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23/03/2017

Sainte caboche de Socorro Acioli

 

traduit du Portugais (Brésil) par Régis de Sá Moreira – illustration de couverture : Fernando Chamarelli - Belleville éditions, mars 2017. 242 pages, 19 €.

 

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C’est un vrai régal cette Sainte caboche, premier roman publié par ces prometteuses éditions Belleville, qui offrent une particularité, celle de publier une littérature d’ailleurs, populaire et connectée, ce qui permet de découvrir et approfondir via internet, si on le veut, différentes thématiques de l’ouvrage. Dans celui-ci, on retrouve toute la tendresse, la simplicité, l’autodérision et la ferveur de l’âme brésilienne, et tout particulièrement celle de la région la plus pauvre du pays, le Nordeste. Illustré par de belles impressions en noir et blanc d’Alexis Snell, qui rappellent et ce n’est pas un hasard, les gravures de la littérature de cordel, Sainte Caboche nous offre aussi des glissades vers le fantastique, ce réalisme magique cher à la littérature latino-américaine. On y retrouve aussi tous les contrastes de cette terre, notamment entre une forte et souvent naïve aspiration de la population au mysticisme et la mégalomanie des notables si facilement corruptibles. C’est un roman tout plein de coração, qui sous sa simplicité apparente, ne manque pas pour autant de profondeur. Le style en est limpide comme un ruisseau.

 

Samuel vient de perdre sa mère, depuis longtemps malade, la presque sainte Mariinha, et celle-ci lui a fait promettre avant sa mort, d’aller de Juazeiro do Norte où ils vivent à Candeia, pour y retrouver sa grand-mère et son père qu’il n’a jamais vus, et aussi d’aller déposer une bougie au pied des statues de trois saints hommes : celle du padre Cicero à Juazeiro, et celles de St Antoine et St François, qui sont voisines à Candeia et Canindé. Samuel marche nuit et jour sur les routes qui traversent le sertao hostile, avec en poche une adresse, animé surtout par la rage et le vif désir de tuer son père, celui qui les a depuis toujours abandonnés, lui et sa mère. Il arrive à Candeia, sale, dépouillé, affamé, pitoyable, pour y trouver un village délabré quasi abandonné et une grand-mère recluse dans sa maison qui refuse de l’y accueillir ou de répondre à ses questions. Elle l’envoie chercher abri plus loin. Attaqués par des chiens sauvages, l’abri en question dans lequel il se réfugie est une sorte de sombre grotte, en réalité la tête géante d’un St Antoine décapité, dont le corps domine le village depuis le haut d’une colline. Blessé, fiévreux, Samuel devra sa survie au fait que la tête sert aussi de planque de revues pornographiques pour un jeune garçon du village, Francisco. Donnant, donnant : Samuel garde le secret des revues, en échange Francisco lui apportera médicaments et nourriture. Mais voilà que dans cette tête, Samuel se met à entendre des voix, il entend toutes les prières des femmes des alentours, parfois jusqu’à la cacophonie, principalement des prières pour obtenir le mari qu’elles désirent. St Antoine étant considéré comme la cause du déclin du village, nul n’ose le prier ouvertement. Et puis il entend une voix de femme qui chante aussi, tous les jours, à 5 heures du matin et 5 heures du soir, magnifique, dans une langue qu’il ne reconnait pas.

 

Cette faculté, dont Samuel est le premier étonné, va entrainer un enchainement d’évènement des plus heureux aux plus saugrenus qui vont faire revivre Candeia, mais qui vont finir par mettre en péril la vie même de Samuel. Samuel, seul au monde, qui n’a pas oublié sa quête initiale. Or le destin est un bon marionnettiste et le hasard, on le sait, est censé bien faire les choses. Sainte caboche sait habilement distiller le secret et les révélations, on ne s’ennuie pas une seconde. Il y a quelque chose de vraiment cinématographique dans ce roman, sans doute parce qu’il est très imagé, riche en couleurs et en saveurs, il redonne toute sa pleine valeur au terme « populaire ». On croque dedans comme on croquerait dans une papaye bien mûre et bien juteuse et c’est terriblement gostoso. Délicieux.

 

Cathy Garcia

 

  

AVT_Socorro-Acioli_2036.jpgSocorro Acioli est née en 1975 à Fortaleza, au Brésil. Après avoir obtenu un master en littérature brésilienne, elle a commencé une carrière de journaliste, et a commencé à écrire à partir de 2001. Depuis, elle a publié 15 livres au Brésil, et notamment des biographies, des nouvelles pour enfants et des romans jeunesse. En 2006, elle a participé à un atelier animé par Gabriel Garcia Marquez à Cuba, et a été désignée lauréate de l'atelier par le Prix Nobel colombien avec son roman Sainte Caboche. Sainte caboche est son premier livre paru en français.

 

 

 

 

10/03/2017

Telluria de Vladimir Sorokine

 

 trad. russe Anne Coldefy-Faucard

 Actes Sud, février 2017

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352 pages, 22,20 €

 

Telluria est une sorte de grande fresque post-contemporaine qui propulse et bringuebale le lecteur dans les prochaines décennies du XXIe siècle, dans une Russie éclatée par des tendances séparatistes alors que les Chinois ont débarqué sur Mars, et sur un territoire plus vaste encore allant de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, à travers une Europe post-wahhabite, elle-aussi éclatée. Une sorte de Moyen-âge de science-fiction dans lequel il est difficile de trouver des repères pour commencer, tellement c’est la pagaille. Ça démarre dans une sorte de fabrique de casse-têtes, où on comprend qu’il y a des petits et des grands, les petits étant vraiment minuscules et les grands vraiment géants. Et ce ne sont pas les seules créatures étranges qu’on croisera tout au long du foisonnement de ces 350 pages, des humains zoomorphes, des centaures et des robots… On y voyage plutôt à voiture à cheval, les autotractés étant de plus en plus rares, et elles roulent à la pomme de terre, certains privilégiés peuvent voler aussi avec des ailes motorisées. La dystopie fait dans le post-anachronisme.

Le lecteur qui tenterait de s’attacher en début de lecture à un quelconque fil en sera vite découragé, car en réalité Telluria est découpé en 50 chapitres, qui peuvent se lire chacun séparément, et plus encore, l’auteur y multiplie les codes, les styles et les genres, la narration littéraire et l’oralité, les hybrides entre eux, tant et si bien que cela donne le tournis mais attise aussi la curiosité car l’intérêt est sans arrêt relancé et le grotesque alléchant. C’est ce qu’on appelle le skaz, un genre littéraire typiquement russe.

Le lecteur comprend vite qu’il doit lâcher toute volonté et se laisser simplement conduire, ce qu’il finira par faire, perdu qu’il est dans cette mosaïque hallucinée, cette confusion des frontières à tous niveaux… Un élément cependant sert de lien, et cet élément se répand sur tout ce territoire et devient l’obsession principale de ce monde sens dessus dessous : le tellure, les clous de tellure, un métal plus fort que la plus forte des drogues, le summum du soma, qui est fabriqué en République de Telluria, dans l’Altaï, dont le président est Français. Ces clous doivent être plantés directement dans le crâne, selon un protocole précis, par des charpentiers plus ou moins qualifiés, dont certains parmi les plus renommés ont élevé cette activité au rang d’un art mystique et forment un ordre ressemblant à celui des Templiers. Ces clous une fois plantés permettent de réaliser les désirs et les rêves les plus fous, et notamment de rencontrer et échanger avec des personnes disparues, de vivre en temps réel n’importe quelle époque sous n’importe quelle forme et d’échapper ainsi à un monde chaotique, ravagé par la violence. Mais il y a aussi une idée d’initiation et d’enseignements tirés de ces expériences, pour ceux en tout cas, qui survivent à l’implantation.

Sous couvert d’allégorie fantastico-délirante, Telluria est un roman éminemment politique, qui questionne les rouages du système et les idéologies, les fantasmes de pouvoir, qui continuent à alimenter le désir de conquête.

 

Cathy Garcia

 

20422.jpgVladimir Sorokine né en 1955, ingénieurs et illustrateur, a commencé à écrire en 1977, connu surtout dans les milieux non-conformistes et devient un écrivain russe majeur après l’effondrement de l’Union soviétique, le parangon du post-modernisme. Ses romans, nouvelles, récits et pièces de théâtre sont de véritables événements, suscitant louanges, critiques acerbes, contestations, indignation, ils tournent tous plus au moins autour de la question du totalitarisme. Il est devenu la bête noire du gouvernement actuel. Écrit dans les années 1985-1989, Roman paru en 1994 est un de ses chefs-d’œuvre. Son roman Le lard bleu (1999) lui a valu une grande notoriété, et bien des problèmes, dont un procès pour pornographie. Plus tard, sortiront une trilogie, La Glace (2008) et une Journée d'un opritchnik (2008), Le Kremlin en sucre (nouvelles, 2011), La Tourmente (2011). Il est l’auteur également de pièces de théâtre, dont Dostoïevski-trip, paru chez Les solitaires intempestifs, en 2001.

 

Note parue sur la Cause Littéraire :

http://www.lacauselitteraire.fr/telluria-vladimir-sorokine

 

 

06/02/2017

Ni vivants, ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de terreur, de Federico Mastrogiovanni

Métailié, février 2017

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228 pages, 18 €.

 

 

Ce livre est terrifiant, il donne la nausée et ici le macabre n’est pas juste un folklore. Le Mexique a déjà une très longue histoire de violence et de luttes, mais on aimerait croire aujourd’hui, que le pire est derrière. On se souvient notamment de la date du 2 octobre 1968, où plus de 200 étudiants sont assassinés lors d’une manifestation.

 

Le Mexique est donc une république démocratique et la population doit pouvoir faire confiance aux institutions et au gouvernement qu’elle a élu. Confiance dans les efforts du gouvernement actuel pour lutter contre le crime organisé et réduire les inégalités, protéger ses citoyens. Nombreux d’ailleurs sans doute, sont ceux qui ont confiance ou qui en tout cas n’ont pas envie de creuser au-delà du message officiel. Seulement voilà, il y a des faits et il y a des chiffres, et même si on s’en tient qu'aux officiels, ces chiffres sont déjà effarants et ils ne cessent de grimper de façon exponentielle depuis 2006. Ces chiffres sont ceux des disparus, les ni vivants ni morts, celles et ceux dont les familles ne peuvent faire le deuil, trouver un peu de paix dans la certitude de savoir au moins la vérité, pouvoir récupérer un corps, un morceau de corps, des ossements, « des lambeaux de vêtements en putréfaction », quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose à quoi donner une sépulture et une mémoire.

 

Sur toutes ces disparitions, le message officiel fait planer le soupçon, il y aurait eu un lien avec tel ou tel cartel. Ces derniers, donc la violence est indéniable, sont bien utiles dès qu’il s’agit de faire régner la terreur dans telle ou telle région, d’en faire partir les habitants ou de les tenir tranquilles, dénués de toutes velléités de contestation ou revendication politiques. Tout le monde se souvient de la disparition des 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa, de la version officielle qui aujourd’hui encore ne tient pas la route, mais la lumière n’est toujours pas faite, et pour cause, à chaque fois, et ce dans tous les cas de disparitions forcées, les experts, les activistes, les familles des disparus, les journalistes qui cherchent la vérité, sont diffamés, intimidés, menacés et souvent disparaissent à leur tour.

 

Ce n’est pas un hasard si la carte de la violence au Mexique est étroitement liée à celle des ressources naturelles et minières, l’or notamment et actuellement le gaz de schiste, le Mexique étant la quatrième réserve mondiale. Sachant que la fracturation hydraulique nécessite une quantité phénoménale d’eau et que les gisements se situent dans le sous-sol de territoires semi-désertiques, dont les trois-quarts des ressources en eau sont nécessaires à la survie des petites exploitations agricoles, il n’est pas difficile de comprendre qui sont les gêneurs.

 

« La stratégie de nombreuses compagnies pétrolières multinationales consiste à soutenir les gouvernements autoritaires de pays riches en ressources énergétiques. En retour, les gouvernements doivent s’engager à laisser se développer, dans les zones de gisements importants, un haut niveau de violence et de terreur, avec un grand nombre d’assassinats et de disparitions, afin de faciliter le déplacement forcé des populations qui y vivent.

 

(…)

 

Dans les zones de conflit, où règnent violence et pétrole, la disparition forcée des personnes et une stratégie des plus efficaces pour semer la terreur parmi la population. Avec les assassinats massifs, la torture ou les décapitations, c’est un des éléments les plus sûrs pour que les gens abandonnent par vagues entières leurs foyers et leurs villages. »

 

 

Ce livre est le récit d’une enquête, fouillée, qui a duré des années, par un journaliste d’origine italienne qui vit au Mexique depuis 2009. Une enquête qui ne fut pas facile, dangereuse aussi bien pour l’auteur lui-même que pour les personnes qu’il a rencontrées, interrogées.

 

Il faut lire ce livre pas seulement pour tenter de comprendre ce qui se passe au Mexique, mais parce que cela nous concerne, parce qu’il est question ici d’un système, basé sur la collusion entre un état, le crime organisé et les multinationales, une corruption à tous les étages au nom d’une logique froide et assassine qui profite aux uns et aux autres, aux dépends de la population d’un pays tout entier.

 

« Mais on ne peut plus ignorer les inégalités sociales, terribles au Mexique. La pauvreté du pays a été délibérément aggravée, la richesse se concentre entre les mains de quelques-uns et il y a des millions de pauvres. En même temps, on renforce l’armée et la police, parce qu’on sait que la réaction populaire peut éclater à tout moment. (…) Les personnes non seulement sont marginalisées, mais elles sont jetables. »

 

Les cartels font le sale boulot, en échange le gouvernement ferme les yeux sur leurs affaires : drogues, prostitution, migrants, trafics en tout genre… Quoi de plus efficace pour empêcher une population de se plaindre de la politique d’un gouvernement, même s’il elle est écrasée, exploitée, dépouillée, privée de terre, d’eau, empoisonnée par la pollution et la destruction de l’environnement, que d’être cernée par des guerres de cartels, plus brutaux et sanguinaires les uns que les autres, qui font régner une violence permanente. N’importe qui peut disparaître n’importe où, n’importe quand, sans être jamais retrouvé et donc en toute impunité, il suffit de faire peser sur chaque disparu, un soupçon de lien avec le crime organisé et l’affaire est close. Des cartels qui sont aussi des groupes paramilitaires, comme les Zetas, tous des anciens militaires surentraînés. On sait ce que signifie la paramilitarisation d’un pays, souvenons-nous entre autre du Plan Colombie, le prétexte de la lutte contre les narcotrafiquants qui a servi à éradiquer la population métisse, pauvre et paysanne des territoires convoités. La peur est instillée non pas seulement par la disparition, l‘assassinat, mais par l’usage de tortures, de mutilations, d’abominations, que même les imaginations les plus aguerries envisagent difficilement.

 

Ces disparitions forcées, c’est un système, une méthode, dont le sinistre précurseur n’est autre qu’Hitler, « nuit et brouillard », ça vous rappelle quelque chose ?

 

« On n’associe pas généralement cette pratique au Mexique, alors que ces dernières années, plus de 27000 disparitions ont eu lieu dans ce pays, selon les données publiées par le Ministère de l’Intérieur au début de l’année 2013 », sachant que c’est un chiffre officiel, tout porte à croire que le chiffre réel est plus important encore, de plus il grimpe chaque année en s’accélérant et ne tient pas compte des meurtres où on n’a pas à rechercher les victimes. Sans parler des migrants qui traversent le Mexique et notamment des zones contrôlées par les cartels – des états où même un bon nombre de familles « normales » se sont reconverties dans le trafic d’humains – migrants donc qui ne ressortent jamais du pays et dont on n’a aucun chiffre.

 

Mais à la différence de ce qu’on a pu appeler la guerre sale des décennies précédentes, où bourreaux et victimes étaient clairement identifiés, la pratique des disparitions forcées, surtout depuis 2006, a pour caractéristique que celles-ci sont totalement imprévisibles. Leur point commun est « leur hasard apparent et la criminalisation des victimes » aux yeux de l’opinion publique. Ces disparitions ne sont pas considérées comme forcées, alors qu’elles sont pour la majeure partie d’entre elles « commises sur intervention directe ou indirecte, par action ou passivité, de fonctionnaires publics ». La lutte du gouvernement contre le crime organisé est une façade, illuminée par quelques arrestations spectaculaires et les médias, que ce soit « la presse à scandale, vendue 3 pesos dans le métro ou les quotidiens de référence », ne font que relayer les messages officiels. Quant aux journalistes qui veulent vraiment faire leur travail, ils font partis des catégories les plus menacées de la population.

 

Il faut donc lire ce livre, car il a demandé du courage et de la détermination, il faut lire ce livre pour toutes les familles des disparus qui vivent chaque jour cet enfer de ne pas savoir si leurs enfants, leur conjoint, leur parent, sont vivants ou morts. Il faut lire pour ne pas dire qu’on ne savait pas, pour comprendre aussi que le Mexique n’est pas un cas isolé, et que la nuit et le brouillard sont en train de s’étendre un peu partout dans le monde, à l’heure où les multinationales plus que jamais, s’adonnent à une course obscène aux ressources et aux matières premières, sans aucune morale, ni scrupule, ni aucun respect pour la personne humaine.

 

«La disparition d’une personne est une violence contre tout citoyen […] une atrocité commise directement et quotidiennement contre chacun d’entre nous.»

 

Ni vivants ni morts est un livre qui tente d’appréhender et dénoncer une réalité effroyable, ne détournons pas les yeux.

 

Cathy Garcia

 

 

Mastrogiovanni-cGiulia-_Iacolutti-300x460.jpgFederico Mastrogiovanni est un journaliste et documentariste né à Rome en 1979, qui vit au Mexique depuis 2009. Il travaille actuellement pour plusieurs magazines sud-américains, parmi lesquels Variopinto, Gatopardo, Esquire Latin America et Opera Mundi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/01/2017

Ce que nous avons perdu dans le feu, nouvelles de Mariana Enriquez

traduit de l’Espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

Éditions du sous-sol, en librairie en à partir du 21 février 2017

 

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240 pages, 18 €.

 

 

 

Étranges, effrayantes, macabres ou le plus souvent même sordides, ces nouvelles de Mariana Enriquez ne peuvent laisser indifférent. Narrées pour une majeure partie d’entre elles à la première personne, elles nous enfoncent dans les côtés les plus obscurs de l’Argentine, à Buenos Aires le plus souvent, dans un contexte urbain et déshumanisé, où la pauvreté avance comme une gangrène. On peut penser effectivement à l’Uruguayen Quiroga ou même au Bolivien Oscar Cerruto, mais Mariana Enriquez possède une griffe très personnelle et très contemporaine. Ici le glissement vers le fantastique ou plutôt vers l’horreur surnaturelle, ce qu’on appelle le réalisme magique dans la littérature sud-américaine, est clairement un prétexte pour évoquer ou rappeler des faits qui n’ont rien de surnaturel, si ce n’est que leur cruauté semble absolument inhumaine. Que ce soit des cauchemars et des spectres d’une dictature et ses disparus qu’on ne peut faire que semblant d’oublier ou la violence effroyable d’une société où tous les pouvoirs qui se suivent sont corrompus, la misère, les bidonvilles, les ravages de la drogue, la sexualité prédatrice, le trafic d’enfants, la torture, les humiliations, l’exploitation, la pollution, les maladies, les difformités, la folie et la noirceur de l’âme, parfois érigées en culte. C’est de souffrance dont il est question, non pas seulement de la souffrance humaine, mais de la souffrance de tout le vivant.

 

La plupart de ces nouvelles sont terrifiantes, on y approche au plus près de la violence pure. Et de notre propre Ombre, car ce n’est pas seulement une férocité extérieure qui menace ou agresse les personnages ou la narratrice de ces fictions. Mariana Enriquez nous interroge de façon indirecte, sur nos propres sentiments et motivations les plus dissimulés, sur notre capacité réelle à aimer ou haïr, sur notre indifférence, notre désir de sauver ou d’être sauvé. Sadisme, masochisme, bourreau, victime, parfois la frontière est poreuse et les enfants peuvent être des tueurs. Mariana Enriquez nous tend un miroir magique dans lequel viennent se refléter nos propres difformités, nos attirances malsaines, notre violence intérieure, instinctive, celle que nous croyons si bien contrôler ou que nous ignorons complètement. C’est comme si elle nous mettait devant un abime, et cet abime c’est nous-mêmes, mais en aurons-nous conscience ?

 

Et l’auteur a du talent, elle nous happe instantanément dans chacune de ses histoires, fait monter la tension, provoque dégoût et fascination dans un même élan, et c’est sans doute là que tout se joue, dans cette ambivalence. C’est aussi un recueil éminemment politique qui pointe le délabrement et les inégalités de la société argentine, questionnement qui est valable pour l’ensemble du monde.

 

Foncer droit dans le mur c’est un peu comme ouvrir les portes de l’Enfer, n’est-ce pas ?

 

Cathy Garcia

 

 

 

Mariana-Enríquez.jpgMariana Enriquez (Buenos Aires, 1973) a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un recueil de nouvelles avant Ce que nous avons perdu dans le feu, actuellement en cours de traduction dans dix-huit pays. Certaines de ses nouvelles ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

 

 

 

 

24/01/2017

Les dieux de la steppe d'Andreï Guelassimov

 

 traduit du Russe par Michèle Kahn

Actes Sud, novembre 2016

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348 pages, 22,80 €

 

On s’attache vite à Petka, ce gamin dégourdi, inventif, ce bâtard, ce fils de pute comme la plupart l’appellent, puisqu’il n’a pas de père ou tout du moins on ne lui dit pas qui c’est. Petka vient d’adopter un louveteau en cachette, le sauvant ainsi d’une mort certaine, promettant d’apporter en échange aux militaires de la gnole que son grand-père vend en contrebande chez les Chinois, de l’autre côté de la frontière. Petka, dont la mère est très jeune et très dépressive, traîne surtout chez sa grand-mère Daria et le grand-père Artiom. Petka est la cible préférée de toute une bande de méchants garnements menée par Lionka l’Atout, véritable petit tyran, dont la mère fréquente beaucoup les militaires, tandis que le père est au front.

Nous sommes en 1945, dans un petit village au fin fond de la Sibérie nommé Razgouliaevka. Il n’y a pas grand-chose à manger, la vie semble comme au ralenti et l’un des jeux principaux des gamins consiste à chercher Hitler, qui se cacherait quelque part dans le coin. La guerre n’est pas tout à fait finie, une offensive contre les Japonais se prépare.

Il y a aussi à côté du village un camp de japonais prisonniers depuis les combats et leur défaite de Khalkin Ghol en 1939. Ces derniers travaillent dans les mines alentour. Il y en a une dans laquelle ils meurent les uns après les autres, on ne sait pas trop pourquoi. L’un des prisonniers, Hirotaro Minayaga, est médecin, il soigne comme il peut ses compatriotes, mais également les Russes. Les chefs du camp le laissent plus ou moins aller et venir dans la montagne pour ramasser des herbes. Hirotaro comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec cette mine. Au village, des bruits courent et les Bouriates sont depuis longtemps partis à cause d’elle. On dit que les femmes de leurs chamanes donnaient là-bas naissance à des enfants monstrueux. Et puis, il y a Valerka, sa mère y travaillait quand elle était enceinte. Valerka est le seul ami de Petka. Il a une santé fragile depuis sa naissance, personne ne comprend ce qu’il a mais il saigne tout le temps du nez.

Le roman a donc pour cadre la vie de ce village dont les hommes sont pour la plupart absents, morts ou encore au front, et puis celle des militaires et des prisonniers du camp, coincés là les uns comme les autres. Cette narration alterne avec la retranscription de morceaux d’un journal écrit en cachette par Hirotaro Minayaga à destination de ses fils, restés à Nagasaki avec leur mère, où la bombe n’est pas encore tombée. Dans ce journal, il raconte un peu de son présent mais surtout l’histoire de leur famille, ce qui nous plonge dans le Japon des samouraïs et dans l’histoire de la culture du tabac au Japon. On comprend aussi pourquoi Hirotaro qui aurait pu être évacué suite aux combats, a préféré rester prisonnier des Russes. Hirotaro est un personnage extrêmement attachant et un lien va finir par se tisser avec Petka, malgré le patriotisme exalté de ce dernier.

Le ton du roman est ironique, comique même, il y a une sorte de théâtralité, voire de bouffonnerie chez tous ces personnages, ce qui contraste avec le tragique et même le dramatique des situations. On sent ce côté exacerbé, excessif de l’âme russe, toujours prompte à se saouler et à chanter de vieilles chansons nostalgiques, le cœur au bord des lèvres. Il faut bien être excessivement vivant pour contrer la mort, le dénuement et le malheur omniprésents.

Les dieux de la steppe, qui sont-ils ? Les chars mythiques russes de la deuxième guerre mondiale, que l’on appelait « les maîtres de la steppe », ou bien les loups ou encore les esprits des ancêtres bouriates ? Sans doute un peu de tout ça mélangé, à une époque où dans ce fin fond de la Sibérie, le corned-beef et le whisky américain font bien plus rêver que la gnole locale ou des pères revenus du front en héros pathétiques et encombrants.

 

Cathy Garcia

 

269.jpgAndreï Guelassimov est né en 1965 à Irkoutsk. Après des études de lettres, il part à Moscou suivre au Gitis (l'Institut d'études théâtrales) les cours du prestigieux metteur en scène Anatoly Vassiliev. Spécialiste d'Oscar Wilde, il a enseigné à l'université la littérature anglo-américaine. Fox Mulder a une tête de cochon, son premier livre, a été publié en 2001. La Soif (Actes Sud, 2004), son second ouvrage, un récit sur la guerre de Tchétchénie publié en Russie en 2002, a confirmé sa place sur la scène littéraire russe. Il a été la révélation des Belles Étrangères russes en France à l'automne 2004, et son dernier roman vient d'être consacré par le Booker Prize des étudiants 2004.

 

Note publiée sur  http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

 

 

09/12/2016

Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo

 

Gallimard, août 2016

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432 pages, 21 €

 

 

 

On pourrait résumer Règne animal en disant que ce roman révèle l’humanité des animaux en exposant la bestialité des hommes qui les ont forcés à vivre avec eux, pour les servir, les nourrir, les faire vivre et les enrichir au fur et à mesure qu’eux-mêmes sont engraissés, transformés. C’est aussi l’histoire d’une famille rurale qui vit à la marge d’un petit village du Sud-Ouest de la France, nommé Puylarroque. Une histoire qui couvre un siècle, naturaliste à l’extrême, tout à la fois lyrique et organique, la chair, le sang et tous les fluides possibles que peuvent laisser échapper les corps, animaux comme humains, la merde et la décomposition, étant comme omniprésents.

L’histoire commence au début du siècle dernier, chez des petits paysans, avec un lopin de terre, quelques animaux, une porcherie, un père qui meurt lentement d’une grave maladie tout en continuant à travailler, une survie des plus rudimentaires, la mère que cette rudesse extrême, le dénuement, la frustration, a rendu mauvaise, dure et sèche comme un cal, et une petite fille en qui persiste un peu de rêve.

La fillette grandit entre les corvées et le joug maternel impitoyable, mais s’échappe dans la douceur de son imagination. Le père est à l’agonie, il fait appel à Marcel, un jeune cousin éloigné de la famille, pour l’aider et au final le remplacer. Un étranger malvenu pour la mère, un peu d’oxygène pour Éléonore, de la tendresse, de l’amitié, puis des émois, le désir naissant et puis soudain, la guerre. Celle de 14, celle dont Marcel ne reviendra pas, ou pas complètement, pas entier.

Ça c’est la première partie, La sale terre (1898-1914), première partie d’un roman qui est un peu comme débité en morceaux, par des évènements extérieurs qui viendront ravager des conditions et des existences déjà précaires et qui ont tous pour point commun une colossale violence : les guerres, les désastres économiques et le rouleau compresseur du chamboulement industriel. Violence des hommes faite aux hommes et celle des hommes faite aux animaux qui partagent leur sort : l’exploitation animale est en effet le cœur de ce roman, mais les bourreaux, on le voit, vont de même à l’abattoir, un cercle infernal. Et c’est bien où nous conduit ce roman, en enfer, et l’auteur nous y contraint d’une certaine façon, le chemin se fait de plus en plus étroit, la fuite impossible et nous voilà le nez dans notre propre merde.

Une écriture exceptionnelle que celle de Jean-Baptiste Del Amo : en plongeant sa plume dans le fumier, il nous offre un véritable chef-d’œuvre. Le ton halluciné et l’univers peuvent faire songer au Livre des nuits et à Nuit d’ambre de Sylvie Germain, mais ici sans aucune échappée dans l’irréel ou l’onirisme. Même la religion n’offre aucune transcendance, chacun s’arrangeant de ses seules apparences, derrière c’est le vide, et l’enfant de chœur préféré du curé ivrogne sera retrouvé pendu à un grand chêne. Ici le réalisme est implacable et il pue, comme cette ruralité profonde où l’imaginaire n’a à voir qu’avec le diable. L’auteur s’est livré ici à un grand travail de recherche, le sujet est fouillé, creusé, jusque dans les moindres détails, avec des descriptions d’une précision chirurgicale, d’abord de cette vie rurale au tout début du XXème siècle, et puis l’abomination de la Première Guerre qui vient chercher les hommes et les très jeunes hommes qui n’avaient jamais mis les pieds hors de leur campagne, pour les plonger brutalement dans une boucherie abominable et avec eux, toujours et encore, les animaux. Post tenebras lux (1914-1917).

Puis il y aura l’après-guerre, les choses qui ne seront jamais plus les mêmes, puis une autre guerre encore et la suite, sur lesquelles il y aura comme une grande ellipse. Marcel, le cousin d’Éléonore, devenu un mari et un père refermé à jamais sur sa blessure immonde, qu’il noie dans l’alcool et le travail, la refusera cette fois de toute ses tripes.

Et puis c’est la bascule dans le monde moderne et toujours, la même ferme, au même endroit, « La harde » menée par Serge, fils de Marcel, qui incarne le pivot entre deux mondes, inculquant à ses deux fils une profonde défiance et le refus de ce qui est extérieur au clan, tout en étant obsédé par la réussite. Nous sommes en 1981, et la seconde moitié du roman, après nous avoir fait parcourir presque un siècle, se déroule sur cette seule année fatidique dans l’univers dantesque d’une exploitation porcine intensive mais encore familiale. La petite-fille du début du roman, Éléonore, maintenant grand-mère et arrière-grand-mère, est toujours là, vivant recluse et taciturne dans une partie du corps de la ferme qui tombe en décrépitude au profit des bâtiments de la porcherie moderne. Entourée de ses innombrables chats, elle vit à l’écart des autres membres du clan, coupée d’eux pour avoir été trop témoin de la folie des hommes, celle de sa propre mère, puis de son mari et dans la foulée son fils, qui a repris le flambeau d’une sorte de tare ancestrale qui semble les lier pour toujours aux porcs.

Seul son petit-fils Jérôme, étrange et mutique lui aussi, a une forme de lien avec elle, les deux étant plus proches de la nature, plus humains et donc plus proches de leur animalité. C’est ce paradoxe qui ressort de ce roman terrible. Le thème central est bien cette folie de l’homme à vouloir asservir, exploiter le vivant au-delà de toutes limites, une dérive complètement démente qui signe sa propre perte.

Et en cela, ce roman nous interroge en profondeur sur le sens de tout ça. Il ne peut que renforcer la détermination des végétariens, des végans – qui peut-être n’en supporteraient même pas la lecture, et dans une vision moins catégorique, de tous ceux qui aujourd’hui soutiennent qu’il faut revenir à de tous petits élevages à taille humaine, à condition toutefois d’y respecter l’animal bien plus qu’on ne l’a jamais fait, mais comme le font aujourd’hui encore certains peuples autochtones, qu’on dit primitifs. Mais, y’a-t-il quelque chose de plus primitif au sens péjoratif du terme, de plus primaire, de plus barbare, que les élevages intensifs et industriels ? Plus ignorant que cette méconnaissance et ce mépris total de la sensibilité et de la souffrance animale ?

Alors oui, Règne animal est un chef-d’œuvre de littérature, mais qui au-delà nous interroge et nous questionne sur quelque chose d’essentiel : qu’est-ce que l’humanité ?

 

Cathy Garcia

 

 

 

Jean-Baptiste-Del-Amo-1.jpgJean-Baptiste Del Amo, de son vrai nom Jean-Baptiste Garcia, est un écrivain français, né à Toulouse le 25 novembre 1981), vivant à Montpellier. Le nom "Del Amo" est celui de sa grand-mère, l'auteur ayant été encouragé à changer de nom par son éditeur, Gallimard publiant au même moment un roman d'un autre auteur originaire de Toulouse et portant le même nom (Tristan Garcia, "La meilleure part des hommes"). En 2006, il reçoit le Prix du jeune écrivain pour sa nouvelle Ne rien faire, écrite à partir de son expérience de quelques mois au sein d'une association de lutte contre le VIH en Afrique. Ce texte court, qui se déroule en Afrique le jour de la mort d'un nourrisson, est une fiction autour du silence, du non-dit et de l’apparente inaction. Fin août 2008, son premier roman, Une Éducation libertine, paraît dans la collection "blanche" chez Gallimard. Il est favorablement accueilli par la critique et reçoit le Prix Laurent-Bonelli Virgin-Lire, fin septembre 2008. L'auteur ramène sa technique à celle de Gustave Flaubert, relisant à haute voix ses phrases pour les affiner. C’est encore Flaubert et L'Éducation sentimentale qu’évoque le titre de ce premier roman, pourtant initialement intitulé Fressures. En mars 2009, Jean-Baptiste Del Amo se voit finalement attribuer la Bourse Goncourt du premier roman, à l'unanimité dès le premier tour de scrutin. Le 25 juin 2009, c'est au tour de l'Académie française de lui décerner le prix François Mauriac. Ont suivi Sel en 2010 et Pornographia en 2013, Règne animal est son quatrième roman.



Note publié sur http://www.lacauselitteraire.fr/regne-animal-jean-baptist...

 

 

 

31/10/2016

Le fils de mille hommes de Valter Hugo Māe

 

trad. portugais Danielle Schramm

éd. Métailié, septembre 2016

 

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192 p. 18 €

 

Déjà remarqué pour L’Apocalypse des travailleurs, son premier roman pour lequel il avait reçu le prix Saramago, Valter Hugo Māe revient ici avec un roman prenant, qui nous plonge sans ménagement dans les noirceurs de l’âme humaine ; mais pas les spectaculaires, non, plutôt les noirceurs banales, quotidiennes, les petites et grandes lâchetés, la bêtise commune, qui peuvent provoquer tout autant de malheur et de désespoir autour d’elles. Ce qui surprend, c’est que s’il nous conduit là où meurt tout espoir, c’est pour nous hisser jusqu’à la lumière, nous montrant ce que l’humain peut aussi avoir de plus beau et qui est d’une telle simplicité qu’on se demande vraiment pourquoi cela reste tellement hors de notre portée.

C’est vraiment un grand écart qui est réalisé ici, et Le fils de mille hommes devient une sorte de roman-médecine. Après avoir posé les bases, Valter Hugo Māe nous raconte plusieurs histoires où on découvre les origines, le vécu douloureux, difficile et même sordide des différents protagonistes, puis un fil va venir ensuite coudre ensemble toutes ces histoires. Ce fil passe par Crisóstomo, un petit pêcheur de 40 ans, un homme bon mais désespérément seul. Or, c’est cet immense désir de l’autre, soutenu par la générosité qu’il a en lui, qui va permettre de réunir en une grande famille hétéroclite une bonne partie des personnages malmenés et estropiés de ce roman. Il serait dommage de trop en dire, mais l’essentiel tient en un mot : l’amour. L’amour qui surpasse tout, transforme tout, panse les plaies, rend beau ce qui était laid, dissout les préjugés.

Aussi le roman sombre et impitoyablement réaliste, par cette magie de l’amour, va se transformer contre toute attente en conte, non pas de fées, mais d’humanité et ça fait vraiment du bien.

L’humain, on le sait, est capable du pire, et plus la situation est mauvaise, miséreuse, plus on souffre du mépris, de la haine et de ceux qui profitent de notre faiblesse. Le roman prend place quelque part en bord d’océan au Portugal, mais cela pourrait être ailleurs, ce qui est raconté ici a une portée universelle. Les personnages dont il est question ne vivent pas dans le même monde que les surfeurs, c’est une communauté rurale, pas très éduquée, superstitieuse, vivant sous l’ombre d’un Dieu avare en miracles : des paysans, des pêcheurs, des ouvriers, des servantes, des honnêtes gens comme on dit, pas toujours très honnêtes, surtout les hommes, voire capables du pire, fondamentalement intolérants à toute différence. Alors, peu importe le lieu finalement, car les paysages principaux ici sont humains et les paysages humains peuvent être d’une laideur et d’une violence inouïes. Puis, il y a ceux qui, malchanceux, semblent devoir être d’éternelles victimes.

Comme la naine dont on ne saura jamais le nom, la mère de Camilo morte en accouchant. Camilo qui ne saura jamais rien d’elle, ni de ses quinze pères potentiels. Comme Isaura, pauvre fille crédule déshonorée à seize ans et qui demeure avec sa mère qui sombre peu à peu dans la folie, tandis que le père demeure mutique et impuissant, comme il l’a toujours été. Le qu’en-dira-t-on étant la plus haute valeur de référence, bien plus que l’amour et la bienveillance. Antonino, le fils de Matilde qui n’a jamais eu le courage de le tuer, de lui arracher la tête ou de le pendre à une branche avec un bâton dans le cul pour que tout le monde le voie, mais seule contre tous, pas le courage non plus de l’aimer suffisamment pour ne pas être dévorée de honte. Que ces deux-là, la pauvre et laide Isaura et l’ignominieux Antonino, finissent mal mariés et l’apparence est à peu près sauve, la haine retourne couver ses œufs, calmée pour un temps. Même la charité ici cache mal la bêtise des gens, cette banale méchanceté larvée, dont Valter Hugo Mãe trace un portrait sans concession.

Aussi quel bonheur, quand celles et ceux qui en ont tant souffert trouvent enfin sur leur route, qui semblait n’être à jamais qu’une impasse, un havre de paix et d’amour et que les justes gagnent. Des justes, il en suffit d’un parfois, le cœur, les mains et la porte grandes ouvertes, et le monde petit à petit se répare, devient meilleur, et de cette terre bien travaillée, bien nourrie, naissent des graines de bonheur et de justice. Et c’est ainsi qu’une pauvre maison de modeste pêcheur trop seul, devient un palais pour famille nombreuse, et tous les orphelins, grands ou petits, tous les enfants abandonnés, peuvent y prendre racine et devenir à leur tour des justes qui changent le monde.

« Camilo n’était plus seulement un jeune garçon. Il devenait à ce moment-là un homme avec le courage qu’il fallait pour aimer quelqu’un. Son courage s’était développé, il avait appris la beauté, il avait aussi changé le monde ».

C’est donc un roman vraiment salutaire et qui n’a, n’en déplaise aux cyniques, rien de naïf, de simplet, bien au contraire, c’est avec une grande intelligence et dans une langue belle, riche, nourricière, qu’il met à l’honneur la sensibilité, la tolérance, la bienveillance, la simplicité, l’attention à l’autre, le sens de l’accueil et de l’hospitalité, cette faculté de voir la beauté chez l’autre, ce qui est important, essentiel, commun à tous les êtres : le besoin d’amour, le besoin d’aimer et d’être aimé.

Cela semble une évidence ? Valter Hugo Mãe nous invite, l’air de rien, à regarder en nous et autour de nous.

 

Cathy Garcia

 

 

valterhugomae.jpgValter Hugo Mãe est né en Angola en 1971 et vit actuellement au Portugal. Poète, musicien et performer, il écrit également des critiques artistiques et littéraires pour plusieurs magazines portugais. En 2007, il a reçu le prix Saramago pour son premier roman et, en 2012, le prix Portugal Telecom.

 

 

 

 

Note publiée sur le site de La Cause Littéraire

 

09/06/2016

Le monde extérieur de Jorge Franco

 

traduit de l’espagnol (Colombie) par René Solis

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Ed. Métailié, 17 mars 2016

272 pages, 20 €.

 

 

Entre polar de bras cassés, drame socio-psychologique et conte de fée, ce roman est un tissage de genres aux contours floutés, où chaque personnage, quelque soit son statut, sa classe sociale, son rêve ou son opiniâtreté, ne pourra jamais accéder au bonheur.

 

Mono, l’antihéros est l’un des personnages centraux de l’histoire. Enfant des quartiers modestes devenu petit caïd trentenaire et ambitieux, il est obsédé depuis son plus jeune âge par Isolda, la fille du château. El Castillo, cette improbable copie de château-fort, qu’a fait construire sur les hauteurs de Medellin, Don Diego Echavarría Misas, issu d’une très riche famille colombienne et compagnon de Dita, une allemande qui n’a jamais voulu se marier. Isolda est leur fille unique.

 

Isolda a grandi à l’abri du monde extérieur, derrière les murs du château, mais elle s’échappe aussi souvent qu’elle le peut dans la forêt tropicale du parc qui l’entoure. C’est de là qu’elle ressort avec d’extraordinaires et mystérieuses coiffures, joliment décorées d’herbes et de fleurs. C’est aussi dans ce parc, que Mono et ses copains savent se faufiler pour observer en cachette cette jolie fillette, puis jeune adolescente, si différente d’eux.

 

La trame de l’histoire alterne le présent, où Don Diego est retenu dans un chalet isolé, après avoir été kidnappé par Mono et ses complices et des retours dans le passé, entre les souvenirs de Mono et ce que raconte le narrateur lui-même, notamment la vie à Berlin, l’après-guerre, le contexte politique, la rencontre de Don Diego et Dita, la construction du château….

 

Isolda s’y ennuie profondément, engoncée dans ses robes de poupées, il n’y a que la forêt qui l’attire et une mini-jupe rouge trouvée dans la cabine d’essayage de la couturière. Cette jupe lui vaudra d’être éloignée dans un pensionnat et la mélancolie de sa mère, qui a toujours eu du mal à se faire à la vie de cette ville, si éloignée de son Allemagne natale, ne fera qu’empirer et l’enfermer elle aussi toujours plus, coupée du monde.

 

Mono est obsédée par Isolda, un amour qui se veut pur, chevaleresque. Mono couche aussi avec le garçon, un jeune et très beau garçon, qui profite, se fait couvrir de cadeaux de plus en plus coûteux et Mono, qui vit toujours chez sa mère, dilapide pour lui l’argent provenant des casses et ce dans le dos de ses complices. Des gars pas très brillants, les complices, qui espèrent juste se sortir de la misère. L’un d’eux sera tué par la police, un autre deviendra fou, aucun en tout cas ne verra ses rêves se réaliser. Twiggy, la bimbo de la bande, est amoureuse de Mono, elle lui sert de couverture pour que nul ne devine sa réelle orientation sexuelle. Tous espèrent échapper à leur vie minable grâce à la rançon de ce coup magistral : le kidnapping de Don Diego.

 

Mais nul dans ce roman n’obtiendra satisfaction et ce quelle que soit sa richesse, bien ou mal acquise, la différence étant d’ailleurs parfois très floue. Quelque chose plane sur cette Medellin de 1971, qui augure de la violence dans laquelle elle ne va pas tarder à basculer. D’ailleurs cette histoire qui baigne souvent dans une atmosphère irréelle, s’inspire pourtant de faits, de lieux et de personnages réels et l’un des complices du véritable Mono, s’appelait Pablo Escobar.

 

Le monde extérieur est un roman atypique, noir, poétique, étouffant, difficile à cerner, un peu comme les contours d’une forêt, mystérieuse et féérique ou jungle humaine sans pitié.

 

 

Cathy Garcia

 

 

franco-300x460.jpgJorge Franco est né à Medellín en 1962. Il a étudié la mise en scène à l’école internationale du film de Londres et la littérature à la Pontificia Universidad Javeriana de Bogota. Il a également été membre de l’Atelier Littéraire dirigé par Manuel Mejía Vallejo à la bibliothèque municipale pilote de Medellín ; et membre de l’atelier d’écriture de l’Université Centrale dirigé par Isaías Peña Gutierrez. En 1996, il est sélectionné pour la septième édition du Prix Carlos Castro Saavedra de la nouvelle, pour Viaje Gratis ; la même année, il est récompensé par le Prix National Pedro Gómez Valderrama du roman pour son livre de nouvelles Maldito Amor ; et en 1997, il remporte le prix national de la Ville de Pereira avec son roman Mala Noche. Son troisième livre, La Fille aux ciseaux, a connu un très grand succès et a été adapté au cinéma sous le titre de Rosario.

 

 

 

15/04/2016

Souriez, vous êtes ruiné d’Yves Bourdillon

éditions du Rocher, 22 avril 2016

 

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510 pages, 19,90 €.

 

 

Une farce au vitriol et donc forcément indigeste, qui dépeint à grands traits décomplexés une France actuelle, de fiction certes, mais à peine…. Avec pour personnage central, le narrateur, antihéros, journaliste (comme l’auteur) qui travaille pour Le Journal, un journal « de gauche », qui soutient ouvertement la position des Indignés, Enragés, Sans-Slibards, qui s’affrontent avec « leurs concurrents, tout aussi remontés contre le pouvoir » qui « crient : « Nous n’avons plus que l’impôt sur les os », ou bien plus intello et vulgaire à la fois « Léviathan, on t’encule », les libéraux donc, fédérés en « les Baudets » par autodérision. Léviathan étant une métaphore qu’avait utilisée le philosophe anglais Hobbes, pour faire référence à un état tout puissant.

Fred Beaumont donc, couvre pour Le Journal, les évènements qui mettent le pays sans dessus dessous, grève et pénuries de presque tout, manifestations, émeutes, affrontements permanents… sauf que Fred Beaumont, lui, ses opinions sont plutôt à l’opposé de la ligne que défend Le Journal. il a viré sa cuti depuis bien des années déjà, au profit de la ligne libérale, et faute de pouvoir s’y faire embaucher, même les journaux de droite manquant de moyens, il accepte donc de faire aussi des piges pour Libertas, sous la fausse identité de Paquette, journaliste fraîchement inventé et débarqué du Québec. Paquette, qui va donc défendre une position totalement contraire à celle de Fred Beaumont et avec autant de brio, dans un grand écart schizophrénique, où notre journaliste s’affronte lui-même à grand coups d’articles aussi virulents d’un côté que de l’autre.

 

Défendant officiellement des opinions qui l’horripilent et en secret celles qui sont vraiment les siennes, ce grand écart ne va pas manquer de poser bien des problèmes, dans sa vie professionnelle comme privée. D’autant plus qu’il a le béguin pour Audrey, qui aime en lui le journaliste très engagé pour soutenir la cause qu’elle défend activement elle-même, celle des Indignés. Audrey qui vit dans un quartier suffisamment difficile pour être surnommé Mogadiscio et qui a un fils surnommé Tétine, ex petit dealer qui fréquente maintenant la fille de Fred, Chloé, qui elle est dans une grande école de commerce et projette à terme de se lancer dans la création d’entreprise, fréquentant donc d’autres étudiants d’un milieu bien plus « Libertas » que « Le Journal ». Seulement voilà, d’un côté comme de l’autre, les restrictions frappent, seul l’ennemi à abattre change, pour les uns ce sont les riches et le pouvoir, pour les autres c’est l’état qui les étouffe en les obligeant d’entretenir des pauvres via les aides sociales. Études coûteuses de Chloé donc que Fred doit financer, vu que son ex-femme, avocate, est partie défendre les victimes de génocides à travers le monde, occupation d’autant plus noble qu’elle rapporte peu et d’où la peur de Fred de se faire virer du Journal, s’il ne défend pas sa ligne avec assez de talent (comprendre : obtenir scoop sur scoop) ou si on découvrait ses convictions réelles. Bref, autant dire que la situation de Fred Beaumont n’est pas des plus confortable et quand il se confie à un couple d’amis à ce sujet, leur réaction n’est pas des plus accueillantes. Il défend cependant sa position :

 

« D’accord, tout ça est un peu vertigineux, mais il suffira que je sois parfaitement hypocrite et schizophrène pendant quelques temps. Des millions de gens y arrivent, alors pourquoi pas moi ? Je ne suis quand même pas moins faux-cul que la moyenne quand je veux ! »

 

Ce roman très irrévérencieux, très libre (ou libéral ?) où tout le monde semble en prendre pour son grade, flirte avec une amoralité tout à fait d’actualité, où absurde, mensonges et grands discours vont souvent de pair. La réalité étant à deux doigts de cette fiction, le sujet pourrait être plombant, mais ce roman est tellement drôle qu’on s’en délecte et on en redemande. Drôle, désabusé, grinçant, il sème la confusion et ridiculise toute prétention à juger de quoi que ce soit, car s’il est vrai qu’il n’y a que deux côtés à une barricade, tout est pourtant tout sauf simple, sinon que « Quoiqu’on tente, ne reste finalement que ce constat : on nait, on achète un canapé, puis on meurt. » 

 

Et comme pour Fred Beaumont, on peut avoir la sensation que Les fils épars de l’existence se sont emberlificotés dans une espèce de scoubidou cosmique.

 

Un vaste bordel, où chacun essaye de s’en sortir au mieux, avec plus ou moins - et plutôt moins - de panache, de courage ou de dignité, et plus ou moins de convictions. Selon celles du lecteur, la lecture de ce roman sera forcément différente, ouvrant la porte à des polémiques sans fin, cependant, là où on pourrait se mettre tous d’accord, c’est sur la nécessité d’accepter qu’il faut savoir rire avant tout de soi-même.

 

Le toast final sera ainsi porté « Aux escrocs de tous les pays et de toutes les générations. (…) Aux Tartuffes, et à leurs cousins, les cocus. »

 

Et « Aux sangsues ! À nos frères en humanité »

 

Et aux requins, rémoras, pigeons, dindons, moutons tondus, baudets bâtés.

 

En un mot……….. à la liberté.

 

Souriez, vous êtes ruiné.

 

 

Cathy Garcia

 

  

Yves Bourdillon.jpgYves Bourdillon est reporter international au quotidien Les Échos depuis 1996 et suit les crises politiques, économiques et sociales aux quatre coins du monde. Souriez, vous êtes ruiné est son deuxième roman après Du Trapèze au-dessus des piranhas (éditions Anne Carrière, 2012, prix du premier roman du salon du livre d'Île de France).

 

Note parue sur  http://www.lacauselitteraire.fr/

 

05/03/2016

Bienvenue à Calais – Les raisons de la colère, textes de Marie-Françoise Colombani, dessins de Damien Roudeau

 

Actes Sud, février 2016

 

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56 pages, 4,90 €.

 

 

Un petit format, des textes et des croquis sur le vif, 56 pages et il pèse des tonnes ce carnet, des tonnes de gâchis, des tonnes d’espoir, des tonnes d’injustice et d’absurdité, un peu de rêve, beaucoup de désillusions. Des élans aussi, nombreux, de la bonté, de la solidarité, pour porter tout ça, pour sécher la boue et les larmes, adoucir un peu la cruauté, mais pas la cacher non, bien au contraire, et c’est la raison d’être de ce livre dont les bénéfices et droits d’auteurs seront reversés à l’Association l’Auberge des migrants* : montrer sans fard, exposer « les raisons de la colère », refuser la honte, dénoncer l’intolérable, sortir des chiffres et des termes génériques : migrants, réfugiés, ou le moins connu « dublinés » - qui pousse de nombreuses personnes à brûler ou mutiler l’extrémité de leurs doigts afin d’effacer leurs empreintes - pour mettre des noms sur des visages, des personnes, des parents, des enfants, des adolescents, des jeunes étudiants, des boulangers, des avocats, des profs, des commerçants…. Et raconter quelques éclats de vie, qui trop souvent sont des morts absurdes, atroces…. Impardonnables.

 

Bienvenue à Calais oui, ce sont d’abord des chiffres. 2015, 1 million de personnes se réfugient en Europe en passant par la mer, 3735 : le nombre de morts ou disparus.

 

Bienvenue à Calais c’est aussi la démonstration d’un gouvernement impuissant, qui improvise, et celui-là ou un autre, ça serait du pareil au même, voire pire : désorganisation, des pansements ci et là sur des plaies non nettoyées, et surtout aucune notion de la dignité humaine, aucune. Une seule de ces histoires que pourrait vous raconter un homme, une femme ou un enfant, piégé à Calais, devrait suffire à ce que tout, absolument tout, soit fait pour, au cas par cas, trouver des solutions honorables. Impossible n’est pas français disait-on à un moment, et bien faut croire que si.

 

6000 personnes, c’est le nombre de personnes qui étaient dans la jungle en octobre dernier, sans compter tous les autres camps dits « sauvages ». 6000 personnes, 120 latrines. La « jungle », c’est 17 hectares dont une bonne partie en zone Seveso, avec un vent quasi permanent, l’humidité. Au Centre Jules-Ferry, dans la « jungle », 60 douches, une à deux heures d’attente, 6 minutes chacune. Les conteneurs chauffés et éclairés installés en camp grillagé à l’intérieur de la « jungle », contiennent chacun douze personnes en lits superposés, 1,16 m2 par personnes, mais aucun lieu abrité pour faire la cuisine, pas de douche, 80 toilettes pour 1500 personnes.

 

Parfois plus de 10000 kms parcourus, dans des conditions effroyables, pour rester bloqué à 30 km du but : l’Angleterre. 38 pour cent de personnes ayant de la famille là-bas, de quel droit les empêche t’on de les rejoindre ? Si les lois étaient appliquées, les mineurs devraient y être autorisés d’office, mais la loi n’est pas appliquée et les mineurs disparaissent ou meurent écrasés. Un grand nombre de personnes entassées à Calais parlent Anglais, langue qui se targue d’être une des plus parlées au monde. Chaque pays redoublant d’efforts dans la non-hospitalité, mis à part peut-être l’Italie et la Grèce aux premières loges et à qui on n’a aucune leçon à donner, où iriez-vous à leur place ? Quelque part où l’on vous comprenne non ? Est-ce si difficile à comprendre ? L’horreur que toutes ces personnes fuient et ont le droit de fuir, laissant derrière elles tout ce qu’elles avaient et beaucoup de morts aussi, d’êtres chers massacrés.

 

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Pour des Syriens le passeur demande 3000 euros pour aller de Calais en Angleterre, pour des Érythréens c’est 700… Combien coûte un aller simple par l’Eurotunnel ? On ne compte plus le nombre de personnes écrasées par des poids-lourds, électrifiées dans le tunnel.

 

Leurs actes désespérés ne sont pas le fruit d’un déséquilibre, d’un caprice, risquer la vie de ses enfants, de ceux que l’on aime, sa propre vie, ne se fait pas à la légère, est-ce si difficile de se mettre à leur place ?

 

Bienvenue à Calais raconte la vie qui s’organise tant bien que mal, les bénévoles, les associations, sans qui la « jungle » serait définitivement un enfer, des gens formidables, une école, une bibliothèque, des repas, des activités, de l’accompagnement, des soins, des personnes qui prennent des risques aussi, risquent l’illégalité au bénéfice de l’hospitalité, de l’humanité, des sourires, de belles histoires donc mais tellement de violence aussi, car toutes les personnes en difficultés attirent toutes sortes de prédateurs, ainsi un nombre grandissant de mineurs isolés ont totalement disparus.

 

Il faut lire ce livre, il faut le faire lire, même s’il est désespérant, s’il déborde de drames et de souffrances qui auraient pu être évités, qui auraient dû être évités et qui doivent cesser.

 

Elle est afghane. Elle s’est enfuie avec son mari et ses deux enfants. Sur le bateau qui les emmenait en Grèce, on lui a ordonné de faire taire son bébé sous peine de faire repérer l’embarcation. Elle l’a serré très fort contre elle, il est mort étouffé. Elle n’a pas voulu jeter son corps à l’eau. La nuit, pendant son sommeil, le passeur l’a fait. Il s’est trompé : c’est sa petite fille qui est partie à la mer.

 

Cathy Garcia

 

 *http://www.laubergedesmigrants.fr/ 

  

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marie-francoise-colombani.jpgMarie-Françoise Colombani est éditorialiste à ELLE et auteur, entre autres, de Pour l'amour de Massoud (XO, 2005) avec Sédiqa Massoud et Chekeba Hachemi et de Maintenant (Hachette Littératures, 2007), un livre d'entretiens avec Ségolène Royal. Elle a également participé à Millénium, Stieg et moi (2011).

 

 

damien-roudeau.jpgNé en 1981, Damien Roudeau, originaire de Montreuil, dessinateur au profil atypique, diplômé en arts appliqués (école Estienne) et titulaire d'une maîtrise d'arts plastiques, est un « globetrottoir », un « reporter graphique ». Pourtant pas vraiment l'âme d'un grand voyageur, il réalise qu'on peut partir pour des territoires inexplorés, en prenant simplement le temps de s'arrêter au coin de sa rue. Il choisit dès lors de vivre en immersion, pour mieux les comprendre, dans des mondes présumés clos, ou nécessitant une initiation (tribus électroniques, communautés Emmaüs, groupes de sans logis, usagers de drogues, squatters...). Portraits Cachés, une relecture de la loi contre les exclusions (prix du jury Grands Reportages 2002). Quand il ne tient plus à sa table à dessin, il réalise des reportages dessinés ou en BD pour l’édition, la presse (Le Monde, Casemate, Mag de la Seine Saint Denis), les associations (Aides, Médecins du Monde, Asud, AFR...) ou dans le cadre de résidences. Il est notamment associé au collectif Argos, rassemblement de dix rédacteurs et photographes engagés dans le journalisme documentaire.

 

Note à paraître sur la Cause Littéraire

 

29/02/2016

Ça va aller, tu vas voir de Christos Ikonòmou

trad. grec Michel Volkovitch

Quidam Editeur 3 mars 2016

 

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218 pages, 20 €

 

Ces histoires si sombres devraient susciter en nous un cafard profond. On découvre peu à peu pourtant que leur nuit est sourdement éclairée, écrit Michel Volkovitch, leur traducteur, dans sa postface. Et bien, tout dépend de la distance que le lecteur saura mettre entre ces seize histoires, peut-être une seule, et sa propre vie, car elles sont tellement réalistes, tellement sans fard, de si crues banalités, que la seule flamme finalement ne serait-elle pas la flamme littéraire, qui peut permettre à l’auteur d’éclairer son sujet sans sombrer lui-même ? Car ces histoires peuvent – devraient – plomber le lecteur, qui au fur et à mesure qu’il avance, s’alourdit du poids de ces existences qui n’ont plus d’horizon.

Toutes ont pour point commun le Pirée et ses quartiers populaires, une île aussi en face du port, et une maison qu’un couple doit quitter, exproprié par l’inexorable avancée d’une nouvelle route. Rouleau compresseur, c’est ça dont il est question, de personnages qui tentent désespérément d’échapper au rouleau compresseur, au concasseur de vies, concasseur de sens… La crise, mot fourre-tout, mot d’excuse pour dire système corrompu, système mortifère, système ultra libéral, ultra violence.

« Jour et nuit je vois des hommes brisés par le boulot. Des hommes fatigués, effrayés. On dirait qu’on ne peut plus travailler sans peur. On dirait qu’on n’est plus payé pour vivre mais pour avoir peur ».

Et encore, beaucoup ne sont même plus payés. Pas d’espoir, juste la survie, tenir, tenir, et l’angoisse perpétuelle.

Toutes ces existences sont au bord de l’abîme, dans ce pays à sac, et il n’y a guère plus que ce qu’il reste d’amour et d’amitié, de solidarité, le peu de chaleur humaine sauvée du désastre, pour donner un peu de lumière à la nuit de plus en plus noire. Ça va aller, tu vas voir. Car la force qui réside dans ce peu de lumière, est de celle qui a permis à l’humanité de se relever du pire, encore et encore. La force du fragile, la force du faible, la force des perdants. L’humain a cette capacité de s’accrocher à la moindre paille en imaginant qu’elle est une poutre d’acier. La force de l’imagination, la force du rêve. Ou des cauchemars.

Et pourtant le couple y est fragile aussi, le manque total d’argent tue tout élan, tout désir, on s’accroche, on tient mais le désespoir à l’intérieur fait des ravages. Concasseur. Le rêve, le fantasme deviennent presque des hallucinations. Ils participent à la survie, se raconter des histoires devient une nécessité. Sinon on se fracasse, nu, à toute vitesse contre le mur du réel.

L’entraide dans l’épreuve, ce n’est pas partout, ce n’est pas tout le temps. Ici nous sommes en Grèce, un peuple, une histoire. La solidarité n’y est pas encore juste un slogan, la solidarité sans emphase entre pauvres, bien-sûr, entre ceux qui tombent, juste on sait ce que c’est, on n’en rajoute pas. On se serre les coudes, littéralement, autour d’un feu dans la nuit glaciale, à trois heures du matin, pour être en tête de la file d’attente quand la Sécu ouvrira ses portes, « des employés ou des ouvriers à la retraite, pas rasés, usés. (…) C’étaient cinq hommes et en même temps cinq numéros ».

Ça va aller, tu vas voir est de ces livres dont on réalise la qualité une fois qu’on en est sorti, car le lire est tout sauf un divertissement, mais Christos Ikonòmou a su distiller avec le talent qui fait les grands écrivains, l’implacable réalité, par petite touches, goutte à goutte, en donnant à ces personnages une grande dignité, une sorte de calme qui n’est pas de la résignation, mais un calme qui peut parfois être assez terrifiant. Cette sorte de calme avec lequel un père avale cinq grands clous au procès de Pétros, son fils coupable d’avoir voulu humer la richesse, de l’avoir suivie simplement jusque devant chez elle pour la voir, la sentir, demander après un coup de trop à dormir une nuit au fond d’un jardin de luxe.

« C’est bizarre d’être pauvre, a dit Pétros, c’est comme si tu étais un de ces pingouins qu’on montre à la télé qui voient les glaces fondre autour d’eux et qui savent pas où s’accrocher ni comment échapper à cette folie et la peur qu’ils ont les jette les uns sur les autres pour se bouffer ».

Cette sorte de calme, ou d’hébétude peut-être, avant la folie, avant que ça ne craque pour de bon. Mais une vraie dignité oui, habite toutes ces personnes qui voient leur vie partir par petits bouts, comme ce muret que chaque nuit, des inconnus viennent démanteler, pour en emporter quelques pierres taillées, alors que pourtant y’a des gens qui habitent encore ici.

Et on entend en écho la voix de la Grèce : « Petit bout par petit bout ils me prennent tout ».

 

Cathy Garcia

 

 

 

christos ikonomou.jpgChrìstos Ikonòmou, né à Athènes en 1970, est journaliste. Il est l’auteur de trois recueils de nouvelles traduits en plusieurs langues : Femme derrière les barreaux (2003), Ça va aller, tu vas voir (2010, Quidam 2016), et Les bienfaits viendront de la mer (2014). Ça va aller, tu vas voir a reçu le Prix d’État pour la nouvelle et a été traduit en italien, en allemand, en espagnol et en anglais (USA). Certaines des nouvelles d’Ikonòmou ont été adaptées au théâtre et au cinéma. Les bienfaits viendront de la mer paraîtra en 2017.

 

Note parue sur la Cause Littéraire

http://www.lacauselitteraire.fr/ca-va-aller-tu-vas-voir-c...

 

 

 

 

 

 

 

08/02/2016

Lettres à ma génération de Sarah Roubato

 

Michel Lafon, 28 janvier 2016

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140 pages, 10,95 €.

 

 

Je fais partie des personnes dont Sarah Roubato parle dans sa deuxième lettre, qui raconte l’histoire de la première, Lettre à ma génération, celle qui donne son titre à l’ensemble du livre. C’était juste après les attentats de novembre 2015 à Paris, le choc, les réactions à chaud, les récupérations à tout va, le grand bombardement médiatique, et ce besoin de prendre une bolée d’air au-dessus de la mêlée, ne pas se laisser entraîner par cette grande vague émotionnelle, dont Naomi Klein parle si bien dans son livre La stratégie du choc.

 

Légitime cette vague, cette indignation, mais trop uniforme, trop vite canalisée, avec des couloirs de pensée obligatoire, ne laissant pas le temps de la réflexion, de la dignité même, ne serait-ce que par égard pour les familles des victimes. Bref, c’est dans ce grand tohu-bohu que je suis tombée sur la lettre de Sarah, publiée sur Médiapart, et cet article comme quelques autres, m’a fait un bien fou car il résonnait déjà avec mes propres réflexions et avait justement cette sorte de recul, de lucidité à contre-courant du tsunami de la pensée unique, cette lettre « c’était une réaction à la réaction » et cette réaction m’a tellement plu que je l’ai relayée aussitôt. C’est comme ça que je suis entrée en contact avec Sarah Roubato, dont la démarche et le travail découvert dans la foulée et surtout la façon dont elle les définissait, m’ont paru des plus intéressants. Et puis voilà que cett lettre réapparait dans un livre, « ruminée par l’écriture littéraire (…) pétrie et reposée de l’urgence ».

 

«  je ne suis qu’une lettre d’opinion, pas un essai. Je suis juste une petite lampe de poche qui essaie d’éclairer ce qui était trop souvent laissé dans l’ombre », et cette fois, elle est suivie de tout un ensemble de lettres, dont l’originalité tient, en plus de la personnalité bien marquée de leur auteur, à leurs destinataires : la deuxième donc est une lettre à internet, qu’elle interpelle ainsi « Machin, ça fait longtemps qu’on se connait et pourtant, je ne te comprends pas toujours » et c’est dans cette lettre qu’elle raconte le buzz, comme on dit, qui avait suivi la publication en ligne de Lettre à ma génération. Et puis on découvre d’autres lettres, comme celle à certains marchands parisiens, qui aborde de façon un peu inattendue, les questions d’identité, d’origine et de faciès, inattendue en tout cas pour ceux qui n’auraient pas cette bonne habitude de chercher à voir les choses depuis tout un tas de points de vue différents.

 

Ce qui est vraiment très appréciable chez Sarah Roubato, c’est qu’elle n’hésite pas à tout interroger, tout remettre en question, un peu comme une enfant qui aurait échappé au formatage, dont la pensée serait restée libre et fonctionnant à plein régime, des facultés intactes où la connexion entre cœur et esprit n’est pas altérée. C’est sain et c’est jouissif de voir que cela existe encore. Une enfant avec une vieille âme, dotée d’une intelligence vive, un regard aiguisé, une belle curiosité issue d’un véritable intérêt pour les autres. Et du courage aussi, car il en faut pour rester soi-même et aller à contre-courant de la pensée unique, de la pensée qui se croit forte parce qu’affranchie de ce qu’elle taxe d’humanisme arriéré, comme si c’était une tare d’être sensible à la bonté, à la souffrance, de respecter tous les êtres vivants, et surtout les plus fragiles.

 

Ainsi Sarah écrit aussi à son indifférence, celle qui permet de passer « à travers de ce satané monde », d’échapper à l’afflux permanent et intenable d’informations. « Les Lumières sont en train d’avorter de leur idéal. Le savoir accessible et universel est en train de se vomir dessus ». Cette indifférence, parfois nécessaire, mais qui nous empêche de voir que « la société est comme la peau d’un tambour ; chacun de nos gestes - ceux qu’on fait et même ceux qu’on ne fait pas - résonne partout. ».

 

Et puis Sarah écrit à des personnes chères, comme sa maîtresse de CE1, à Jessie, musicienne des rues, à Martin, adolescent cassé passé par la case prison, des personnes qui l’ont touchée comme Pierrot, « le vagabond céleste », mais aussi à des personnes qui ont croisé sa route d’une autre façon, comme Émile Zola, Denise Glaser ou le docteur Louis Leakey, lui qui a « permis à toute une génération de primatologues de naître », en faisant confiance à trois femmes qui n’avaient aucune formation pour cela, mais en ayant « l’intuition que les femmes pouvaient développer de nouvelles méthodes d’observation ». Cette lettre là est un hommage à tous les passeurs, sans qui d’innombrables talents pourriraient sous la terre sans jamais germer, et elle met le doigt sur quelques chose de vraiment important, et qui manque cruellement aujourd’hui, de ces personnes sachant donner leur chance à d’autres, en leur faisant confiance tout simplement, quel que soit le terreau dont elles sont issues, quelles que soient leur formation ou non-formation initiale, en faisant confiance à leurs qualités humaines et au talent qui peut émerger de la passion et de l’originalité propre à chaque individu.

 

Sarah écrit aussi à Echo, l’éléphant le plus filmé au monde, la matriarche du Parc National d'Amboseli, au Kenya, « une grande dame » et à Blanche-Neige qui s’est transformée en complexe et qui ouvre une réflexion sur la beauté conservée dans les musées. Elle écrit encore à des objets : à un piano, à une cassette, cet objet du siècle dernier et les souvenirs qu’elle fait remonter, à un carnet perdu…

 

Et nous découvrons l’amoureuse des mots au travers de toutes ces lettres, l’écrivain qui ne sait « rien faire d’autre » et surtout, n’ayons pas peur des mots justement, nous découvrons et apprécions une belle âme.

 

Cathy Garcia

 

 

sarah roubato.jpgSarah Roubato se définit comme " pisteuse de paroles, chercheuse en trans-écritures, écouteuse à temps plein ". Ses champs de réflexion et d'action vont de l'anthropologie à l'écriture, en passant par la musique, avec toujours une même base, le terrain. Elle vit actuellement au Québec et voyage sans cesse, mais Paris reste sa ville de cœur. Sa "Lettre à ma génération", écrite à la suite des attentats du 13 novembre dernier et publiée par Médiapart, y a trouvé un écho retentissant. Son site : http://www.sarahroubato.com/

 

 

 

 

 

15/01/2016

Demain 17 heures Copacabana de Guénane

 

Éditions Apogée 2014

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237 pages, 18 €.

 

Guénane nous entraine dans le sillage d’un coup de foudre sous l’égide du poète Saint Pol-Roux, et nous voilà plongés à sa suite dans le Brésil des années 70. Dans ce roman, il y a quatre-vingts pour cent d’autobiographie et vingt pour cent de caïpirinha arrangée, comme elle le confie elle-même, et tout lecteur qui a eu la chance de franchir l’océan pour poser les pieds sur cette terre de braises, sentira frémir en lui, les symptômes de cette douce maladie, ce virus brasiliensis dont on ne peut plus jamais se défaire.

 

Du Maranhão et de l’Amazonie au Minas Gerais, Brasilia, Belo Horizonte et plus au sud encore, Rio de Janeiro, quelques-uns des points les plus névralgiques de ce pays immense, sans oublier le sertaõ mangé de lumière et de désespérance, toute l’âme du Brésil est évoquée dans ces deux cent et quelques pages. Sa beauté, ses disparités, ses rythmes, ses rites, ses mystères, sa folie, sa monstruosité. Romancé ? Mais le pays lui-même est un gigantesque roman, quand il vous prend, il vous tient, ne vous lâche plus, c’est de la magie pure, une obscure sorcellerie. Même avec toutes ses douleurs, ses laideurs, l’injustice qui frappe, le fossé entre les classes et tout le poids de l’Histoire et des populations broyées.

 

« trop d’enfants à manger dans les poubelles, enfouis jusqu’à la taille, à fouir les décharges, leurs îles aux trésors, à en mourir de torpeur sous les émanations de la décomposition, le ventre enflé à force d’être vide ; (…) Luxo, lixo, étrange langue qui joue sur une seule voyelle pour nommer le luxe et les ordures. »

 

Brésil qui danse et « ici la nuit les rats mangent les bébés. Clouants tropiques (…), les paradis sont des livres que la vie ne lit pas. »

 

Et dans les années 70, la dictature… « Mais nous sommes en plein miracle économique, en réalité nous décollons et nous pourrissons en même temps, là est le miracle… », explique l’homme aux yeux de perdition aqueuse qui a enlevé la Bretonne et lui offrira le cercle magique de son nom. Quant à l’y enfermer, c’est une autre histoire. La fille est une Bretonne passée par la Prusse, difficile à soumettre.

 

Guénane a glissé dans ce livre, outre un vécu très personnel, la langue même du Brésil, fondante, envoûtante, elle l’entremêle à sa langue natale, délicieusement. Les Brésiliens ne parlent pas, ils vibrent, ils se caressent de diminutifs.

 

On lit et on voyage, on plonge et on souffre aussi, le virus se réveille… Il est inexplicable, mais si vous l’avez attrapé, alors vous savez.

 

On la suit donc volontiers, pas à pas, cette vive et attachante francesinha, cette pimenta, toute jeune, curieuse et entêtée, faite sans aucun doute du même bois que ce rouge Brésil, rouge sang qui bat aux tempes, qui fouette l’âme, qui fait sursauter, danser et pleurer tout à la fois. « la houille humaine, le radium humain (…). C’est ainsi que Saint-Pol-Roux appelle cette énergie dépensée par les yeux, les mains, les cris, les battements du cœur ».

 

Terre d’énergie, le Brésil l’est sans aucun doute, riche de tout son sang mêlé, contre lequel nulle suprématie ne pourra rien, diluée, emportée, brassée dans la convergence et l’impétuosité des fleuves, jusqu’à l’océan-femme, la belle Iemanja, qui les accueillent tous en son sein fier.

 

Et la francesinha, est-ce un Brésilien de quinze ans son aîné qu’elle a épousé ou bien le Brésil tout entier ?  Car à ce pays si contrasté, on peut aussi confier ses blessures, ses manques. Il se tisse des liens secrets entre lui et ceux qui ont le cœur boiteux et l’âme à vif.

 

« Si tu savais ne jamais arriver, partirais-tu ? » lit-on dans un poème de Saint-Pol-Roux. La réponse est oui, mille fois oui. Il y a des rendez-vous auxquels on n’échappe pas. Demain 17 heures Copacabana.

 

Cathy Garcia

 

 

393548940.jpgLa ville de Lorient ayant été anéantie par les bombes alliées, Guénane est née le 26 juillet 1946, "en exil" au cœur de la Bretagne. Elle a grandi dans la vallée du Blavet, fleuve canalisé par Napoléon, en un lieu où régnait une usine sidérurgique et où continue d'étouffer son enfance. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a longtemps vécu en Amérique du Sud. Elle réside aujourd’hui en Bretagne Sud là où le Blavet se jette dans la mer.

 

Bibliographie :

Poésie/ Au-delà du bout du monde, La porte, 2015 •  L'approche de Minorque, la porte, 2014 •  Dans la gorge du diable, Apogée, 2013 •  La guerre secrète, Apogée, 2011 •  La ville secrète, Rougerie, 2011 •  Couleur femme, Rougerie, 2007 •  L'Ile Subtile, Rougerie, 2007 •  Ile, Rougerie, 2006 •  L'océan te l'apprendra, Rougerie (2005) •  L'idée d'île, Rougerie, 2003 •  Une île dans le regard, Rougerie, 2002 •  Un fleuve en fer forgé, Rougerie, 2002 •  Poing d'ombre, Rougerie, 2000

Plaquettes/ Venise ruse, La Porte, 2012 •  Hoedic (Caneton), La Porte, 2010 •  Le Mot de la fin, Apogée, 2010 •  Sein, La Porte, 2009 •  L'île frôlée, La Porte, 2005

Prose/ Deux récits : 40 pieds sur le Rhum, G.D Editions, 2003 •  L'ange gardien, éditions Blanc Silex, 2001

Romans, nouvelles/  Demain 17 heures Copacabana, éd. Apogée, 2014 •  L'Approche de l'Equinoxe, nouvelle avec bois poli signé Christophe Carmellino •  Carnet des Sept Collines, Jean-Pierre Huguet Editeur ,2007 •  Pax, Amers Editions, 2002

 

http://guenane.olympe.in/

 

 

04/01/2016

L’étrange bibliothèque de Haruki Murakami

traduit du japonais par Hélène Morita, illustrations de Kat Menschik

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Belfond, novembre 2015. 72 pages, 17 €.

 

Un jeune garçon qui voulait simplement emprunter des livres à la bibliothèque, se retrouve enfermé dans une cellule au fin fond d’un labyrinthe obscur, prisonnier d’un vieillard terrifiant, et sous la garde d’un homme-mouton passif et bienveillant qui fait de délicieux beignets. Comme un rêve qui bascule très vite dans le pire des cauchemars, cette histoire n’aurait pas déplu à Lewis Carroll. Avec pour ingrédients le mystère, le bizarre, l’absurde et une frontière très poreuse entre le poétique et l’épouvante, on y retrouve le goût immodéré de l’auteur pour les bibliothèques et les ambiances pesantes mais comme évaporées. Il y est question de nourriture de l’esprit et de nourriture pour le ventre et d’un menaçant mélange des deux. Il y est aussi question d’un chien féroce, d’un étourneau et d’une petite fille très belle. Bien que la fin puisse laisser le lecteur sur sa faim, très vite, celui-ci se rendra compte que son esprit est retourné dans le labyrinthe pour tenter de démêler le sens caché de cette histoire, et c’est là que tout l’art de Murakami opère. Il réussit à se frayer un chemin dans notre tête et à y déposer tout un tas de questionnements, comme une souris viendrait y déposer des souriceaux. L’ambiance noire et angoissante de L’étrange bibliothèque est formidablement mise en valeur par les vraiment superbes illustrations, en plein page, de l’artiste berlinoise Kat Menschik, qui font de cet ouvrage un très beau livre à glisser dans sa bibliothèque, en prenant garde à ne pas y glisser à son tour.

 

Cathy Garcia

 

 

Harukami.pngNé à Kyoto en 1949, Haruki Murakami est un des auteurs japonais contemporains les plus lus au monde. Pressenti pour le prix Nobel depuis 2006, il est traduit en cinquante langues. Fils d’enseignants en littérature japonaise, Haruki Murakami passe son enfance dans une ville portuaire, Kobe, entouré de livres et de chats. Plus tard, il poursuit des études de théâtre et de cinéma à l’université de Waseda. Son imagination est très tôt séduite et façonnée par la littérature américaine, notamment les romans de Raymond Carver, de Raymond Chandler ou de Scott Fitzgerald. Dès 1974, il ouvre un petit bar de jazz, le « Peter Cat », à Tokyo, qu’il va tenir pendant sept ans avant de devenir écrivain. C’est en regardant un match de base-ball, au moment précis où le joueur américain Dave Hilton frappe la balle, qu’Haruki Murakami eut l’idée d’écrire son premier roman, Écoute le chant du vent (1979 – non traduit en Français) qui remporte un succès immédiat et se voit couronné du Prix Gunzo des Nouveaux Écrivains. Premier tome d’une trilogie, ce roman est suivi du Flipper de 1973 (1980) et de La Chasse au mouton sauvage (1982). Haruki Murakami devient dès lors l’un des écrivains japonais les plus populaires au monde. Après la publication de plusieurs romans à succès, Haruki Murakami s’installe à l’étranger. De 1986 à 1989, il vit en Grèce, à Rome et enfin aux États-Unis, où il enseigne la littérature japonaise dans plusieurs universités, dont celle de Princeton. Mais la grave crise économique et sociale que traverse le Japon incite l’écrivain à retourner sur ses terres natales dès 1995. Très marqué par le tremblement de terre de Kōbe, qui lui inspire par la suite le recueil de nouvelles Après le tremblement de terre, Haruki Murakami s’intéresse également à l’attaque terroriste au gaz sarin dans le métro de Tokyo, perpétrée par la secte Aum. Cette tragédie fera l’objet d’un grand livre d’enquête, Underground, dans lequel l’auteur donne la parole aux témoins et aux victimes de l’attaque. Le thème de l’attentat dans le métro figure également dans 1Q84. La plupart des romans d’Haruki Murakami sont traduits en France chez Belfond et repris aux éditions 10/18, parmi lesquels les célèbres Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil, Les Amants du Spoutnik, Kafka sur le rivage ou encore La Ballade de l'impossible. Haruki Murakami a reçu, tout au long de sa carrière, plusieurs distinctions littéraires prestigieuses, notamment le prix Yomiri Literary Prize, le prix Kafka 2006 et le prix Jérusalem de la liberté de l’individu dans la société. Après la trilogie 1Q84, qui a connu un immense succès planétaire, son nouveau roman L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, numéro un des ventes de livres en 2013 au Japon, paraît aux éditions Belfond à la rentrée 2014. En plus de son travail de romancier, Haruki Murakami est le traducteur en japonais de plusieurs écrivains anglo-saxons incontournables, dont Scott Fitzgerald, John Irving, J.D Salinger ou Raymond Carver. De ce dernier, Haruki Murakami affirme qu’il est le professeur le plus important de son existence, ainsi que son plus grand ami en littérature. Haruki Murakami est également journaliste et essayiste.

 

cette note a été publiée sur la Cause Littéraire.

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21/11/2015

Puerto Apache de Juan Martini

 

traduit de l’espagnol (Argentine) par Julie Alfonsi et Aurélie Bartolo

éd. Asphalte, octobre 2015.

 

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224 p., 21 €.

 

 

Puerto Apache est un polar social, trempé dans un humour noir et amer sur des airs de cumbia, qui à travers le récit d’un seul narrateur, aborde le quotidien d’un des bidonvilles autogérés de Buenos Aires. Bâti sur une ancienne friche industrielle sur la rive du río de la Plata, c’est un des lieux où ont atterri bon nombre de personnes pendant la crise monumentale qui a frappé l’Argentine, au début des années 2000. Des exclus porteurs d’un élan malgré tout, qui espéraient donner à ce lieu une forme de dignité.

 

Et celui qui raconte, c’est Le Rat.

 

Le Rat, c’est le fils du Vieux, celui qui tient les rênes de Puerto Apache, qui fait marcher la boutique… Les filles surtout. Comme tout lieu à la marge, faut bien se débrouiller, car même si les habitants s’autoproclament comme « un problème du XXIe siècle », ils savent bien que ce n’est pas de l’extérieur qu’il va se résoudre ce problème. Alors tout le monde se débrouille et la débrouille ça finit souvent par tremper dans la magouille, on fait un peu de rapine, des petits trafics, des petits boulots, comme faire passer des messages chiffrés, juste des chiffres, c’est ce que fait le Rat pour le Pélican, un caïd de la ville. Ça paye un peu et le Rat ne se pose pas trop de questions, rien de mal, juste délivrer des chiffres, jusqu’au soir où trois hommes déboulent chez lui et l’embarquent pour un passage à tabac conséquent et incompréhensible. Alors là ça rigole plus, de plus une bande d’inconnus font une descente aussi dans le bidonville, foutent le feu, tabassent le Vieux qui ne s’en remettra pas et quand un chef de meute est sur la touche, les rivalités explosent.

 

Déjà la vie à Puerto Apache, ce n’est pas facile, mais là ça pue vraiment. Des poissons de plus en plus gros viennent là où il y a de l’argent à se faire et le sang coule, le sang ça attire les gros prédateurs, ceux qui ne vivent pas dans la marge, ceux qui jouent dans une autre cour, plus spacieuse, qui trempent dans la magouille sans en avoir l’air, bien à l’abri de leur impunité de politiciens. Les corrompus qui se débarrassent des gêneurs et raflent toute la mise : les trafics, les hommes de mains et les belles pouliches comme Marú.

 

Marú, le Rat il l’a dans la peau, il y a bien sa femme Jenifer et ses deux enfants, mais Marú c’est Marú. C’est la petite amie du Pélican, elle aussi bosse pour lui mais dans ses restaurants où elle prend de plus en plus de responsabilités. Elle aime l’argent Marú, elle ne vit pas à Puerto Apache, mais dans un chouette et vaste appartement, toujours grâce au Pélican, mais le Rat en est certain, celui qu’elle préfère, c’est lui. Et il vit son histoire avec elle sans trop se cacher.

 

Mais se faire casser la gueule comme ça, sans explication, le Rat ça ne lui convient pas du tout. Alors il ne lâche pas l’affaire, il veut savoir qui et pourquoi. Ce n’est pas un idiot le Rat, il sait lire et écrire, il réfléchit, il aime les mots, l’ «intellectuel du ghetto » comme l’a surnommé son ami Cúper. Alors il raconte les évènements à sa manière, souvent cocasse, d’une manière assez décousue, avec des bonds subits dans le futur et puis des retours en arrière, parfois c’est presque monotone pourtant, glauque, étouffant. Puerto Apache c’est un piège. C’est comme foutu, il ne peut y avoir de futur, à part finir avec une ou plusieurs balles dans le corps ou en taule pour vingt ans. Toti, son voisin travelo a eu de la chance, quand la télé est venue faire un reportage sur Puerto Apache, il a eu un coup de foudre pour un des types de la télé et l’attirance a été réciproque, alors il a pu quitter Puerto Apache pour aller vivre avec son nouvel ami.

 

C’est ça, il n’y a pas d’autres alternatives, Puerto Apache c’est un problème insoluble, la seule issue, c’est de se tirer.

 

Ce que Juan Martini met en évidence ici, et sans fioriture, c’est que bien que la pauvreté ne soit pas forcément synonyme de criminalité, il n’est pas possible d’être un enfant de chœur dans un bidonville, mais la pauvreté avant tout est synonyme de vulnérabilité, et la vulnérabilité attirent les gros prédateurs, la pègre à col blanc, sans scrupule, toute pleine de convoitise, qui sait user des autres, surtout ceux considérés comme les plus négligeables, pour satisfaire ses appétits aussi insatiables que dégueulasses.

 

C’est l’intérêt majeur de ce roman, son côté quasi documentaire.

 

Cathy Garcia

 

 

JM.jpgJuan Martini est un écrivain argentin, né en 1944. Pendant la dictature militaire, il s'exile en Espagne et dirige une collection de romans noirs dans une grande maison d'édition. Il vit actuellement à Buenos Aires, où il donne des ateliers d'écriture. Il est l'auteur d'une quinzaine de romans et recueils de nouvelles. Son œuvre, profondément inspirée par le genre policier et caractéristique d'une certaine littérature de l'exil, est considérée comme incontournable du panorama littéraire argentin.

 

Note publiée sur le site de la Cause Littéraire

19/11/2015

Illska d'Eiríkur Örn Norddahl

 

trad. Eric Boury

Métailié août 2015

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600 pages, 24 €

 

Illska est une pièce monumentale, en taille pour commencer, presque 600 pages bien denses. Illska est comme une immense tapisserie murale au tissage parfois très resserré, où les motifs sont formés d’un mélange de temps qui finissent presque par se confondre : passé et présent historiques, passé et présent des individus, des protagonistes de cette histoire, avec une toile de fond amplement maculée du sang de l’Holocauste et notamment d’évènements qui se sont déroulés en Lituanie. Comme fil conducteur de la trame : l’idéologie populiste de droite (lire « fasciste ») en Europe aujourd’hui et tout particulièrement en Islande, et surtout comment l’Histoire et la politique viennent interférer en permanence, parfois même de façon obsessionnelle et souvent pour le pire, dans la vie intime des personnages du roman.

Personnages dont les trois principaux sont Agnès, Omar et Arnor, tous trois Islandais, mais seul Arnor est réellement de souche comme on dit.

Agnès est d’origine lituanienne et ses parents sont retournés vivre là-bas, dans cette petite ville de Jurbakas, où se sont déroulés tous les « évènements » pendant la guerre. Le grand-père paternel d’Agnès, Romualdas, était devenu milicien, comme son frère Mykolas, qui lui était chef de la police, et Romualdas avait même endossé l’uniforme de la gestapo. Ils avaient ainsi assassiné, entre autres, les arrière-grands-parents maternels d’Agnès qui eux étaient Juifs, et proches amis pourtant des arrière-grands-parents paternels. Les parents d’Agnès ignoraient ce fait lorsqu’ils se sont rencontrés et aimés, sans quoi il n’y aurait sans doute jamais eu d’Agnès Lukauskai, mais ils l’ont su plus tard et cela explique aussi l’obsession d’Agnès depuis toute jeune, pour l’Holocauste.

Cela explique moins, alors qu’elle vit avec Omar, pourquoi elle va tomber dans les bras d’Arnor, une fascination certes proche de la haine, mais fascination tout de même. Arnor est un néonazi islandais, qu’elle voulait interroger dans le cadre de son mémoire sur la montée du populisme en Europe, mais un néonazi qui méprise Hitler, un personnage étrange, solitaire, bien plus intelligent, plus érudit que la plupart de ses congénères. Et très mignon avec ça.

Agnès et Omar auront un fils, mais peut-être est-il d’Arnor ? Omar mettra le feu à leur maison avant de s’envoler pour l’Europe sur les traces de l’Holocauste, comme s’il allait y trouver la réponse à cette question : pourquoi Arnor ?

Il est impossible de résumer Illska, mais nous saurons tout, et dans le moindre détail, tout du passé, du présent de la vie de chacun, de leur famille et de l’horreur d’un passé plus lointain encore qui sera narré au présent, comme si on y était. Et tout ça se mélange, avec d’autres histoires, de voisins, de copains étudiants et d’autres personnages qui tracent le portrait d’une Islande un peu moins flatteur que celui que le pays voudrait se donner. Cette tapisserie gigantesque non dénuée d’humour, mais un humour bien noir, pèse son poids de malheur, d’erreurs et de destins qui se percutent.

Illska est à la fois un roman sur le couple, la famille, la parentalité et surtout comment cela peut devenir des valeurs refuge – souvent à tort et travers – pour contrer le vide intérieur qui est le lot de bon nombre d’entre nous dans la société actuelle, et pas seulement en Islande, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse d’amour véritable. Illska tourne beaucoup autour de la question de l’identité, de l’appartenance ou du refus d’appartenance et par extension, évoque le danger identitaire, et c’est donc avant tout une très ambitieuse œuvre sociopolitique, avec un regard qui se dote d’un recul historique. On en ressort comme essoufflé, avec un goût amer en bouche, car quelle que soit l’époque ou l’idéologie, lorsque le mal est en marche, qu’il est légitimé, qu’on peut classer les individus en désirables ou indésirables, que le meurtre et donc toute les humiliations imaginables sont tolérés, encouragés ou même légalisés, alors l’horreur dépasse tout. Illska est un vertige. Cette tapisserie aux motifs qui alternent sans arrêt et de plus en plus vite, peut donner mal à la tête.

Ce qu’il en ressort c’est que tout le monde se retrouve un peu victime, un peu bourreau, rien n’est tout noir, tout blanc, le mal entraîne le mal tout autant parfois que de vouloir à tout prix faire le bien, et seul l’amour, le véritable, c’est-à-dire celui qui sait pardonner, aurait la possibilité d’arrêter le sang que l’on fait couler, mais ce n’est pas facile, ce n’est jamais gagné, car « toute violence nous prive d’humanité. Que nous soyons celui qui frappe ou celui qui encaisse les coups ».

 

Cathy Garcia

 

Eiríkur-Örn-Norðdahl-©-Philippe-Matsas1-300x460.jpgEiríkur Örn Norđdahl est né à Reykjavik en 1978 et a grandi à Isafjordur. Il a commencé à écrire vers 2000, mais la nécessité l’a amené à faire d’autres choses pour gagner sa vie. Il a vécu à Berlin en 2002-2004 puis dans plusieurs pays d’Europe du Nord, en particulier à Helsinki (2006-2009) et en Finlande (2009-2011) et dernièrement au Viêtnam. En 2004, il a été un des membres fondateurs du collectif poétique d’avant-garde Nyhil, en Islande. En 2008, il a reçu le Icelandic Translators Award pour sa traduction du roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn. Il a obtenu une mention Honorable au Zebra Poetry Film Festival de Berlin en 2010 pour son animation poétique, Höpöhöpö Böks. En 2012, Norddahl a reçu le Icelandic Literary Prize, catégorie fiction et poésie, ainsi que le Book Merchants’ Prize pour son roman Illska.

 

Note paru sur : http://www.lacauselitteraire.fr/illska-eirikur-oern-norddahl

 

 

09/11/2015

Le Démon de l’île solitaire d'Edogawa Ranpo

traduit du japonais par Miyako Slocombe

Edition: Wombat, mai 2015,

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320 pages, 23 €  
 

Un vrai régal ce roman, vraiment surprenant, un polar frisson d’une grande classe, au style limpide et très agréable à lire, qui parut d’abord en feuilleton dans les années 1929-1930 et qui n’a pas pris une ride, grâce peut-être aussi à une excellente traduction. On se laisse en tout cas très facilement happé par un suspense en tension permanente, avec un plaisir d’enfant, chaque énigme résolue ouvrant la porte à de nouveaux mystères. Minoura, le narrateur, est entraîné malgré lui dans cette histoire rocambolesque qui fera de lui un détective autodidacte, en tombant follement amoureux de celle qui sera la première victime d’un tueur énigmatique et ceci dans une chambre close, rappelant Le mystère de la chambre jaune.

Enquête, aventure, chasse au trésor et épouvante, le démon de l’île solitaire est un subtil mélange d’ambiances noires et romantiques, qui rappellent effectivement tout à la fois Conan Doyle, l’île du Docteur Moreau et Edgard Poe, le tout à la sauce japonaise. C’est tout à fait volontaire de la part de l’auteur, de son vrai nom Tarô Hirai, dont le pseudonyme fait référence justement à Edgard Poe. L’auteur aborde ici des sujets sensibles centrés sur le corps, comme la monstruosité, l’handicap physique, le rejet et l’homosexualité.

C’est un classique de la littérature japonaise, considéré comme le chef d’œuvre d’Edogawa Ranpo, qui est traduit ici en Français pour la première fois, et vraiment ça serait dommage de passer à côté !

 

Cathy Garcia

 

Edogawa Ranpo.jpgEdogawa Ranpo, nom de plume de Tarô Hirai (1894-1965) choisi en hommage à Edgar Allan Poe, est le maître de la littérature policière et fantastique japonaise des années 1920 à 1960. Inventeur en 1925 du personnage de détective Kogorô Akechi, il popularise la littérature policière au Japon et créera en 1955 le premier prix décerné à ce genre, qui porte toujours son nom. Tout en assumant ses influences occidentales (Edgar Poe, H. G. Wells, Conan Doyle, Gaston Leroux…), Ranpo insuffle à ses récits un ton unique, mêlant érotisme, perversion, grotesque et macabre, dans des novellas noires comme La Chenille, La Bête aveugle ou Le Lézard noir (adapté au théâtre par Yukio Mishima) devenus des classiques de la littérature japonaise. Père du mouvement « ero guro nansensu », son influence marquera aussi durablement le cinéma (de La Bête aveugle de Yasuzô Masumura à Inju de Barbet Schroeder) comme le manga (Suehiro Maruo).

 

Cette note a été publié sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

03/11/2015

Les maîtres du printemps d’Isabelle Stibbe

 

Serge Safran éditeur, août 2015 

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181 pages, 17,90 €.

 

« Ici vous entendrez parler acier, métallurgistes, syndicalistes, ici vous entendrez parler usines, nationalisation, chômage. Si pour vous ces mots sont synonymes de nuisances et de laideur, s’ils vous font l’effet de répulsifs, si vous prétendez qu’ils doivent être réservés aux colonnes des journaux, section économie ou société, refermez aussitôt ce livre ou, pour les plus modernes d’entre vous, éteignez votre liseuse, en tout cas passez votre chemin, ce texte n’est pas pour vous, autant vous prévenir tout de suite. Entre le ciel et la boue, préférez le ciel, c’est moins salissant. »

 

Voilà, le ton est donné, ce livre qui a autant de corps que d’âme, une écriture travaillée à la hauteur du sujet, est dédié avant tout « aux combattants sincères de Florange », puis dédié plus largement à tous les travailleurs de ces hauts-fourneaux de Lorraine qui ont fermé, les uns après les autres et dédié encore plus largement à la mémoire ouvrière, sans misérabilisme, sans naïveté. Fouillé, il vise avec justesse son but, mettre en lumière la dignité de cette classe considérée comme une sous-classe, classe qui après avoir été exploitée pendant plus d’un siècle, se voit maintenant mise à la rue, comme un encombrant obsolète.

 

Ici, il est question des hauts-fourneaux d’Aublange, une ville fictive qui rime avec « Hayange, Hagondange, Florange, Gandrange, Uckange », dans la très réelle vallée de la Fensch, sous les cieux gris d’une Lorraine fortement marquée par ses traditions minières et sidérurgiques.

 

L’histoire on la connait, c’est celle de Florange, le choc des annonces de fermeture, ou de « mise en sommeil » comme on dit des activités d’un ou plusieurs hauts-fourneaux, décidées par un propriétaire qui vit à l’autre bout du monde, ne s’intéresse qu’au cours de la Bourse qui elle ne s’intéresse certainement pas aux êtres, aux personnes, aux familles que la valse pochtronne de ses cours, assassinent de la façon la plus cynique qu’il soit.

 

Et puis il y a les médias avides de sensationnel, d’images fortes, mais rarement présents quand il s‘agit d’aborder le fond des sujets et les politiciens très poings levés en période électorale, promettant haut et fort ce qui deviendra ensuite vagues possibilités de relance « si l’horizon économique se dégage ». Ha, les jolies formules !

 

Vos cœurs sont aussi durs que les talons avec lesquels vous marchez sur la figure des pauvres. Jack London, Le Talon de fer.

 

La lutte acharnée de David contre Goliath, de l’ouvrier dont le statut a dégringolé du plus bas à plus bas encore : d’exploité il est passé à indésirable, quantité négligeable qu’on efface d’un clic de souris.

 

« Les parents quand ils faisaient la grève, c’était pour des augmentations de salaire. Les fils, aujourd’hui, ils font grève pour continuer à travailler. »

Certains se résignent, d’autres veulent prendre les fusils, ça finit par voter Front national, lequel se nourrit de la détresse comme le vautour de la charogne. Et puis d’autres, montent au front, au vrai front, celui qui demande de la détermination et du courage, car même lorsqu’on n’a plus rien à perdre, on peut encore perdre beaucoup. Pierre est l’un de ceux-là.

 

Pierre, de famille espagnole, arrivée en France alors qu’il avait huit ans. Pierre qui se voyait plutôt prof de sport ou musicien, mais certainement pas ouvrier des hauts-fourneaux comme son père. « Je me suis juré : jamais de la vie j’irai bosser là, plutôt crever. ». Jusqu’au jour où il découvre la coulée, fasciné. « C’est extraordinaire quand tu vois la fonte en fusion qui jaillit, ce feu qui se déverse avec une puissance incroyable et que tu assistes à ça, c’est tellement plus grand que toi que tu ne voudrais être ailleurs pour rien au monde, et là tu l’aimes ton usine, tu l’as dans la peau. Après, tu as beau revoir ce spectacle cent mille fois, tu ne t’en lasses jamais. » Car le travail de l’ouvrier, ça peut aussi être ça, malgré les difficultés, la pénibilité : une histoire d’amour.

 

Et puis des histoires d’amitié aussi, de la véritable cohésion sociale « toutes les nationalités rassemblées. Les Algériens, les Italiens, les Espagnols, les Portugais. (…) tout le monde se serrait les coudes  ». Il peut y avoir de la poésie dans les hauts-fourneaux comme partout, la poésie c’est dans le regard de celui qui regarde, dans la langue qu’on partage avec d’autres, avec des expressions comme vider le loup, pratiquer la sucette, faire une belle bonnette… Ce n’est pas seulement du rendement, de la sueur et des chiffres. C’est une aventure humaine, dangereuse aussi, on peut y laisser un pied, une jambe ou plus encore, et ça ne peut pas être juste balayé comme ça, d’un claquement de doigt, tout à la poubelle, sans autre justification que le cours de la Bourse.

 

« Tout à coup le silence. La boucheuse a injecté la masse d’argile réfractaire dans le trou de coulée. Un couvercle sur leur tombe. Cette fois c’est vraiment la dernière coulée. »

 

Friches industrielles et chômeurs longue durée.

 

« La flexibilité du travail, vous savez ce que ça veut dire ? Du chantage : « Mes conditions ou rien. » La précarité légalisée, institutionnalisée pour au bout du compte en revenir au travail journalier. (…) C’est ça le progrès ? Moi j’appelle ça avoir le pistolet sur la tempe. »

 

Le titre du livre, Les maîtres du printemps, fait référence à la citation de Pablo Neruda « Nos ennemis peuvent couper les fleurs mais ils ne seront jamais les maîtres du printemps ». Une phrase qui leur parle à ceux-là qui se battent pour leur usine « que le commun des mortels trouve laide, bruyante et sale ». Pour eux, « c’est une fleur qui a la robustesse d’une gentiane de montagne et qui aujourd’hui est devenue aussi fragile qu’une orchidée. »

 

Dans Les maîtres du printemps, trois hommes s’expriment en alternance. L’auteur nous invite dans leur tête, dans leurs pensées, même les plus intimes : Pierre Artigas, le syndicaliste, qui lutte avec ses tripes, dont la belle gueule et la prestance plait, bien malgré lui, aux médias, alors que ce qui importe là ce n’est pas de plaire, mais d’être entendu ; Max Oberlé, l’artiste contemporain, qui déteste être vieux, qui a le cancer, qui ne ressent aucune motivation à réaliser l’œuvre monumentale qu’on lui demande pour le Grand Palais et c’est un reportage sur les hauts-fourneaux de Aublange qui va lui donner cette motivation, il va leur commander la fabrication des pièces et faire une œuvre, une Antigone monumentale, en soutien au combat de ces sidérurgistes. Une soudaine prise de conscience « J’ai eu honte de moi, de toute ma vie de privilégié, peut-être, de mon égoïsme sûrement. Petite crise d’humilité qui ne me ressemble pas. »; et enfin Daniel Longueville, député, politicien donc, un des rares de son espèce à être issu justement de la classe ouvrière, une classe qu’il a trahie en quelque sorte aux yeux de sa famille cévenole. Une origine qu’il dissimule, dont il a honte, mais qui stimule sans doute son engagement pour sauver les haut-fourneaux d’Aublange.

 

C’est un puissant projecteur braqué sur la réalité sociale que nous livre ici Isabelle Stibbe, une réflexion sur l’humain, à travers les regards, les pensées et les souvenirs entrecroisés de trois hommes : l’ouvrier syndicaliste, l’artiste célèbre et le politicien ambitieux. Sont-ils au fond si différents ? Finalement celui qui doute le moins, c’est peut-être Pierre. Mais c’est surtout qu’il n’a pas le temps de douter, l’issue de son combat est une question de vie ou de mort sociale. Max lui ne bande plus, pense à la mort et pour la première fois de sa vie, son art lui parait secondaire. Daniel tremble à l’idée qu’on puisse voir l’ouvrier en lui, « cette angoisse pierreuse qui ne tarit jamais vraiment malgré les échelons gravis, les rêves réalisés », alors que lui se voit ministre, mais on ne peut complètement renier d’où l’on vient. Ambitieux Daniel, mais peut être pas totalement arriviste. C’est ce qui le différencie de ses pairs, car il a beau avoir emprunté l’ascenseur social, ça ne fera jamais de lui un des leurs. L’un de ceux qui n’ont jamais connu autre chose que l’univers étriqué de l’élite.

 

Les maîtres du printemps est un livre qui fait du bien, qui redonne même de la dignité au lecteur. On n’a pas besoin de voter à gauche pour le lire, c’est un livre sur l’humanité, sur ce qui pourrait faire voler en éclat le système des castes, car c’est bien de cela qu’il s’agit, de castes plus encore que de classes. En réalité aujourd’hui, le sort des personnes, des entreprises, des municipalités, de régions entières, de pays même, comme des politiciens, se joue au casino boursier. Les joueurs n’ont aucun scrupule et aucun compte à rendre. Le combat semble perdu d’avance « car comment lutter contre l’avidité de la finance, cette soiffarde qui ne se repait jamais ? »

 

Cela dit le dernier chapitre s’intitule « Espoirs ».

 

Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;

N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

Edmond de Rostand, Cyrano de Bergerac

 

Alors on laissera le dernier mot à Daniel, qu’on aimerait, non pas entendre dans la bouche des élus, on entend suffisamment de mensonges comme ça, mais qu’on aimerait voir dans leurs actes et plus encore dans les résultats de leurs actes :

 

« On ne peut pas vivre toute la vie sous les lois du marché qui ne sont pas des lois, qui sont seulement l’incarnation des instincts les plus bas comme le profit et l’écrasement d’autrui. L’homme vaut mieux que cela non ? »

 

Cathy Garcia

 

isabelle stibbe.jpgIsabelle Stibbe est née à Paris en 1974. Après des débuts dans le droit international, elle est responsable des publications à la Comédie-Française puis au Grand Palais, critique d’opéra… Actuellement secrétaire générale de l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, elle enseigne également à l’Institut d’études théâtrales de l’Université Paris-III.  Elle a publié Bérénice 34-44, son premier roman, chez le même éditeur en 2013.

 

 

Cette note a paru sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

12/10/2015

Tout ce qui m’est arrivé après ma mort de Ricardo Adolfo

 traduit du portugais par Elodie Dupau

Éditions Métailié, 6 avril 2015

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174 pages, 17,50 €.

 

Tout ce qui m’est arrivé après ma mort est une farce sur l’exil, aussi drôle que pathétique, dérangeante aussi, car l’auteur brouille un peu les pistes, ce qui lui permet de montrer comment chacun de nous, quel qu’il soit, bien installé dans sa peau de lecteur-voyeur-ricaneur, pourrait lui aussi un jour basculer et devenir le clown de sa propre histoire. Car à vrai dire notre identité, notre assurance, nos certitudes, ne tiennent qu’à un fil et si ce fil est coupé, quand tous les repères disparaissent, que l’on ne comprend plus personne et que personne ne nous comprend, et que l’on devient quantité négligeable, un immigré donc, une statistique, une ombre, alors on peut se perdre très facilement. Se perdre dans une ville étrangère et surtout se sentir étranger à soi-même. Un exil plus pernicieux encore.

 

Brito  est un personnage clownesque. Doublement perdus avec son épouse et son tout petit garçon, dans une ville sur l’île, et on devinera au bout d’un moment qu’il s’agit de l’Angleterre, et loin du pays, qu’on sait être le Portugal, où Brito était postier.

 

Après la mort, c’est quand on a été forcé de tout quitter et que l’on doit renaitre dans un autre pays, sans aucune carte en main. La moindre erreur peut entrainer un enchainement fatidique d’évènements plus aberrants les uns que les autres, avec l’impossibilité totale de stopper ce flux. Cette perte en avant rappelle à certains moments des romans de Paul Auster.

 

 

Brito, son épouse Carla et leur petit garçon, s’apprêtent à regagner leur maison, une minuscule chambre en vérité, qui fait office aussi de cuisine, de salon et de véranda, et ils rapportent avec eux et ce malgré Brito, une valise rouge à roulette toute neuve que Carla a voulu s’offrir, lors de cette sortie familiale unique et hebdomadaire de lèche-vitrines dans la ville qui rayonne de tous ses feux, ou presque… Car en réalité  « la dernière mode était de fermer des boutiques plutôt que d’en ouvrir (…) des devantures condamnées, des façades aveugles, clouées à coup de marteau pour cacher ce qu’il n’y avait pas à vendre. ».

  

Une panne de métro suivie des réactions intempestives de Brito, et la famille, faute de pouvoir se faire comprendre, aussi bien que faute d’un désir de compréhension de ceux qui ne les comprennent pas, se voit forcée d’emprunter une sortie inconnue. Ce sera le début d’une longue nuit d’errance. « Il n’y a que le présent qu’on n’allait pas perdre puisqu’il nous collait à la peau. »

  

L’auteur a choisi de nous présenter un personnage dont on peut rire, un total antihéros qu’on ne peut même pas vraiment prendre en pitié. Ses incessants dialogues intérieurs, que ce soit avec lui-même ou avec un Dieu auquel il ne croit pas vraiment, mais qu’il juge vindicatif avec ses trucs cyniques et canailles, sont une vraie farce à eux tout seul, comme les dialogues entre lui et Carla, son épouse excédée mais liée à lui vaille que vaille, car elle a choisit de le suivre alors qu’il voulait fuir le pays pour ne pas aller en prison, en espérant au passage y gagner une vie meilleure qu’au pays pour elle et les siens. Cet increvable espoir de l’immigré qui se paye au prix fort, celui de la transparence.

 

« Un jour, tout seul, sur le chemin de la maison, j’ai fait exprès de rentrer dans un poteau pour m’assurer que j’étais bien là, que je n’étais pas le fruit de mon imagination. J’existais, selon le poteau, et jamais je n’ai réussi à comprendre pourquoi personne ne me voyait. »

  

C’est une véritable tragi-comédie, une pièce de théâtre à l’intérieur du roman. Carla subit comme une double peine, d’une part l’exil et toutes ses difficultés, illusions et déceptions et par-dessus tout le sentiment de solitude, d’isolement et puis elle est la seule à travailler en faisant des ménages dans des bureaux et donc à gagner de l’argent et d’autre part un mari totalement démuni et anxiogène, à l’imagination exacerbée, qui extrapole continuellement et se complique les choses lui-même notamment avec sa théorie de la double-contradiction. En gros,plus il veut mieux faire et plus les situations empirent et les efforts qu’il fait sur lui-même pour être efficace sont désespérément drôles. Mais pourrait-il vraiment faire mieux ?

  

« La vie sur l’île m’avait placé dans une position nouvelle. (…) Sur l’île, elle n’était la femme que d’un immigré de plus, sans nom ni faits, d’un jobard quelconque. La femme d’un homme qui faisait honte, même à moi. »

  

C’est un roman sur l’impuissance la plus complète, on a envie de rire, mais c’est très amer aussi, car en réalité ce n’est pas drôle. Brito est une catastrophe, même pas véritablement sympathique car lui-même est couard, égoïste, ignorant et facilement raciste, car même immigré, il reste Européen malgré tout. Son épouse aurait envie de pouvoir l’attacher et le museler pour que les choses n’empirent pas plus, mais dans cet exil total, où on ne peut parler à personne, où personne même ne semble vous voir, le couple en mal du pays devient le rafiot que l’on ne quitte pour rien au monde. Une miette de meilleur, un cargo de pire et les difficultés forcent le lien.

 

L’auteur réussit donc tout en se moquant gentiment de ses personnages, à mettre peut-être plus encore en exergue que n’importe lequel d’entre nous pourrait être à leur place, car personne n’est fait pour supporter d’être un immigré, un exilé de force et quand quelque chose nous tombe dessus comme ça, tout le monde pourrait très facilement basculer dans cette farce amère et devenir le pantin pathétique de sa propre histoire.

 

Une façon cocasse (on notera entre autre le clin d’œil au cliché de l’immigré portugais avec la valise, sauf que celle-ci est neuve, rouge, rutilante et roulante) d’aborder l’air de rien et c’est tout de même un tour de force, absolument tous les aspects et toutes les problématiques de l’exil. « C’était un serpent qui mordait beaucoup de queues ».

 

L’auteur  a choisit le ton de la badinerie pour montrer à quel point parler des immigrés d’une façon générale, ça ne veut rien dire. Les immigrés sont aussi des étrangers les uns pour les autres, voire des ennemis. Il y autant de situations différentes que de personnes différentes. D’innombrables histoires individuelles et donc forcément très complexes.

  

Et la bêtise n’ayant pas de frontière, bringuebalés dans un monde absurde, comment ne pas devenir plus absurdes encore ?

  

 

 Cathy Garcia

 

 

 

R-Adolfo.jpgRicardo Adolfo est né à Luanda, en Angola, en 1974. Il a vécu à Lisbonne, Macao, Londres, Amsterdam et il réside actuellement à Tokyo. Publicitaire, il est l'auteur de romans, nouvelles, fictions courtes et livres jeunesse. Depuis l'étranger, il croque son pays, le Portugal, avec humour et ironie, souvent sans concession. Il nourrit ses écrits d'un quotidien qu'il aime à saisir au détour d'un dialogue, d'une situation, d'un événement. Ses romans ont été publiés en Hongrie, en Espagne, en Suède et au Japon.

 

 

Cette note a été publiée sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

 

08/10/2015

La barbe ensanglantée de Daniel Galera

 

traduit du portugais (Brésil) par Maryvonne Lapouge-Pettorelli

 

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Gallimard (Collection Du monde entier), 19 mars 2015

512 pages, 24,90 €.

 

 

Fascinant ce roman, et puissant, il se déroule de façon un peu heurté parfois, ou bien cela vient peut-être de la traduction, mais très vite on se retrouve comme hypnotisé par son mouvement, un balancement entre ressac océanique et l’ondulation du serpent.

 

Le personnage principal n’est pas le narrateur et on ne connaîtra pas son nom. L’auteur use de la troisième personne pour en parler, mais pourtant très vite on a vraiment l’impression d’être à l’intérieur de sa tête. Déboussolé par la perte de sa petite amie qui l’a quitté pour son frère, à qui il ne veut pas pardonner cette trahison, puis par le suicide de leur père, dont lui seul a été prévenu par le père en personne, qui l’a fait venir juste avant de passer à l’acte, pour lui faire promettre de faire piquer sa vieille chienne, pour qu’elle ne souffre pas de son départ. Et qui a remis aussi sur le tapis, le mystère de la disparition de son père à lui, le grand-père donc du personnage principal, qui aurait été assassiné dans une petite commune au bord de l’océan au sud du pays.

 

Comme une graine qu’il aurait semé de père à fils, juste avant de tirer sa révérence, et le petit-fils donc, plante tout, son appart et son travail à Porto Allegre, pour aller vivre lui aussi à Garopaba, dans un tout petit appartement humide, à quelques mètres de ce qu’il reste de l’ancien port de pêche. Un appartement où aurait vécu aussi son grand-père. Sans trop savoir ce qu’il cherche vraiment, il tente de se renseigner sur celui-ci, mais très vite à la simple évocation de son nom, les visages se ferment. De plus lui-même est atteint d’une pathologie étrange et handicapante, la prosopagnosie, l’impossibilité de se souvenir des visages, pas même du sien. Ce qui rajoute à l’étrangeté de sa situation.

 

Comprendre ce qui est arrivé à son grand-père, dont il est en plus le portrait craché, commence cependant à tourner à l’obsession et c’est de cette quête dont il est question tout au long de ces 500 et quelques pages. Le personnage principal s’y absorbe au point d’en faire une quête d’identité quasi métaphysique dans laquelle il va sombrer peu à peu, comme dans une sorte d’auto-envoûtement.

 

C’est un athlète, très physique et très bon nageur, il trouvera vite un poste d’entraineur dans la nouvelle piscine locale, puis un petit groupe de personnes désirant être entrainées à courir. Se partageant entre ces activités et la nage dans l’océan par tous les temps, un semblant d’équilibre se met en place, même s’il lui est difficile de nouer de véritables liens, à cause de son problème de prosopagnosie, dont il n’a pas envie de parler. C’est encore l’été, mais bientôt l’hiver arrive, les touristes partent, ne restent que les autochtones et divers personnages un peu en marge, plus ou moins paumés.

 

Il se fera deux copains, de beuveries surtout, dont un bouddhiste, et des femmes aussi vont croiser sa route, mais ce sont comme des rendez-vous manqués, creusant toujours plus en lui le goût de la solitude, comme un vide, obstinant. S’occuper de la chienne de son père aussi est devenu une obsession, même après que celle-ci se soit fait percuter par une moto, au point de ne peut-être plus jamais pouvoir remarcher, mais il y passera tout l’argent et l’énergie qu’il faut, cette chienne ne doit pas mourir, malgré la promesse faite à son père, peut-être parce qu’avec elle c’est tout une part de lui-même qui disparaîtrait ?

 

Avec ce roman on entre aussi au cœur de la vie et des changements en cours dans ce village de pêcheur qui s’est vu transformé en station de tourisme estival, la pêche allant toujours déclinant, où le temps se divise désormais entre belle saison et l’hiver où la vie y est plus difficile. Déprimante même pour beaucoup. Passer un premier hiver à Garopaba peut ressembler à un passage initiatique.

 

Entre passé et présent, légendes et superstitions, rêve et réalité, un quotidien d’une extrême banalité et une brutalité sous-jacente qui couve en permanence, notre personnage principal par une sorte d’obstination, se retrouve à perpétuer lui-même les vieilles histoires, dans lesquelles il s’empêtre comme un poisson pris au filet.

 

Mais découvrir la vérité, c’est aussi découvrir ce que l’on ne veut pas savoir.

 

Père, fils, grand-père, quelque chose dans le sang comme une violence vraiment primitive, une puissance qui gronde dans les veines comme un océan. Comme un océan en pleine nuit, noir et plein de sa force colossale, comme la vie quand il faut savoir se relever et vraiment savoir nager pour ne pas y laisser sa peau, ou pire encore.

 

La barbe ensanglantée est un roman dense et riche dans la profusion de détails sans jamais être ennuyeux, un de ces romans qui imprègnent fortement, comme des odeurs d’embruns qui mettent du temps à se dissiper. Un goût de sel, de sang et d’amertume.

  

Cathy Garcia

 

  

 

daniel-galera.jpgDaniel Galera, né en 1979 à São Paulo, est l’un des auteurs les plus prometteurs de la littérature brésilienne actuelle. Pionnier de l’utilisation d’internet dans le champ de la création littéraire, il a animé des fanzines électroniques et fondé la maison d’édition indépendante « Livros do Mal ». Auteur prolifique, il s’essaie aussi bien au roman qu’au conte, à la nouvelle ou à la bande dessinée.

 

 

 

Bibliographie : « Laila » dans Brésil 25. Nouvelles 2000-2015, anthologie dirigée et préfacée par Luiz Ruffato, Métailié, à paraître en 2015, traduit par Emilie Audigier. ; Cachalot, avec le dessinateur Rafael Coutinho, Cambourakis, 2012, traduit par Dominique Nédellec ; Paluche, Gallimard, 2010, traduit par Maryvonne Lapouge-Pettorelli.

 

Cette note a été publiée sur http://www.lacauselitteraire.fr/