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25/10/2018

Au Brésil, l’élection de Bolsonaro serait «pire qu’un retour aux années de plomb»

 
Sur mediapart. 24 octobre 2018 Par Rachida El Azzouzi
 
Pour l’historienne Maud Chirio, l’élection probable de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil constitue un péril fasciste sans précédent, et qui ne tombe pas du ciel dans une démocratie fragilisée depuis plusieurs années.
 
Entretien.
 
Un nostalgique de la dictature militaire (1964-1985) et de l’un de ses plus féroces tortionnaires Brilhante Ustra est aux portes du pouvoir de la quatrième plus grande démocratie au monde qui est aussi l’une des plus jeunes. Comment se fait-il que la mémoire de la dictature ne soit pas trente ans plus tard un garde-fou ? Est-ce parce que le Brésil n’a jamais affronté en face son passé dictatorial ?
 
La mémoire de la dictature brésilienne n’est malheureusement pas une mémoire négative et donc un garde-fou à l’égard de quelqu’un qui se met à en exalter une image complètement reconstruite dans le cadre d’une montée en puissance d’un mouvement fasciste. Ce n’est pas un hasard si l’extrême-droite militaire est en ce moment si forte. La dictature militaire brésilienne n’a pas fait l’objet d’un véritable travail de mémoire parce que la transition entre la dictature et la démocratie a été négociée et contrôlée par les militaires.
 
Les militaires se sont protégés de procédures judiciaires par une amnistie qu’ils se sont auto-octroyés en 1979 et qui n’a jamais été remise en cause. C’est le seul pays d’Amérique du sud qui n’a jamais remis en cause sa loi d’amnistie. Les militaires ont également mis leur veto à la consultation de leurs archives militaires toujours inaccessibles aux chercheurs et à la production d'un récit officiel qui condamnerait les violences, les disparitions, les atteintes à l'état de droit, aux droits humains.
 
Les seuls dispositifs de justice transitionnelle depuis la fin de la dictature ont consisté en une commission sur les morts et disparus en 1995 qui permettait que des familles de disparus soient indemnisées ainsi qu’une commission d'amnistie pour que ceux qui avaient souffert dans leur vie, leur corps, leur carrière soient eux mêmes indemnisés. Ce sont là des dispositifs d'indemnisation qui n’ont concerné que les victimes. Il n’y pas de récit collectif de désignation des coupables.
 
Entre 2012 et 2014, la commission nationale de la vérité à l’initiative de Dilma Rousseff, alors présidente du pays et elle-même victime de torture, a été une exception. Elle n’a pas permis de juger des coupables mais elle a produit pour la première fois un discours de condamnation de la part de l’Etat, très tard, presque trente ans après. Cette commission a été très mal vécue par l’extrême-droite militaire qui a toujours gardé un pouvoir interne et mis un veto absolu au fait que le pouvoir produise une mémoire négative sur la dictature militaire.
 
La dictature militaire brésilienne est souvent relativisée au motif qu’elle aurait été moins brutale et sanglante qu’en Argentine ou au Chili. Est-ce une clé de lecture pour comprendre l’insuffisance de ce travail mémoriel ?
 
La dictature brésilienne a de fait été moins meurtrière, elle a moins exterminé l'opposition mais elle a été une dictature matrice des dictatures voisines et en tant que telle, ce n’est pas une dictature à relativiser. Elle a été matrice car c’est vraiment au Brésil qu’a été importé, comme source d’un régime, les théories de contre-insurrection qui considéraient que le monde était en guerre contre le communisme et l’Amérique latine en particulier, et que cette situation de guerre nécessitait de réformer l’Etat et de transformer les états en des états autoritaires militaires et répressifs.
 
Cette importation de théories essentiellement formulées par des armées coloniales, française, anglaise et nord américaine dans des opérations de guerre coloniale, sont devenues des manières de penser une guerre interne en Amérique du sud et ont porté des états militaristes. C’est au Brésil que cette conception s’invente en 1964 et elle va être imitée largement dans les pays voisins, en Uruguay, au Chili et en Argentine.
 
« L'erreur de la dictature a été de torturer sans tuer », répète Jair Bolsonaro qui promet s’il est élu d’abuser de l’extermination physique. Pourquoi cette arme de destruction n’était pas entre 1964 et 1985 massivement utilisée ?
 
Plusieurs raisons l’expliquent, premièrement, une certaine modération sur ces questions là des plus hauts états majors, des généraux. Deuxièmement, le fait qu’il n’y ait pas eu 30 000 morts comme en Argentine avec 30 000 familles en deuil a permis que la logique de la transition soit protectrice à l’égard des tortionnaires et des bourreaux qui ont réussi à garder leur espace de pouvoir et le contrôle de la mémoire. La modération sur les questions de vie humaine de la dictature militaire brésilienne a probablement été un facteur qui a empêché la construction franche d’un discours de condamnation de la part de l’Etat et d’une combativité des forces de gauche dans le fait de mettre en avant cette mémoire.
 
Enfin, cette dictature militaire brésilienne a toujours été contestée de façon interne par des réseaux militaires d’extrême droite qui étaient des réseaux liés à l’intégralisme, c’est à dire au fascisme brésilien, et qui ont toujours tout au long de la dictature défendu une répression plus absolue, une véritable extermination des opposants, un régime franchement autoritaire sans aucun garde fou hérité de la démocratie et c’est très exactement de ces réseaux là, de ces lignes dures que Bolsonaro et son entourage militaire sont issus.
 
Bolsonaro a été expulsé de l’armée en 1988. Comme il était à ce moment là une figure importante de la jeunesse militaire car il avait défendu la revalorisation des soldes militaires, il a été immédiatement appuyé par des réseaux militaires fascisants de la réserve d’extrême-droite qui ont porté son élection comme député de l’Etat de Rio puis comme député fédéral. Cela fait trente ans qu’il est appuyé par ce que la dictature militaire a conservé de dissidence interne fasciste.
 
Il y a un lien aussi de ce point de vue là : c’est parce que la dictature militaire brésilienne a été sensiblement plus modérée que ses voisines qu’elle a été contestée de l’intérieur par des forces extrêmement radicales qui sont maintenant aux portes du pouvoir. Ce n’est pas simplement une filiation de la dictature militaire. C’est une filiation entre l’extrême-droite fascisante dissidente à l’intérieur du pouvoir militaire et aujourd’hui. C’est considérablement plus radical que le pouvoir militaire des années 60-80.
 
Dans son dernier discours particulièrement violent et applaudi dimanche 21 octobre à Sao Paulo, Jair Bolsonaro parle d’un « nettoyage profond », d’exterminer notamment toute opposition. Comment se fait-il que la société ne se lève pas face à un tel péril fasciste et qu’un tel homme puisse continuer à être candidat à la présidence ?
 
50% des Brésiliens sont horrifiés par ce qu’il se passe dans le pays. Malheureusement, cela va plutôt être 45 que 50. Ceux qui s’opposent à Bolsonaro sont très conscients de sa nature autoritaire, répressive, dictatoriale. Mais une partie de la population s’est fait engloutir dans un endoctrinement fasciste. C’est deux pays qui ne se parlent plus. Parmi les électeurs du premier tour de Bolsonaro, il y a ceux qui ont voté par ras-le-bol et volonté de rétablir l’ordre, de lutter contre la corruption mais aussi très largement ceux qui adhèrent à ses haines proférées à l’égard des minorités, politiques, religieuses non chrétiennes, sexuelles, raciales, etc.
 
Il y a une vraie adhésion au projet d'extermination des “communistes”, au discours complètement assumé de Bolsonaro de mettre en prison, d’exiler, de bannir ou de supprimer la gauche, « les rouges », comme celui prononcé dimanche 21 octobre. Une grande partie de ses électeurs n’est pas inconsciente de la référence à Ustra, sait bien qu’Ustra a été le responsable d’un des appareils militaires les plus barbares créé ad hoc par la dictature en 1969 dans l’état de Sao Paulo, qui faisait assister les enfants aux sévices de leurs parents ou encore recourait à des animaux sauvages pour torturer.
 
Mais ses électeurs considèrent, du fait de l’endoctrinement massif qu’a connu cette population par des techniques de manipulation des masses extrêmement puissantes depuis plusieurs mois, que l’ennemi de la nation, c’est le communiste et que le seul moment où on a vraiment tenté de lutter contre le communisme, c’est pendant les années de plomb de la dictature militaire. C’est donc cela qu’il faut refaire en plus efficace.
 
Ce n’est pas un acquiescement de quelques égarés mais bien de l’ensemble de la structure institutionnelle, cour supérieure de justice comprise, même si ce n’est pas l’intégralité des juges qui considère qu’on peut revendiquer cette période et la personne d’Ustra. Dans toutes les démocraties actuelles, le fait qu’un candidat annonce qu’il va mettre en prison son adversaire dans le scrutin serait un motif de gros problème auprès de la justice électorale, de la justice en général. Il y a une adhésion à la perspective de la répression politique et d’une violence sociale absolument sans précédent au Brésil.
 
C’est donc pire qu’un retour aux années de plomb…
 
Oui. Bolsonaro veut adopter le modèle de la dictature argentine, effectuer un “nettoyage” beaucoup plus définitif que la dictature brésilienne. Et c’est un modèle argentin qui disposerait d’une base sociale que ne connaissait pas l'Argentine des années de plomb : une foule absolument motivée par l’action violente et le fait non seulement d’acquiescer un état répressif mais d'elle même prendre l'initiative de la violence politique.
 
On le voit déjà avec le déchaînement de violences depuis le premier tour à l'égard de ceux considérés comme “déviants”, minorités. En ce sens, c’est un modèle fasciste de situation et de projet politique puisqu’on se retrouve avec une apologie de l’extermination d’un ennemi interne, de la violence politique, appuyée non seulement par un état qui serait militarisé et répressif mais aussi par des populations complètement endoctrinées.
 
La démocratie brésilienne n’a qu’une trentaine d’années. Plus qu’un recul des libertés, c’est son effondrement qui s’annonce. Est-elle victime de sa jeunesse ?
 
La jeunesse est une fragilité pour les régimes politiques. Les institutions brésiliennes sont très jeunes. Cela a une conséquence très concrète : les membres de ces institutions sont des personnes qui ont connu la dictature, voire qui ont commencé leur carrière sous la dictature. Les juges du tribunal suprême avaient 40 ans au moment de la transition démocratique et donc ils se sont adaptés à différents régimes. Il n’y a pas de contre-pouvoir actuellement susceptible de faire obstacle ou même de signaler ce que pourrait être le déchaînement de violence après son investiture.
 
On s’est bercé d’illusions en pensant que les transitions démocratiques de ces pays du pôle sud parce qu’elles arrivaient au moment de l’effondrement du bloc de l’Est et de la survenue du modèle dominant partout des démocraties libérales, étaient pérennes. C’est un aveuglement historique absolu de considérer qu’une fois qu’une démocratie s’est installée quelque part, il n’y a pas de retour en arrière possible. regardons l’Allemagne. La République de Weimar s’est fait toute seule, après la première guerre mondiale et quinze ans plus tard, elle devenait un des pires et inédits régimes fascistes de l’Histoire.
 
N’y a-t-il pas tout de même des contre-pouvoirs assez solides pour contrer le danger qui s’annonce ?
 
Je crains que non. Les médias, qui n'étaient pas des médias spécialement d’extrême-droite mais très à droite, sont très minoritaires dans les médias conservateurs hégémoniques à exprimer des réticences à l’ascension de Bolsonaro. Un seul grand journal conservateur Folha de Saô Paulo a commencé depuis peu à faire du travail de journalisme autour de la campagne de Bolsonaro. Les autres médias, soient adhèrent, soient connaissent un mélange d’adhésion et de menaces comme Globo. Plusieurs secteurs de ce grand groupe ont exprimé un malaise Bolsonaro par un travail journalistique et ils ont connu de menaces concrètes de la bouche même du candidat venu dans leur locaux. Mussolini avait fait le même comportement que Bolsonaro !
 
Quant au pouvoir judiciaire, divers du point de vue du professionnalisme et des adhésions politiques de ses membres, il est sous la tutelle d’instances supérieures qui là encore, entre peur et adhésion, se couchent par avance à l’égard d’un nouveau régime. La meilleure preuve a été offerte par le propre fils de Bolsonaro, membre de son équipe de campagne et député fédéral, qui a menacé il y a quelques jours la cour suprême de suppression si elle mettait des obstacles à la candidature de son père.
 
Quant au Parlement très conservateur, il n’est pas exclu qu’il adhère aux propositions de Bolsonaro. Ce n’est pas une instance respectée par Bolsonaro. Il a annoncé qu’il s’appuierait sur un gouvernement militarisé et il ne mentionne absolument jamais les majorités à constituer au Congrès, un préalable dans un système démocratique. Normalement c’est cela que l’on fait dans l’entre deux tours. le candidat favori constitue une coalition. Bolsonaro laisse à penser qu’il ne gouvernera pas avec le congrès.
 
Du fait de l’absence de travail mémoriel sur la dictature, l’armée jouit d’un fort capital sympathie et n’est pas perçue comme responsable de crimes. Bolsonaro, qui a déjà le général Mouraô à ses côtés, a annoncé que son gouvernement serait en partie composé par des militaires. Partout dans le pays, on voit en parallèle de la présidentielle des candidats ayant servi dans les forces armées se faire élire sénateurs, députés, gouverneurs. Comment expliquez-vous cette militarisation du politique ?
 
L’ascension du bolsonarisme s’accompagne en effet d’une militarisation. Elle est due à la fois à la poussée de l’extrême-droite militaire et au discours dénonçant une corruption généralisée et la nécessité pour la combattre, de remplacer les politiques par des militaires, car eux ne sont pas corrompus comme les civils. La militarisation correspond à l'extrême-droitisation de la société. On l’a vu sous le régime militaire mais cela avait suivi le coup d’Etat. Il n’y avait pas eu de fascsiscation de la société avant le coup d'Etat. C’est à la suite du coup d’Etat que la classe politique s’était militarisée. On assiste aujourd’hui à un basculement politique qui va être précédé d’une ascension dans l’opinion publique également précédée d’une militarisation et d’une extrême droitisation de la classe politique, d’où de nombreux militaires à des fonctions électives. Ce qui sera nouveau avec Bolsonaro : un gouvernement en grande partie militaire au moins au tiers, a-t-il annoncé, la même proportion que sous la dictature.
 
La probable arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro déchire les familles brésiliennes tant il clive avec ses outrances homophobes, racistes, misogynes. Comment le ressentez-vous ?
C’est un peu une affaire Dreyfus, c’est-à-dire que des gens qui jusque-là vivaient ensemble, avaient des consensus civils de base sur la tolérance de la diversité, de la différence des droits de chacun, sont en train de vaciller du fait de l'endoctrinement absolument fantastique et rapide d’une partie d’entre eux. On se déchire sur le vote mais aussi le vivre ensemble, la capacité à accepter un fils homosexuel, le mariage interracial au sein d’une famille, le port d’armes de telle personne. Ce sont des questions qui n’étaient pas majoritairement présentes dans les familles brésiliennes et qui sont aujourd’hui sous l’effet Bolsonaro en train de créer des souffrances absolument considérables à l’échelle intime des gens.
 
 
 
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"Dimanche 28 octobre, 150 millions de Brésiliens sont appelés aux urnes pour élire leur nouveau président. Qui de Fernando Haddad, candidat du Parti des travailleurs, ou de Jair Bolsonaro, le candidat d’extrême droite, obtiendra la majorité des suffrages ?

Fernando Haddad est le remplaçant de dernière minute de Lula. L’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva a été condamné à douze ans de rétention pour corruption, emprisonné, déclaré inéligible et donc empêché de se présenter pour le Parti des Travailleurs. Haddad a pour lui le bilan de la politique sociale en faveur de la réduction des inégalités mené durant treize ans de « lulisme » dans le pays.

Jair Bolsonaro, lui, est arrivé largement en tête au premier tour avec 46,06 % des voies pour le PSL (Parti Social Libéral). Bolsonaro a fait campagne sur l’anti-corruption – il se targue d’être le seul candidat à ne pas avoir été pris dans le pot de confiture – pour un Brésil fort, sécuritaire, lavé de sa criminalité, et de ses péchés !

Mais savez-vous que Jair Bolsonaro est aussi l’homme choisi par les marchés financiers ?

Le 8 octobre, le Wall Street Journal – le quotidien financier le plus vendu dans le monde – a apporté son soutien à Bolsonaro dans son éditorial : « après des années de corruption et de récession, des millions de Brésiliens semblent penser qu’un outsider est exactement ce dont le pays a besoin. Peut-être qu’ils en savent plus que les réprobations internationales.»

Des mauvais esprits ont rappelé que l’appétence du Wall Street Journal pour les dictatures n’était pas nouvelle. En 1980, le journal titrait : « les Chiliens votent l’extension du pouvoir de Pinochet, assurant la continuation de la libre entreprise ». Et à la mort de Pinochet en 2006, le quotidien rendait un vibrant hommage au dictateur chilien : « il a pris le pouvoir lors d’un coup d’État en 1973, mais il a finalement créé un environnement propice aux institutions démocratiques […] Il est responsable des morts et des tortures qui ont eu lieu sous son égide, mais si Salvador Allende avait réussi à transformer le Chili en un autre Cuba, beaucoup plus auraient pu mourir. [2] »

Quand le néo-libéralisme adoube un fasciste, ça donne aujourd’hui Bolsonaro."

Gaylord Van Wymeersch et Jonathan Duong

 

 

 

 

  

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