient du reste du monde non communiste, qui, lui, se vidait de sa matière et de son énergie de haute qualité.

Ce drainage fut économiquement inégal, avec une dégradation des termes de l’échange de 20% pour les pays « en voie de développement » exportateurs de produits primaires entre 1950 à 1972. Mais il fut aussi écologiquement inégal. Vers 1973, tandis que la Chine et l’URSS atteignaient une empreinte écologique équivalant à 100 % de leur biocapacité domestique, l’empreinte américaine était déjà de 176 %, celle du Royaume-Uni de 377 %, celle de la France de 141 %, celle de l’Allemagne fédérale de 292 % et celle du Japon de 576 %, tandis que nombre de pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine restaient sous un ratio de 50 % (14).

On comprend que le moteur de « la grande accélération » de cette période fut le formidable endettement écologique des pays industriels occidentaux, qui l’emportent sur le système communiste et entrent dans un modèle de développement profondément insoutenable, tandis que leurs émissions massives de polluants et de gaz à effet de serre impliquent une appropriation des fonctionnements écosystémiques réparateurs du reste de la planète. Cette appropriation creuse un écart entre des économies nationales qui génèrent beaucoup de richesses sans soumettre leur territoire à des impacts excessifs et d’autres dont l’économie pèse lourdement sur le territoire.

Aujourd’hui, un échange écologique inégal se poursuit entre ceux — Etats et oligarchie des 5 % les plus riches de la planète — qui entendent asseoir leur puissance économique et leur paix sociale sur des émissions de gaz à effet de serre par personne nettement supérieures à la moyenne mondiale (voir la carte « Pollueurs d’hier et d’aujourd’hui ») et, d’autre part, les régions (insulaires, tropicales et côtières, principalement) et les populations (essentiellement les plus pauvres) qui seront les plus durement touchées par les dérèglements climatiques. Ces régions et populations sont aussi celles dont les écosystèmes — leurs forêts — sont les plus mis à contribution pour atténuer les émissions excessives de déchets des régions et populations riches ; et ce à titre gratuit — une dette écologique incommensurablement plus élevée que les dettes souveraines — ou contre une faible rémunération, via des mécanismes tels que Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation (REDD) et autres marchés des biens et services environnementaux, qui constituent une nouvelle forme d’échange inégal.

Il incombe à notre génération, et il est de la responsabilité des dirigeants du monde, de rompre avec cette trajectoire destructrice et injuste. Il en va, à long terme, d’un basculement majeur de la géologie planétaire et, à court terme, de la vie et de la sécurité de centaines de millions de femmes et d’hommes, des zones côtières au Sahel, de l’Amazonie au Bangladesh. Que ces violences frappent déjà durement les populations les plus pauvres et les moins responsables des émissions passées est un héritage du capitalocène. Mais le choix d’ajouter ou non à ce bilan des dizaines de millions de déportés climatiques supplémentaires, de nouvelles violences, souffrances et injustices, relève de notre responsabilité.

Toute démarche qui retarderait le gel d’une partie des réserves fossiles et toute émission nous amenant à dépasser le seuil des + 2 °C (voire + 1,5 °C, selon certains climatologues — lire « Deux degrés de plus, deux degrés de trop »), doivent désormais être prises pour ce qu’elles sont : des actes qui attentent à la sûreté de notre planète, lourds de victimes et de souffrances humaines (15). Même si les causalités et les calculs sont complexes, on sait déjà qu’à chaque gigatonne de CO2 émise en sus du « budget + 2 ° » correspondront plusieurs millions de déplacés et de victimes supplémentaires. Comme Condorcet ou l’abbé Raynal surent le faire à propos de l’esclavage, osons donc l’affirmer : ces émissions incontrôlées de gaz à effet de serre méritent la qualification de « crimes ».

Après les crimes esclavagistes, coloniaux et totalitaires, voici donc l’idée de la valeur intangible de la vie humaine à nouveau menacée. Dès lors, comme le note l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, autrefois engagé dans la lutte contre l’apartheid, réduire notre empreinte carbone n’est pas une simple nécessité environnementale ; c’est « le plus grand chantier de défense des droits de l’homme de notre époque (16) ». Il est désormais inacceptable que des individus et des entreprises s’enrichissent par des activités climatiquement criminelles. M. Tutu appelle à s’attaquer aux causes et aux fauteurs du réchauffement climatique comme on a combattu l’apartheid : par les armes de la réprobation morale, du boycott, de la désobéissance civile, du désinvestissement économique et de la répression par le droit international.

Mettre hors d’état de nuire les négriers du carbone

A-t-on vaincu l’esclavage, il y a deux siècles, en demandant aux dirigeants des colonies et territoires esclavagistes de proposer eux-mêmes une baisse du nombre d’êtres humains importés ? Aurait-on accordé aux négriers des quotas échangeables d’esclaves ? De même, aujourd’hui, peut-on espérer avancer en comptant sur des engagements purement volontaires d’Etats pris dans une guerre économique effrénée, ou en confiant l’avenir climatique à la main invisible d’un marché du carbone à travers une monétisation et une privatisation de l’atmosphère, des sols et des forêts ?

Ne faut-il pas rechercher plutôt les forces capables d’arrêter le dérèglement climatique dans l’insurrection des victimes du capitalisme fossile (Pacific climate warriors océaniens, militants anti-extractivistes, précaires énergétiques, réfugiés climatiques) et dans le sursaut moral de ceux qui, dans les pays riches, ne veulent plus être complices et le manifestent par diverses actions — solutions pour vivre autrement et mieux avec moins, campagnes pour contraindre les banques à se désinvestir des entreprises climaticides, pressions sur les gouvernements pour qu’ils passent des paroles aux actes en matière de réduction des émissions (17), résistance aux grands projets inutiles, etc. ?

Il faut également espérer un retour du courage politique. Nul doute que si Bartolomé de Las Casas, Condorcet, Jaurès, Gandhi ou Rosa Parks vivaient aujourd’hui, l’abolition des crimes climatiques, la mise hors d’état de nuire des quatre-vingt-dix négriers du carbone et la sortie du capitalocène seraient leur grand combat (18).

Christophe Bonneuil

Historien, coauteur de L’Evénement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Seuil, Paris, 2013, et de Crime climatique stop ! L’appel de la société civile, Seuil, 2015.

Source : « Le Monde diplomatique »

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(1) Paul J. Crutzen, « Geology of mankind », Nature, vol. 415, n° 23, Londres, 3 janvier 2002.

(2) Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’Evénement anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Seuil, Paris, 2013 ; Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, coll. « Les Empêcheurs de penser en rond », Paris, 2015.

(3) Lire Agnès Sinaï, « Aux origines climatiques des conflits », Le Monde diplomatique, août 2015.

(4) David Satterthwaite, « The implications of population growth and urbanization for climate change », Environment & Urbanization, vol. 21, n° 2, Thousand Oaks (Californie), octobre 2009.

(5) Calcul effectué en dollars 1990 constants à partir des données de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Seuil, 2013.

(6) Jason W. Moore, Capitalism in the Web of Life : Ecology and the Accumulation of Capital, Verso, Londres, 2015 ; Andreas Malm, Fossil Capital. The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Verso, janvier 2016.

(7) François Bourguignon et Christian Morrisson, « Inequality among world citizens : 1820-1992 » (PDF), The American Economic Review, Nashville, vol. 92, n° 4, septembre 2002.

(8) Richard Heede, « Tracing anthropogenic carbon dioxide and methane emissions to fossil fuel and cement producers, 1854-2010 » (PDF), Climatic Change, vol. 122, n° 1, Berlin, janvier 2014.

(9) Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde. Introduction à l’analyse des systèmes-monde, La Découverte, 2006.

(10) Pour la méthode et les résultats récents, cf. www.footprintnetwork.org

(11) Kenneth Pomeranz, Une grande divergence. La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale, Albin Michel, coll. « L’évolution de l’humanité », Paris, 2010.

(12) Alf Hornborg, Global Ecology and Unequal Exchange. Fetishism in a Zero-Sum World, Routledge, Londres, 2011.

(13) Anke Schaffartzik et al., « The global metabolic transition : Regional patterns and trends of global material flows, 1950-2010 », Global Environmental Change, vol. 26, mai 2014.

(14) « National footprint accounts 1961-2010, 2012 edition », Global Footprint Network, 2014.

(15) Laurent Neyret (sous la dir. de), Des écocrimes à l’écocide. Le droit pénal au secours de l’environnement, Bruylant, coll. « Droit(s) et développement durable », Bruxelles, 2015 ; Valérie Cabanes, « Crime climatique et écocide : réformer le droit pénal international », dans Crime climatique stop ! L’appel de la société civile, Seuil, 2015.

(16) Desmond Tutu, « Nous avons combattu l’apartheid. Aujourd’hui, le changement climatique est notre ennemi à tous », dans Crime climatique stop !, op. cit.

04/03/2016

La grande enquête sur le maître caché de l’agriculture française

 

2 mars 2015 / Barnabé Binctin et Laure Chanon (Reporterre)



Son nom est méconnu, mais ce groupe pèse aussi lourd qu’Areva. Agrocarburants, lait, œufs, huile, finances, semences : il est partout, et influe d’autant plus sur l’agriculture française que son patron préside le puissant syndicat agricole devant lequel plient les gouvernements. Le résultat : profits d’un côté, disparition des petits paysans, artificialisation des terres et pollution de l’autre. Voici Avril-Sofiproteol. Une grande enquête de Reporterre.

19/02/2016

Claire, témoignage, Calais

 

Claire est partie début février à Calais. Elle nous livre un témoignage et quelques photographies.
Elle y est en ce moment, et continue...

Claire D la jungle Calais février 2016_n.jpg

 

"Calais, arrivée de nuit, repas de frites sous la lune et les mouettes, monte une espèce d'allégresse d'être là, dans cet endroit historique. En arrivant nous avons croisé des cohortes de cars de flics, histoire de comprendre qu'on n’était pas n'importe où.
A l'auberge de jeunesse, il y a une réduction de deux euros par nuit pour les gens qui viennent faire de l'humanitaire, je me dis qu'il faudrait aussi parler des gens de Calais, ceux qui habitent là, ceux qui ont peur, ceux qui aident et qui ont compris que les temps changent.
Coucher tôt, lever tôt, dans le noir, j'ai l'impression que la nuit ne s'arrêtera jamais.
J'ai rencontré un homme qui me plaît, pétri d'intelligence, de sensibilité et de finesse. L'aventure c'est l'aventure, la Jungle « là ou ça se passe». L'endroit où les codes d'un monde soit disant organisé tombent en poussière, où tu devient X d'Utopia 56 ou de Pérou ou alors Y d’Afghanistan, d’Érythrée, ou Bédouin du Koweit.
En ville, attendant le bus n°2 pour aller dans la jungle, je discute avec une jeune fille dont la dentition témoigne qu'elle a abondamment sucé son pouce, le regard circonspect elle me dit qu'elle a peur, que sa cousine s'est fait agresser par trois types de la jungle qui ont essayé de la déshabiller, et qu'elle a passé sept mois à l'hôpital. Dans le bus, le conducteur me largue à un bon kilomètre de l'entrée, en m'indiquant du bout du menton que c'est « Par là ».
Je marche d'un bon pas, passe les usines de ciment à l'odeur nauséabonde, puis près du pont de l'autoroute, apparaissent les premiers tags, les premières baraques. Il est neuf heures.
On entend de la musique qui transperce la toile imperméable des tentes.
Bien sûr ce qui frappe d'abord ce sont les ordures et la boue, mais ce qui saute bien plus aux yeux c'est l'ingéniosité de ces gens qui s’abritent d'un rien : de la ficelle, du plastique, des vieilles couvertures, et l'émergence ici et là d'un art de rue, des dessins, des sculptures. Ici on a habillé une ronce de couleurs vives, là on a peint sur une bâche avec beaucoup de science, une cigogne en plein vol. certaines baraques sont empaquetées avec de la ficelle, pour d'autres on a maintenu le plastique avec des clous enfoncés dans des capsules de bière.
Je croise la distribution de pain, une centaine d'hommes se pressent, un camion à ordures avec des éboueurs en combinaisons blanches, passe, au loin, des volontaires principalement des anglais, ramassent des immondices avec des bâtons munis de pinces.
Des brosses à dents et des tubes de dentifrice glissés sous les liens des bâches témoignent du soin que leurs propriétaires apportent à leur hygiène corporelle. Ce n'est pas parce qu'on vit dans la boue qu'on est sale.
Fin de matinée, peu à peu le froid m'envahit, je pousse la porte d'un salon de coiffure Afghan comme il en existe deux ou trois sur la rue, une chaleur de hammam m'enveloppe, je me pose, enlève bonnet et anorak, gentiment on me propose du thé, une dosa, sorte de crêpe fourrée de haricots, je regarde autour de moi, je suis chez le coiffeur, et aux bains douches pour les hommes, certains, assis à côté de moi, remettent péniblement leurs chaussettes sur leurs pieds humides, un autre se coiffe compulsivement, de manière répétitive. Devant moi, le coiffeur joue avec les cheveux épais de son client, on sent qu'il en aime la texture. L'eau de la douche chauffe dans un grand fût de métal posé sur trois gros débris de roches, et on en extrait le liquide chaud qui est réparti dans de petits pots de peinture vides.
Je contemple et sirote mon thé les yeux mis clos, je suis là dans l'intimité de ces farouches afghans si accueillants et si corrects, l'un d'eux, un grand barbu qui a l'air d'être le chef, se fait apporter des galettes et une assiette de pois chiches avec de la sauce, sur l'estrade nous sommes assis face à face à tremper la galette dans la même assiette, il souffre d’un coup de baillonnette qui lui a transpercé la cuisse droite. Il me demande, très pragmatique, en saisissant ma main pour mieux regarder sous ma mitaine : « Married ?». En partant j'oublie mon bonnet. On me court après pour me rattraper, « CHANCE » me dit il avec son beau regard persan et ses dents écartées.
Cette journée là, j'aurais sillonné le camp de long en large à la recherche d'un hypothétique leader, on me dit, non tout le monde est indépendant, qu'il n'y a aucune organisation comme dans les slum classiques où les leaders réglementent tout et font régner un certain ordre.
Un peu plus tard, deux jeunes me font rentrer dans leur caravane, ils sont très jeunes, entre quinze et seize ans, là tous seuls, sans argent, sans parents.
Il y a un grand lit recouvert d'une fourrure orange, j'essaie d'ouvrir un compte internet sur mon Iphone à l'un d'eux, pour qu'il puisse communiquer avec sa famille, il a un bandage au bras, souvenir d'un coup de matraque de la police. L'autre, le menton à peine duveteux, s'assied très près de moi, comme un chiot qui aurait besoin d'un contact physique maternel. Je lui explique quand même que je suis grand-mère, et je m'en vais le cœur serré, ils sont bien jeunes loin de chez eux, sans personne. C'est pas facile.
Plus loin encore deux graffeurs franco-anglais dessinent sur un mur de bois, des mots choisis par les gens des slums. Il y a de la musique, un peu de bière, et de la vie, un concentré de vie.

Le lendemain, visite à l'auberge des migrants, c'est dans un grand entrepôt que sont déballés, triés consignés les vêtements, les couvertures, et la nourriture destinée aux migrants.
Ici, les volontaires, anglais en majorité, s'agitent pour gérer toute cette matière.
C'est l'univers du don de la gratuité, tout le monde est en ouverture, tu veux faire quelque chose, c'est simple tu le fais, tourné sur le besoin de l'autre, Tu le fais pour les autres mais tu le fais aussi pour toi. Tous ces sentiments positifs génèrent une atmosphère particulière. Les gens viennent s'installer pour plusieurs mois, avec leur camion ou leur caravane. Même si ce n'est pas toujours rose de côtoyer une population en état de choc.
Certains Érythréens semblent accéder à une certaine sérénité, tapent le carton sur une table recouverte d'une couverture, pendant qu'une bouteille en plastique posée contre le poêle chauffe l'eau du thé.
Voilà, tu arrives dans une cabane pour discuter, et on te donne, on te donne, il y a beaucoup d'attention des gens les uns pour les autres, c'est ce que j'ai vu.

Avec le recul on se rend compte qu'au travers de l'action humanitaire et l'action artistique qui se développe dans le camp chacun cherche sa place, ils sont nombreux ceux qui sont venus aider il y a six mois et se sont installés là pour construire, nourrir, réchauffer, instruire, divertir, parce que c'est une chance qu'il faut savoir saisir pour être utile, pour avoir l'occasion de déployer sa créativité, de façon simple et immédiate dans cet ilot à part, enclave particulière au cœur de notre société, policée, trop sophistiquée qui ne fait que contrôler, brider, compliquer la moindre initiative.
Alors oui, c'est sûr, même au cœur de l'action humanitaire, les égos et les rivalités s'expriment, et ça n'en est que plus dérisoire.
Ce qui compte c'est cette ouverture et cette fraternité qui se développe au jour le jour entre les volontaires qui donnent, et la gentillesse de manière de ces orientaux, ce désir d'ouverture et de communication de part et d'autre.
Dans la jungle, tu peux y voir la merde, la boue, la pourriture, la déchéance, mais regardes plutôt, l'ouverture, la solidarité, le désintéressement, l'empathie, la gentillesse, la bonté pure, la fraternité entre les peuples et les cultures. C'est ça la direction."

Cl@ire
Calais le 06 /02 /2016

 

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18/02/2016

Dans la jungle de Calais, ce jeune Afghan de 14 ans a été violemment agressé.

Son regard passe de la femme qui l’interroge en anglais à l’interprète qui lui traduit les questions, sans doute en dari, la langue la plus répandue en Afghanistan. Une lampe éclaire faiblement son visage, comme dans un tableau de Georges de La Tour. Ishak a 14 ans. Son père a été tué par les talibans, qui se sont saisis de l’adolescent pour le placer dans une « madrassa », une école religieuse et militaire. Son oncle l’en a sorti et l’a confié à un ami pour qu’il le conduise jusqu’à son frère, en Angleterre. Mais depuis trois mois, Ishak est coincé dans la jungle de Calais. C’est là que Christophe Ruggia, l’un des cinéastes de l’Appel de Calais, qui rapportent sans discontinuer des images pour témoigner, l’a filmé le 9 février. On peut visionner ce petit film sur la page Facebook de l’Appel de Calais.

Dans une première partie, Ishak raconte les conditions de son voyage, les coups reçus des passeurs, la peur, les tirs des policiers iraniens à la frontière (précise l’interprète, passé lui aussi par là), ses 14 jours de prison en Bulgarie. Puis on assiste à la déposition d’Ishak, en vue d’un dépôt de plainte contre X, car, trois semaines plus tôt, il s’est fait violemment agresser par une « milice » près du bidonville. Quatre hommes cagoulés, dont trois habillés en policiers, l’ont roué de coups avec des matraques, sur les jambes, les genoux, la tête, lui ont écrasé les mains et le visage. Ishak en garde encore des traces, des points de suture en haut du front, des douleurs dans les jambes, des migraines, des troubles auditifs.

Quelle est l’enfance d’Ishak ? Sa mère et sa sœur, dont il est sans nouvelles, sont restées en Afghanistan. Il est seul à Calais. Il a 14 ans. Et me fait penser à Jean-Pierre Léaud au même âge, devant la caméra de François Truffaut, pour des essais en vue du premier film de celui-ci, Les 400 coups. Dans la France de 1958, le jeune Léaud était un bourlingueur. Se débrouillant pour venir seul à Paris, fuguant de la pension où il était placé. Léaud était Antoine Doisnel. Dans la France d’aujourd’hui, Antoine Doisnel s’appelle Ishak, est afghan, exilé, démuni, roué de coups. Il est la lie de l’humanité.

 

http://www.politis.fr/articles/2016/02/les-400-coups-dishak-34128/