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22/09/2020

Pourquoi il faut lire « Steve Bannon, l’homme qui voulait le chaos »

Source : https://usbeketrica.com/fr/article/pourquoi-il-faut-lire-...

 

Avec Steve Bannon, l’homme qui voulait le chaos (Grasset, 2020), Fiammetta Venner signe la biographie courte et percutante de l’homme qui murmurait à l’oreille de Donald Trump et Jair Bolsonaro, dont la haine de l’islam et le désir de mettre le feu à la vie publique est encore loin d’être assouvi, même si l’ancien président exécutif du site d’extrême droite Breitbart News s’est dégagé des radars médiatiques depuis quelques mois.

 

« Follow the money », écrit-on souvent pour remonter la piste des activités criminelles, frauduleuses, et découvrir les ramifications étonnantes qui peuvent exister entre les mafias et l’économie « traditionnelle ». « Follow Steve Bannon » est-on tenté d’écrire, une fois refermé le livre que lui consacre Fiammetta Venner, si l’on veut savoir où se déroulera le prochain scandale électoral. En effet, le point commun entre le Brexit, Donald Trump, Cambridge Analytica et Jair Bolsonaro, c’est ce conseiller très spécial, qui a aussi tenté de soutenir Matteo Salvini, Marine Le Pen et d’autres leaders populistes en Europe avec moins de succès… pour l’instant.

Mondialisation d’extrême droite

Car si cette biographie nous apprend quelque chose, c’est bien la ténacité de cet homme qui entend à tout prix permettre aux hétérosexuels blancs catholiques de reprendre la main sur un monde moderne où leur hégémonie serait en péril. Avant ce livre, Fiammetta Venner s’était fait connaître avec plusieurs ouvrages (dont plusieurs coécrits avec Caroline Fourest) sur la piste des dérives obscurantistes et les réseaux radicaux au sein des différents monothéismes en France. Des réseaux qui recoupent ceux de Steve Bannon puisqu’il existe désormais – quel paradoxe - une mondialisation des lubies d’extrême droite. Gamers masculinistes, catholiques traditionnalistes… On retrouve ainsi dans ce livre plusieurs des confréries analysées dans l’enquête du journaliste Paul Conge sur Les grands-remplacés (Arkhé, 2020), dont nous vous recommandions la lecture il y a quelques jours.

 
Enquêter sur Bannon, c’est pénétrer une jungle de paranoïaques nerveux du clic
 

Un point sur la méthode, d’abord. Pour écrire ce livre, Fiammetta Venner a essayé sans succès de rencontrer le principal intéressé. La secrétaire de ce dernier a fini par poliment répondre que les choses « se feraient », mais le profil de la journaliste a dû déplaire : Steve Bannon est un homme qui aime parler à des affidés, des partisans, mais refuse de parler à ce qui se situe à la gauche d’un média pourtant conservateur comme Fox News… Alors, elle a tout vu, tout lu, écouté ce qui se dit de lui et contacté sur WhatsApp, Grindr, Meetic ou encore Telegraph des personnes plus ou moins proches de Bannon, qui se sont plus ou moins confiées, méfiance oblige. Assez en tout pour faire avancer l’enquête, mais pas assez pour éclairer toutes les zones d’ombre du personnage. Enquêter sur Bannon, c’est pénétrer une jungle de paranoïaques nerveux du clic : « Avant même que vous ayez commencé à travailler, écrit l’essayiste et journaliste, Bannon connaît vos sources d’informations, vos méthodes. Certains de ses affidés ont même le sens de l’humour, envoyant des virus peu dangereux qui apparaissent sur votre ordinateur non protégé avec un message signalant un article qui n’est pas encore cité dans le manuscrit. » Ambiance…

 
 
 

Haines adolescentes

Pourtant, rien ne prédisposait Steve Bannon à devenir un hérault de l’internationale d’extrême droite. Élevé dans une famille pro-Démocrates et très éduquée de Richmond (Californie), le jeune Steve appartient à la classe moyenne d’une ville plutôt prospère. Né en 1953, sa conception politique du monde est forgée par la guerre du Vietnam, où il ne pardonne pas la légèreté avec laquelle les médias de l’establishment et les politiques de Washington parlent des prolétaires morts au combat. Pas assez de considération, pas assez de patriotisme, pas assez de fierté, selon lui. Se cristallisent alors des haines adolescentes qui ne le quitteront plus. Quand sa fille intègre la prestigieuse école de West Point (dans l’état de New York) et qu’il reçoit pour elle un uniforme « made in Vietnam », il se met dans une colère inouïe (le livre ne le précise pas mais les t-shirts « America first » de Donald Trump étaient quant à eux confectionnés en Chine).

Steve Bannon s’engage dans un lycée militaire, puis dans la marine à bord d’un destroyer au large du Pacifique. L’abandon des otages à l’ambassade américaine d’Iran, en 1979, alimente encore plus sa haine contre un pouvoir insuffisamment patriote à son goût, qui a laissé des citoyens américains se faire tuer par des « barbares ». 

« Le problème, c’est l’islam. Sans islam, pas d’islamisme »
Steve Bannon
 

Plus de trente ans après, il n’en démord pas : « Le problème, c’est l’islam. Sans islam, pas d’islamisme », répond-il au journaliste danois qui avait publié les caricatures de Mahomet et appelait à l’absence d’amalgames et à l’apaisement. Il entend ainsi mener une guerre totale contre l’ensemble des musulmans de la planète, la nuance ne faisant pas vraiment partie de son logiciel.

En quittant la Navy, à 30 ans, il reprend un MBA à Harvard et n’arrive pas à se faire recruter aussi vite que ses condisciples plus jeunes et « mieux nés ». Il en conserve une amertume qui alimentera son goût pour les révoltes populaires (du Tea Party aux Gilets Jaunes) contre des dirigeants politiques qu’il juge toujours déconnectés des réalités.

Employé par Goldman Sachs

C’est à ce moment que les idées et la bio de Bannon ne sont plus alignées (pour employer un euphémisme). Car le leader populiste énervé n’a plus rien d’un perdant ou d’un humilié et va souvent vilipender en public ceux qui sont ses amis en privé. Embauché par Goldman Sachs (banque sans cesse attaquée par Donald Trump pour son soutien à Bill Clinton, mais qui enverra Steven Mnuchin, l’un de ses cadres, au poste de Secrétaire du Trésor), il se fait vite repérer et est envoyé en Californie où il dirige les investissements de la banque dans le cinéma et les séries. Les chiffres se font moins précis à ce moment-là, mais en ayant obtenu 1% des royalties de la série Seinfeld (ce qui ne manque pas d’ironie pour un antisémite comme Bannon, du moins d’après son ex-épouse Mary Louise Piccard), il est devenu très riche. Son patrimoine est évalué aujourd’hui à 40 millions de dollars et Bannon mène grand train (voyages en jets, séjour en palaces). Il s’expatrie en Asie pendant quelques années, où il découvre la puissance des communautés de gamers, leur capacité de réaction et de réactivité. Il se dit que cela lui servira, puis rentre au pays mener sa croisade culturelle contre la « bien-pensance ».

Le pouvoir des données

L’argent appellant l’argent, Steve Banon parvient à persuader des mécènes de financer sa guerre de reconquête culturelle : la famille Mercer, des catholiques ultraconservateurs et climatosceptiques, lui ouvre des réseaux au Vatican (ceux-là mêmes qui, aujourd’hui, mènent une guerre très rude contre le Pape François, beaucoup trop progressiste à leur yeux) et finance le média qu’il dirigera, Breitbart News. Ce site de fausses nouvelles et de rumeurs infâmantes avait une audience confidentielle jusqu’à ce qu’il publie, en 2011, les photos intimes que le grand espoir Démocrate, le député Anthony Weiner, avait envoyé à une jeune femme. La chute de l’idole, par ailleurs marié à Huma Abedin, la plus proche conseillère d’Hillary Clinton, fait passer le site dans la lumière. À grands renforts d’articles souvent islamophobes et homophobes, le site passe de 1 à 240 millions de vues en quelques années, 85 millions de visiteurs uniques et 2,5 millions de fans sur Facebook.

 
Les données privées permettent de cibler les internautes socialement et géographiquement ; à grands renforts de fausses informations bien envoyées, on peut donc gagner des élections.
 

La matrice de Bannon est alors posée : les données privées permettent de cibler les internautes socialement et géographiquement ; à grands renforts de fausses informations bien envoyées, on peut donc gagner des élections. Steve Bannon se retrouve ainsi impliqué dans plusieurs campagnes populistes ayant utilisé ces méthodes de ciblage au cours des dernières années. Ayant rencontré et « cru » en Christopher Wyllie  (ancien directeur de recherche de la société Cambridge Analytica), il joue son rôle dans le Brexit en partageant des infox sur le coût de l’Europe pour le Royaume-Uni ou les ravages supposés de l’immigration… Techniques qu’il reprend quand il est nommé officiellement directeur de campagne de Donald Trump, en août 2016. Chroniqueur sur Fox News, Glenn Beck gratifie alors Bannon du surnom de « Goebbels ». Il restera deux années aux côtés du milliardaire, durant lesquelles il mobilise sur le muslim ban et sur le rapprochement de Trump avec les franges chrétiennes les plus radicales.

Viré de la Maison Blanche pour avoir dépassé ce qui semble être la seule ligne rouge de Donald Trump - la famille, il a insulté Jared Kushner, le beau-fils du président, et émis des insinuations sur la judéité de ce dernier – Steve Bannon part au Brésil où il participe activement à la campagne d’infox sur WhatasApp qui aidera Bolsonaro à accéder au pouvoir.

À l’heure où le livre paraît (en librairie depuis le mercredi 16 septembre), Bannon a disparu des écrans radars. Mais Fiammetta nous rassure : ne nous inquiétons pas pour lui, il a trouvé un nouveau mécène en la personne Guo Wengui, magnat chinois de l’immobilier, qui a quitté la Chine en 2014. Il a toujours des moyens financiers, des réseaux tentaculaires, des données privées comme s’il en pleuvait et une envie intacte de continuer à déverser sa haine de l’islam.

 

USBEK & RICA - 20 septembre 2020

 

Le livre : https://www.grasset.fr/livres/steve-bannon-9782246821410

 

Voir aussi :

https://fl24.net/2020/05/27/steve-bannon-gagne-contre-le-...

 

 

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