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01/12/2015

Colombie: Meurtre du défenseur des droits humains Daniel Abril et escalade de la violence contre les membres du MOVICE

Source : https://www.frontlinedefenders.org/node/30154

 

Le 13 novembre 2015, le défenseur des droits humains M. Daniel Abril a été tué dans une boulangerie, dans sa ville natale de Trinidad, dans le département de Casanare. Il était l'une des principales voix qui dénonçent les exactions perpétrées par les compagnies pétrolières dans le département de Casanare.

Daniel Abril était membre de la section de Casanares du Movimiento Nacional de Víctimas de Crímenes del Estado – MOVICE (mouvement national des crimes d’État). MOVICE est une organisation de défense des droits humains qui œuvre pour les victimes du conflit armé, effectue un suivi et cherche à obtenir justice pour les violations des droits humains perpétrées par l'État et les paramilitaires. Daniel Abril et d'autres membres du MOVICE sont victimes de menaces et autres formes de harcèlement. Le dernier incident est une campagne de distribution de tracts menaçants contre des membres du MOVICE.

Trois jours après le meurtre de Daniel Abril, le 16 novembre 2015, la défenseuse des droits humains, Mme Maria Cardona Mejía, secrétaire technique de la section de Caldas du MOVICE, a été suivie par un inconnu, qu'elle a entendu dire au téléphone "cuando yo fui militar, masacres era lo que hacíamos, como le vamos a hacer a la peliteñida que tengo al lado y a su jefe" (quand j'étais militaire, on faisait des massacres, comme ce qu'on va faire à la petite blonde à côté de moi, et à son chef). Maria Cardona a déjà reçu plusieurs appels de menaces en 2012 et 2013, dans desquels M. Dario Ecsehomo Diaz, son "chef" au MOVICE, était mentionné.

Le MOVICE a indiqué que depuis plusieurs mois, de plus en plus de ses membres sont affectés par l'élimination, la réduction et la non-application des mesures de protections accordées par l'Unité nationale de protection (UNP). Cela inclut: la réduction des mesures de protection de M. Juan David Diaz, qui a reçu sept menaces de mort rien que cette année, notamment au mois d'octobre; la non-application des mesures de protection pour Martha Lucia Giraldo, secrétaire technique de la section du MOVICE dans la Valle del Cauca, ce qui a conduit à la suspension des mesures en février 2015; le retard dans l'analyse des risques, commencée le 24 septembre 2015 de Mme Rocio Campos, secrétaire technique de la section du MOVICE dans la section de Magdalena Medio, et M. Jaime Pena, membre de la même section de MOVICE. Cette situation met les membres du MOVICE en danger et affecte leur aptitude à mener à bien leur travail.

Front Line Defenders est préoccupée par l'escalade des menaces contre les membres du MOVICE et fait part de ses préoccupations concernant la réduction des mesures de protection accordées par l'UNP, en dépit de l'augmentation des menaces et des attaques.

 
 
 

08/10/2015

L'Amérique latine dans le chaudron du diable


Revue Agone n° 57
Coédition avec la New Left Review 
Coordination Philippe Olivera & Clément Petitjean

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<http://agone.org/revueagone/agone57/>
 
Liens et continuités entre la grande époque des luttes anti-impérialistes et les profondes mutations actuelles, témoignant d’un possible retour de l’Amérique latine comme phare des luttes à venir.

L’Amérique latine ne se réduit pas au rôle dramatique où la cantonne la presse à sensations politiques : un continent écartelé par l’exploitation économique et financière via des organismes internationaux publics ou privés, une mosaïque de vallées sous la coupe des cartels de la drogue, le théâtre de révolutions anti-yankee ancrées dans les mythologies du XIXe siècle ou un regroupement de nouvelles puissances « émergentes » qui cherchent à prendre le train de la croissance.
Plutôt que d’employer les raccourcis habituels, ce recueil d’articles initialement parus dans la New Left Review révèle la diversité et la complexité de ces nations à la recherche de solutions singulières pour sortir du « chaudron du diable » dans lequel l’histoire nous enferme. Faudrait-il pour cela critiquer les errances de Lula et du Parti des travailleurs, suivre la conversion des économies illégales ou revenir sur les fissures de la contre-révolution libérale derrière leurs façades médiatiques ?

Au sommaire :

– Des républiques Potemkine, Bolivar Echevarria 
– Comment fut trouvée la formule d'une grande littérature brésilienne, Roberto Schwartz 
– L’ornithorynque, Chico de Oliveira 
– Des façons d'écouter dans un média visuel, Ismail Xavier 
– "Ce qui existe ne peut pas être vrai", entretien avec Adolfo Gilly 
– Le relooking de Medellin, Forrest Hylton 
– A quoi ressemble la protection  sociale du XXIe siècle, Lena Lavinas 
– Imprévisible Cuba, Emily Morris

À paraître le 13/10/2015
232 pages (12x21 cm) 20.00 €
ISBN : 9782748902334 

Tous les numéros de la revue Agone  : <www.agone.org/revueagone>





17/08/2015

Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano

 

 Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Claude Couffon

Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano
147 p. Edition Pocket
 
 

Il y a des auteurs qu’on ne découvre que lorsqu’ils disparaissent. Ce fut malheureusement mon cas pour l’uruguayen Eduardo Galeano, que je n’ai connu que cette année. Pour d’autres, c’était déjà un auteur incontournable pour comprendre l’Amérique latine, notamment à travers l’ouvrage qui l’a fait connaître : Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Las veinas abiertas de América latina). Près d’un demi-siècle après sa parution, ce brillant essai, qui relate le traitement de l’Amérique latine depuis Christophe Colomb jusqu’à nos jours, est malheureusement très ancré dans la réalité actuelle ; permet de comprendre les problèmes contemporains et persistants du nouveau continent, et nous interroge sur les fondements du mode de vie confortable dans lequel nous baignons en Europe et en Occident.

La conquête de l’Amérique par les Espagnols et Hernán Cortés a été très sanglante, on le sait. Et a été facilitée par une certaine passivité des Indiens. Au Pérou cependant, un dénommé Túpac Amaru, descendant direct des empereurs Incas, décréta la liberté des esclaves, et initia un mouvement de résistance, puis de révolution. Lui et ses guérilleros vaincus, il sera humilié et torturé en public à Cuzco, avec sa femme et ses enfants, puis décapité. Sa tête et ses quatre membres seront envoyés dans cinq lieux différents.

La dignité indienne éliminée, le pillage de l’or et de l’argent peut être sans limites. Galeano raconte avec éloquence cette période guidée par la soif d’or et d’argent des conquérants, parfois à la limite de la folie. Les descriptions des conditions de  travail des mines sont assez écœurantes. Les exemples de cruauté infligée aux esclaves ne manquent pas. Et on apprend aussi que la Bolivie, aujourd’hui un pays très pauvre, fut un des pays les plus riches au monde en matière de ressources, qui a largement contribué au développement des grandes puissances, ceci au prix de la vie de huit millions d’Indiens. Mais sur tout le continent, c’est bien plus d’Indiens qui disparaîtront suite à la conquête de Cortés : « Les Indiens de l’Amérique totalisaient pas moins de soixante-dix millions de personnes lorsque les conquistadors firent leur apparition. Un siècle et demi plus tard, ils n’étaient plus que trois millions et demi », nous dit l’auteur.

Après l’or et l’argent, le sucre. Le sucre, qu’on accuse aujourd’hui de tous les maux, le sucre, dont l’abus rend obèses nos enfants. Christophe Colomb le découvrit aux Îles Canaries avant de le planter en République Dominicaine, et plus tard à Cuba. Dès lors, le sucre rejoindra l’or et l’argent comme un des moteurs principaux de la conquête du continent. Et encore au XXème siècle, le sucre sera un enjeu essentiel de la suite de la conquête, cette fois en faveur des Etats-Unis. En 1965, ils n’hésitent pas à envoyer 40.000 marines en République Dominicaine pour rétablir l’ordre suite à une insurrection contre la dictature militaire. Ces mêmes marines étant « disposés à rester indéfiniment dans le pays en raison de la confusion régnante ». Jusqu’à la révolution cubaine, les relations entre les Etats-Unis et Cuba seront solidement guidées par la main mise des Etats-Unis sur le sucre cubain. Quant à Porto Rico, autre pays sucré, qui aujourd’hui ne parvient plus à payer sa dette, on apprend qu’il fut l’état des Etats-Unis avec le record de soldats ayant combattu au Viêt-Nam. Eduardo Galeano s’attarde également sur les enjeux liés au café, au chocolat, aux légumes, au pétrole.

Dans Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, la politique étrangère des Etats-Unis n’est pas montrée sous un jour favorable, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans la mesure où Eduardo Galeano cite constamment ses sources, ça en devient déprimant. Ni même le grand démocrate Abraham Lincoln, abolisseur de l’esclavage n’échappa pas au rêve d’annexer toute l’Amérique latine, « destin manifeste » de la grande puissance sur ses pendants naturels. Au début du XXème siècle, Théodore Roosevelt, président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix, réalisera une partie de ce rêve en amputant une partie de la Colombie, le canal de Panama : « J’ai pris le canal », dira-t-il fièrement. Il ressort de cette lecture, pour faire court, mais sans trop caricaturer, que les Etats-Unis veulent être partout en Amérique du Sud, et que tout ce qui ne va pas dans leur intérêt mérite une intervention de leur part. Ainsi, on comprend pourquoi ils soutiennent tous les régimes autoritaires qui leur fournissent de la main d’œuvre à bas prix, et n’hésitent pas à déloger eux-mêmes les éléments qui les gênent. Au Mexique, durant les dix ans de guerre entre Emiliano Zapata et le dictateur Porfirio Diaz, ils n’hésiteront pas à bombarder les Zapatistes et a leur envoyer les Marines. Durant vingt ans, ils occuperont Haïti, y introduiront le travail forcé, et tueront 1500 ouvriers en une seule opération de répression. Les exemples de ce type ne manquant pas dans l’ouvrage, sans avoir d’a priori sur la politique étrangère des Etats-Unis dans ce continent, il n’est pas difficile de s’en sentir mal à l’aise.

L’essai permet aussi de mieux cerner les problèmes de l’Amérique latine d’aujourd’hui, et de mieux appréhender les forces politiques qui y émergent. Juan Perón, populiste de droite en Argentine, a le mérite d’avoir nationalisé les entreprises de son pays. Le Venezuela des années 70, bien avant Chavez puis ses problèmes de violence actuels, était déjà un des pays les plus violents au monde, dont l’économie reposait uniquement sur le pétrole, ceci au bénéfice d’une petite minorité pour soixante-dix pour cent de laissés pour compte et une moitié d’enfants et adolescents non scolarisés. Quant à Cuba, en 1960, l’ex-ambassadeur nord-américain déclarera que « jusqu’à l’arrivée de Castro au pouvoir, les Etats-Unis avaient une telle influence sur Cuba que l’ambassadeur nord-américain était le second personnage du pays, parfois même plus important que le président cubain ».

S’il laisse un peu trop de côté les responsabilités locales (des gouvernements) pour se focaliser uniquement sur les intérêts extérieurs, l’auteur se penche sur la place des Indigènes dans les sociétés d’Amérique du sud actuelle. Le peu qui en ressort est assez effarant et mériterait d’être plus largement traité. On apprend qu’une enquête des années 60 révélait que si les Paraguayens ne cessent de rendre hommage à l’esprit guarani, et pis, ont quasiment tous du sang indien, huit Paraguayens sur dix considéraient que « les Indiens sont comme des animaux ». Et selon l’auteur, d’une manière générale « les Indigènes sont incorporés au système de production actuel et à l’économie de marché, bien que ce ne soit pas de forme directe. Ils participent, comme victimes, à un ordre économique et social où ils jouent le rôle difficile des plus exploités parmi les exploités ».

Quatre ans de recherche ont permis à l’auteur de dresser cet inventaire sans précédent des intérêts extérieurs en Amérique latine. Une part d’Histoire méconnue chez nous, et encore trop cachée là-bas, qui laisse difficilement insensible, et fait souvent froid dans le dos. Aucune grande puissance n’est réellement épargnée (ni la France, ni l’Angleterre, ni les Pays-Bas), mais la politique extérieure qui a les conséquences les plus dramatiques vient des Etats-Unis, qui prennent le relais des Espagnols après  la chute de l’empire espagnol. Cet ouvrage politique et économique pour le grand public, vulgarisé, qui pourrait presque s’appeler « La politique économique en Amérique latine pour les nuls » cite constamment ses sources, ne verse jamais dans l’anti-américanisme primaire, et encore moins dans les sordides théories complotistes qui viennent parasiter l’extrême-gauche de nos jours. On sort probablement déconcerté, déprimé par cet essai, et on en sort certainement grandi, car plus instruit. Plus curieux également, car il y a des épisodes dont on aimerait savoir plus. Trois cents pages de livre ne sont malheureusement pas suffisantes pour relater six siècles d’histoire d’un continent.

A l’heure actuelle, la main mise des intérêts extérieurs en Amérique latine n’a pas flanché. Au Mexique, avec l’accord du gouvernement mexicain, les Etats-Unis ont déjà acheté une partie de la compagnie pétrolière Pemex et continuent de construire à Cancún des hôtels où on paye en dollars, et dont l’argent va principalement aux Etats Unis. Quant à Coca-Cola, qui possède de l’eau en bouteille, il n’a aucun intérêt à ce que l’eau des éviers mexicains soit potable.

Karl Marx a dit, comme chacun sait « la religion est l’opium du peuple ». Pour l’Amérique latine, cette partie du monde qui baigne dans le Catholicisme, Eduardo Galeano conclut son ouvrage ainsi : « Il y en a qui croient que le destin repose sur les genoux des dieux, mais la vérité c’est qu’il relève, comme un défi incandescent, de la conscience des hommes ». Un appel à la connaissance et à l’action donc. Espérons qu’il puisse être entendu.

 

par Alexis Brunet  sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

23/04/2015

Eduardo Galeano - Los Nadies

 

 

 

Les puces rêvent de s'acheter un chien

 et ceux qui sont personne rêvent de quitter la pauvreté,

 qu'un jour magique

 pleuve sur eux la providence

 pleuvent des cruches entières de providence ;

 mais la providence ne pleut pas hier,

 ne pleut pas aujourd'hui, ni demain, ni jamais,

 ni même en bruine, elle ne tombera, la providence,

 aussi fort qu'il puissent bien l'appeler,

 et que la main gauche les démange ou pas,

 ou qu'ils se soient levés un matin du pied droit,

 ou qu'il aient commencé l'année en achetant un balai neuf.

 

 Ceux-là qui sont personne : fils de personne

 et proprios de rien.

 Ceux-là qui sont personne : nuls et

 rendus plus nuls encore,

 que l'on voit courir vers du vent

 et jour à jour mourir leur vie,

 enculés doublement.

 

 Qui ne sont pas, bien qu'ils soient.

 Qui ne parlent pas une langue, mais un dialecte.

 Qui ne professent pas une religion,

 mais des superstitions.

 Qui ne créent pas de l'art, mais de l'artisanat.

 Qui n'ont pas de culture, mais un folklore.

 Qui ne sont pas des êtres humains

 mais des ressources humaines.

 Qui n'ont pas de visage, mais des bras.

 Qui n'ont pas de nom, mais un numéro.

 Qui ne figurent pas dans l'histoire universelle,

 mais dans la chronique rouge des presses locales.

 Ceux-là qui sont personne

 et coûtent moins cher

 que la balle qui les tue.

 

  
traduction inédite de Laurent Bouisset
 

 
 

15/04/2015

Mort de l'écrivain Eduardo Galeano, figure emblématique de la gauche latino-américaine

 

Le Monde.fr | 13.04.2015 à 16h03 • Mis à jour le 14.04.2015 à 08h11 | Par Julie Clarini

     

                                    

image: http://s2.lemde.fr/image/2015/04/13/534x0/4615129_6_3d36_eduardo-galeano-en-avril-2009_94716f5ada91b2f835865b7008843685.jpg

Eduardo Galeano, en avril 2009. Eduardo Galeano, en avril 2009. RONALDO SCHEMIDT / AFP

Le journaliste et écrivain uruguayen Eduardo Galeano est mort lundi 13 avril, à l’âge de 74 ans, dans sa ville natale, Montevideo, après avoir connu l’exil pendant plus de douze ans. Cet auteur prolifique, salué par la critique pour sa prose brûlante, toujours à fleur d’indignation, fut acteur et chroniqueur des luttes d’émancipation qui se sont déroulées sur le continent sud-américain dans le dernier quart du XXsiècle. Son nom restera associé au livre devenu un classique de la gauche latino-américaine, écrit en 1971 : Les Veines ouvertes de l’Amérique latine (traduit en français en 1981), une dénonciation cinglante du pillage des nations d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud par les puissances européennes et nord-américaine, traduite dans une vingtaine de langues. En 2010, le prestigieux prix littéraire Stig-Dagerman distinguait l’écrivain pour « avoir toujours été du côté des damnés de la terre, sans avoir cherché à être leur porte-parole ».

Son parcours, intensément politique, est le reflet d’une époque mouvementée où l’engagement se faisait autant par la plume que par les armes. Né le 3 septembre 1940, il débute très jeune dans la presse, comme journaliste et caricaturiste. A l’âge de 21 ans, il dirige Marcha, l’hebdomadaire-phare des intellectuels latino-américains de gauche, puis le quotidien Epoca. Chassé d’Uruguay par le coup d’Etat de 1973, Eduardo Galeano est également contraint de quitter l’Argentine, pays où il a trouvé refuge et fondé une autre revue, Crisis. Il choisit l’exil en Espagne, à Barcelone, en 1976, et ne revient dans son pays que dix ans plus tard, en 1985, alors qu’y débute la transition démocratique.

« Pour Obama, affectueusement. Hugo Chavez »

Son œuvre engagée témoigne de son attachement indéfectible à la lutte contre l’oppression. Sa trilogie Mémoires du feu (Les Naissances, 1982 ; Les Visages et les Masques, 1984 et Le Siècle du vent, 1986) traduite chez Plon, est une immense fresque inspirée par l’histoire de l’Amérique latine, des peuples précolombiens au XXsiècle : l’écrivain y donne à voir et à sentir, dans un puzzle de faits divers, de témoignages, d’extraits de discours, l’histoire d’un continent qui ploie sous la misère – des pages de prose « violentes, émouvantes, hurlantes de colère », écrivait Pierre Lepape dans Le Monde des livres, en 1988. Seul l’oubli tue véritablement, pensait Galeano, infatigable chroniqueur.

L’une des dernières personnes à avoir rendu visite chez lui à cette grande figure de la gauche latino-américaine est le président bolivien Evo Morales, nouvelle preuve que l’homme fut une figure importante et son œuvre un marqueur. Une anecdote autour de son essai Les Veines ouvertes de l’Amérique latine en témoigne :en marge du sommet des Amériques, en 2009, Hugo Chavez, le président vénézuélien, en avait offert et dédicacé un exemplaire à son homologue américain, Barack Obama — « Pour Obama, affectueusement ».

Aussitôt questionné sur ce geste, Galeano avait répondu que selon lui, ni l’un ni l’autre ne pouvaient comprendre ce texte, ajoutant : « C’est écrit dans une langue qu’Obama n’entend pas. C’est un geste généreux mais un peu cruel. »

Une partie de son œuvre est aujourd’hui disponible en français grâce à la maison d’édition québécoise Lux. Comme tous ses compatriotes, selon lui, il avait voulu être footballeur et avait consacré un très beau livre d’hommage à ce sport, en 1995 : Le Football, ombre et lumière (Climats, 1998). La parution d’un nouveau livre d’Eduardo Galeano, Mujeres (« Femmes »), est prévue jeudi en Espagne.

Eduardo Galeano n’avait jamais perdu la flamme, s’enthousiasmant en 2011 pour le mouvement des Indignés, en Espagne, rassemblé à la Puerta des Sol, à Madrid, qui était pour lui, disait-il, une « injection de vitamine E, pour “Espérance” ». Du reste, dans un entretien à un journaliste espagnol en 2012, il assurait : « Je crois que les mots ont un pouvoir, comme Serenus Sammonicus, qui, en 208, pour éviter la fièvre tierce, conseillait de se mettre sur la poitrine un mot et de se protéger grâce à lui nuit et jour : c’était abracadabra, qui signifie en hébreu ancien “envoie ta foudre jusqu’au bout”… Je choisirais également cette phrase. » Jusqu’à la mort.


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2015/04/13/mort-de-l-ecrivain-eduardo-galeano_4615130_3382.html#WWIcIoDCbBF10HmY.99
 
 

27/02/2015

BASURERO LAS ESTRELLAS (Photographies d'Alba-Marina Escalón / Texte de Laurent Bouisset)

    


« Basurero Las Estrellas », c'est le nom d'une décharge appelée : « Les Étoiles ».
Elle se trouve au Guatemala, un pays d'Amérique centrale (et pas du sud), où les touristes font leur footing sur les volcans, achètent des fruits aux Indiens colorés, puis partent faire les fous sur les pyramides de Tikal, après avoir pris le temps d'aspirer l’Éternité sur le lac Atitlán.
Dans ce « basurero », cette décharge, il se passe simplement que des humains – terme très vague, à l'avenir incertain, mais présentant l'intérêt d'associer femmes et enfants acharnés dans cette brume...enfin oui, des humains faisant partie de l'espèce abîmée qui est la nôtre, au long du jour, ben ils font quoi ? Ils trient la merde. Ou plutôt : ils arrachent et fouillent et grattent, et le font tout cela, dévisagés par des vautours ! Pour quoi au juste ? Arracher à « Las estrellas » un bout d'étoile ? Une pépite ? Remballe tes rêves ! Il s'échinent pour du plastique dégueulasse, du pauvre métal, ou encore du carton poisseux, qu'ils iront fourguer deux euros, parfois même trois...
« Bendición », en espagnol, ça signifie : bénédiction. On a du mal à voir le rapport avec cet enfer-là. Pourtant, ben si ! C'est bien le mot qu'ils utilisent, que certains utilisent... peut-être même la majorité, pour qualifier l'odieux « Basurero Las Estrellas »... « A qui n'a rien il est interdit de ne pas aimer la merde », a écrit Samuel Beckett un jour. On y repense. On relit toute son œuvre d'un coup, en voyant ces photos d'Alba. La fin de L'Innommable surtout : « il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. » Innommable réalité. Innommable que, pour pas crever, il faille à ce point consentir à son humiliation, mais pas seulement... mais bien plus innommable encore l'idée que, de ce monde sinistre, on puisse un instant, l'air de rien... s’accommoder.
Un grand, puissant voisin du nord. Un grand, puissant voisin du nord, que les Français ont coutume d'apprécier comme leur allié... Enfin, ce voisin-là, hautain, musclé... a lui aussi considéré longtemps certaines « parcelles » de l'Amérique centrale comme de joyeuses bénédictions. Il faut dire que les entreprises de ce voisin se servaient librement de nombreux fruits. Il faut dire que les richesses de la terre étaient profuses et que les gouvernements de ces pays-là étaient gentils, les laissaient faire, au risque d'appauvrir, il est vrai, leurs populations... mais enfin, l'hospitalité est ce qu'elle est ! La loi du profit salutaire ! Et quand le fâcheux Jacobo Árbenz... Qui se rappelle de lui ? Enfin, quand ce bonhomme inconséquent a eu le tort de penser aux Indiens un peu... cet énorme et puissant voisin démocratique n'a-t-il pas prisla mouche – rappelez-vous... et jeté sur le trône à prendre un certain Castillo Armas ?
Le désastre a ses causes, pourtant. Ne pas leurs laisser de répit. Le désastre a ses responsables précis, mais sous quel nom vivent-ils? Mais dans quel bar de Miami s'envoient-ils de la coke et des putains ? Ont-ils seulement un corps encore en vie ? Ou sous terre ils se décomposent, ces Grands Messieurs nantis d'hier, et sont des décharges à leur tour... oui, des basureros joyeux aussi ! où les vers vont sourire... sous-tirant à la graisse pourrie l'énergie de ramper deux heures... deux heures de vers, un peu plus loin... tandis qu'autour d'eux les humains – guettés par les vautours – naissent et puis meurent, et s'aiment parfois, se font la guerre souvent, ou défendent des idées... des idées lamentables ou ruisselantes de soleil, qui voudraient pouvoir relancer la machine de l'avenir... Mais, au fond, tu y crois ? Tu y crois au futur encore, après avoir vu ça ? Après avoir écumé cette poubelle... tu le sens bouillir dans tes veines, comme Gilgamesh... comme à la fin du tout premier récit écrit... le désir d'élancer vers l'aube un grand oui, malgré tout ?
Apesar de todo en espagnol... azértis en hongrois... malgré tout en français... on ne peut pas continuer... il faut continuer... on va continuer comme eux, pour eux, à mettre en mots la merde... en sons, en notes, en images sidérantes ! conscients qu'après tout le cauchemar qu'ils peuplent, il pourrait nous appartenir de le peupler demain, et qu'alors tes problèmes d'artistes... tes importants problèmes d'artistes, dans le regard du vautour silencieux, et s'approchant de toi, crevé... toi qui pues la décharge et sues la trouille... Enfin, je te laisse le loisir d'imaginer si les statistiques de ton blog, l'annonce du gain d'une résidence (!) ou d'un prix décerné... auront le culot d'importer face à son bec ! son bec attaquant dans tes chairs ! tandis qu'autour de vous deux : plus personne... plus même l'objectif d'un appareil-photo... la brume allongée pour la nuit... le début d'un sommeil pesant...

 
Photographies d'Alba-Marina Escalón
Texte de Laurent Bouisset
 
 
 
 

22/11/2014

Héroïne de la lutte contre l’exploitation minière au Pérou, aidez-la !

 

Avec ses terres et le lagon bleu en arrière plan, Máxima Acuña de Chaupe,  coiffée du chapeau traditionnel des agriculteurs péruviens nous salue le bras en l’air et le pouce tendu vers le ciel.Máxima Acuña : un formidable exemple de courage et d’abnégation (photo: Jorge Chávez Ortiz)

 

Máxima Acuña de Chaupe est une héroïne malgré elle. Cette modeste paysanne péruvienne aurait bien aimé continuer à cultiver ses quatre hectares de terres sur les hauts plateaux andins et à vendre ses récoltes de pommes de terres sur le marché local. Mais, pour avoir refusé de vendre son terrain à une puissante multinationale, elle est devenue un symbole de la résistance à l’exploitation minière dans son pays.

Depuis plusieurs années, la compagnie minière Yanacocha essaie de mettre en œuvre le projet Conga, une extension de la plus grande mine d’or à ciel ouvert d’Amérique du Sud. Elle fait tout son possible pour acquérir les terres des populations locales, quitte à enfreindre leurs droits. Máxima a toujours refusé de céder à l’entreprise les terres qui fournissent les moyens de subsistance à sa famille. Et elle paie très cher ce refus.

Harcèlement de la police et de la société minière

Selon les médias locaux, la police péruvienne et ses forces spéciales (DINOES) mènent une grande campagne d’intimidation à l’encontre de Máxima et de sa famille : passages à tabac, meurtre de leur chien, occupation de leurs terres, destruction de leur maison… La famille a dû ainsi dormir dehors à 3.600 m d’altitude le temps de reconstruire une bâtisse avec l'aide de parents et d'amis.

De son côté, Yanacocha a porté plainte contre la paysanne qui détient le titre de propriété de ce terrain depuis 1994. Le 5 Août 2014, un juge a pourtant condamné Máxima et sa famille à deux ans et huit mois de prison avec sursis, à verser près de 1 500€ de dommages et intérêts à la société minière et à évacuer immédiatement leurs terres.

L’admirable courage de Máxima ne suffit plus face à cet acharnement. Elle a besoin du soutien de la communauté internationale. Écrivons aux autorités péruviennes !

 

Signez et partagez la pétition en ligne :

https://www.sauvonslaforet.org/petitions/965/heroine-de-l...

 

 

17/11/2014

Histoire du tableau “Assassinat dans un restaurant de San Pedro Sula”

Ariel Torres Funes (28 ans) est un journaliste et écrivain hondurien (du Honduras). La peinture fait partie des passions auxquelles il se consacre à titre amateur et épisodique. Il m’a confié, au détour d’une conversation, que le désir de peindre l’envahissait quand il se trouvait confronté à une situation personnelle ou émotionnelle qu’il n’était capable d’endurer qu’à travers la création artistique – sans qu’il n’éprouve, pour cela, le besoin de faire cas des critères purement formels, et encore moins de l’idée d’une approche théorique des arts.

La spontanéité d’un tel processus créatif est très fréquente au Honduras – étant évident que je me réfère là essentiellement aux expériences des artistes amateurs ne vivant pas de leurs créations et n’ayant jamais étudié dans une quelconque école des Beaux-Arts.

 
Dans un pays comme le Honduras, il t’arrive de plonger dans la peinture ou l’écriture, parfois, pour la simple raison que tu n’as pas d’autre moyen de digérer la réalité. C’est un tel processus qui m’a guidé dans ma formation d’écrivain. L’écriture ou la peinture, dans cette perspective-là, remplissent une mission thérapeutique importante en t’aidant à combattre ou à interpréter d’une manière plus claire les sentiments de frustration provoqués par un tel pays.
 

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En ce qui concerne ce tableau précis maintenant, il a pour sujet un assassinat qui a eu lieu dans un restaurant de la chaine états-unienne Pizza Hut, dans la ville de San Pedro Sula (considérée comme la plus violente du monde), capitale industrielle du Honduras et deuxième plus grande ville après Tegucigalpa.
 
Ariel m’a dit, un jour que nous étions à évoquer ce thème, qu’il avait cette image gravée en lui et qu’elle ne lui laissait jamais de répit. "J’irais même jusqu’à dire qu’elle m’a foutu en l’air des jours entiers", m’a-t-il avoué par la suite.
 
Le patron de Pizza Hut au Honduras est Jorge Canahuati, un des plus puissants oligarques de notre pays, propriétaire non seulement d’un grand nombre d’entreprises, mais également de la moitié des journaux diffusés sur un plan national.
 
Comme l’assassinat s’est produit dans un de ses établissements, il a décidé qu'exceptionnellement aucun des médias qu’il possède ne relaterait cet événement – on sait aussi qu’il a exercé des pressions sur d’autres périodiques qui ne lui appartiennent pas, afin de ne pas ternir l’image de ses restaurants, qui, par ailleurs, investissent des sommes colossales dans la publicité.
 
Il s’agit là d’une des rares exceptions de non-diffusion d’images violentes consentie par ces journaux qui ne refrènent pas vraiment, quotidiennement, leurs publications des photos les plus horribles qui soient.
 
Au Honduras, comme dans nombre d’autres endroits du monde, les dirigeants des grands groupes médiatiques ne se soucient guère de la santé mentale de la population. De fait, les élites honduriennes n’ont jamais considéré la population du Honduras comme citoyenne ; les journalistes, leur emboîtant le pas, n’utilisent ce terme qu’avec parcimonie, parce que l’employer impliquerait tacitement que les personnes possèdent aussi des droits. Sur la plan sémantique, ce n’est pas la même chose d’appeler quelqu’un citoyen que de le considérer seulement comme un habitant.
 
Je ne parle même pas de tous les qualificatifs péjoratifs quotidiennement employés par la presse, qui, de manière continuelle, attisent le racisme, la xénophobie, la violence sexiste, le mépris des pauvres et la liste pourrait se poursuivre encore quelque pages…
 
Les journaux du Honduras – sans exception – alimentent une culture du mépris observable tant au niveau de la sélection des informations que du traitement qu’il en est fait, ou encore des images et du vocabulaire utilisé.
 
Le problème de la presse jaune (ou à sensations) au Honduras est qu’elle est la seule existante au format papier. Il n’y en a pas d’autre. Nous disposons de quatre périodiques à tirage national et les quatre, comme on dit de manière familière, “pissent le sang”.
 
Au Honduras, les médias sont l’instrument idéologique le plus puissant qui existe, par-dessus même les partis politiques. Et, sans l’ombre d’un doute, plus que le reflet de la société, ils sont le reflet de leurs dirigeants. C’est surprenant et effrayant de voir la manière qu’ils ont, par exemple, de décrire la personnalité de leurs propriétaires.
 
Tu peux essayer d’ouvrir un journal de Canahuati et, quand tu en seras venu à bout, tu auras l’impression d’avoir fait une promenade dans un cimetière clandestin. La sensation qu’ils te laissent, c’est que la mort et le mépris de la vie humaine ont atteint, à la fois, un haut degré de perversion et un niveau de légitimité incontestable. Cette réalité, dans un petit pays aux moyens limités, aux canaux d’expression réduits, est parfaitement insupportable.
 
Effectivement, cette peinture, qui aura fini accrochée à un des murs de la maison d’Ariel, accompagnée d’une version gravée dans le bois de ce poème dont je suis l’auteur, est un bon témoignage de l’état de terreur parallèle parasitant les modes de communication au Honduras.
 
 
José Manuel Torres Funes
 
traduction en français de Laurent Bouisset : http://fuegodelfuego.blogspot.fr/
 
 

11/11/2014

EN MEMORIA DE AYOTZINAPA (un poema de José Manuel Torres Funes traduit en français par Laurent Bouisset)

    


Asesino
Por José Manuel Torres Funes
En memoria de Ayotzinapa

El sacrificio fueron ellos
que se desprendían de los brazos de los otros
como cenizas de papel al viento
solo para regresar una y otra vez al fuego

Y sus ojos, rojos de llamas
eran los suyos
de la arena que había sustituido su sangre
del estiércol que había sustituido su carne


La muerte era bien su madre
su cuerpo con el de los otros seres que observaban
el desenlace del horror
se religó dentro la gruesa espesura
mezcolanza suprema y singular que hace de todos,
Uno
se introdujo en el fuego
se inclinó y lo tomó entre sus manos
el fuego como si fuera un pájaro herido
y encendió las antorchas que se siembran
en la patria arada sobre la tierra de los huesos

(Marsella, 2014)






Il furent le sacrifice, eux qui
se détachaient des bras amis
en cendres de papier au vent
qui n'avaient trêve de venir
affronter la fournaise aveugle

Et ces yeux rougeoyants de flammes
étaient les leurs et ceux du sable
en quoi s'était changé leur sang
les leurs et ceux des fanges
à quoi se résumait leur chair

La mort était leur mère
son corps et celui des perdus qui contemplaient
cet épilogue de l'horreur
s’aggloméra dans la forte épaisseur
mixture suprême et singulière ayant fait des atomes
Un seul
elle s'introduisit dans l'ardeur
s'agenouilla et sentit sous ses doigts le feu
palpitant comme un simple oiseau blessé
puis elle incendia ces flambeaux que l'on essaime
au gré de la grande patrie labourée
sur une terre emplie d'os

 
(Marseille, 2014)



Texte de José Manuel Torres Funes
Traduction de Laurent Bouisset
Tableaux de Vladimir Veličković
 
 
http://fuegodelfuego.blogspot.fr/

MEXIQUE : Le voyage vers l'enfer des étudiants disparus

En s'appuyant sur des récits de survivants et sur les aveux de trois membres du commando soupçonné d'être responsable de la disparition des 43 étudiants mexicains, El País retrace les événements de "la nuit la plus noire du Mexique".

 
Des portraits des étudiants disparus affichés devant le palais des Beaux Ats de Mexico, le 5 novembre 2014 - AFP/Yuri Cortez
Des portraits des étudiants disparus affichés devant le palais des Beaux Ats de Mexico, le 5 novembre 2014 - AFP/Yuri Cortez
 

 

La nuit du 26 septembre 2014, Ernesto Guerrero, étudiant de 23 ans, s'est retrouvé avec le canon d'un fusil d'assaut AR-15 pointé sur lui.

"Casse-toi ou je te bute."

A ce moment-là, il ne savait pas que le policier venait de lui épargner une mort certaine. Le policier n'avait ni agi par hasard ni par pitié, mais bien parce qu'il ne pouvait pas se permettre d'embarquer un autre étudiant. Comme Ernesto l'a raconté des semaines plus tard, des dizaines d'étudiants de l'Ecole normale d'Ayotzinapa gisaient sur l'asphalte et les policiers chargeaient les corps dans des camionnettes. Les véhicules étaient pleins à craquer. La police était tellement débordée qu'elle avait même réclamé de l'aide aux agents de la localité voisine de Cocula, et quand Ernesto, armé de son courage, s'est approché pour s'inquiéter du sort de ses amis, il n'y avait plus de place pour lui. Les policiers l'ont alors menacé et lui ont ordonné de partir. "Et j'ai vu s'éloigner mes amis", se souvient-il. C'était la dernière fois qu'il les voyait.

Suivis à la trace par les narcos

Ce 26 septembre, Ernesto s'était rendu à Iguala, avec une centaine de futurs instituteurs dans deux autobus. Venus d'Ayotzinapa, les étudiants motivés et bruyants avaient l'intention, comme ils l'avaient déjà fait par le passé, de récolter des fonds : faire la quête dans les rues du centre, entrer dans les commerces et même bloquer la circulation. Leur arrivée n'est pas passée inaperçue. Les narcos, selon la reconstitution des faits par le procureur de la justice mexicain, les avaient suivis à la trace et alerté le commissariat. Les étudiants n'étaient pas les bienvenus.

En juin 2013, après l'assassinat du leader du mouvement paysan Arturo Hernández Cardona, également torturé, ces derniers avaient accusé le maire de Iguala, José Luis Abarca Velázquez, et s'en étaient pris à l'hôtel de ville. Les narcos et les policiers, qui vivent en parfaite symbiose à Iguala, ont cru que les étudiants allaient repasser à l'action, mais que cette fois ils allaient s'en prendre à un personnage encore plus puissant, la femme du maire, María de los Ángeles Pineda Villa.

L'horreur a ouvert sa gueule toute grande

Selon les enquêtes en cours, l'épouse du maire d'Iguala, est à la tête des finances du cartel des Guerreros Unidos de la ville. Ses liens avec les narcos ne datent pas d'hier. Elle est la fille d'une ancienne petite main d'Arturo Beltrán Leyva, le "chef des chefs", et ses propres frères ont créé sous les ordres de Beltrán, une petite organisation criminelle ayant pour objectif de s'attaquer aux cartels des Zetas et de la Familia Michoacana. Après l'exécution de ses deux frères, elle a pris les rênes de l'organisation à Iguala, et le couple a connu une fulgurante ascension sociale dont le couronnement devait être son élection au conseil municipal en 2015. Or elle avait justement organisé une grande réunion à l'occasion du lancement de sa campagne électorale le 26 septembre.

L'irruption dans la ville des étudiants cagoulés et prêts à en découdre a fait craindre le pire aux autorités. Le maire a exigé de ses sbires qu'ils empêchent cette manifestation à tout prix, et, selon certaines versions, qu'ils livrent les étudiants aux Guerreros Unidos. L'ordre a été exécuté scrupuleusement. L'horreur a ouvert sa gueule toute grande. On ne saura peut-être jamais comment la barbarie a atteint de telles proportions, mais l'enquête policière est arrivée à déterminer que les élèves-enseignants, qui ignoraient certainement la vraie nature du pouvoir municipal d'Iguala, ont été massacrés avec autant de rage que s'ils avaient appartenu à des cartels rivaux.

Partie de chasse macabre

La police s'est acharnée sur les élèves-enseignants, les attaquant par vagues successives. Ces derniers ont tenté en vain de fuir en prenant d'assaut des autocars. Deux d'entre eux ont été par balle, un autre a eu la peau de son visage arrachée, trois personnes étrangères aux faits ont été abattues, car elles avaient été prises pour des étudiants-enseignants. Dans cette partie de chasse, des dizaines d'étudiants ont été arrêtés et conduits au commissariat d'Iguala. Personne n'a donné l'ordre d'arrêter. Le piège s'est refermé.

Par une nuit presque sans lune, les étudiants ont été entassés comme du bétail dans un camion et une camionnette, puis conduits à la décharge de Cocula. Ç'a été un voyage vers l'enfer. Nombre de ces jeunes, sans doute une quinzaine, blessés graves et frappés, sont morts d'asphyxie pendant le trajet. Une fois arrivés sur place, les survivants ont dû descendre un à un. Les mains sur la tête, on les obligeait à marcher sur un court trajet, à s'allonger sur le sol, puis à répondre à des questions. Leurs bourreaux voulaient savoir pourquoi ils étaient venus à Iguala et s'ils appartenaient au cartel rival. Les élèves-enseignants, selon les aveux des suspects, répondaient, terrorisés, qu'ils n'avaient rien à voir avec le trafic de drogue. En vain. A l'issue de l'interrogatoire, ils recevaient une balle dans la tête.

La nuit la plus noire du Mexique

Le noyau dur du commando, même s'il était épaulé par d'autres tueurs, était constitué de Patricio Reyes Landa, Jonathan Osorio Gómez, et Agustín García Reyes. Avec une bestialité méthodique, ils ont tué tous les étudiants. Quant à ceux qui étaient déjà morts, ils les ont traînés par les bras et les jambes hors des véhicules.

Comme pour un rite barbare, ils ont préparé un immense bûcher dans la décharge. Sur un lit de pierres circulaire, ils ont d'abord disposé des pneus, puis du bois. Par-dessus, ils ont placé les cadavres avant de les arroser d'essence et de gazole.

Le brasier a illuminé la nuit la plus noire du Mexique. Les flammes ont été alimentées pendant des heures. Les tueurs, sûrs de leur impunité, se sont éloignés en attendant que le feu se consume. Le lendemain, vers 17 heures, ils se sont approchés des restes, les ont dépecés et fourré les morceaux dans de grands sacs-poubelle noirs. Le soir venu, les assassins ont quitté les lieux. Lors du voyage de retour, ils ont jeté les sacs dans le fleuve San Juan. Il allait encore falloir quelques jours pour que le Mexique ouvre les yeux sur l'horreur.


 

Source : http://www.courrierinternational.com/article/2014/11/11/l...

 

 

 

 

10/11/2014

MEXIQUE• Etudiants disparus : l'indignation embrase la rue

Alors que des suspects ont donné de nouveaux détails sur la disparition de 43 étudiants mexicains, des manifestations ont agité Mexico ce week-end, pour demander au gouvernement de faire la lumière sur cet événement macabre.

           

          

Une manifestante à Mexico, devant le bureau du procureur général Jesus Murillo Karam, le 8 novembre 2014 - AFP/Ronaldo Schemidt Une manifestante à Mexico, devant le bureau du procureur général Jesus Murillo Karam, le 8 novembre 2014 - AFP/Ronaldo Schemidt               

C'est une phrase qui a déclenché la colère de la rue. "Ya me cansé", que l'on pourrait traduire par "On arrête là, je suis fatigué". Cette phrase, c'est le procureur général du Mexique, Jesus Murillo Karam, qui l'a prononcée, le 7 novembre, afin de mettre fin à la conférence de presse au cours de laquelle il avait donné les dernières informations – sordides – sur le calvaire des étudiants disparus, raconte The Guardian. Il avait notamment raconté comment trois suspects avaient décrit avoir brûlé les cadavres des étudiants avant de jeter les restes de leurs dépouilles dans une rivière.

1011-UneMexique.jpg#YaMeCanse : la phrase est vite devenue un hashtag (mot clé) populaire sur les réseaux sociaux, puis, comme titre le site Animal Politico : "L'indignation est passée des réseaux sociaux à la rue". Dès le 7 novembre au soir, quelque 500 personnes se sont réunies dans le centre de Mexico. "Le samedi 8, ils étaient bien plus nombreux", rapporte Animal Politico, qui parle de milliers de manifestants. Parmi les slogans lancés par la foule de Mexicains : "No estoy cansado, estoy encabronado" [Je ne suis pas fatigué, je suis agacé], ou "Ya me cance de tener miedo", [J'en ai assez d'avoir peur]. Des manifestants ont ensuite mis le feu à la porte du palais national, siège du gouvernement.

La Jornada note l'empressement visible du gouvernement à croire en la version des suspects, "alors qu'il n'existe pour l'instant aucune preuve que les choses se sont déroulées comme ils le disent".

"Le 8 novembre est un de ces jours qui resteront gravés dans la mémoire collective", écrit Animal Politico. "Un jour où le courage a pris la forme de visages en colère réclamant la justice."

06/11/2014

OPÉRATION CORREA, un film de Pierre Carles avec la collaboration de Nina Faure et Aurore Van Opstal


1re partie : Les ânes ont soif

 

L’Equateur dirigé depuis 2007 par le président de gauche Rafael Correa propose des solutions originales à la crise économique, sociale et environnementale. Pierre Carles et son équipe s’apprêtent à prendre leur poncho et leur sac à dos pour aller voir à quoi ressemble le « miracle équatorien » boudé et ignoré par la presse française. La 1° partie de ce feuilleton documentaire est d’ores et déjà proposée en accès libre sur internet.

 

à regarder ici : http://www.cp-productions.fr/spip.php?article161

 

Objectif : inciter les internautes à financer la suite de l’enquête outre-Atlantique, la faire circuler en 2015 et ainsi de suite... Trois ou quatre épisodes devraient voir le jour d’ici l’élection présidentielle française de 2017.

 

La visite en France d’un champion de la croissance économique passe rarement inaperçue, même lorsqu’elle ne présente qu’un intérêt médiocre. Un serrage de louches sur le perron de l’Elysée avec un président chinois ou une chancelière allemande rameute à coup sûr le ban et l’arrière-ban des troupes journalistiques. Pourquoi alors la presse hexagonale a-t-elle boudé le dernier séjour à Paris de Rafael Correa ?

Le 6 novembre 2013, le président équatorien était à la Sorbonne pour décrire le modèle économique en train de s’inventer dans son pays, en insolente rupture avec le dogme de l’austérité et de l’inféodation à la finance auquel les dirigeants européens veulent condamner leurs ouailles. En choisissant de ne pas obéir au FMI et d’imposer une renégociation de sa dette dans des conditions acceptables, l’Équateur, petit pays d’Amérique du Sud, aux prises avec des difficultés sans commune mesure avec celles que peut connaître la puissante Union européenne, s’est sorti par le haut du pétrin dans lequel il s’enfonçait. Pas de coupes dans les dépenses publiques, mais des programmes de redistribution qui ont fait chuter le taux d’extrême pauvreté de 16,9 % à 8,6 % au cours des six dernières années. Pas de dépouillement des droits sociaux par un patronat tout-puissant, mais des investissements publics dans les infrastructures et un taux de croissance (4,5 %) parmi les plus élevés d’Amérique latine. Tout n’est pas rose dans le bilan de Rafael Correa, mais au moins le président équatorien représente-t-il une preuve bien vivante que la politique du bulldozer contre les pauvres adoptée en Europe n’est pas nécessairement la seule envisageable.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif

Peu de grands médias français – à l’exception du Monde diplomatique et de quelques journaux de presse écrite - ont prêté attention à la visite du président équatorien. Aucune chaîne de télévision ni radio nationale n’a repris le message qu’il souhaitait adresser aux populations européennes : ne faites pas la folie de vous plier aux injonctions des banques, regardez comment l’austérité qu’elles vous infligent aujourd’hui a failli ruiner notre pays par le passé, et comment nous nous en sommes relevés en faisant tout le contraire. Pareil avertissement est-il sans valeur pour le public français ? « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », a chuinté Ivan Levaï, vétéran chez France Inter, quand les comparses de Pierre Carles ont commencé à enquêter sur la question. Mais qui sont les ânes ? Et comment redonner soif à une presse goulument ravitaillée dans l’abreuvoir des experts du CAC 40 ?

Après Pas vu pas pris, Enfin pris ?, Fin de concession et Hollande, DSK, etc, Pierre Carles et son équipe poursuivent leur critique radicale des médias. Ils se proposent à présent d’explorer la question du traitement de l’hérésie équatorienne dans la presse française. Il s’agira bien sûr de confronter la chefferie éditoriale à ses choix idéologiques, et de comprendre par quel enchantement l’impasse borgne et insalubre du monétarisme européen se présente à elle comme un horizon indépassable. Il s’agira aussi d’enquêter sur place, en Équateur, afin d’élucider ce que le journal d’affaires colombien Dinero (« argent ») qualifie avec incrédulité de « miracle économique ». L’alternative qui se joue là-bas est-elle un simple mirage ou alors un modèle susceptible d’allumer quelques flammèches à notre horizon ?

La bourse ou la vie

Mais l’exploration journalistique coûte de l’argent. Pour achever le tournage du prochain épisode d’Opération Correa, nous devons réunir au moins 25 000 euros. La somme peut paraître confortable, elle est pourtant dérisoire au regard du budget « normal » d’un documentaire grand public : à ce prix-là, nous n’irions pas loin sans l’expérience, l’implication et l’inventivité de chaque membre de notre collectif. Grâce à votre participation financière, nous pourrons finir d’arpenter les salles de rédaction parisiennes et mener nos propres investigations dans ce pays étrange qui les intéresse si peu. Une fois en boîte avec votre aide, le deuxième épisode du film sera lui aussi librement accessible sur Internet, en streaming et P2P, pour que le public s’en empare et le fasse vivre hors des clous de l’information industrielle.

Action !

Dans ce nouveau projet, il y a l’idée de reproduire ce qu’on peut appeler le cinéma d’enquête et d’action dans lequel vous-mêmes êtes conviés à participer, voire à donner... de votre personne. Si vous êtes en colère contre des médias de masse si peu pluralistes, si vous croyez au pouvoir du cinéma documentaire, si vous avez envie de vous investir pour propager un message de contestation qui ne demande qu’à grandir, soutenir Opération Correa est un moyen de rejoindre une aventure politique qui promet d’être enthousiasmante, réflexive et drôle. Avec cette nouvelle enquête, vous participez à un travail inédit et à la mise en cinéma d’une réelle proposition.

Bande annonce

 
 
 
 

 

 

OPÉRATION CORREA
Un film de Pierre Carles
Interviews : Aurore Van Opstal, Nina Faure, Brice Gravelle, Julien Brygo
Images et son : Pablo Girault, Martin Khalili, Nicolas Mas, Hugues Peyret, David Rit
Scénario, montage et réalisation : Pierre Carles
Conseillers/ères montage : Corinne Billard, Gilles Bour, Matthieu Parmentier, Ludovic Raynaud
Production : Annie Gonzalez, C-P Productions
Avec la participation plus ou moins volontaire de Christophe Barbier, Agnès Bonfillon, Yves Calvi, Thomas Legrand, Elisabeth Quin, Frédéric Taddeï, Alban Ventura, Ivan Levaï... et les interventions de Rafael Correa, Patrick Bèle, Maurice Lemoine, Mylene Sauloy.
Remerciements à Folimage pour l’extrait du film d’animation « Mon âne »
(réalisation : Pascal Le Nôtre - 1994)
et à Maxime Brandely pour la retranscription

 

04/06/2014

Brésil : des « street artist » ont réalisé des graffitis anti coupe du mode un peu partout dans le pays, en voici quelques-uns

 

Source : http://www.demotivateur.fr/article-buzz/des-graffitis-ant...

 


Non, je n'irai pas à la Coupe du Monde au Brésil #ChangeBrazil

 

Cette coupe 2014 semble être l'occasion d'un réveil global des consciences, la situation n'est pas nouvelle au Brésil, loin loin loin de là, elle est même meilleure qu'il y a 20 ans d'une certaine façon, puisque classe moyenne augmentant, conscience sociale et politique semblent avoir augmenté aussi... de même chez nous ? Espérons-le ! Le Brésil et l'Amérique latine est un formidable réservoir d'énergies à changer le monde... Soutenons-les !

cg, 4 juin 2014

 

 

 

30/05/2014

Au Chiapas, on a assassiné Galeano, ange gardien zapatiste et maestro ès démocratie

 

La tension est vive au Chiapas après l’attaque contre le centre régional zapatiste de La Realidad, dans la forêt Lacandone, au Mexique. C’est le cœur d’une expérience d’autonomie rebelle, d’une ampleur qui n’a guère d’équivalent, qui est ainsi visé.

Comme des dizaines de milliers de zapatistes, Galeano, sauvagement assassiné, était un maestro, de ceux qui partagent avec humilité leur expérience, un maître dans l’art trop rare de pratiquer une démocratie véritable, un artisan ordinaire et modestement héroïque des utopies réelles.


Galeano, assassiné le 2 mai au Chiapas (DR)

Attaque contre La Realidad

Le 2 mai dernier, en effet, un groupe de choc de la CIOAC-H (Centrale indigène d’ouvriers agricoles et paysans – branche historique), une organisation manipulée par les autorités, a attaqué le caracol de La Realidad, l’un des cinq centres régionaux où siègent les Conseils de bon gouvernement zapatistes (instaurés en 2003 afin de mettre en pratique des Accords de San Andrés, signés par le gouvernement fédéral mais jamais transformés en norme légale).

Le solde est une école et une clinique détruites, une quinzaine de blessés et l’assassinat prémédité du « compañero Galeano », l’un des responsables régionaux de la « Petite école » zapatiste, dernière initiative en date de l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale).

Il faut bien comprendre qu’au Chiapas de nombreuses organisations non zapatistes sont incitées par les gouvernements à entrer en conflit avec les membres de l’EZLN (on vient de mettre au jour une correspondance de 2010 entre l’un des assassins présumés de Galeano et Luis H. Alvarez, ancien président de la Commission nationale pour le développement des peuples indigènes).

On leur promet, par exemple, de financer leurs projets productifs, à condition qu’ils reprennent aux zapatistes des terres, des hangars, bloquent leur accès aux ressources en eau, en sable, etc.

« Affrontements intracommunautaires » ?

Les cas ne manquent pas où les familles zapatistes, voire des hameaux entiers, sont chassés, les armes à la main. Il s’agit là d’une stratégie de contre-insurrection, plus discrète que le recours à l’armée fédérale et qui permet de mettre la violence sur le compte des « affrontements intracommunautaires », stratagème déjà amplement mis à profit lors du massacre d’Acteal, en décembre 1997.

C’est cela qui vient de se passer à La Realidad. Pour faire monter la tension, les membres de la CIOAC ont prétendu interdire aux zapatistes l’accès à une carrière de sable dont l’usage était de longue date collectif et se sont emparés, plusieurs mois durant, d’une camionnette du Conseil de bon gouvernement.

Au moment même où un processus de dialogue était en cours entre des envoyés de la CIOAC et le Conseil de bon gouvernement de La Realidad, avec la médiation du Centre des droits de l’homme Fray Bartolomé de Las Casas, et semblait pouvoir aboutir, les dirigeants de la CIOAC ont envoyé un groupe armé afin d’attaquer le caracol de La Realidad.

C’est alors que l’école et la clinique ont été détruites, tandis que Galeano, pris en embuscade par une vingtaine d’hommes en armes, a été sauvagement frappé puis transpercé de trois balles assassines.

Recours à l’armée zapatiste

Face à la violence de cette attaque, qui vise l’un des centres les plus symboliques des territoires zapatistes, le Conseil de bon gouvernement, instance civile, a décidé d’en appeler à l’EZLN pour faire face à la situation dérivant de cette agression.

C’est la première fois depuis leur création, en 2003, que l’un des cinq Conseils de bon gouvernement s’en remet ainsi à l’Armée zapatiste.

Aussitôt, l’EZLN a annoncé la suspension de toutes ses activités publiques, notamment une importante rencontre nationale avec les peuples indiens rassemblés dans le Congrès national indigène et un Séminaire international qui devaient se tenir fin mai et début juin et au cours desquelles devaient être annoncées et discutées les initiatives de la prochaine étape de la lutte zapatiste.

Les récents communiqués du sous-commandant Marcos rendaient palpable le climat à La Realidad : le temps était à la douleur et à la colère, au deuil et à l’hommage à Galeano (qui lui sera rendu, sur place, et un peu partout au Mexique et à travers le monde, le samedi 24 mai), mais aussi à la mobilisation et à la vigilance, face aux rumeurs évoquant une attaque pour « prendre le caracol » de La Realidad.

« Justice pour Galeano »

Solidarité
Des dizaines et des dizaines de messages de dénonciation de cet assassinat et de soutien à la lutte zapatiste sont envoyés, rassemblant de nombreuses organisations, collectifs, syndicats, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Canada et en Amérique latine, ainsi que l’adhésion de personnalités parmi lesquelles Noam Chomsky, John Berger, Angela Davis, Naomi Klein, Arundhati Roy, Michael Hardt, Immanuel Wallerstein, Eric Hazan, Serge Latouche, Michael Löwy, Jean Robert et bien d’autres. [Une lettre solidaire peut être signée jusqu’au 25 mai en envoyant son nom à chiapas@solidaires.org (texte de la lettre sur http://cspcl.ouvaton.org/spip.php ? article986].

Une campagne mondiale, « Justice pour Galeano. Halte à la guerre contre les communautés zapatistes », se développe. Les mobilisations se multiplient dans de nombreux pays.

S’en prendre à Galeano, c’était viser la Petite école zapatiste, et on le comprend, car celle-ci a pour objet de faire connaître largement le bilan concret de vingt ans de construction de l’autonomie dans les territoires rebelles du Chiapas.

C’est ainsi qu’au cours des trois cessions réalisées entre août 2013 et janvier 2014 plus de 5 000 personnes, venues de plusieurs continents, ont pu séjourner dans des familles zapatistes, partager leurs tâches quotidiennes et mieux comprendre le fonctionnement des instances de gouvernement zapatiste, de la santé et de l’éducation autonomes, patiemment construites à partir des besoins réels des communautés indiennes.

Galeano, qui outre son rôle dans l’organisation de la Petite école au niveau régional, avait été l’un des milliers de Votan (gardien, en langue maya), chargé d’accompagner personnellement chaque participant de la Petite école, de veiller sur lui et de lui fournir toutes les explications souhaitées, en a expliqué lui-même la portée, quelques semaines avant son assassinat :

« Je considère que la Petite école est très importante ; c’est un moyen pour que nous puissions communiquer avec les gens de la ville, pour que nous puissions partager nos expériences, partager les avancées de l’autonomie.

Les “ élèves ” ont pu venir jusqu’à nos territoires ; ils sont venus pour partager avec les familles, pour apprendre. Ils ont pu connaître nos manières d’agir, nous les zapatistes, nos manières de nous organiser, nos moyens d’autoproduction, et comment nous construisons notre propre système de gouvernement […]

La chose la plus grande, c’est qu’ici le gouvernement ne dirige plus ; ici, c’est le peuple qui dirige. C’est le peuple qui décide comment il souhaite que soient les choses. C’est ça qui doit être clair pour les gens : ils avaient entendu dire que, chez nous, le peuple dirige et le gouvernement obéit.

Maintenant, ils sont venus voir de leurs propres yeux comment le peuple gouverne depuis les villages, au niveau des communes et au niveau régional, avec les Conseils de bon gouvernement. C’est ça le plus important, qu’ils viennent connaître ce qu’est l’autogouvernement des zapatistes. »


Hommage à Galeano (DR)

Le rêve partagé d’un autre monde

En lisant ces lignes, je pense à Galeano, dont la photo récemment publiée montre le regard étincelant de conviction généreuse et de force sereine.

Mais je pense aussi à Maximiliano, que j’ai eu l’honneur d’avoir pour votan durant la Petite école, en août 2013. Il y a en ce moment, à travers le monde, plus de 5 000 « élèves » de la Petite école zapatiste, et chacun d’eux, chacune d’elles, a sans doute dans le cœur son propre votan, qui aurait pu être Galeano.

Qui, comme Galeano, comme Maximiliano, l’a accompagné chaleureusement, a mis le meilleur de lui-même pour répondre à ses interrogations sur l’autonomie zapatiste, a nourri une réflexion commune sur le rêve partagé d’un monde libéré de la tyrannie capitaliste.

Un votan qui, comme Galeano, pourrait être mort aujourd’hui, assassiné pour avoir engagé sa vie dans la construction de la seule démocratie qui mérite véritablement ce nom. C’est-à-dire une démocratie qui ne se limite pas au choix rituel de gouvernants qui ne sont finalement rien d’autre que les courroies de transmission des contraintes découlant des logiques productivistes du capitalisme, mais qui consiste en une réappropriation effective des tâches de gouvernement, afin de mettre en œuvre des options de vie collectivement élaborées et débattues.

Je pense à cette incroyable expérience qu’est la Petite école zapatiste.

  • Incroyable effort d’organisation collective.
  • Incroyable ouverture aux autres et bouleversante générosité.
  • Incroyable invention d’une forme si singulière de partage de l’expérience populaire, au plus près de sa pratique et très loin de la rigidité des exposés théoriques et des rationalisations productrices de prétendus modèles.
  • Incroyable imbrication de l’expérimentation politique, du lien sensible et de l’intensité de la rencontre interpersonnelle.
  • Incroyable force d’humanité qui se dégage des êtres ordinaires (que nous sommes tous) lorsqu’ils brisent la chape de plomb de la résignation et de la passivité, acquièrent le goût de la liberté et commencent à se gouverner eux-mêmes.

C’est tout cela que, comme chaque votan de la Petite école zapatiste, Galeano symbolise maintenant. C’est cela qu’on a voulu assassiner. C’est cela – cet autre monde non seulement possible mais tangible, réel, de chair et d’os, et nourri de dignité rebelle – que l’on peut souhaiter faire nôtre et défendre.

 

Jerôme Baschet | chercheur à l'EHESS

http://rue89.nouvelobs.com/2014/05/21/chiapas-a-assassine...

 

 

22/05/2014

Zapatisme: la rébellion qui dure

Vient de sortir de presse, un nouveau numéro de la collection "Alternatives Sud"

 

Points de vue du Sud
Éditions Syllepse - Centre Tricontinental
Volume XXI (2014), n°2, 208 pages

 
 
 
 
 

 

Deux longues décennies ont passé depuis le soulèvement armé des zapatistes du Chiapas dans le Sud-Est mexicain, le jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain. Aujourd’hui pourtant, à coup de mobilisations détonantes et de communiqués fleuris du sous-commandant Marcos, la rébellion des indigènes mayas encagoulés défraie à nouveau la chronique, sur fond de tensions palpables.

Guérilla guévariste, mouvement civil d’affirmation identitaire, forum altermondialiste, autogouvernement rebelle… la dynamique zapatiste a revêtu au fil du temps des formes diverses pour revendiquer d’abord, construire ensuite – sur ses propres territoires désormais «autonomes de fait» – la democracia, la libertad et la justicia.

La viabilité d’une telle expérience profondément émancipatrice et radicalement démocratique est questionnée. Fragmentation politique des régions indigènes, stratégies contre-insurrectionnelles et assistancialisme gouvernemental, pénétration des transnationales de l’industrie extractive, touristique, agroexportatrice… l’adversité du contexte est tangible. Tout comme les limites internes de la rébellion dont les logiques d’action, sociales et politiques, peuvent converger ou se heurter.

Comment se profilent aujourd’hui les perspectives du mouvement zapatiste? Quelle signification recèle cette critique en actes du modèle économique dominant et d’un certain rapport au politique? Au Mexique et au-delà, quelle est la portée de cette lutte, aussi atypique que légitime, pour la dignité, la redistribution et la reconnaissance?

 

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01/05/2014

En soutien aux familles violemment expulsées à Rio pour la FIFA

 

Avec une ordonnance du tribunal, la police de Rio a expulsé 2000 habitants dans la zone proche du Stade Maracaña : des "mesures de sécurité " et " travail de modernisation " en vue de la Coupe du Monde 2014. la plupart des personnes expulsées sont des familles avec de jeunes enfants.

Nous signons cette pétition pour montrer notre soutien aux familles expulsées. Nous demandons au maire de Rio, Eduardo Paes, le gouverneur Luiz Fernando de Souza , ( Pezão ) et le président de la FIFA Joseph S. Blatter de faire stopper cette honte :

http://brazilhomelesscup.wesign.it/en

 

 

 

28/03/2014

URUGUAY • Pepe Mujica n'est pas qu'un original

O Globo | Editorial

  • 24 mars 2014

relayé par Courrier International

On a beaucoup glosé sur le président uruguayen, sa simplicité, ses discours qui semblent exotiques, son atypisme. Mais l'ancien guérillero devenu président est un véritable homme d'Etat, dont devraient s'inspirer les dirigeants latino-américains.
Le président de l'Uruguay, Pepe Mujica, photographié dans sa ferme aux alentours de Montevideo, le 27 novembre 2009, pendant la campagne présidentielle - AFP/Pable Bielli Le président de l'Uruguay, Pepe Mujica, photographié dans sa ferme aux alentours de Montevideo, le 27 novembre 2009, pendant la campagne présidentielle - AFP/Pable Bielli

José "Pepe" Mujica, 78 ans, est le 40e président de l'Uruguay. Ancien membre de la guérilla tupamaro, il a lutté contre la dictature qui régna sur son pays de 1973 à 1985. Il a participé à des offensives, à des enlèvements et à la prise de Pando, en 1969, lors de laquelle les Tupamaros s'étaient emparé du poste de police, de la caserne de pompiers, du central téléphonique et de plusieurs banques de cette ville à 30 km de Montevideo. Il a purgé 14 années de prison, dont il est sorti en 1985.

Au départ, son extrême simplicité avait quelque chose de pittoresque : sa modeste maisonnette sur une petite propriété rurale non loin de la capitale ; sa voiture, une vieille Coccinelle ; sa façon simplissime de s'habiller, y compris lors des manifestations officielles ; les 90 % de son salaire reversés à des organisations caritatives ; un seul véhicule de police pour assurer la sécurité de son domicile. C'était un acte de contestation, révèle-t-il dans un entretien qu'il nous a donné : "Les républiques n'ont pas été inventées pour qu'on y recrée une petite cour : elles sont nées pour affirmer que nous sommes tous égaux."

Un homme qui ignore tout du revanchisme

En 2013, il a fait du petit Uruguay un pionnier en légalisant l'avortement, le mariage gay et le cannabis. "Nous ne faisons qu'appliquer un principe simple : prendre acte de la réalité", a expliqué le président.

Une phrase qui illustre aussi bien ces trois initiatives audacieuses que l'attitude même de José Mujica : l'homme ignore tout du revanchisme qui trouble la vision politique de tant d'autres dirigeants actuels venus de la gauche radicale, et qui fait obstacle au consensus et à la gouvernabilité. Le président uruguayen manifeste un sens des réalités qui fait défaut, notamment, de l'autre côté du Río de la Plata, dans la Casa Rosada de la présidence argentine.

"Il y a 40 ou 50 ans, nous pensions qu'en arrivant au gouvernement nous pourrions inventer une nouvelle société, dit-il de son passé de guérillero d'extrême gauche. Nous étions candides : une société, c'est complexe, et le pouvoir, plus encore." S'il porte un regard bienveillant sur les mouvements d'opposition, comme ceux du printemps arabe ou même les manifestations au Brésil, c'est pour s'empresser de souligner ensuite qu'"ils ne mènent nulle part".

Un des rares hommes d'Etat

Selon lui, "ils n'ont rien construit. Pour construire, il faut inventer une nouvelle mentalité politique, collective, voir à long terme, avec des idées, de la discipline, de la méthode. Ce n'est pas nouveau, ça a l'air vieux même. Mais sans intérêt collectif, il est difficile de changer." Le président uruguayen n'a pas l'arrogance qu'affichent certains transfuges de la gauche latino-américaine des années 1970 parvenus aujourd'hui au pouvoir.

Et force est de reconnaître que sous des gouvernements d'une gauche qui se révèle moderne et forme une coalition (Mujica a succédé à Tabaré Vázquez [au pouvoir de 2005 à 2009], qui devrait revenir à la présidence [l'élection présidentielle aura lieu en octobre 2014]), l'Uruguay, sans exaltation, ni mythe du salut, ni esprit vengeur, est un pays qui sort du lot sur notre continent.

Des faubourg de Montevideo, "Pepe" Mujica envoie un message : "Nous, Latino-Américains, devons avoir la sagesse de chercher à nous accorder pour peser, ensemble, dans le monde. Nous avons besoin du Brésil, mais le Brésil lui aussi a besoin de nous tous, car les défis se posent à l'échelle continentale." Si Mujica était davantage entendu au sein du Mercosur, peut-être le Brésil ne serait-il pas acculé dans une véritable impasse idéologique, coincé entre l'Argentine et le Venezuela. José Mujica est peut-être l'un des rares hommes d'Etat du paysage politique latino-américain.

 

 

25/02/2014

Mexique : Niños incomodos exigen a candidatos

 

Une vidéo à faire tourner car elle est victime de censure.

 

 

17/10/2013

Le président de l’Uruguay, José Mujica, parle d’amour et d’aventure à l’assemblée générale de l’ONU

 

Il y a ceux dont la prestation était attendue et puis il y a celui que personne n’a vu venir : le Latino-américain qui a créé la surprise à New York a été José Mujica, le président de l’Uruguay, avec un discours au souffle poétique et prophétique. Le Brésil a ouvert le bal, comme d’habitude, à l’assemblée générale des Nations unies, mardi 24 septembre. La présidente Dilma Rousseff avait annoncé la couleur : Brasilia ne digère pas l’espionnage de l’agence américaine de sécurité nationale (NSA).

Le président colombien, Juan Manuel Santos, a défendu les négociations en cours avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Bogota demande que les conventions internationales et la Cour pénale internationale ne soient pas des obstacles à la paix. Les Colombiens peuvent-ils mettre fin au conflit armé interne, sans vérité, justice et réparation pour les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre commis par les parties belligérantes ? C’est toute la difficulté.

La présidente argentine, Cristina Kirchner, a demandé au nouveau président iranien, Hassan Rohani, de ratifier l’accord signé par les deux pays en vue d’élucider les attentats antisémites commis à Buenos Aires en 1992 et 1994, attribués à des dignitaires de Téhéran. Cet accord avait provoqué un tollé en Argentine. Or, les pronostics ne sont pas bons pour la majorité présidentielle aux élections législatives d’octobre. Et sans une majorité introuvable des deux tiers, il n’y aura pas de troisième mandat pour Cristina Kirchner.

Le discours de Pepe Mujica évite la langue de bois onusienne

Tous ces propos étaient prévisibles.

Sans prétendre ravir la vedette à ses grands voisins, c’est le président uruguayen José Mujica qui a vraiment surpris à la tribune de l’ONU.

« Je viens du Sud, du carrefour de l’Atlantique et du Rio de la Plata ».

Avec ces mots, il a entamé une évocation lyrique et ironique du petit Uruguay, jadis considéré la Suisse de l’Amérique latine : « La social-démocratie a été inventée en Uruguay, pourrions-nous dire ». Ensuite, « les Uruguayens ont passé cinquante ans sans croissance, à remémorer leur victoire au stade du Maracanã, lors de la Coupe du monde de football de 1950 ». Du haut de ses 78 ans, l’ancien guérillero Tupamaro mêle histoire personnelle et histoire nationale : « Mes erreurs étaient le produit de mon temps, je les assume. Mais il y a des fois où j’ai envie de crier : si seulement nous avions la force de l’époque où nous cultivions autant l’Utopie ! »

Les mots de « Pepe » Mujica, plus débonnaire que jamais, ont sans doute réveillé l’assemblée générale. Dans un même élan, le président uruguayen a lié la dette sociale et la survie de la planète : « Au lieu de faire la guerre, il faudrait mettre en œuvre une politique néo-keynésienne à l’échelle planétaire, pour abolir les problèmes les plus honteux. » Comment ? « Le monde requiert des règles globales qui respectent les avancées des sciences », ajoute Mujica. Hélas, « l’ONU languit et se bureaucratise faute de pouvoir et d’autonomie, et de reconnaissance démocratique du monde fragile qui constitue la majorité ».

Reprenant à son compte l’inquiétude des écologistes les plus visionnaires, si ce n’est apocalyptiques, Pepe Mujica dresse un réquisitoire contre une civilisation mensongère, qui a érigé un idéal illusoire, insupportable pour les ressources de la Terre : « Civilisation contre la simplicité, contre la sobriété, contre tous les cycles naturels, et ce qui est pire, civilisation contre la liberté que suppose d’avoir le temps pour vivre les relations humaines, l’amour, l’amitié, l’aventure, la solidarité, la famille… » Les murs du siège de l’ONU résonnent encore des paroles prophétiques du président uruguayen.

 

 

 

Source : http://america-latina.blog.lemonde.fr/2013/09/25/les-dole...