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16/04/2018

L’évangélisme technologique. De la révolte hippie au capitalisme high-tech de la Silicon Valley - Rémi Durand

 

9782364051638_1024x1024.jpg

Broché : 192 pages
Éditeur : FYP Éditions
Collection : Reboot

Prix public TTC : 20 euros
EAN 13 : 978-2-36405-163-8

 

 

Comment des hippies et des hackers sont-ils parvenus à créer des empires et un capitalisme high-tech ?

De Steve Jobs à Elon Musk, en passant par Bill Gates, Larry Page et Sergueï Brin, les évangélistes de la technologie ont su convaincre que leurs produits ou leurs services peuvent rendre « le monde meilleur », et créer autour de leurs marques et leurs multinationales une vénération quasi religieuse.

Aujourd’hui, cet évangélisme est devenu quasiment incontournable pour les start-up qui s’appuient sur un modèle visant à rassembler une masse critique d’adeptes dans le but de consacrer leur technologie comme standard. Mais sous couvert de faire preuve de pédagogie et d’éduquer le marché et la société aux principes de la collaboration pour la production des savoirs et à l’ère de la contribution, ce nouveau mode de recrutement de « convertis » cherche aussi à propager les idéaux du capitalisme high-tech et renforcer les monopoles.

C’est ce que relate cet ouvrage.

Rémi Durand nous plonge d’abord au cœur de la Silicon Valley des années 1970 et explique comment grâce à la culture hippie une organisation sociale s’est structurée autour des technologies de l’informatique et de la communication, en mêlant extases mystiques, psychédélisme et puces électroniques. Puis, progressivement, les technologies du numérique se sont érigées en porte-étendard d’une société ouverte, prônant la suppression progressive des hiérarchies, la collaboration pour la production des savoirs et des techniques, et la contribution, tout en mettant en avant la créativité de chacun, la passion et le lien communautaire entre les individus.

Mais l’auteur révèle que cette utopie numérique a rapidement opéré un glissement vers l’entrepreneuriat et la nouvelle économie, et a engendré des organisations centralisées et monopolistiques qui concentrent, à l’échelle planétaire, toutes les ressources économiques et intellectuelles. Le pouvoir politique est désormais entre les mains de quelques empires fondés par d’anciens hippies et hackers reconvertis en ogres insatiables d’un capitalisme high-tech triomphant.

À la fois analyse culturelle, saga économique et étude historique des nouvelles technologies, ce livre permet également de comprendre les méthodes de marketing, de management et les dynamiques des univers d’Apple et de Google. 

Sociologue des sciences et des techniques, Rémi Durand est spécialiste des implications culturelles, politiques, économiques et sociales des nouvelles technologies, notamment celles issues de la Silicon Valley. Il est également ingénieur, expert des technologies numériques.

 

 

 

16/02/2018

La guerre des métaux rares La face cachée de la transition énergétique et numérique de Guillaume Pitron

comprendre qu'il ne s'agit pas juste de consommer plus vert..... mais de faire vraiment et radicalement décroitre la consommation telle qu'elle est pratiquée communément....

livre_affiche_531.pngTransition énergétique, révolution numérique, mutation écologique… Politiques, médias, industriels nous promettent en choeur un nouveau monde enfin affranchi du pétrole, des pollutions, des pénuries et des tensions militaires. Cet ouvrage, fruit de six années d’enquête dans une douzaine de pays, nous montre qu’il n’en est rien !

En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets connectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole.

Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergétique que ce livre raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mission de résoudre.

Journaliste pour Le Monde Diplomatique, Géo ou National Geographic (il est notamment lauréat de l’édition 2017 du Prix Erik Izraelewicz de l’enquête économique, créé par Le Monde), Guillaume Pitron signe ici son premier ouvrage. La géopolitique des matières premières est un axe majeur de son travail. Il intervient régulièrement auprès du parlement français et de la Commission européenne sur le sujet des métaux rares.

 

Paru le 10 janvier 2018

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-La_guerre...

 

 

 

02/01/2018

La Monnaie - Un enjeu politique - Les Économistes atterrés

138373_couverture_Hres_0.jpgLa monnaie

Organisé comme un manuel classique, cet ouvrage aborde successivement les fonctions de la monnaie, les mécanismes de la création monétaire, les principales théories, la conduite de la politique monétaire par les banques centrales, la régulation du système et des pratiques bancaires, le système monétaire international. Mais c’est le premier d’un genre nouveau, puisqu’il assume une approche critique de l’enseignement abstrait et néolibéral de ces questions, qui domine aujourd’hui les facultés. Ce manuel s’inscrit dans le sillage de Marx, Mauss, Keynes et Polanyi. Au-delà de la « technique » (au demeurant présentée avec pédagogie), il montre comment la monnaie est au cœur des des crises récurrentes du capitalisme. Il invite ainsi les citoyens à s'emparer des questions monétaires.

Les Économistes atterrés

 

Ils s’opposent au diktat de l’économie néolibérale à l’œuvre aujourd’hui et éclairent le débat public sur la possibilité et la nécessité d’autres politiques. Leur Manifeste publié en 2010 (Les Liens qui libèrent) a rencontré un grand succès en France et à l’international.

 

 

 

29/12/2017

Le nouveau guide des additifs

 

 
le_guide_des_additifs300.jpgUn guide utile pour celles et ceux qui consomment encore de la nourriture industrielle. Ce que cachent réellement les codes ou les noms compliqués qui figurent sur les emballages : des additifs sans risque comme le E 330 ou le E 920, ou plus problématiques comme le E 250 ou le E 621.
 

Comment les auteurs ont procédé

Pour classer les 338 additifs autorisés, Anne-Laure Denans, docteur en pharmacie et nutritionniste et les journalistes scientifiques de LaNutrition.fr ont examiné plus de 200 études scientifiques et toxicologiques et défini 4 catégories :
  • rouge : additif qu’il vaut mieux éviter
  • orange : à éviter dans des circonstances précises
  • gris : additif douteux
  • vert : additif qui ne pose pas de problèmes
Avec, pour chaque additif : les aliments dans lesquels on le trouve, la dose à ne pas dépasser et s’il vaut mieux l’éviter chez l’enfant ou en cas d’allergie, diabète, maladie rénale, prédisposition au cancer, risque cardio-vasculaire… Et les références des études consultées.
 

Les enseignements du livre

1 additif sur 4 pose problème : ce guide signale donc 90 additifs qu'il vaut mieux éviter de consommer régulièrement ou à dose élevée, car ils pourraient entraîner des problèmes qui ont été identifiés dans des études expérimentales (in vitro, chez l’animal) ou chez l’homme, comme par exemple : des troubles du comportement ; des atteintes cellulaires ; une altération de la flore intestinale.

Parmi les substances suspectes :

  • Colorants : très présents dans les confiseries et les aliments pour enfants, plusieurs sont soupçonnés de favoriser l’hyperactivité et les troubles du comportement. 
  • Phosphates : ils ont envahi les rayons, des plats préparés aux fromages. 
  • Émulsifiants : ces substances qu’on trouve dans les plats préparés, le pain industriel, etc… perturbent la flore intestinale. 
  • Nitrites : ces conservateurs présents dans la plupart des charcuteries donnent naissance dans certaines conditions à des nitrosamines cancérogènes. 
 

Parmi les révélations de ce livre 

• Les 7 colorants soupçonnés de favoriser l’hyperactivité
• Pourquoi les additifs au phosphate sont sur la sellette
• Comment les émulsifiants peuvent perturber la flore intestinale
• 7 édulcorants à éviter en cas de sucre sanguin élevé
• Les astuces des industriels pour faire accepter leurs produits
 

L'exemple des produits minceurs : 0% de graisse, mais chargés d'additifs 

Prenez les yaourts et desserts allégés. En débarrassant le yaourt de ses matières grasses, il perd de son onctuosité. Pour leurrer nos papilles, les fabricants jonglent avec les épaississants et les gélifiants (yaourts 0 % aux fruits). Pour qu’il soit « sans sucre ajouté » tout en ayant un goût sucré, ils font appel à un mélange d’édulcorants. Résultat : des produits qui peuvent contenir jusqu’à 8 additifs !

Les additifs répondent aux besoins des industriels, pas des consommateurs

La présence d’additifs dans un produit signale qu’il s’agit d’un aliment ultra-transformé.
« L’usage des additifs, explique le Pr Jean-François Narbonne dans sa préface, s’est généralisé après la Seconde Guerre mondiale de pair avec la transformation, toujours plus poussée, des aliments. » :

  • Déconstruction, réassemblage entraînant une dégradation des textures et des saveurs, qu’il faut bien compenser ;
  • Recherche de la plus longue conservation possible ; 
  • Recherche du coût minimum : les additifs permettent de réduire les quantités d’ingrédients naturels plus onéreux. 

« Ainsi tout un arsenal chimique appartenant à des familles chimiques diverses, a été mis à la disposition de l’industrie agroalimentaire, écrit le Pr Narbonne, qu’il s’agisse de colorants, de conservateurs, d’antioxydants, d’agents de texture, d’antiagglomérants, d’exhausteurs de goûts ou d’édulcorants. »

Le Nouveau guide des additifs est préfacé par le Professeur Jean-François Narbonne, toxicologue, ancien expert auprès de l’ANSES. 

 

Date de parution : 09 mars 2017
ISBN 978-2-36549-234-8
272 pages

Thierry Souccar éd.

 

 

De l'intestin aux maladies psy

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Dépression, autisme, Alzheimer, troubles du comportement : les derniers secrets de la relation intestin-cerveau


Nous avons tous entendu dire que l’intestin serait un second cerveau. En réalité, cela va beaucoup plus loin. La recherche démontre aujourd’hui l’implication des bactéries intestinales dans les maladies auto-immunes, l’obésité, le diabète ou encore les allergies. Et si nos émotions et nos comportements étaient liés à nos bactéries intestinales ?

Aux États-Unis, la dépression mélancolique est reconnue et soignée comme une maladie inflammatoire du cerveau. On découvre que les troubles jusqu’ici considérés comme psychologiques ont aussi des causes biologiques, qui pourraient même se trouver au premier plan. Le point de départ ? L’intestin et les milliards de bactéries qui le peuplent.

Longtemps traquées comme responsables des maladies, les bactéries sont à présent étudiées pour leurs bienfaits. Elles ont la capacité de dialoguer entre elles et avec nos propres cellules humaines. Surtout, nous avons la possibilité d’agir sur ce dialogue, en corrigeant notre alimentation et notre hygiène de vie. Les portes s’ouvrent sur d’extraordinaires possibilités de traitement et surtout de prévention de certaines maladies de civilisation.

 

Un ouvrage de Jacques Dimitri aux éd. Quintessence, paru le 13 mars 2017, 228 pages.

 

 

 

 

22/12/2017

Le cadeau du jour : "Qui aime quand je t'aime ?"

 

25498015_10212539871866015_3239911257313389566_n.jpgAujourd'hui s'est présenté à moi via les souvent heureux "hasards" (en ce qui me concerne) de ce nouveau genre de relations sociales, les virtuelles, pas plus dénuées d'intérêt que les autres et qui offrent d'innombrables occasions de découvrir et d'apprendre.

Cette page, après quelques recherches, s'avère être une page d'un livre de Jean-Yves Leloup et Catherine Bensaïd : "Qui aime quand je t'aime" et je suis tombée sur l'article d'un québécois nommé Jean Gagliardi qui en parle (voir lien à la fin). Et c'est tellement ça ! Alors je partage :

 

"Dans l’introduction de We, Robert A. Johnson signale qu’il y a 96 noms différents pour l’amour en sanscrit, alors qu’il n’y en a qu’un en français, deux en anglais et en espagnol. Or plus on connait quelque chose, plus on a de vocabulaire pour le décrire dans toutes ses nuances. Il rapporte ainsi que les premiers explorateurs qui ont rencontré des Innus ont été fort surpris de constater que ces derniers avaient une centaine de noms différents pour désigner la neige. Il y a pour les Innus la neige du matin, la première neige qui ne tient pas, la neige collante qui tombe à gros flocons, etc. De même, il y a toute une gradation de l’amour qui va de l’amour du chocolat à l’Amour divin. La seule langue connue où il y aurait autant de vocabulaire qu’en sanscrit pour parler de l’amour est l’arabe. Il y a là sans doute trop de nuances pour que nous puissions en saisir toutes les subtilités et il nous faudrait entrer dans des considérations mystiques car l’amour, dans ses hauteurs, perd toute dimension personnelle et devient un nom de Dieu. Cependant, le grec nous offre déjà un éclairage significatif de cette diversité de l’amour en nous proposant une dizaine de noms pour l’appréhender. C’est ce que détaille Jean-Yves Leloup dans le livre Qui aime quand je t’aime qu’il a cosigné avec Catherine Bensaïd, où il présente une échelle de l’amour qui va de porneia à agapè en passant par philea et eros :

Porneia est l’amour faim, le plus primaire pourrait-on dire, qui porte à littéralement « manger l’autre » : c’est la faim du bébé pour le sein de sa mère. L’autre est là un objet de consommation qui satisfait un manque, un appétit. « L’autre n’est pas différencié, il n’est là que pour répondre à mes besoins, qu’ils soient nourriciers, sexuels ou affectifs ». Mais il n’est là, nous dit Leloup, rien à refouler : il y a toujours de l’enfant en nous et il s’agit de le rendre conscient. Le défi que nous pose porneia est de passer de consommer à communier.

Pothos, pathè, mania sont autant de variations de ce que l’on appelle la passion amoureuse, où les anciens voyaient la source de tous les maux. On a ici la racine étymologique de mots comme « pathétique », « pathologique », « manie » et « maniaque », qui pointent le caractère obsessionnel de l’amour à ce stade qui prolonge porneia en ajoutant à la dimension pulsionnelle un caractère émotif. Il dit alors : « je t’ai dans la peau, tu es tout pour moi et je veux être tout pour toi. » Leloup souligne que ce qui se cache dans cette forme d’amour tient de la demande de reconnaissance, de la confirmation du droit d’exister.

Eros est un dieu, volontiers représenté comme un sexe représenté avec des ailes pour signifier un amour qui se dégage de la pulsion (porneia) et de la demande affective (Pothos, pathè, mania) pour s’envoler vers la divinité de l’amour. Eros nous introduit dans le domaine du désir et de la célébration de la beauté, que ce soit celle des corps mais aussi des âmes. Nous réduisons volontiers en Occident à tort l’érotique au sexe alors qu’il s’agit plutôt du dévoilement de ce qui est derrière l’attirance sexuelle elle-même. Avec eros, il y a un élan visant à élever l’amour jusqu’à agape et l’on voit se dessiner le sens de cette progression que figure l’échelle de l’amour : « chacun de ses barreaux n’a pas d’autre fonction que de conduire à l’échelon supérieur, on n’est guéri d’un amour que par un plus grand amour ».

Philia est l’amour que nous traduisons désormais par le terme « amitié », dans lequel on peut entendre dans la langue des oiseaux la reconnaissance de deux êtres comme des âmes-moitiés. Les Grecs distinguaient quatre formes différentes à l’amitié : celle qui prévaut dans la famille, l’hospitalité envers l’étranger, l’amitié des amis et l’amitié amoureuse, qui est rare car l’équilibre est rare entre l’attachement amoureux et le respect de la liberté que présuppose une véritable amitié. Philia nous invite à nous montrer dans notre vulnérabilité car il repose sur la confiance mais il n’est pas encore agapè car on attend encore de l’ami qu’il nous comprenne, ou du moins qu’il nous accepte dans notre différence, et l’on y noue une forme de complicité.

Storgè et harmonia commencent à dégager l’amour de la relation à l’autre pour en faire une qualité intrinsèque à la personne : storgè est l’amour tendresse et harmonia la célébration du fait d’aimer en lui-même, sans que cet amour soit nécessairement payé de retour. Il s’agit d’un état de conscience qui va avec la recherche d’une vie d’harmonie, et « un rayonnement de l’être profond de la personne, qui se manifeste comme une tendresse infinie à l’égard de tous les êtres. » Sexualité et affectivité ne sont pas exclues de cette dimension de l’amour mais sont replacées dans une perspective plus vaste, moins égocentrée. « Lorsque deux êtres aimants dans le sens de storgè s’unissent, c’est l’harmonie même du ciel et de la terre qu’ils rétablissent. »

Eunoia est l’amour qui s’incarne dans le donc et le service. « Avec eunoia, nous ne sommes plus du côté de la soif, mais du côté de la source » : les autres « ne sont plus là pour combler nos manques, ils sont là pour que nous les aimions tels qu’ils sont et quelles que soient les circonstances ».

Charis, qui a donné notre « charité » en en pervertissant le sens pour le réduire à l’aumône, est la joie de donner, et de se donner. Tout est donné gratuitement. « C’est ce qu’on appelle parfois « l’état de grâce ». Tout est simple, l’amour coule de source, il se nourrit même des obstacles et des oppositions qu’il rencontre. »

« Agapè est l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles ». C’est cet amour que les chrétiens nomment Dieu, le seul dieu qui ne puisse être une idole car on ne le possède qu’en étant possédé par lui, qu’en le donnant et en le vivant. « Cet amour est un Autre en nous, une autre conscience, un tout autre amour que tous ceux que nous avons connus précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. (…) Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libre de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’Amour. »

Plutôt qu’une échelle impliquant toujours une notion d’ascension qui laisse la terre derrière nous pour s’en aller au ciel, on peut se représenter aussi l’amour comme un arc-en-ciel déployant toutes les couleurs implicites dans la blancheur de la lumière. Mais le point important que cette étude met en évidence, c’est que les degrés supérieurs de l’amour s’appuient sur les précédents et en impliquent le vécu, l’intégration consciente. Il n’est pas possible d’accéder à l’Amour divin sans passer par l’amour humain, à l’amour universel sans incarner celui-ci dans l’amour personnel, à moins de perdre toute la richesse du spectre des couleurs de l’arc-en-ciel. Il ressort cependant de ces réflexions que la passion amoureuse peut être envisagée comme une voie spirituelle de connaissance de soi et du Divin pour peu que l’on soit prêt à y introduire de la conscience, à travailler la relation pour en retirer les projections. C’est une voie que l’on peut qualifier d’humide et de féminine car entièrement centrée sur la relation consciente, à la différence de la voie sèche et masculine qui se fonde sur la volonté et l’ascèse, pour laquelle l’amour humain doit être écarté au profit de la recherche d’un amour transcendant. "

Jean Gagliardi

http://voiedureve.blogspot.fr/…/le-nom-du-jeu-est-amour.h...

 

 

21/12/2017

Les tondues de Perrine Le Querrec, dessins Jacques Cauda

 

Lestondues10novembre-1-224x320.jpgpar Jean Azarel

La quatrième de couverture donne le « la » époumoné de ces « Tondues » à qui l’écrivaine Perrine Le Querrec lègue ses mots et le peintre Jacques Cauda son crayon à dessin.
« N’a-t-on jamais demandé aux hommes s’ils avaient couché avec une allemande, les a-ton transbahutés sur des charrettes à travers villes et villages sous les huées ? A-t-on jugé leur sexualité, a-ton jugé leur chair, leur pénis, leur cœur ? »
Ceux qui se targuaient de clamer hier « Je suis Charlie », auront-ils le cran (sic) de clamer aujourd’hui « Je suis tondu(es) » ? A défaut de tignasse, je n’en mettrais pas ma main à couper, mais qu’importe…
En un peu plus de trente pages courageuses (merci aussi à l’éditeur Z4), un épisode sinistre de l’histoire de France passe la mémoire enfouie à la Marie-Rose pour rendre moins lisse le crâne du souvenir.
En même temps que tombent les chevelures tombent les masques des maîtres de l’exemplarité et rebondit le destin des femmes à travers les siècles. Le duo Le Querrec / Cauda scalpe au sécateur le non dit intemporel des outrages faits au « sexe faible ». Quand l’une écrit avec le vif de ses entrailles, l’autre fomente ses noirs dessins. Perrine s’exprime en urgentiste, Jacques décolore le trait. A chacun, chacune, sa partition dans un témoignage essentiel : donner à entendre pour effacer le silence de la langue, donner à voir pour gommer le silence des yeux.
« Le silence des femmes. Ce silence de la peur de la honte un silence séculaire la langue mordue la tête tondue. Silence reste à ta place attends mon retour attends ton tour sur la ligne brisée de ton départ sans espoir d’arrivée. Et les cheveux tombent et les femmes tombent et la raison tombe et l’humanité tombe et je tombe le corps attaqué au sommet ».
A l’heure où les extrémismes de tout poil font sortir du bois la bête du totalitarisme, Perrine Le Querrec et Jacques Cauda nous appellent à bien plus que la vigilance, ils crient la rage de résister et le refus du laisser-faire. Leur crédo universel renvoie dos à dos le dévoiement des religions alibis de l’horreur, le diktat sexuel, le plaisir trouble du bourreau face à sa victime, l’oppression originelle du fort sur la faible.
« L’ennemi est désigné c’est l’ennemie, la femme c’est l’ennemie la faute le trouble l’incendie les bombes la menace. La chevelure c’est l’ennemie. Baudelaire. La poésie. La liberté. La sensualité. L’être profond. Les violences varient. Les violences spécifiques
A coups de ciseaux à coups de fouet à coups de pierre à coups d’acide à coups de rasoir à coups d’insultes à coups de verges. »
Loin des philosophes bénis oui-oui habiles à couper en quatre les cheveux de la réalité pour légitimer le déni, à contre courant des castes revanchardes pseudo-féministes, ce livre va au-delà de la demande d’égalité des sexes. Il est un vibrant plaidoyer pour le respect du « moi » de la femme, son essence et son intégrité, dusse-t-il en coûter aux hommes le partage du pouvoir qui va avec, et le vertige de la peur qui change de camp. « Nous sommes métisses / Nous sommes l’épouvante et la puissance / L’utopie et la faille / L’inégalité flagrante vivante souffrante vibrante rayonnante / Nous sommes une bouche le langage – des seins un cœur- des bras l’étreinte – des cuisses la force – des yeux la perception – deux cerveaux l’intelligence – un sexe la vie / Une chevelure / Une femme. »

« Les Tondues » Z4 Éditions. 12 euros.

Publié le 11 novembre 2017 – 38 Pages – Couverture souple en dos carré collé – Impression intérieure Noir & blanc- 15,24 cm x 22,86 cm  http://z4editions.fr/publication/les-tondues/

 

 

29/11/2017

Une histoire politique de l'alimentation - Du paléolithique à nos jours - Paul Ariès

 

51Op4TZOJuL._SX333_BO1,204,203,200_.jpgPourquoi l'alimentation est à l'origine des biens communs de l'humanité ? Comment les puissants, avec les rituels de la table et les politiques alimentaires, sont parvenus à construire l'(in)égalité des humains ? Qui, après avoir imposé au peuple de manger du pain, a voulu lui interdire les châtaignes et généraliser la pomme de terre ?

Au-delà des histoires sociales, religieuse, culturelle, de l'alimentation, l'auteur retrace son histoire politique, jamais traitée à ce jour. Ce fabuleux livre de Paul Ariès, est le fruit de trente ans d'enseignement et de recherches. Il montre comment la table française reste largement tributaire des tables passées. Vous saurez (presque) tout de ce que mangeaient et buvaient nos ancêtres, de la préhistoire à nos jours.

448 pages, Max Milo éd. 2016

 

 

 

Les Zindigné(e)s : Paul Ariès, vous publiez un ouvrage que nous étions nombreux à attendre… puisque vous nous en parliez depuis plus de vingt ans et qu’il correspond largement aux enseignements que vous donnez en histoire, sociologie et psychanalyse de l’alimentation… Depuis vingt ans, des urgences politiques, donc éditoriales, vous obligeaient à faire d’autres choix, alors que tout était déjà là, et à ne pas prendre les six mois nécessaire pour finaliser ce qui, à vos yeux, est sans doute le plus important. Les désillusions politiques ont donc parfois du bon… car elles vous ont permis de prendre du recul et le temps nécessaire pour ce retour aux fondamentaux de l’alimentation donc de l’histoire. Pourquoi écrire une histoire politique de l’alimentation, certes savoureuse mais tout de même sacrément copieuse, puisqu’il vous faut 450 pages pour construire cette grammaire politique de l’alimentation. J’avoue qu’après vous avoir lu je ne mangerai plus comme avant… Disons que je sais un peu mieux ce que manger veut dire…

Paul Ariès  : Beaucoup d’histoires de l’alimentation existent mais pas d’histoire politique, comme si nos façons de faire société, de régler nos conflits, de choisir qui sont nos amis et nos ennemis, de déterminer ce que nous considérons nous être commun, n’interféraient pas avec nos conceptions de l’alimentation et nos façons de passer ou de ne pas passer à table, avec nos définitions, toujours changeantes, qui permettent de dire qui a droit de participer au banquet, qui doit recevoir plusieurs parts, une pleine part, une demi-part, voire une mauvaise part.

Les Zindigné(e)s : vous écrivez aussi que l’humanité s’est humanisée à travers sa table et qu’elle pourrait fort bien se déshumaniser en déshumanisant sa table.

Paul Ariès  : l’humanité s’est humanisée à travers sa table en interposant entre elle même et ce qu’elle mange et boit toute une série de choix (entre ce qui est consommable et ce qui ne l’est pas, entre ceux qui ont droit au banquet et les autres, entre divers modes de cuisson, etc.), de valeurs (entre celles reconnues aux divers aliments et aux diverses façons de cuisiner, d’assaisonner, de manger), d’objets (du bâton à fouir à la broche et à la marmite), de savoirs et de savoir-faire (en matière de chasse et de cueillette, de stockage, de conservation, d’assaisonnement, de cuisson), de cultures (des cultures populaires aux cultures aristocratiques en passant par les aspects religieux ou scientifiques), de rituels (domestiques, religieux ou politiques), transformant ainsi les nutriments, qui concernent le seul corps biologique, en aliments. L’histoire de l’alimentation est donc d’abord celle de cette mise à distance, de cette ritualisation et symbolisation qui concourent au vivre ensemble.

L’humanité pourrait tout aussi bien se déshumaniser en déshumanisant sa table. Nous n’avons toujours pas appris, en plusieurs millénaires, à garantir le droit au banquet à l’ensemble de l’humanité, ce qui supposerait de concevoir une nouvelle symbolique, une nouvelle ritualité, d’autres pratiques. Au contraire, nous mangeons de plus en plus n’importe quoi, n’importe comment, n’importe quand, n’importe où, avec n’importe qui et pour n’importe quelle raison. Nous n’acceptons plus que la communauté puisse avoir son mot à dire sur nos façons de manger, et déjà de gaspiller, car nous ne savons plus ce que manger veut dire. Nous nous imaginons, contre tout ce que nous apprend l’histoire de l’humanité, que la table serait une affaire individuelle dont nous n’aurions pas à rendre compte ni anthropologiquement, ni socialement ou culturellement, ni, bien sûr, politiquement.

Les Zindigné(e)s : Pourquoi une histoire de l’alimentation ?

Paul Ariès  : Notre siècle ne fait pas exception : son principal défi n’est pas la conquête spatiale mais de savoir comment nourrir 8 milliards d’humains sans détruire les écosystèmes. L’histoire aurait dû, à ce sujet, nous vacciner contre une double illusion, hélas meurtrière. Celle selon laquelle la table d’aujourd’hui serait nécessairement mieux que celle d’hier et forcément moins bien que celle de demain. L’histoire de l’alimentation dément cette conception faussement progressiste : on mourait moins de faim dans l’Egypte des pharaons que sous Louis XV, et les mangeurs préhistoriques accédaient à une nourriture plus diversifiée que les Français du XIXe siècle.

Les Zindigné(e)s : Vous avez conscience que vous prenez un peu les lecteurs à contre-pieds…

Paul Ariès : L’histoire de l’alimentation n’est pas celle d’une longue marche triomphante vers un mieux, mais celle de conflits d’usages, avec l’alternative de mutualiser les stocks ou de laisser une minorité se les approprier, ou le choix entre détruire les châtaigneraies pour favoriser les pommes de terre ou le froment, et laisser le peuple vivre bien, à sa façon. En effet, les puissants n’ont pu imposer leur conception de l’agriculture et de l’alimentation qu’en interdisant au plus grand nombre, souvent brutalement, d’autres façons de manger et donc aussi de vivre. Nous ne sommes pas en mesure de dire ce qu’aurait été l’histoire de l’alimentation si ces autres choix populaires avaient été respectés. Les puissants (chefs de tribus, seigneurs, rois, aristocrates, bourgeois capitalistes) ne sont parvenus à leurs fins qu’avec le soutien des religions, et notamment, nous concernant, avec l’appui de l’Eglise catholique, toujours prête à dénoncer les prétentions des pauvres à vouloir manger aussi bien que les riches…Le péché de gula (« gourmandise ») est d’abord une arme de guerre contre les pauvres et non contre les riches.

Les Zindigné(e)s : vous écrivez aussi qu’il faut faire le deuil d’une autre illusion : l’idée que le « progrès technique » et que les innovations en matière agricole seraient à même de répondre aux espoirs.

Paul Ariès : Nos ancêtres se sont bercés de telles illusions depuis les grandes réformes de l’Antiquité jusqu’à la monarchie absolue et la Révolution. La pomme de terre républicaine n’a pas plus émancipé l’humanité que le pain moyenâgeux ou, demain, les biotechnologies alimentaires. Ce n’est pas par hasard si le XIXe siècle « progressiste », dont la mémoire collective n’a retenu que la légende dorée des grands gastronomes, fut un siècle particulièrement noir en matière d’alimentation populaire avec ses projets immondes de nourrir le peuple en utilisant tous les rebuts de l’industrie. Même dans la Grèce antique, les esclaves avaient droit aux délices du vin doux et à des banquets (rarement tout de même) pour honorer leurs morts ! La commensalité eut longtemps pour conséquence de rappeler aux humains qu’ils doivent tous, obligatoirement, manger et boire. Le capitalisme ayant inventé, avec son fonctionnement spécifique de l’argent, une autre équivalence générale entre les choses, Comus et Bacchus se sont trouvés rabaissés, pour ne pas dire simplement désacralisés.

Les Zindigné(e)s : Vous écrivez que faire une histoire de l’alimentation, c’est témoigner de cette profanation du vivant …

Paul Ariès : On peut parler en effet de profanation du vivant lorsque les sociétés ne se pensent plus comme nourricières, lorsque les enrichis ne perçoivent même plus ce qu’il y a d’immoral dans leurs excès et dans la démesure de leurs gaspillages alimentaires (estimés à 40 % de la production), lorsque les dirigeants n’imaginent plus ce que pourraient être des politiques alimentaires, alors que les Anciens avaient su déployer durant des siècles des lois somptuaires pour que les excès des uns ne privent pas les autres, et des lois annonaires pour garantir l’approvisionnement de tous et de chacun. La Révolution française n’est pas née ainsi d’une mauvaise récolte, mais de l’abandon par les puissants de cette « économie morale » que le peuple n’a jamais cessé d’appeler de ses vœux et qu’il appliquait parfois de force lors des réquisitions de grains et des ventes au juste prix.

Les Zindigné(e)s : Pourquoi une histoire politique de l’alimentation ?

Paul Ariès ; L’alimentation a été l’un des domaines où s’est forgée cette dimension humaine à laquelle on donnera bien plus tard le nom de politique. En effet, la politique exista bien avant la démocratie grecque et ses fameux banquets. J’aimerais convaincre le lecteur qu’on peut parler de politiques alimentaires dès la préhistoire et que les choix faits ne furent pas moins intéressés et passionnés que les nôtres. La politique ne naît donc pas avec les premières cités-Etats, comme Babylone, mais avec les grandes chasses, avec le stockage des denrées, avec les premiers banquets végétaux. Cette histoire témoigne d’un bricolage avec parfois des avancées foudroyantes, mais aussi des reculs durables. Ce bricolage a permis de faire vivre quelque chose qui dépasse le cadre des relations familiales, tribales et de simple voisinage. On fera toujours du neuf avec du vieux dans ce domaine, et on bricole à partir d’un « déjà-là ». La commensalité, qui a un sens précis dans le contexte familial, prend ici un autre sens. D’affaire privée, la maîtrise du feu devient l’un des fondements d’une communauté politique qui s’invente, serrée autour d’un commun. Ce n’est d’ailleurs pas tant la communauté qui se serre autour de son feu que ce foyer commun qui crée la communauté, comme ce n’est pas la communauté qui partage un banquet, mais ce banquet qui crée la communauté en tant que corps politique. En même temps, la politique, c’est la constitution de cet espace commun, soustrait aux seules logiques privatives, et la mise au point de modalités particulières de le gérer. La politique fut d’abord une banale affaire alimentaire avant de devenir cette chose abstraite qui exclut le plus grand nombre. Politique, l’apprentissage de la coopération, peut-être déjà au niveau de la cueillette, et, de façon certaine, avec les grandes chasses. Politique, la définition de territoires de cueillette et de chasse à défendre contre d’autres tribus ou contre les prédateurs. Politique, l’apprentissage de la sécurité collective avec la constitution de réserves et l’invention de méthodes variées et efficaces de gestion des stocks alimentaires. Politique, la maîtrise du feu comme fondement des futurs biens communs et des futures cités. Politique, l’invention de la commensalité car elle suppose de faire des choix en matière de répartition des morceaux, mais aussi en termes d’alimentation (ou pas) des plus faibles. Politiques, les premiers repas hospitaliers à la fonction diplomatique certaine ainsi que les premiers banquets funéraires ou sanglants. Que la politique se soit inventée avec des affaires de table, notamment, n’est pas si étonnant puisque la table est, comme la politique, une affaire de mélange (des peuples, des valeurs, des coutumes dans un cas, des arômes, des épices dans l’autre). Les Grecs anciens le savaient bien, qui obligeaient à toujours mélanger son vin avec de l’eau.

Les Zindigné(e)s : Pourquoi une histoire nationale de l’alimentation alors que vous sait passionné par la table chinoise ou hindoue ?

Paul Ariès  : Certes, l’histoire de l’alimentation est universelle, mais on ne peut la rendre intelligible qu’en acceptant de la circonscrire dans des territoires à chaque fois particuliers, tant sur les plans climatique, géographique, culturel, social que sur le plan politique. La France, dans son histoire, entretient un rapport spécifique à sa table parce qu’elle est, plus que d’autres, une nation politique. Etudier l’histoire politique française de la table, c’est se donner le maximum de chance de comprendre cet entrelacement du politique et de la nourriture, tel qu’il travaille toutes les sociétés, chacune à sa manière. Convoquer la longue durée, et même la très longue durée, est donc nécessaire puisque la table française reste tributaire des tables antiques bien au-delà du fameux triangle pain-vin-huile et de la tradition des banquets. Ce qui caractérise la table française, c’est ce rapport, toujours continué et renouvelé, entre contenu de l’assiette et politique, entre manières de table et politique, entre (contre-)utopies et politique, et ceci, de l’époque gallo-romaine à celle de l’empire carolingien, de la féodalité à la monarchie absolue, de l’humanisme de la Renaissance à celui de la philosophie des Lumières, de la Révolution de 1789 au xixe siècle, le « siècle noir ».

Les Zindigné(e)s : vous écrivez que le danger aurait été de faire l’histoire politique de l’alimentation des seuls puissants, évacuant ainsi le point de vue, également politique, du peuple sur les affaires de table.

Paul Ariès : Le peuple, loin d’être silencieux, est même plutôt têtu au cours des siècles, allant toujours chercher dans les mêmes directions les solutions aux questions alimentaires… Cette histoire populaire de la table a pourtant toujours été dépréciée, au point de ne retenir que le point de vue des puissants (et des savants), y compris sur des mesures souhaitées et revendiquées par le peuple. Les gens ordinaires n’ont pas principalement souhaité manger la même chose et de la même façon que les puissants, il faudra beaucoup de souffrances pour les faire renoncer à leurs propres conceptions et pratiques de table. La haine des distributions alimentaires gratuites, toujours recommencées depuis la Rome antique, en est un autre bon symptôme.

Les Zindigné(e)s : vous conviez vos lectrices et lecteurs à un très long voyage gastronomique puisqu’il nous conduit jusqu’à la préhistoire où vous évoquez non seulement le contenu de l’alimentation mais aussi la façon de manger. Vous parlez notamment des banquets végétaux bien peu connus. Vous expliquez le passage du paléolithique au néolithique non pas comme une évolution naturelle et pacifique mais comme un coup de force contre les populations indigènes… Pourquoi ce besoin de remonter si loin dans le temps ?

Paul Ariès  : j’ai voulu remonter jusqu’à la préhistoire, d’abord par gourmandise, pour déconstruire les idées reçues, mais aussi parce que remonter loin est le meilleur chemin pour parler de demain car cela permet d’entrevoir des invariants.

Les Zindigné(e)s : Vous présentez votre livre à la façon de la vieille table française en proposant, en guise de chapitres, 13 services successifs, mais dans lequel chacun(e) peut puiser à sa guise : les tables préhistoriques, la table mésopotamienne, la table égyptienne, la table grecque, la table romaine, la table gauloise, la table mérovingienne, la table carolingienne, la table clérico-féodale, la table de la monarchie absolue, la table républicaine, la table bourgeoise et enfin les tables industrielles du xxe siècle et du début du xxie siècle. Pouvez-vous pour les lecteurs des Zindigné(e)s nous résumer votre propos ?

Paul Ariès : J’ai pu établir au fil de cette histoire politique de la table que ce qui se joue autour de l’alimentation est autant une histoire d’amour que de désamour de l’humanité. Nos plus anciens ancêtres étaient déjà pleinement des humains au regard de leurs pratiques alimentaires, leur alimentation était beaucoup plus diversifiée qu’on choisit de la croire : ils assaisonnaient les denrées, ils mangeaient des symboles, ils aimaient déjà le gras, ils cuisaient leurs aliments bien avant de maîtriser le feu, ils savaient stocker de façon savante, ils organisaient des festins carnés ou végétaux selon les périodes, des festins funéraires, etc. Tout commença à mal tourner lorsqu’une minorité prétendit être la seule à pouvoir communiquer avec les morts et s’appropria les stocks, les beaux morceaux, les premières boissons enivrantes, excluant le plus grand nombre du droit au banquet. Cette minorité fit des festins autant d’occasions de se jeter des défis, d‘entrer en compétition pour prouver qui dominait les autres. Nos lointains ancêtres ont fait ainsi de la table un enjeu mais aussi un moyen politique. L’humanité, qui a vécu pendant la quasi-totalité de son histoire, de chasse et de cueillette n’était pourtant pas obligée de passer à l’agriculture et il fallut la colonisation de hordes venues de l’est du continent pour que les indigènes se soumettent à ce nouveau mode de vie. Les sociétés protohistoriques qui se développèrent bientôt en Orient n’inventèrent pas le plaisir de la table, mais beaucoup plus banalement la politique faite cuisine et la cuisine faite politique. Le séparatisme alimentaire des puissants ne cessera plus jamais de se développer depuis la constitution des premières cités-Etats, au point que la table prêtée aux dieux dans les légendes n’est qu’une copie des pratiques de table de ceux qui étaient parvenus à dominer les autres. Le pouvoir et la richesse se dirent de façon native à travers des banquets réservés aux puissants mais aussi à travers l’obligation, peu à peu admise, de nourrir à ses frais le petit peuple. Il ne faut pas cependant avoir une vision misérabiliste de l’alimentation du peuple à Sumer, à Babylone, dans la Mésopotamie, qui connurent moins de famines chroniques que la modernité. C’est pourquoi ces civilisations inventèrent toute une grammaire de l’alimentation qui leur subsistera, avec le système des rations ou des champs alimentaires, avec le duo pain/eau puis pain/bière, avec l’opposition croissante entre les aliments des riches et des pauvres.

Les Zindigné(e)s : vous dites que notre alimentation est toujours tributaire de celle de l’antiquité.

Paul Ariès  : L’Egypte fut la première civilisation à concevoir sa table comme un véritable langage au point qu’un même hiéroglyphe signifiait manger et parler. On lui doit encore beaucoup de nos symboles alimentaires. La Grèce introduira la notion de partage entre égaux, au point qu’un même mot signifiait manger et partager et que participer au banquet valait citoyenneté. La société qui inventa la démocratie moderne fut celle qui poussa le plus loin possible l’art du banquet, inventant une cuisine du sacrifice, élaborant des rituels. Les façons de passer à table, de s’asseoir ou de se coucher, de découper la viande, de faire circuler la parole avec le vin, de prôner le mélange vin/eau mais aussi d’autres denrées, constituent un langage qui sert à dire que diviser et unir la société se fait dans un même mouvement. La Rome antique hérita bien sûr de la grammaire alimentaire de l’Egypte et de la Grèce, mais elle apportera cependant une dimension essentielle en poussant plus loin la notion de plaisir. La République et l’Empire développeront des politiques alimentaires aux côtés des politiques agricoles, à travers les lois somptuaires limitant les excès de table, à travers aussi le principe des distributions alimentaires qui ne se réduisirent jamais au slogan panem et circenses (« du pain et des jeux »). La grammaire alimentaire, dont nous sommes encore largement les dépositaires, fit un bond considérable durant toute la civilisation romaine avec sa définition du statut politique des aliments, légumes, viandes et pâtisseries avec la pratique du prandium, avec l’importance de la question du pain, avec l’opposition plus politique que culinaire entre grillade, rôti et bouilli. Le convivium romain n’affiche plus certes la dimension politique du symposion grec et les Romains remplaceront le discours sur la frugalité et la simplicité par celui sur l’abondance et le luxe, mais les symboles alimentaires romains sont directement politiques.

Les Zindigné(e)s : J’ai eu le sentiment en vous lisant que les Gaulois savaient déjà dire non à la mal-bouffe...

Paul Ariès : La table gauloise choquera les voyageurs Grecs et Romains tant sa grammaire était différente. La vie politique des différents peuples gaulois était totalement rythmée par l’organisation de grands banquets qui pouvaient durer des semaines et réunir des milliers de convives, tant l’aristocratie avait le devoir non seulement de nourrir sa clientèle (le peuple), mais de gaspiller. Les banquets gaulois ont donc une fonction politique essentielle bien qu’il soit alors interdit de parler politique durant ces agapes et que des magistrats veillaient à cette discipline. Les Gaulois étonneront également Grecs et Romains, pas tant parce qu’ils boivent leur vin pur, mais parce que, bien qu’étant reconnus comme les meilleurs éleveurs et agriculteurs, ils ont toujours choisi de demeurer, parallèlement, des cueilleurs et des chasseurs… Les Romains prendront appui, lors de la conquête des Gaules, sur les riches Gaulois qui adopteront peu ou prou leurs manières de table contre celles que conservera alors le peuple des campagnes. Les « collabos » gaulois comme Ausone se feront les propagandistes de la table romaine créant ainsi un véritable clivage entre l’alimentation des nouvelles élites et celle du peuple.

Les Zindigné(e)s ; vous expliquez que contrairement aux idées reçues l’effondrement de l’Empire romain ne verra pas naître une table « barbare », bien au contraire.

Paul Ariès : La table mérovingienne sera riche et diversifiée grâce à la chasse et à la cueillette qui viendront compléter agréablement et utilement l’agriculture et l’élevage. Les Mérovingiens aimaient manger et boire mais autrement que les Gallo-Romains et les Francs, nouveaux maîtres du pays qui apportèrent avec eux des traditions culinaires assez singulières. La table conserva sa fonction politique comme marqueur identitaire mais aussi par l’organisation de banquets par/pour un roi, d’abord itinérant, traçant ainsi son royaume. Les anciens et les nouveaux maîtres réalisèrent cependant très vite un compromis politique sur le dos du peuple le renvoyant du côté de la barbarie et se réservant le statut de civilisé. Les barbares ne sont plus en effet ceux qui mangent de la viande et boivent du lait, mais ceux qui vivent des forêts, des marais et des landes, bref, également de la cueillette et de la chasse. Certains puissants appartenant à la nouvelle religion chrétienne écrivent alors des traités sur la bonne façon de manger afin de combattre ce qui reste du vieux paganisme gaulois, mais surtout afin de vaincre les hérésies chrétiennes très loin d’être toujours minoritaires en Gaule. L’Eglise va se mettre à prêcher la frugalité au peuple, réservant la gourmandise aux puissants. Sidoine Apollinaire et Anthime se feront même les avocats de la voracité carnée… Un banquet mérovingien sera d’abord le partage d’un cochon, signe d’identité nationale.

Les Zindigné(e)s  : je vous sens moins amoureux des tables carolingiennes…

Paul Ariès : Les tables carolingiennes se caractériseront assez vite par l’abandon du principe du roi nourricier (Dieu pourvoit à tout grâce notamment aux aumônes des riches) et par la haine de la chair… Cette christianisation de la table se fera par la répression des traditions alimentaires populaires : le peuple « christianisé » devra cesser de manger quatre fois par jour, il devra accepter de renoncer à désirer des aliments que l’Eglise dit être au-dessus de son rang, il devra bientôt accepter la suprématie, contre laquelle il s’insurgera, du pain contre la viande. « Manger chrétien » est austère du côté des puissants, mais du côté du peuple c’est la misère. La seule exception sera le boire « franc-chrétien » avec l’éloge du bon vin français opposé à la mauvaise bière anglaise.

Les Zindigné(e)s : Vous écrivez que la table qui suit l’époque carolingienne sera une table clérico-féodale reposant sur une dualisation presque complète de la table justifiée par l’Eglise et les médecins.

Paul Ariès : La table servira à dire la puissance du roi et de l’Eglise et la petitesse des gens de peu. L’invention du service à la française sera d’abord conçue comme un dispositif politique. La table clérico-féodale marque le passage du prince nourricier au nouveau prince prédateur. La table de la monarchie absolue sera celle d’un Etat cherchant à assurer son autonomie à l’égard du pape. A la religion gallicane va répondre bientôt l’invention d’une table gallicane fondée sur les contre-modèles que sont les façons espagnoles et britanniques de manger et de boire. Au respect rigide des préceptes de l’Eglise et de sa condamnation de la gula s’opposeront le « manger naturel » et le « manger rationnel » de la Renaissance puis de la philosophie des Lumières. La recherche de la symétrie et de l’esthétique correspond à une sécularisation. La monarchie absolue n’aura de cesse en effet d’inventer la « table absolue » avec de nouveaux produits, mais surtout avec une nouvelle mise en scène savante du repas : le service primera alors longtemps sur la cuisine malgré l’art des sauces et la « pâtisserie architecture ». Cette table « absolue » n’a qu’un seul gros défaut, celui d’abandonner totalement le peuple, en déconstruisant les mécanismes qui permettaient de lui assurer un minimum de subsistances. Le peuple ne cessera jamais de se révolter non pas d’abord parce qu’il avait faim, mais parce qu’il condamnait l’abandon des politiques alimentaires lié au succès des thèses libérales. Le principe de taxation des tarifs ne cessera plus jamais d’être une revendication populaire. La Révolution française s’explique aussi par ce refus de voir disparaître cette économie morale.

Les Zindigné(e)s  : vous tirez un bilan ambigüe de la révolution…

Paul Ariès  : La révolution tentera d’abord avec/ sous Robespierre de reconnaître le droit à l’existence de chacun, c’est-à-dire d’assurer politiquement, avec les lois sur le maximum, l’approvisionnement alimentaire. On rêve d’une alimentation structurée capable de structurer la pensée, on adopte le repas ternaire, on refuse la cuisine du tiède, celle du mélange car la table doit se faire pédagogique. Thermidor marquera le retour au libéralisme économique et la victoire définitive de la pomme de terre dite faussement « républicaine » contre la châtaigne, emblème d’une alimentation populaire contre laquelle s’élèvent la bonne société bourgeoise et l’Eglise catholique. Le peuple des villes et des campagnes doit trimer pour pouvoir manger et non faire la fête.

Les Zindigné€s : vous écrivez que la table bourgeoise du XIXe siècle sera celle d’un peuple livré aux appétits des gros.

Paul Ariès  : Le libéralisme économique couplé à l’aveuglement des élites explique les disettes qui frappent encore la France au xixe siècle et la crise du cheptel français, bien pire qu’ailleurs. Certes, le xixe siècle est l’âge d’or de la table bourgeoise, mais il est encore plus celui des contre-utopies alimentaires, lorsqu’on entend faire manger au peuple des os, avec le soutien constant des plus hautes autorités scientifiques et morales. Le xixe siècle sera celui des falsifications alimentaires que dénoncera Paul Lafargue.

On prônera même de rendre le peuple végétarien pour réduire les coûts de son alimentation et pour le « moraliser ». La grande cuisine prospère, mais comme langage des revanchards, et ce n’est pas par hasard que les grands cuisiniers et gastronomes que ce siècle se donnera furent tous des réactionnaires et des contre-révolutionnaires.

Les Zindigné(€)s : le XXe siècle n’est pas votre plat préféré..

Paul Ariès : Le xxe siècle commence seulement véritablement dans le domaine agricole et alimentaire avec la « révolution verte », c’est-à-dire avec l’adoption d’un modèle industriel. S’il résoudra l’approvisionnement alimentaire de ceux qui feront les Trente Glorieuses (mais cela ne signifie nullement qu’une autre agriculture n’eût pas été déjà possible), ce sera au prix de la fin des paysans, de la destruction des écosystèmes, du pillage du tiers-monde, de la destruction des cultures populaires de la table, et bientôt du retour des grandes peurs alimentaires…

Les Zindigné(e)s : que nous réserve le XIXe siècle ?

Paul Ariès  : Le xxie siècle naîtra avec le retour des famines, qui viendront s’ajouter à la malnutrition frappant toujours plus de 1 milliard d’humains, non plus en raison du climat, mais des choix politiques occidentaux d’agriculture et d’alimentation reposant sur l’extractivisme, les pétroaliments, les spéculations sur les matières premières agricoles, la concurrence déloyale d’une agriculture subventionnée au Nord contre celle des petits paysans abandonnés du Sud… L’humanité se trouve donc à la croisée des chemins : soit elle poursuit les tendances actuelles vers toujours plus d’artificialisation des denrées et vers la déstructuration de la table et elle inventera une agriculture sans élevage, grâce aux substituts de viande, et une alimentation sans agriculture digne de ce nom avec la généralisation des fermes verticales, soit elle choisira de reconnaître le droit à la souveraineté alimentaire et développera une véritable agroécologie reposant sur les savoir-faire de 1 milliard et demi de petits paysans. La seule façon d’assurer la transition écologique et donc également l’égalité sociale est de marier des politiques alimentaires qu’il nous faudra réinventer à des politiques agricoles à révolutionner. Nous devons tirer en effet toutes les leçons de l’histoire politique de la table pour compenser la diminution nécessaire du gaspillage énergétique (folie de notre époque : nous consommons 10 calories pour produire une seule calorie alimentaire) par un surcroît de culture. Ce n’est pas par hasard que la table des pays économiquement les plus pauvres est souvent la plus riche sur le plan culturel alors que les nations opulentes ont inventé la junkfood et la malbouffe. Ce choix est éminemment politique car il suppose de repenser la hiérarchie des normes juridiques pour faire toujours primer le droit à l’alimentation (reconnu officiellement dans la Déclaration universelle des droits de l’homme) sur le droit de propriété lucrative, car il exige d’avancer, grâce notamment aux milliards de repas de la restauration sociale, vers une alimentation relocalisée, resaisonnalisée, moins gourmande en eau, moins carnée, assurant la biodiversité, etc. Nous devons reconnaître que les cultures populaires de la table, celles qui subsistent comme celles qu’il faudra bien réinventer, tout comme les cultures paysannes, celles qui viennent du passé comme celles qui émergent, sont au cœur de la fabrique de l’humain. La table est donc bien éminemment politique dans ses deux versants : que mange-t-on ? comment mange-t-on ?, car elle suppose toujours à la fois de dire l’unité dans la division et de construire des communs. Bacchus et Comus doivent donc accéder pleinement à la citoyenneté pour pouvoir demain être à même de nourrir 10 milliards d’humains.

Source : https://www.legrandsoir.info/une-histoire-politique-de-l-...
 
 

30/10/2017

Françoise Sironi: «Les tortionnaires sont malades de la norme, ils ont un besoin absolu d’être dans le système»

 

 

Par Arnaud Vaulerin
 

La psychologue a pu longuement interroger Douch, le directeur du centre de torture et d’extermination S-21 dans le Cambodge des Khmers rouges. Elle publie un livre-enquête sur les criminels de masse et explique comment c’est avant tout leur humanité qu’ils veulent effacer.

Une exploration sans fin. Il fallait un face-à-face avec le tueur, avec le criminel contre l’humanité, pour répondre à une question qui amène à penser l’impensable : Comment devient-on tortionnaire ? C’est le titre d’un livre-enquête ambitieux que signe la psychologue Françoise Sironi (photo DR), par ailleurs maître de conférences à l’université Paris-VIII et experte auprès des tribunaux pénaux internationaux. Elle a longuement rencontré Douch, le directeur du centre de torture et d’extermination S-21 dans le Cambodge des Khmers rouges qui ont exécuté au moins deux millions de personnes entre 1975 et 1979. A partir de cette histoire, Françoise Sironi explore les coulisses individuelles et collectives, les dimensions psychologiques et géopolitiques de la fabrique des tueurs de masse. Elle décortique les ressorts des exécuteurs et déconstruit la mécanique de la machine de mort mise en place par les nazis, les Khmers rouges, les Hutus rwandais ou les jihadistes de l’Etat islamique.

En reparcourant l’histoire de Douch et en vous intéressant également aux nazis et aux jihadistes, vous voulez démontrer que nous ne naissons pas tortionnaires…

En effet, je ne partage absolument pas l’idée qu’en chacun de nous il y a la pulsion de mort, la pulsion de vie. Depuis vint-cinq ans, je m’occupe des victimes et des auteurs de violence et les choses ne se présentent pas ainsi. Si c’était naturel d’être tortionnaire, les systèmes tortionnaires ne prendraient pas le soin de former les gens, ne forceraient pas les exécuteurs à s’habituer à la violence. Je pense aux précautions prises par les nazis avec la shoah par balle [distiller les ordres, compartimenter les opérations préalables aux meurtres, ndlr]. Je pense à Douch qui accompagnait certains exécuteurs qui avaient du mal à assassiner leurs proches car il ne fallait pas mollir, pas faiblir. Si tuer était inné, il n’y aurait pas besoin de forcer des gens à massacrer, comme on l’a vu au Rwanda, dans les Balkans, avec les nazis ou l’Etat islamique.

Ces tueurs souffrent-ils de maladie psychiatrique ? Cherchez-vous à montrer qu’il y a une forme de normalité dans l’anormalité ?

Je pars de mon expérience. J’ai réalisé seize entretiens de trois heures avec Douch à Phnom Penh. J’ai également fait des expertises de criminels accusés de génocide au Rwanda, des psychothérapies d’auteurs de violences collectives. Je me suis plongée dans les thèses de ceux qui assurent que ces tueurs sont des monstres. En 1945, on ne pouvait pas penser que les nazis faisaient partie de l’ordre de l’humanité, et c’est bien normal. Maintenant, si en tant que psychothérapeute, on considère que c’est normal de penser comme cela, alors je vais jardiner, je ne sers à rien. Ces tueurs ne sont pas nés monstres, ils le sont devenus. J’ai voulu être psychologue pour comprendre cela et tenter de soigner. Ce ne sont pas des malades mentaux. Ils ne rentrent pas dans les catégories de névrose, psychose, perversions, etc. Je crois plutôt qu’il faut établir une nouvelle nosographie [une classification des types de maladies] qui prenne en compte l’histoire collective et l’histoire singulière. Car il faut donner toute son importance au facteur géopolitique, historique, et comprendre que cela structure tout autant le psychisme humain que des éléments plus habituels, comme les manques précoces, les traumatismes, les problèmes relationnels.

A partir du cas de Douch, et sans tomber dans la caricature, arrive-t-on à dégager des traits communs pour tenter de dresser une sorte de portrait-robot du criminel contre l’humanité ?

D’abord, il faut dire que les profils et les causes pour lesquelles on va basculer peuvent être très diversifiés. Ensuite, on trouve en effet des dominantes. Ils ont tous renoncé à avoir une identité singulière. Après, dans leur histoire personnelle précoce, on va souvent recenser des vécus d’humiliations, d’ostracisme, des blessures narcissiques. Ce n’est évidemment pas cela qui va faire d’eux des bourreaux, mais c’est dans cela qu’ils vont puiser consciemment ou inconsciemment. Leur devenir tortionnaire va se nourrir de ce vécu traumatique qui peut être individuel ou collectif. Il faut se souvenir de la défaite de l’Allemagne après la Première Guerre mondiale et de la manière dont cela a été ressenti par les futurs nazis. Ils renoncent à leur propre identité car ils ont des prêts-à-penser qui leur sont proposés : c’est simple, binaire, avec des bons et des méchants. Ils ont du mal à fonctionner dans la complexité du monde. Ils ont une aptitude à devenir des hommes-systèmes : ils se comportent comme le système dont ils font partie. Il y a une analogie entre la manière dont l’Etat totalitaire fonctionne et leur propre fonctionnement psychologique. L’individu, le sujet singulier disparaît, il est tué. Le psychiatre américain Robert Jay Lifton, qui a travaillé sur les médecins nazis, avait parlé du meurtre du moi, l’expression est juste.

Le meurtre du moi est-il un suicide ? Est-ce le parti nazi ou l’Angkar chez les Khmers rouges qui amène le tortionnaire en devenir à se nier ?

Là encore, il faut penser l’articulation entre l’individuel et le collectif. Effectivement, chez les Khmers rouges, c’est l’Angkar qui veut construire un homme nouveau avec une idée de la psychologie nouvelle exprimée dans les maximes du genre «éteignez vos cœurs», etc. On façonne des individus. Mais isolément, les individus veulent surmonter l’humain, la faiblesse. Douch va surmonter ce qui est déplaisant. Il va agir en conscience, c’est-à-dire faire son boulot sans état d’âme, voire avec beaucoup de zèle. Il ne faut pas mollir, pas faiblir. Avoir des états d’âme, ce n’est pas être un bon Khmer rouge. Lui-même donnait des leçons de déshumanisation, en quelque sorte. Ces tortionnaires veulent tuer l’humain en eux. La question de la responsabilité individuelle versus responsabilité collective est bien sûr une question de juriste, mais je voulais la traiter car cela concerne aussi le psychologique. Enfin, tous fonctionnent dans le clivage. Ils compartimentent leur vie. Quand Douch dirigeait S-21, des enfants étaient tués et, au même moment, il a eu trois enfants. La question lui a été posée, mais pour lui cela n’avait rien à voir.

Tous ont en commun une désempathie totale…

Certains sont devenus désempathiques très tôt, après une humiliation, un trauma. Pour d’autres, ça peut être plus tardif, mais tous auront à devenir désempathique pour tuer, torturer.

C’est «l’animalisation de la victime», comme l’a écrit l’historien Jacques Semelin (1)…

Oui c’est l’animalisation qui justifie également le zèle. Ils vont trouver toutes les raisons de détester l’autre. Ils sont obligés. Pour tuer, c’est l’indifférence dans ce type de contexte qui l’emporte plutôt que la haine. C’est vrai chez les nazis, les Khmers rouges ou les jihadistes. Cette totale indifférence est nécessaire pour tenir. Lorsque des torturés se mettent à parler à leurs bourreaux, en tentant d’établir une relation avec eux sur ce qu’ils vont faire après la séance, s’ils vont aller voir leur femme, serrer dans leurs bras leurs enfants, etc., les tortionnaires se remettent à torturer de plus belle, et souvent ils tuent. Pour eux, c’est insupportable. La désempathie est une nécessité psychique, une armure. C’est dur d’en sortir. J’ai été étonnée de voir comment Douch, lors des audiences au tribunal, redevenait le chef de S-21 quand il affrontait ses subordonnés au procès.

Est-ce pareil chez les nazis, chez les terroristes jihadistes ?

Ce sont des traits communs que l’on peut retrouver, en effet. Il y a la nécessité de cliver parce que si vous mettez en lien ce que l’on vous fait faire avec ce que vous êtes réellement, votre éducation votre passé, cela s’appelle la conscience unifiée. Et pour eux, c’est insupportable, c’est un danger.

C’est ce qu’a écrit Hannah Arendt au sujet d’Adolf Eichmann : «Qu’est-il arrivé à votre conscience ?»

Oui. C’est une question importante pour moi, que j’ai posée à Douch. Alors qu’il parle très bien français, il m’a dit qu’il ne la comprenait pas. J’ai vérifié avec l’expert cambodgien si cette incompréhension venait d’un facteur culturel, mais il ne s’agissait absolument pas de ça car nos discussions et nos échanges sur ce point précis ont été détaillés, contextualisés, traduits en khmer… Non, je crois qu’en lui posant cette question, je l’amenais dans une situation où il devait s’unifier, rassembler toutes ces parties clivées.

Douch a reconnu ses actes mais il n’y a pas chez lui de sentiment de culpabilité. Comment est-ce possible ?

Il a dit qu’il reconnaissait ses actes dans une responsabilité collective. Il a bien insisté sur cette question. Le sentiment de culpabilité s’accompagne d’une douleur psychologique, morale, d’une dépression. Pour certains, c’est très dangereux. Pour un auteur de ce type de crime, accéder à ce sentiment de culpabilité et à la pleine reconnaissance et conscience de ses actes, c’est très dangereux. Il y a des problèmes somatiques, des maladies, voire des suicides, comme si, inconsciemment, il y avait la connaissance que cela est périlleux et définitif. Douch a rencontré Dieu. C’est son nouveau système. Il est en prison. Il n’a aucune raison d’accéder à cette zone qui serait dangereuse pour lui.

Que voulez-vous dire quand vous écrivez que ces hommes sont «sur-adaptés» à leur environnement social, comme s’ils étaient «trop normaux».

Ils sont malades de la norme. Ils ont un besoin absolu d’être dans la norme du système. Ils veulent être tel qu’un autre les pense. Il y a un énorme besoin de reconnaissance qui va les amener à être extrêmement obéissants d’une manière aveugle. Douch obéit à ses maîtres à l’école, à ses supérieurs dans la clandestinité, puis à la machine de mort khmère rouge, et après il se convertit au christianisme, en convainquant quatorze familles d’en faire autant. Il devient un super chrétien. La dernière obéissance, c’est avec le tribunal. Il a absolument bien collaboré, obéi toute sa vie.

(1) Purifier et détruire, Seuil, 2005, 492 pp., 24,30 €.

Arnaud Vaulerin
 
Source : http://www.liberation.fr/debats/2017/10/27/francoise-siro...

COMMENT DEVIENT-ON TORTIONNAIRE? de FRANÇOIS SIRONI La Découverte, 766 pp., 28 €

 

 

15/10/2017

Celui pour qui « l’agriculture est un art révélant la chair du monde »

 

14 octobre 2017 / Juliette Kempf (Reporterre)

 

Fondateur de ProNatura en 1987, réseau pionnier de maraîchers et d’arboriculteurs biologiques, Henri de Pazzis a retrouvé la terre. Il la cultive sans hâte, oeuvrant à la « renaissance du blé », attentif à l’équilibre du monde : l’agriculture est, selon lui, une métaphysique.

  • Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), reportage

Lorsque l’on arrive chez Henri de Pazzis, c’est la joie qui nous accueille, et une sorte de profonde tranquillité, malgré l’activité bien vive tout autour. Dans la canicule de ce début d’été, pénétrer dans le mas provençal aux larges pierres est une consolation, cette vieille bâtisse où il vit avec sa famille, en retrait de quelques kilomètres de la fournaise touristique Saint-Rémy-de-Provence. Nous échangerons, abrités par la fraîcheur du lieu en pleine après-midi, dans la douceur de l’aube et de la nuit tombée, et sous l’ardent zénith au milieu des 40 hectares de terre qu’il cultive pour y faire vivre des variétés de céréales anciennes.

L’homme qui a fondé ProNatura en 1987, réseau pionnier de maraîchers et d’arboriculteurs biologiques, et qui a animé son expansion inattendue jusqu’à ce que l’entreprise devienne l’un des principaux distributeurs de fruits et légumes bio en Europe, l’a quittée en 2014. Elle réalisait un chiffre d’affaires de 90 millions d’euros, qui n’a pas cessé de croître depuis. Henri de Pazzis y avait fait entrer un fonds d’investissement en 2005, en pensant, « naïvement » convertir des financiers à la bio. Le conflit était devenu ouvert quand il entreprit de renforcer la relation avec des producteurs locaux et de choisir résolument une bio artisanale. C’est donc lui qui est parti, pour revenir à ses amours : la terre, qu’il avait déjà cultivée en tant que maraîcher dans les années 1980 avant de fonder ProNatura, et l’écriture.

« S’il pleut, on laisse pleuvoir » 

Nous rencontrons l’auteur de La Part de la Terre, l’agriculture comme art [*], le jour de la récolte des pois chiches. C’est l’été des premières récoltes, le commencement d’un long projet. « Je peux me permettre de prendre un peu de temps, d’expérimenter, de me tromper. » Sur les 6 hectares de pois chiches qu’il a semés, environ la moitié a été « perdue », envahie par les chardons. « Cela m’a permis de vivre l’un des premiers principes de l’agriculteur : tu es là pour la récolte, mais la récolte ne t’appartient pas », nous dit-il en souriant, et nous racontant avec poésie comment, un matin où il se rend aux champs, il découvre un très bel oiseau qu’il ne connaît pas se délectant des graines de chardon. « J’ai raté mes pois chiches, mais une autre dimension de la nature s’est dévoilée. » Cela lui rappelle la sagesse des paysans ardéchois auprès desquels il avait démarré, il y a plus de 30 ans, qui reconnaissaient la puissance qui les dépasse, et se répétaient en provençal : « S’il pleut, on laisse pleuvoir. »

« Cependant, la question de la technique est évidemment essentielle, et si tu te perfectionnes dans ton art, souvent la récolte sera abondante. » C’est bien comme un art qu’Henri de Pazzis conçoit et vit l’agriculture, au sens propre, « à la façon dont les anciens — les présocratiques — employaient invariablement les termes de tekhnè et de poïèsis. L’art est alors l’action de faire apparaître dans le monde quelque chose qui n’y était pas. À ce moment-là, l’œuvre d’Homère ou celle du menuisier sont équivalentes par nature », explique-t-il en regardant les grains de pois chiches tout frais, lovés dans la paume de sa main. Quand il écrit que « l’agriculture est art de révélation de la chair du monde », c’est à cette poétique qu’il se réfère, qui est transformation de soi-même, du monde, du visible et de l’invisible ; une opération complète.

« La nature est un principe agissant » 

« L’échelon de valeur entre l’art, la poésie et la technique apparaît plus tard, et correspond à un véritable changement de perspective. De l’unité originelle du monde et des choses, l’histoire voit se succéder une série de divisions. C’est le monde de Babel, le monde de la confusion des plans, du sens des mots. » La vision de « la nature » proposée par Henri de Pazzis est très emblématique de sa vision du monde. « La séparation entre la nature et la culture est une invention des sciences sociales en 1860 » quand, selon lui, « la nature est un principe agissant » que l’on retrouve derrière chaque phénomène. Nous contemplons le massif des Alpilles, qui fait face au mas, et notre regard navigue de cet horizon superbe à la bétonnière encore utile aux derniers travaux. Henri poursuit sa réflexion. Ainsi, notre mode de vie, nos constructions (même bétonnées) sont une production de la nature, de la même façon que le nid d’un oiseau.

L’ingéniosité de l’espèce humaine — et qui fait la spécificité de sa nature —, livrée au seul esprit de démesure, conduit aux pires destructions, comme en témoigne l’histoire de l’agriculture. En défrichant les forêts pour se lancer dans de grandes cultures nécessaires à un mode de vie sédentaire, l’homme a créé nombre de déserts. « Pour parler de ce que nous voyons, je parle plutôt de paysage. » Henri de Pazzis ne considère pas sa recherche agricole comme une façon de dominer le monde, ou même de le maîtriser, mais de « l’habiter ». Et de se prendre lui-même en exemple : « Si je ne parviens pas à maîtriser ma propre nature en tant qu’individu, comment puis-je maîtriser quoi que ce soit d’autre ? En faisant de l’agriculture, tu maîtrises ton propre exercice, c’est cela la beauté du métier, et tu t’achemines vers la maîtrise de ta propre nature. En étant menuisier, tu n’atteins pas le bois, tu ne peux que t’atteindre toi-même ; c’est la même chose pour l’agriculteur. »

Tout cela est une métaphysique. Henri de Pazzis ne pense pas que la technique permettra de résoudre l’impasse dans laquelle nous nous trouvons, mais qu’une révolution ne pourra s’accomplir que par « une pensée profonde et vécue liée à l’éprouvé de l’unité indivisible du monde », dont il entend une remarquable expression, entre autres, dans le « mia physis » de Cyrille d’Alexandrie au IVe siècle de l’ère chrétienne.

« En tant qu’agriculteur, je m’incline devant le blé. C’est moi qui le sers et non lui qui me sert » 

Henri n’oublie pas la mission qu’il s’est donnée en revenant ici, au milieu des terres et des machines agricoles avec lesquelles il lui faut composer pour parvenir à la réalisation de ses projets. Contribuer, avec d’autres « chercheurs d’or » avant lui — tels que Jean-François Berthelot, Nicolas Supiot, Jean-Christophe Moyses, et bien d’autres — à la « renaissance du blé ». Il y a peu d’aliments qui aient une histoire aussi extrême que celui-ci. Nourriture de base pour une grande partie de l’humanité depuis des millénaires, le pain est aussi celle qui a été la plus « violentée », jusqu’à devenir parfois un véritable poison. En témoignent les nombreuses intolérances actuelles au « gluten », dues aux variétés de blé moderne, plus productives mais très éloignées du « blé des origines », qui remplissait ses fonctions nourricières et symboliques.

« En tant qu’agriculteur, je m’incline devant le blé. C’est moi qui le sers et non lui qui me sert. » Et, avec lui, nous plongeons les mains avec tendresse dans des sacs emplis de Meunier d’Apt, de Touselle de Nîmes, de Florence Aurore ; nous humons l’odeur délicate des grains dorés et charnus. Il s’agit, avant tout, de recueillir les semences de variétés anciennes et nobles, non commercialisées. Il en a reçu d’amis, de collègues, quelques dizaines de kilos. Les récoltes de cette année serviront à ressemer l’année prochaine, et à procéder, pas à pas, « à la multiplication du pain » !

Henri a décidé d’investir dans un trieur mécanique dans des silos, parce que la problématique que rencontrent souvent les céréaliers bio est de devoir vendre leur production aux coopératives et donc de ne pas pouvoir aller au bout du choix variétal. Avec ces outils, il va pouvoir trier chacune des variétés semées, et révéler leur unicité dans chaque farine, qu’il espère confectionner lui-même avec le moulin à meules de granit qui lui est destiné dans 2 ans. Son idéal serait d’aboutir à la fabrication du pain, pétri à partir de la farine fraîchement moulue ; mais pour cela, fidèle à sa philosophie, il ne veut pas se hâter, ni chercher à raccourcir le temps dont les choses ont besoin pour se réaliser. Ayant bien conscience de l’ambiguïté de l’agriculture, dont il expose l’histoire dans son livre, il reconnaît être « sur le fil du rasoir ». Comment faire pour que l’activité agricole humaine, même biologique, se fasse en harmonie de nature avec le paysage, et non dans une séparation, une forme de destruction ? « Il y a un équilibre à trouver. »

« La seule chose importante est le combat, le cheminement, dont peu importe l’issue » 

Concernant la crise écologique que traverse l’humanité, Henri de Pazzis ne s’inquiète pas pour la Terre. Si l’homme doit être expulsé, il le sera, mais « la nature nous survivra largement, elle changera de forme ». D’ailleurs, animé par une joie subtile et un profond amour de la beauté, il pense que « l’homme mourra de tristesse bien avant de mourir de faim » s’il ne restaure pas ce lien qui le fonde avec l’ensemble du monde, et qu’il continue à le profaner — « le rendre profane autant que le violer ». Toute la technique moderne ne parviendra pas à remplacer « la complexité, la vitesse de transformation de ce qui est là ». « Comment veux-tu vivre sans entendre le chant des oiseaux ? »

Un silence nous accorde d’y goûter, et la méditation se poursuit autour du complexe épisode biblique de Caïn et Abel qui reste une énigme pour lui : la ville et l’agriculture ont été conçues en même temps, n’ont jamais existé l’une sans l’autre, et nous nous rappelons qu’il fut un temps où « l’on était capable de dormir sous la voûte du ciel ». Et cela, sans pour autant idéaliser le nomadisme et l’élevage, puisque le végétal lui-même, lié à l’homme qui cultive, l’est aussi au symbolisme du « Paradis terrestre ». Il est d’ailleurs le seul règne capable de se nourrir directement de lumière, note Henri de Pazzis, pour qui « le véritable adversaire n’est pas l’agriculteur conventionnel », dont il parierait facilement de la conversion si lui-même fait bien son travail — pour ses voisins de terre par exemple — mais « l’anti-métaphysique ».

« Finalement, comme on le retrouve dans l’idéal chevaleresque, la seule chose importante est le combat, le cheminement, dont peu importe l’issue. Il faut être debout, en marche, en guerre, bien que ce soient des termes compliqués à utiliser aujourd’hui. » Peut-être est-il possible, grâce à de telles réflexions, de les réentendre dans la profondeur de leur sens symbolique ; et que l’action écologique soit une œuvre plénière de retrouvailles avec l’unité du vivant.


 

28/09/2017

Contre la haine Plaidoyer pour l'impur de Carolin Emcke

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Traduit de l'allemand par Elisabeth Amerein-Fussler

Essais -Seuil éditions
Date de parution 28/09/2017
17.00 € TTC
224 pages
EAN 9782021365337

Carolin Emcke conduit une analyse à la fois littéraire et philosophique des contextes qui expliquent la haine xénophobe, raciale, sociale et sexiste minant nos sociétés. Elle étudie les processus d’invisibilisation qui préparent les conduites haineuses et déconstruit les présupposés théoriques de la haine : naturalisation des identités, désir d’homogénéité et culte de la pureté. Ce livre réalise un équilibre rare entre description des situations concrètes de montée en puissance des passions tristes (Europe et États-Unis notamment) et analyse des causes. Le ton est descriptif avant d’être normatif, même si l’auteur ne cache pas son parti pris en faveur d’une démocratie sensible, accordée à une certaine expérience de l’amour : l’aspect le plus remarquable du livre tient dans ce lien établi sans aucune naïveté entre la politique et la sphère des sentiments.

Le projet littéraire de Carolin Emcke n’a pas d’équivalent en France : il s’agit d’articuler journalisme au meilleur sens du terme et philosophie. Les enjeux fondamentaux liés au devenir de la démocratie dans la globalisation, à la guerre et aux droits civiques sont restitués au plus près de l’expérience, parfois sur la ligne de front elle-même. Ce point de vue original confère un ton militant, mais jamais dogmatique, à ce livre. La haine n’y est pas envisagée comme une abstraction mais comme une possibilité ouverte par la modernité et à laquelle cette même modernité permet de répliquer. L’amor mundi revendiqué par Carolin Emcke se confronte à la réalité de l’extrême qu’elle a observé avec autant de courage que de finesse sur des théâtres d’opération divers (Kosovo, Liban, Irak, etc.). L’alliance entre le sérieux habermassien et la lucidité d’une femme qui a regardé la guerre en face n’est pas habituelle dans notre pays où les ponts entre philosophie et journalisme ont été coupés.

Carolin Emcke, née en 1967, a étudié la philosophie, les sciences politiques et l’histoire à Londres, Francfort-sur-le-Main avec Jürgen Habermas, dont elle est proche, et Harvard. Elle a été reporter de guerre de 1998 à 2013 et a notamment couvert les guerres du Kosovo, du Liban et d’Irak. Elle collabore depuis 2007 avec l’hebdomadaire Die Zeit. Outre le prestigieux Friedenspreis de la foire de Francfort 2016, elle a reçu le prix Theodor-Wolff (2008), le prix Otto-Brenner (2010) et le prix Lessing (2015).

 

 

26/09/2017

Black Lives Matter - Le renouveau de la révolte noire américaine de Keeanga-Yamahtta Taylor

 
 
 
couv_3101.jpgParution : 22/09/2017
ISBN : 9782748903171
Format papier : 408 pages (12 x 21 cm)
24.00 € + port : 2.40 €

 

"Le meurtre de Mike Brown par un policier blanc a marqué un point de rupture pour les Afro-Américains de Ferguson (Missouri). Peut-être était-ce à cause de l’inhumanité de la police, qui a laissé le corps de Brown pourrir dans la chaleur estivale. Peut-être était-ce à cause de l’arsenal militaire qu’elle a sorti dès les premières manifestations. Avec ses armes à feu et ses blindés, la police a déclaré la guerre aux habitants noirs de Ferguson."

Comment le mouvement Black Lives Matter a-t-il pu naître sous le mandat du premier président noir ? L’auteure revient sur l’"économie politique du racisme" depuis la fin de l’esclavage, le reflux des mouvements sociaux des années 1960 et l’essor d’une élite noire prompte à relayer les préjugés racistes et anti-pauvres. Elle défend le potentiel universaliste de BLM : afro-américain et tourné contre les violences policières, il peut parfaitement rallier d’autres groupes et s’étendre à une lutte générale pour la redistribution des richesses.

Au sommaire : Introduction. Le réveil noir dans l’Amérique d’Obama - 1. Une culture raciste - 2. Des droits civiques à l’indifférence à la race - 3. Des visages noirs aux cimes du pouvoir - 4. Une justice à deux vitesses - 5. Barack Obama : la fin d’une illusion - 6. Black Lives Matter : plus qu’un moment, un mouvement - 7. De #BlackLivesMatter à la libération noire
 

21/09/2017

La Faim de Martín Caparrós

 
 
9782283028865-3dac6.jpgTraduit par Alexandra Carrasco
Langue d'origine : Espagnol (Argentine)

25 000 hommes, femmes, enfants meurent chaque jour de faim ou de malnutrition à travers le monde. Aucun fléau, aucune épidémie, aucune guerre n’a jamais, dans toute l’histoire de l’humanité, exigé un tel tribut. Et pourtant, la nourriture ne manque pas : la planète ploie sous l’effet de la surproduction alimentaire et le négoce va bon train.

Comment documenter ce paradoxe sans tomber dans la vaine accumulation statistique ? C’est la question qu’explore Martin Caparrós en partant à la rencontre de ceux qui ont faim, mais aussi de ceux qui s’enrichissent et gaspillent à force d’être repus. Leurs histoires sont là, rendues avec empathie et perspicacité par l’auteur. Fouillant sans relâche les mécanismes qui privent les uns de ce processus essentiel, manger, alors que les autres meurent d’ingurgiter à l’excès, le texte livre une réflexion éclairante sur la faim dans le monde et ses enjeux, du Niger au Bangladesh, du Soudan à Madagascar, des États-Unis à l’Argentine, de l’Inde à l’Espagne.

Un état des lieux implacable et nécessaire.

  • Buchet-Castel
  • Date de parution : 01/10/2015
  • Format : 15 x 23 cm, 784 p., 26,00 EUR €
  • ISBN 978-2-283-02886-5

http://www.buchetchastel.fr/la-faim-martin-caparros-97822...

 

« La faim de Martin Caparrós est formidable ! Un livre fascinant, utile et extraordinairement érudit. Un récit de grande qualité littéraire. »

Jean Ziegler

 

 

 

 

 

 

15/06/2017

Ruines de Perrine LE QUERREC lu par Jean Azarel

 

 

3839097360 Ruines.jpg« Berlin 1953 / Unica / Voit Hans, son fantôme du Paradis / Enfant recherché. Hans / <Voit Unica, sa poupée incarnée / Enfant détournée. » Abasourdi, scotché, électrisé, saigné, comme vous voudrez, par la lecture du dernier ouvrage de P.L.Q (P.L.Q : je persiste et signe dans l’utilisation des initiales), j’ai d’abord cru que je n’en dirai rien tant la postface de Manuel Anceau est juste et parfaite. Mais comment rester silencieux et garder pour soi ce qui impose d’être partagé ; puisque comme l’a chanté Jean-Louis Murat « ce qui n’est pas donné est perdu, ce que tu gardes est foutu ». Il est vrai aussi, « Ruines » confortant l’aveu, que je suis définitivement amoureux  de cette langue posologique et de son auteure. Jusqu’à trépas. (Et au-delà d’après certains.) Car l’écriture de Perrine le Querrec (en toutes lettres) est maudite comme le cinéma de Philippe Garrel est maudit. Un petit cercle de lecteurs chez l’une, un quarteron de spectateurs chez l’autre, même si le temps aidant à la connaissance du talent, le cercle des fidèles s’élargit lentement. Tant il est vrai que la vérité fait toujours peur, quand elle n’est pas carrément effroyable.

Ainsi de l’histoire d’Unica Zürn, poupée de chair docile, et d’Hans Bellmer, homme jasmin vénéneux manipulateur, que résume en pages serrées, quasi télégraphiques parfois, le livre factuel et sans parti-pris de Perrine Le Querrec. Unica l’unique, femme précieuse, songe-plein de créativité naïve, brutalement transmutée « à l’insu de son plein gré » en créature fantasmée, hybride et changeante à l’infini, au prix fort de moult humiliations et perversions que d’aucuns verront comme la manifestation de la face obscure de l’amour. Eradication de l’intégrité corporelle, explosion de l’identité sexuelle, dégâts consubstantiels d’une ivresse à contre corps et contre cœur quand la folie, la et les ruine(s) devancent l’appel de la déchéance biologique commune. Si l’automate avec qui Casanova fait l’amour ( ?) dans le film éponyme de Fellini n’est pas loin, ici la cruauté supplante pour un temps le désespoir : l’être humain est toujours là, sommé de contempler sa rivale qu’il nourrit, et contraint au spectacle. « Le trou violet foré jusqu’à l’os / Une blessure sans cesse à combler / Et Hans aura beau manipuler / Trop tard / Dans le combat engagé / Armes blanches, voiles noirs, chairs roses / Ils y laisseront leur peau / Et Unica sa raison troussée. »

Perrine le Querrec nous mène là où elle se tient : en équilibre  sur la pente la plus raide de la montagne. Tout en haut, les cimes sont blanches, en apparence immaculées, mais de quoi sont elles faites ? Pour le savoir, on dévale avec elle tout en poursuivant l’ascension (P.L.Q écrivant, nous lisant), trouvant dans les sauts de page les entrées de secours indispensables pour ne pas risquer la sortie de piste définitive. « ….elle veut juste qu’il sache / Unica est là/ il peut la contempler / …. Unica allongée, hors mot, hors sexe un reproche / informulé, une plainte de vent ».

Littéralement, ce livre cardiologique, récit d’irréparable, d’enfermement, de remords imprudemment décrétés éternels par Bellmer, est à baiser : sans cesse, (à) la vie, (à) la mort, au sens pieux ou païen, comme on voudra, goulûment ou frugalement, c’est selon, avec frénésie ou dévotion, ça ne change rien à l’affaire. Il y a du Pasolini, version « Salo » dans ces Ruines-là, on ne sort pas indemne de la marche, ou alors on a rebroussé chemin depuis belle lurette. Le sommet de la montagne qu’on toucherait presque de la main est toujours aussi loin, les cimes toujours aussi blanches, presque immaculées (de quoi sont elles faites ?), mais le lecteur, souffle court en noir, blanc, et rature d’une mise en page touchée par la maladie, traverse avec le guide Le Querrec des contrées intimes qu’il pensait  inavouables.

 

Jean Azarel / 14 juin 2017

 

28/04/2017

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon - les prédateurs au pouvoir

A lire : Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, Les prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir, Textuel, 2017, 64 pages.

 

Pourquoi certains électeurs vont-ils voter pour un candidat qui ne leur ressemble pas et qui ne semble même pas défendre leurs intérêts ? Pourquoi acceptons-nous ce fossé qui s’élargit chaque jour davantage entre une classe dominante et les autres ? Comment l’argent est-il devenu une arme de destruction massive aux mains d’une oligarchie ? C’est à ces questions que tentent de répondre les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon, dans leur ouvrage Les prédateurs au pouvoir, dans un style clair et corrosif. Pour eux, Marine Le Pen, François Fillon ou Emmanuel Macron ne sont que différents visages de cette oligarchie prédatrice qui a fait main basse sur notre avenir. Rencontre.

Basta ! : Face à l’augmentation des inégalités, à l’intolérable situation dans laquelle se trouvent une partie de la population qui subit le chômage, pourquoi la question du partage des richesses n’est-elle pas plus centrale dans cette campagne ?

Monique Pinçon-Charlot : Il est difficile aujourd’hui de parler des inégalités abyssales, dont la concentration se fait pourtant à une vitesse complètement folle. En 2010, 388 multimilliardaires possèdent la moitié des richesses de l’humanité. En 2016, cette richesse est concentrée entre les mains de seulement 8 super riches ! Mais cela reste tabou car ces richesses ne sont pas le résultat de mérites, de réalisations favorables à l’humanité, mais de spéculations, de prédations sur les ressources naturelles, dans tous les domaines d’activité économique et sociale. Elles sont destructrices pour la planète et pour l’humain, mais sont passées sous silence. Une partie du problème vient du fait que ce sont des patrons du CAC40 qui sont massivement propriétaires des grands médias, qui relaient volontiers la « voix de leur maître » (lire notre enquête « Le pouvoir d’influence délirant des dix milliardaires qui possèdent la presse française »).

Dans ces conditions, comment des responsables politiques qui ne s’attaquent pas aux causes de ces inégalités arrivent-ils à nous faire croire qu’ils œuvrent pour le bien de tous ?

  1. P.-C. : On ressent un désarroi très profond chez les Français avec cette élection présidentielle : ils ne comprennent plus rien ! Ils sentent qu’il y a quelque chose de vicié, de pervers, de cynique dans cette situation, qu’ils sont lobotomisés par les médias, qu’ils n’ont pas les moyens de penser car ils sont dans un brouillard sémantique, idéologique, linguistique. Ils sont en quelque sorte tétanisés, sidérés. Et la classe politique est dans une bulle. On nous dit que le système est démocratique, mais quand on voit comment un ouvrier comme Philippe Poutou est traité... Il n’y a pas d’ouvriers à l’Assemblée nationale, alors qu’ouvriers et employés représentent aujourd’hui encore 52% de la population active ! Un tel décalage entre réalité des classes moyennes et populaires et ce qui se passe au Parlement est problématique.

Comment est-ce possible que des responsables politiques ne voient pas où est le problème, à acheter des costumes de luxe, à se faire payer des cadeaux par des « amis » ?

  1. P.-C. : C’est plus grave que cela. Il y a un processus qui se construit dès la naissance, de recherche d’entre-soi, d’être avec son semblable. C’est aussi un processus d’évitement et de ségrégation du non-semblable. Petit à petit, cela construit le dominant comme s’il venait d’une autre planète, comme s’il était d’une autre « race »… Comme pour la noblesse, avec son prétendu « sang bleu » : la différence était marquée dans la définition même du corps. Et dans la déshumanisation de l’autre, du dissemblable. L’autre, ils s’en fichent… du moment qu’il continue à voter pour eux.

Mais comment expliquer que François Fillon ait encore autant de supporters ?

  1. P.-C. : C’est une question centrale. Pourquoi est-il à un niveau encore si haut dans les sondages malgré la gravité de ce qui lui est reproché ? Les 30 années que nous avons passées à travailler sur l’oligarchie nous ont permis de nous mettre dans leurs têtes – celles de François Fillon et des proches qui le soutiennent, celles des super riches. Ils se sont construits avec un sentiment d’appartenir à une classe sociale, une classe hétérogène évidemment mais suffisamment solidaire pour capter tous les pouvoirs. Ils sont entre eux en permanence : cela permet la construction d’un sentiment d’impunité collective et d’immunité psychologique. Chaque individu se construit une non-culpabilité, une « non mauvaise conscience ». Ce sont des gens « à part », qui estiment qu’ils ne peuvent pas être punis sur le plan pénal, en matière de fraude fiscale ou de corruption. Ils considèrent que les institutions doivent les protéger. Cette classe a une fonction : défendre les intérêts de la classe. Ils ne peuvent pas penser en termes moraux, de culpabilité, cela ne les habite pas. La culpabilité, ça, c’est pour nous ! Eux, ils font leur job de prédation. C’est plus fort que de la corruption, que du vol : on bouffe les autres.

Michel Pinçon : Ce sont des gens aimables, propres sur eux, qui présentent bien, mais ont souvent des casseroles. La sous-évaluation des biens pour les impôts ou l’évasion fiscale, cela va de soi ! Ils estiment qu’ils ont suffisamment travaillé, ils ont hérité de leur parents, ils ont fait fructifier, on ne va pas venir le leur prendre... Il y a une logique dynastique dans cette accumulation. Le fait de transmettre aux enfants, de continuer la dynastie (ou de la fonder). Ils font venir les enfants l’été pour les former dans l’entreprise familiale.

  1. P.-C. : Un peu comme dans l’affaire Fillon…
  2. P. : Malgré les conflits entre eux, cette classe bourgeoise est solidaire sur le fond. L’analyse en terme de classe sociale, ce n’est pas une foutaise, un truc d’autrefois. Il y a une classe bourgeoise qui existe par son niveau de richesses, la propriété des moyens de production, matérielle, mais aussi par la conscience qu’elle a d’elle-même. Et par le fait de veiller au grain pour que ça dure.

On peut comprendre pourquoi ceux-ci votent pour François Fillon. Mais pourquoi les classes populaires votent-elles pour des responsables qui ne leur ressemblent pas ? Dont les intérêts semblent contradictoires avec les intérêts de la classe populaire, comme pour Donald Trump ?

  1. P. : Cela n’a pas été toujours le cas. Dans la période après guerre, le Parti communiste représentait une force sociale considérable. Il y avait notamment chez les ouvriers une conscience de l’existence de classes, de leur appartenance à une classe qui ne possède pas les moyens de production. La chute de l’URSS a été vécue comme l’échec des espoirs de fonder une société qui fonctionne autrement. Avec la destruction de la conscience de classes, l’expression politique peut aller vers des choix non conformes aux intérêts des classes populaires.
  2. P.-C. : Quand Ernest-Antoine Seillière a pris les rênes du Medef [de 1998 à 2005, ndlr], il a procédé à une « refondation sociale », c’est-à-dire une inversion de la théorie marxiste de la lutte des classes : les riches sont devenus des « créateurs de richesses ». Et les ouvriers, qui sont les créateurs de richesses et de plus-value selon la théorie marxiste, sont devenus des « charges » et des variables d’ajustement. C’est un processus de déshumanisation très fort. Les ouvriers qui votent pour le Front national sont des gens perdus, qui ne comprennent pas ce qui leur est arrivé. Ils votent d’ailleurs pour Le Pen en disant : « On va peut-être se faire avoir, mais on aura tout essayé ». Et ils ne vont pas être déçus ! Car Le Pen, c’est la dernière alternance de l’oligarchie.

Le Front national a un discours virulent contre les « élites » françaises. Il participe selon vous de cette oligarchie qu’il dénonce ?

  1. P.-C. : Le Front national, c’est une dynastie familiale. Une dynastie des beaux quartiers, avec de l’argent, des biens immobiliers, une famille assujettie à l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Une dynastie avec un rapport très décomplexé à l’argent public et qui traine ses casseroles : sous-déclaration des biens au fisc, emplois fictifs, surfacturation des frais de campagnes pour prendre du fric à l’État. On est bien dans le registre de l’oligarchie, de la délinquance en col blanc. C’est une dynastie familiale devenue parti politique, avec trois générations, un phénomène de népotisme assez unique en France. Autre élément, dont parle peu la presse, la forte présence d’anciennes familles de la noblesse parmi les hauts dirigeants du FN.

Marine Le Pen a un discours très critique envers l’oligarchie européenne, mais elle contribue à préserver l’opacité de sa bureaucratie ! Les gens ignorent tout des votes de Marine Le Pen : sur la question de l’évasion fiscale, elle s’est opposée à la création d’une commission d’enquête sur les Panama Papers. Deux de ses proches, Frédéric Châtillon et Nicolas Crochet, sont épinglés comme possédant des comptes offshore, selon les Panama Papers. Les eurodéputés du FN ont aussi voté pour le secret des affaires. Mais Marine Le Pen feint toujours de se bagarrer contre l’opacité de la bureaucratie européenne... C’est une imposture (lire notre enquête « Au Parlement européen, les votes méprisants du FN et de Marine Le Pen à l’égard des travailleurs »)

Pourquoi ces éléments sont peu relevés par les médias ?

  1. P.-C. : Parce que les médias ne font pas leur travail. Depuis trente ans, la classe oligarchique a ouvert un boulevard au Front national. Celui-ci a pour stratégie de casser la gauche radicale, de la détourner, de prendre sa parole, son programme, ses électeurs. Résultat : les gens ne comprennent plus rien.

Comment situez-vous Emmanuel Macron ? Vous dites qu’il a réussi un tour de passe-passe pour parvenir à faire croire qu’il n’est pas membre de cette oligarchie, malgré sa « parenthèse Rothschild » et ses liens avec le monde de la finance ?

  1. P.-C. : Emmanuel Macron, il est parfait. C’est l’oligarque parfait. Qui convient parfaitement aux familles sur lesquelles nous avons mené nos études sociologiques. Il n’est « ni de droite ni de gauche »...
  2. P. : … Donc « ni de gauche ni de gauche » !
  3. P.-C. : Voilà… Il représente la pensée unique. Nous sommes dans un monde orwellien, mais il n’y a plus besoin de parti unique : nous avons la pensée unique ! Emmanuel Macron en est un porte-parole absolument extraordinaire. Il connaît des gens dans tous les recoins de l’oligarchie. Il se fait financer par des banquiers anglo-saxons, américains, dont il refuse de donner les noms. Il veut supprimer l’ISF et affirme que c’est une mesure de gauche... Quand on analyse ses discours, on se rend compte que c’est un vide absolument abyssal. C’est pour nous la caricature du conformisme qui se transforme en une espèce de « progressisme radieux » et fallacieux.
  4. P. : Il peut faire illusion. L’illusion de la capacité, de l’expérience. Il apparaît comme un changement serein. Mais il propose une régression sociale sans précédent.

D’où vient son succès ? De l’attrait du « neuf » ?

  1. P.-C. : C’est plus grave que cela. Il peut être le levier pour l’oligarchie mondialisée, celle qui se cache derrière l’idée de mondialisation pour mieux faire passer la marchandisation généralisée de la planète. Macron serait du bon côté du manche. Et un élément décisif. Nous sommes passés à une étape de plus vers un totalitarisme qui ne dit pas son nom. Nicolas Sarkozy et François Hollande n’ont pas tenu leurs promesses : les responsables politiques mentent. Mais là, avec Macron, on est passé au foutage de gueule : « Je ne prends même pas la peine de faire un programme parce que de toute façon je ne le tiendrai pas ». Cela montre à quel point on méprise le peuple. C’est une violence de plus à l’égard des classes populaires et moyennes.

Vous affirmez dans votre ouvrage que « les prédateurs au pouvoir ont fait main basse sur notre avenir ». Quelles sont leurs motivations ? Qu’est-ce qui pousse les plus riches à ces comportements de prédation ?

  1. P.-C. : Il ne s’agit pas d’accumuler pour accumuler. L’argent est devenu une arme pour asservir les peuples. En ne payant plus d’impôts, ils construisent le déficit et la dette – qui n’a pas vocation à être remboursée : c’est une construction sociale, comme le « trou de la sécurité sociale ». Ils spéculent sur le réchauffement climatique et accélèrent la marchandisation de la planète. On spécule même sur le travail social, comme l’accompagnement des sans-abri, qui devient un nouveau marché financier, avec la création des « contrats à impact social ». C’est une destruction de tout ce qui peut ressembler à de la solidarité sociale, par ces oligarques, par le système capitaliste.

La seule raison de vivre des nantis est « l’enrichissement, les pouvoirs qui lui sont liés et l’euphorie de vies hors du commun », écrivez-vous…

  1. P. : Un des gains importants est la création d’une dynastie. C’est quelque chose qui a des effets un peu magiques. Cela donne une immortalité symbolique. Vous avez des rues de Paris qui porte votre nom de famille...
  2. P.-C. : La reproduction des privilèges passe par les familles, par la transmission au sein de la confrérie des grandes familles. On a fait la Révolution il y a plus de deux siècles, mais ce sont encore des grandes familles qui tiennent les rênes de presque tous les secteurs d’activité. La bourgeoisie a singé la noblesse après la Révolution et a inscrit les privilèges et richesses dans le temps long de la dynastie.

La situation peut-elle s’améliorer ?

  1. P.-C. : On nous dit que la richesse des plus riches bénéficie à tous. Mais cette « théorie du ruissellement » fait partie de la guerre idéologique ! Le fossé s’élargit chaque jour davantage entre la classe dominante et les autres classes. L’ascenseur social n’existe plus. Il y a un antagonisme irréductible, qui appelle à un changement radical, à une révolution. Il faut que les titres de propriété leur soient enlevés ! Et que ceux qui travaillent dans les entreprises prennent les rênes et les responsabilités.
  2. P. : La situation est pire qu’avant car il n’y a plus d’unité populaire en face du pouvoir de l’argent. Si Emmanuel Macron est élu, cela risque de s’aggraver encore, car c’est un faux-semblant. Il est perçu comme le Messie…
  3. P.-C. : … alors que c’est le baiser du diable. Et que cette violence de classe atteint les gens dans leur être profond. Nous ne sommes pas du tout dans le « tous pourris ». Ce que nous disons, c’est qu’il faut prendre le problème dans sa globalité, puisque tout est lié : évasion fiscale, réchauffement climatique... Nous voulons mettre en lumière le fonctionnement d’une classe sociale, propriétaire des moyens de production et prédatrice du travail d’autrui. Car c’est vraiment une guerre de classes que mènent les plus riches contre les peuples.

 

Propos recueillis par Agnès Rousseaux

21 avril 2017 - Bastamag

07/04/2017

Armand Gatti

 

Bon voyage Monsieur Gatti, vous étiez et restez un grand homme de cœur !

 

Bio et bibliographie d'Armand Gattihttp://www.armand-gatti.org/index.php?cat=biographie

 

 

Extrait du livre biographique de Frédéric Mitterrand. La récréation. 

(Ed. Robert Laffont, octobre 2013, pp.385-386).

 

Samedi 26 mars 2011

Armand Gatti, c'est une terra incognita pour le ministère. On en est resté à sa collaboration avec Jean Vilar, qui remonte à plus de soixante ans, et au soutien que lui accordait Malraux, ce qui n'est pas tout récent non plus. On lit distraitement les articles qui lui sont consacrés et qui rendent compte de ses expériences théâtrales avec des jeunes partis en vrille, des détenus, des immigrés qui n'ont jamais eu droit à la parole, et tant pis si les critiques sont toujours élogieuses, on ne va pas voir ses spectacles; on lui accorde juste assez d'argent pour se donner bonne conscience, ce qui n'est vraiment pas grand‑chose. On en a un peu peur, comme de tout ce qui est inclassable et ne rentre pas dans les tiroirs bien rangés du ministère. Sa réputation d'agitateur libertaire inflexible, la petite bande qui travaille avec lui et qu'on ne connaît pas, tout ce militantisme sur le front de la misère culturelle et de l'abandon social qui n'a jamais été récupéré par la gauche du confort intellectuel, ça sent trop le phalanstère, le loin d'ici, le vieux et le passé. Au fond, il a bientôt quatre‑vingt‑dix ans et on attend qu'il meure, le communiqué de condoléances bien senti du ministre est déjà dans les tuyaux. Je veux aller le voir, je veux l'aider, je veux qu'il puisse continuer.

Une petite rue au fin fond de Montreuil. Des entrepôts en ruine et des restes d'usine. Décor d'Alexandre Trauner.

Je m'attends à tout : un accueil maussade, une arrivée comme celle d'un chien dans un jeu de quilles, voire pas d'accueil du tout et la porte close. C'est tout le contraire, une gentillesse et une empathie merveilleuses. Dans son pavillon bourré de souvenirs d'une vie follement aventureuse dédiée à tous les combats contre l'injustice, il m'embarque pour une formidable traversée du siècle portée par un verbe magnifique. Autour de lui, des gens qui ont la moitié de son âge qui l'accompagnent, le soulagent de sa fatigue, mettent en forme les projets qu'il porte. Rien d'une secte, juste un engagement obstiné et désintéressé. A côté, l'atelier théâtre avec le toit qui fuit, le chauffage qui marche mal et plusieurs spectacles par an qui fond salle comble.

 

Parution : 24 Octobre 2013 / Format : 1 x 240 mm / Nombre de pages : 726 / Prix : 24,00 € / ISBN : 2-221-13307-2

 

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02/04/2017

Bernard Maris expliqué à ceux qui ne comprennent rien à l'économie

 

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Relié - Les Échappés - Paru le : 29/03/2017
 
« Il était animé d’une flamme dès qu’il parlait d’économie, car pour lui, parler de l’économie, c’était parler de l’homme, de la vie des gens, de ce dont les gens ont besoin », se plaît à nous rappeler Gilles Raveaud, disciple, collègue et ami de Bernard Maris.
Bernard Maris était un économiste original. Original, car il redonnait sa juste place à l’humain au sein de ladite « science économique ». Cela faisait sourire nombre de ses confrères qui le reléguaient au rang d’économiste médiatique, préférant s’appuyer sur les chiffres pour asséner leurs démonstrations.

Dans une prose simple et fluide, Gilles Raveaud synthétise l’œuvre de Bernard Maris, et rend hommage à cette personnalité qui manque cruellement au paysage intellectuel français.
En parcourant l’œuvre de Bernard Maris, on se rendra compte que cette discipline n’est pas réservée à une élite et qu’il existe d’autres chemins que ceux présentés par les économistes mainstream, les politiques libéraux, les patrons du Medef & co.

À la façon, distanciée et ironique, de Bernard Maris d’appréhender l’économie, les dessinateurs Coco, Félix, Juin, Riss, Vuillemin et Willem apportent leur touche personnelle à l’ouvrage !

 

Source : http://lesechappes.com/fr/ouvrages/bernard-maris-explique...

 

 

23/03/2017

Nos ancêtres les Arabes de Jean Pruvost

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Ce que notre langue leur doit

La langue arabe offre à la langue française force mots, sans que personne ne s’en doute. Que la langue arabe vienne en troisième position après l’anglais et l’italien a de quoi surprendre.
Dans l’alimentation, par exemple, une pastèque, des artichauts, des aubergines, des épinards à l’estragon, une mousseline, un sorbet arrosé de sirop, en buvant de la limonade ou une orangeade, pour finir avec un café, sans sucre, et un alcool, tout cela vient du monde arabe. Pour la mode, une jupe de coton, un gilet de satin, un caban ou une gabardine… Pour le savant, l’algèbre, les algorithmes, les chiffres
Tous les domaines de l’existence sont ainsi répertoriés pour rappeler les mots arabes que nous utilisons, qu’il s’agisse de la flore, de la faune, des parfums et bijoux, de l’habitat, des transports, de la guerre, des couleurs, des fêtes, de la musique, des lettres et des arts, des religions, etc. Sans oublier les effets sur notre langue de la colonisation, de la guerre d’Algérie, du rap…
Pour Lavisse, « Nos ancêtres les Gaulois » étaient avant tous des barbares et sans les Romains et la civilisation arabe, qui a irrigué tous le Moyen Âge, la Renaissance aurait encore tardé.
Jean Pruvost nous offre une nouvelle fois l’occasion de nous plonger dans le grand voyage des mots de la langue française.
 
 
 
Nos ancêtres les arabes Jean Pruvost / Ed. JC Lattès
 
 
Jean Pruvost est professeur émérite de lexicologie et d'histoire de la langue française à l'Université de Cergy-Pontoise. Il est aujourd’hui président du Comité d’évaluation au CNRS. Il donne chaque matin trois chroniques radiophoniques de langue : sur France Bleu Île de France ; sur RCF et sur Mouv’, il est Doc Dico avec pour chronique « Les mots du rap ».   
 
 
 
note de moi-même : et le mot douane aussi, vient de l'arabe....  ;-)
 
 
 
 
 
 
 
 
 

16/03/2017

Le Livre noir de la médecine - Docteur Dominique Michel Courtois et Maître Philippe Courtois

 
 
« Plus de 450 millions d'actes médicaux sont réalisés chaque année. Dans ce contexte, n’ayons pas peur de le dire, nous assistons aujourd’hui à un suicide de la médecine française, soumise aux lobbies des laboratoires, au mutisme des pouvoirs publics et à des connivences malsaines entre les organismes prétendument de défense et de contrôle. Et c’est vous qui en êtes les victimes innocentes…
Vous êtes ou vous serez les consommateurs obligés d’actes médicaux, de médicaments et, peut-être, les victimes. Ce livre vous aide à vous défendre à armes égales contre le corps médical, les organismes de santé et les assurances.
Pour ne plus jamais être une victime, mais un patient reconnu et respecté. »
 
Toute puissance de l’industrie pharmaceutique,  connivence de certains médecins praticiens, laboratoires sans scrupules, erreurs médicales à répétition : le Dr Dominique-Michel Courtois, médecin expert sur RTL, et son fils, Maître Philippe Courtois, avocat spécialisé dans la défense des victimes de dommages corporels, brisent l’omerta, preuves à l’appui, dans un document choc.

26/02/2017

Petit guide de déradicalisation économique à usage électoral

 

Alors que nous allons bientôt élire le prochain président de la République, il est indispensable d’alerter sur les conséquences des propositions des candidats à cette élection. C’est un des objectifs du livre intitulé L’intégrisme économique, qui sort le 1er mars prochain.

 

 

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Une question est à l’origine de L’intégrisme économique
[1]. Pourquoi continue-t-on de promouvoir les recettes économiques néo-libérales alors que près de 40 ans d’application ont montré leurs effets pervers : multiplication des crises financières ; explosion des inégalités combinée à une hausse de la précarité et de la pauvreté qui fragilisent la cohésion sociale ; dégradations environnementales toujours plus importantes, etc. ? Leurs promoteurs continuent pourtant d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative et que de telles politiques économiques bénéficieront à tous, tôt ou tard.

 

Et si, derrière cette rhétorique de façade, l’objectif n’était pas de servir l’intérêt général mais celui d’une minorité ? C’est ce sillon que nous creusons tout au long de cet ouvrage. L’économie n’y apparaît plus comme une science objective et neutre mais plutôt comme une religion ou, pire, comme un intégrisme religieux qui tente d’imposer une lecture rigoriste d’évangiles économiques dont les dogmes peuvent être rassemblés en dix commandements (l’austérité budgétaire tu prôneras ; la dépense publique tu diminueras ; plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras ; la libéralisation financière tu assureras ; etc.). Tout en promettant le paradis économique à tous, l’intégrisme économique cherche en réalité à imposer un Ordre néolibéral qui ne bénéficie qu’à ses promoteurs. Pour ce faire, il dispose d’une armée de disciples dont la mission est de convaincre les foules de la bonté du Dieu qu’il vénère, le Marché, et de dénoncer toute pensée hérétique.

Ce livre fournit les clés permettant de comprendre les dérives sectaires de l’intégrisme économique. Nous dévoilons tout d’abord son mode opératoire, c’est-à-dire la façon dont il exerce son pouvoir, en particulier en utilisant la manipulation (chapitre 1). Nous décortiquons ensuite ses dogmes – les dix commandements – et faisons apparaître toute la cohérence d’un projet politique, mené par une minorité pour son propre profit, qui dessert la plus grande partie de la population mondiale (chapitre 2). Nous démasquons enfin ses adorateurs (missionnaires du FMI, inquisiteurs européens, apôtres économiques et clergé médiatique) et déconstruisons leur rhétorique intégriste (chapitre 3). Ce parcours nous conduit à dessiner les contours d’une indispensable dé-radicalisation des esprits touchés, ou seulement tentés, par l’intégrisme économique (épilogue).

L’intégrisme économique fait peser de lourdes menaces sur la démocratie comme sur le débat d’idées. C’est en effet une approche intégriste de la construction européenne qui l’entraine aujourd’hui dans une fuite en-avant anti-démocratique, comme le montre le traitement de la crise grecque, et participe du rejet croissant du projet européen, ce que traduit le Brexit. C’est aussi une vision intégriste de l’économie qui condamne toute approche alternative. La croisade contre le pluralisme des idées au sein de l’université a été menée en 2014 par l’apôtre Saint Jean Tirole, tout juste canonisé par l’intermédiaire de son « prix Nobel d’économie ». Elle se poursuit aujourd’hui à l’appel de Pierre Cahuc et André Zylberberg – dont le récent pamphlet a suscité de nombreux débats[2] – qui se lancent dans une chasse au « négationnisme économique » et appellent à l’épuration de toute pensée dissidente. Face au dogmatisme des intégristes économiques, il est essentiel de réaffirmer que l’économie est toujours plurielle et éminemment politique, et de montrer que d’autres voies sont possibles.

L’introduction de ce livre est reproduite ci-dessous.

 

Introduction : Le dieu Marché

Selon le dictionnaire Larousse, l’intégrisme est « une attitude et une disposition d’esprit de certains croyants qui, au nom du respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution ». Si une bataille s’est engagée contre l’intégrisme religieux et ses idées rétrogrades, un autre intégrisme, économique celui- là, sévit plus sournoisement. Il n’a pas eu besoin de recourir à des moyens barbares pour s’imposer. Mais, comme l’intégrisme religieux, il vénère un dieu, le Marché en l’occurrence, et défend une tradition, celle de l’économie néolibérale, avec les dogmes sur lesquels elle repose – austérité, concurrence, libéralisation, etc. –, et ne tolère aucune remise en question. Les prosélytes du Marché, c’est-à-dire les intégristes économiques, nous somment d’agir en son nom et de l’adorer, car lui seul œuvrerait pour le bien de tous. Ils le placent ainsi au centre de toutes nos décisions.

Les intégristes économiques peuvent être rangés en deux catégories. D’un côté, les théologiens et les évangélistes, à savoir les économistes orthodoxes les plus fanatisés, construisent la doctrine et élaborent les tables de la loi, dont les dogmes peuvent être rassemblés en dix commandements. De l’autre, le clergé, composé des principaux responsables politiques et des milieux d’affaires, avec leurs relais médiatiques et économiques, se charge de diffuser une lecture rigoriste des évangiles économiques. Malheureusement, de trop nombreux citoyens, dont l’esprit a été perverti par la propagande intégriste, ont également prêté allégeance à un mouvement qui les dessert pourtant largement.

Bien que nous n’en ayons pas toujours pleinement conscience, l’intégrisme économique nous entoure et rythme nos vies au nom du Marché. Pas un jour en effet sans analyses ou débats sur la croissance: est-elle suffisante ? Va-t-elle revenir ? Quand reviendra-t-elle ? Comment la faire revenir ? Pas un jour non plus sans indications sur les cours de la Bourse et l’évolution du sacro-saint CAC40, baromètre économique de nos sociétés « modernes » qui nous dit le temps qu’il fait sur des marchés financiers dont l’état de santé conditionnerait le nôtre. Pas un jour encore sans questionnements sur l’évolution des prix dont on nous assure qu’ils dépendent d’une loi de l’offre et de la demande quasi divine, puisque assurant le bon fonctionnement du Marché. Pas un jour enfin sans lamentations sur les (mauvais) chiffres du chômage et considérations sur le type d’offrandes au Marché qui permettraient de le réduire.

L’intégrisme économique s’est tellement immiscé dans les esprits que de nombreuses informations sont traitées principalement sous l’angle de leur coût économique, reléguant au second plan les aspects sociaux, politiques, environnementaux ou encore psychologiques, quand ils ne sont pas tout simplement occultés. Ainsi en est-il des conflits sociaux, où le coût économique à court terme d’une grève, évalué en points de croissance perdus pour faire plus sérieux, l’emporte sur l’intérêt des revendications pour le bien-être de la population. De même, l’impact d’une catastrophe naturelle est réduit à une facture de réparations à venir et laisse dans l’ombre la détresse psychologique des personnes touchées par l’événement, donc les moyens de la traiter.

Cette fascination pour le Marché a de quoi interroger. Les intégristes économiques, qui sont devenus les oracles des temps modernes, interprètent le réel, livrent leurs prophéties – sous forme de prévisions économiques – et promettent de nous conduire vers la Terre promise de l’abondance. L’intégrisme économique se présente pourtant comme une science, sérieuse et objective de surcroît, et, à ce titre, se pare d’un formalisme mathématique supposé lui fournir ses galons de science exacte. Dans les faits, il est l’instrument du pouvoir exercé par une minorité à son propre profit et s’emploie à nier toute existence d’alternative, promettant l’enfer – sur terre, dans ce cas – aux récalcitrants, aux hérétiques, bref, à tous ceux qui douteraient de la véracité de ce catéchisme.

Depuis près de quarante ans, nous avons laissé prospérer la religion du Marché et avons accepté de nous soumettre à ses dérives intégristes, ce qui nous a conduits à intérioriser des dogmes économiques qu’il devient de plus en plus difficile de questionner. Face à un tel aveuglement, il est indispensable de comprendre les dérives sectaires de l’intégrisme économique, ce qui implique de dévoiler son mode opératoire (le mode d’exercice de son pouvoir) afin de décortiquer ses fondements (les dogmes) et de démasquer ses adorateurs (les disciples), qu’il convient de déradicaliser pour leur faire retrouver le chemin de la raison (scientifique), de la tolérance et de l’intérêt général, donc celui de l’espoir.

 

 


 

[1] Eric Berr, L’intégrisme économique, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, 176 pages.

[2] Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique. Et comment s’en débarrasser, Paris, Flammarion, 2016.