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07/02/2016

À qui profite le virus Zika?

 

 
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Ce lundi 1er février, l’Organisation Mondiale de la Santé a déclaré que les cas récents de microcéphalie et autres troubles neurologiques signalés au Brésil -  symptômes liés au virus Zika – constituent une urgence de santé publique de portée internationale (USPPI). L’organisation n’a pas fourni plus d’informations sur ce virus. En attendant plus de précisions sur le sujet, signalons ici que le virus fut découvert en 1947. Nous savons aujourd’hui qu’il est d’une part transmis sexuellement et d’autre part qu’il est mis sur le marché mondial par deux sociétés: LGC Standards (siège social en Angleterre) et ATCC (siège social aux États-Unis).

Le Groupe LGC est:

“…l’institut désigné en Grande Bretagne comme le National Measurement Institute pour les mesures chimiques et bioanalytiques, leader international dans les services de laboratoire, les normes de mesure, les matériaux de référence, la génomique, et les marchés de tests d’aptitude.”

L’une de ses branches, LGC Standards, se définit comme:

“…un producteur et distributeur mondial des matériaux de référence et des systèmes d’essais d’aptitude. Basée à Teddington, Middlesex, Royaume-Uni, l’entreprise dispose de 30 années d’expérience dans la distribution de matériaux de référence et d’un réseau de bureaux de vente dédiés dans 20 pays, 5 continents. Ces produits et services de haute qualité sont essentiels pour la mesure analytique précise et le contrôle de qualité, ce qui permet d’assurer que les bonnes décisions sont prises en fonction d’une base de données fiables. Nous produisons un nombre inégalé de matériaux de référence accrédités par le Guide ISO 34 dans des installations sur 4 sites à travers le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Allemagne.”

LGC Standards a formé un partenariat avec ATCC, se définissant pour sa part comme:

“…la ressource et l’organisme qui normalise des matériaux biologiques mondiaux de premier plan dont la mission se concentre sur l’acquisition, l’authentification, la production, la conservation, le développement et la distribution de micro-organismes classiques de référence, des lignées cellulaires, et d’autres matériaux. Tout en conservant les matériaux traditionnels de collecte, l’ATCC développe des produits de haute qualité, des normes et des services pour soutenir la recherche et les développements scientifiques qui améliorent la santé des populations mondiales » .

Le partenariat ATCC-LGC vise à faciliter:

“la distribution des cultures d’ATCC et des produits bio à des chercheurs en sciences de la vie à travers l’Europe, l’Afrique et l’Inde et [...] à rendre plus facilement accessibles les ressources importantes d’ATCC aux communautés scientifiques européennes, africaines, et indiennes en détenant localement des stocks de plus de 5000 articles de culture particulière soutenus par notre réseau de bureaux locaux qui délivrent le plus haut niveau de service au client et de support technique.”

Cela dit, qui détient le brevet pour le virus? La Fondation Rockefeller!

Pourquoi la question de la propriété des brevets du virus Zika n’a-t-elle pas fait l’objet d’une couverture médiatique?

Rappelons-nous les paroles prononcées par David Rockefeller à une réunion de la Commission Trilatérale en Juin 1991:

“Nous sommes reconnaissants au Washington Post, au New York Times, Time Magazine et d’autres grandes publications dont les directeurs ont assisté à nos réunions et respecté leurs promesses de discrétion depuis presque 40 ans. Il nous aurait été impossible de développer nos plans pour le monde si nous avions été assujettis à l’exposition publique durant toutes ces années. Mais le monde est maintenant plus sophistiqué et prêt pour un gouvernement mondial. La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est assurément préférable à l’autodétermination nationale pratiquée dans les siècles passés”.

L’appropriation du virus Zika par la Fondation Rockefeller, ne ferait-elle pas partie  d’un tel projet de domination, au prétexte de la lutte contre la maladie?

De plus, il est important de noter que le virus Zika est une marchandise qui peut être achetée en ligne via le site de l’ATCC-LGC pour 599.00 euros. Les redevances vont à la Fondation Rockefeller.

Guillaume Kress

24/01/2016

Jaron Lanier: l’Internet ruine la classe moyenne

l'article date de 2013 mais n'en est que plus d'actualité encore..

    Il fait partie de ces gens inclassables, qui gravitent dans l’univers de la high tech, aux confluences de l’informatique, la physique et les neurosciences. Un pionnier de la Silicon Valley mais ses dreadlocks le rangent plutôt parmi les techno-utopistes de Berkeley, et d’ailleurs c’est là qu’il réside, dans une maison-atelier assez grande pour entreposer sa collection d’instruments de musique traditionnelle (instruments à vent, cithares asiatiques), l’une des plus vastes du monde. Il est aussi compositeur, mais c’est une autre histoire qu’il n’a pas l’intention de raconter aujourd’hui.

En 2010, le magazine Time l’a rangé dans les 100 personnalités les plus influentes du monde. Le New Yorker lui a consacré un long portrait : Jaron Lanier « le visionnaire ». Il est régulièrement invité à Davos (« Je me suis trouvé dans l’ascenseur entre Newt Gingrich et Hamid Karzai »). Mi-septembre, il était à New York (où nous l'avons rencontré) pour donner une conférence aux Nations Unies sur l’avenir des économies. Suivie d’une autre sur celui des bibliothèques. Tout le monde veut avoir son avis sur l’avenir. Il est vrai que c’est le titre de son dernier livre : « Who owns the future ?» (Simon&Schuster). Qui possède -aujourd’hui- le monde de demain ?

Il y a une trentaine d’années, Jaron Lanier a été l’un des pionniers de la réalité virtuelle –la création d’univers numériques dans lesquels de vrais humains peuvent se mouvoir et échanger. C’est même lui qui a inventé le terme: « virtual reality ». Il a inventé le jeu video Moondust, développé des prototypes, dont le premier simulateur chirurgical. Il a vendu des start-up à Google, Oracle, Adobe, Pfizer. Fait fortune grâce au Kinect, une caméra en 3D qui a vendu à plus de 18 millions d’exemplaires. Depuis 2006, il est chercheur à Microsoft Research.

  Jaron Lanier a participé aux débats à San Francisco qui ont abouti à la création de l'Electronic Frontier Foudation (EFF), l'organisation qui mène la lutte contre les programmes d'espionnage de la NSA. Mais il n'a pas donné suite: ce n'est pas le combat qui lui parait le plus important. Pour lui, l'important n'est pas "qui a accès à l'information" mais "ce que l'on fait avec ces données". Comme il l'explique dans son livre (et dans l'interview ci-dessous), les micro-détails collectées sur chacun grâce à l'Internet sont en train de devenir un puissant moyen de manipulation.

    Jaron Lanier, 53 ans, a grandi au Nouveau-Mexique, où ses parents, des artistes new yorkais avaient décidé qu’ils seraient plus en sécurité que sur la côte est  (sa mère, rescapée de camp de concentration, avait émigré de Vienne à l’âge de 15 ans.  Elle est morte dans un accident de voiture alors qu’il n’avait que dix ans). Il a écrit deux livres. L’un (“You’re not a gadget”) est une critique des réseaux sociaux qu’il qualifie « d’agences d’espionnage privatisées » n’ayant plus aucun intérêt à protéger la vie privée des utilisateurs.  Dans “Who owns the future” (non traduit), il décrit un phénomène qu’il n’avait pas anticipé: la concentration des richesses dans un univers qui était censé aplanir les inégalités. L’économie, dit-il, repose de plus en plus sur l’information et celle-ci n’étant pas suffisamment monétisée, la richesse collective se dilue. Bref, le tout-gratuit est en train de détruire la classe moyenne et l’économie de marché.

Interview (en partie publiée dans Le Monde du 22 octobre)

Q:  En quoi l’internet détruit-il la classe moyenne  ?
JL: L’automatisation commence à détruire l’emploi, comme si la vieille peur du 19ème siècle devenait réalité. A l’époque, il y avait cette inquiétude énorme que l’emploi des gens ordinaires était menacé par le progrès des machines. Quand les voitures ont remplacé les chevaux, les gens pensaient que cela devenait tellement facile de conduire qu’il n’y aurait plus de raison de payer pour le transport. Tous ceux qui travaillaient avec les chevaux allaient perdre leur emploi. Mais les syndicats étaient puissants. Ils ont imposé qu’il est normal de payer quelqu’un même si le travail est moins pénible et qu’il est plus facile de conduire un taxi que de s’occuper de chevaux.
Avec l’Internet, les choses deviennent tellement faciles que les gens rejettent cet arrangement payant. C’est une erreur. Cela a commencé avec Google, qui a dit : on vous donne un moteur de recherche gratuit. En contrepartie, votre musique, vos photos, vos articles vont aussi être gratuits. L’idée est que ça s’équilibre : vous avez moins de revenus mais vous avez accès à des services gratuits. Le problème est que ce n’est pas équilibré. Bientôt, les consommateurs vont accéder aux produits grâce aux imprimantes 3D. Graduellement toutes les choses physiques deviennent contrôlées par les logiciels et tout devient gratuit.

Q : Mais certains s’enrichissent.
JL:  L’idée au début de l’Internet était que l’on donnerait du pouvoir à tout le monde parce que tout le monde aurait accès à l’information. En fait, Google et tous ceux qui collectent les informations au sujet des autres parce qu’ils offrent ces services gratuits, deviennent de plus en plus puissants. Plus leurs ordinateurs sont gros, plus ils sont puissants. Même si vous regardez la même information que Google, Google en retire beaucoup plus de pouvoir que vous.
L’autre remarque à faire, c’est que dès que quelqu’un prétend avoir une technologie qui peut remplacer les gens, c’est faux. Exemple : la traduction automatique. Vous pouvez prendre un document en anglais, l’entrer dans un ordinateur et le ressortir en français. Cela ne va pas être du très bon français mais quelque chose va ressortir.

Q : Et c’est gratuit. Quel est le problème ?
JL : Les compagnies qui font de la traduction automatique collectent des millions et des millions d’exemples de documents qui ont été traduits par des vraies personnes. Ils repèrent des morceaux de phrases qui sont semblables à ceux de votre document et ils traduisent un peu à la fois et assemblent le patchwork. Cela ressemble à un cerveau électronique gigantesque mais en fait, il s’agit du travail de tonnes de gens qui ne sont pas payés et ne savent même pas qu’ils sont utilisés.
Pour chaque nouvelle technologie qui prétend remplacer l’humain, il y a en fait des gens derrière le rideau. Ce que je dis, c’est qu’il y a une solution : il faut garder trace des gens qui fournissent un vrai travail et avoir une option qui leur permette d’être indemnisés. L’automatisation dépend systématiquement de ce que nous appelons « big data » ou informations produites par un nombre élevé de gens. Ces données ne viennent pas des anges ou de phénomènes surnaturels. Elles viennent des gens. Si on les payait pour ces données, on pourrait soutenir l’emploi.

Q : Quelles sont ces données qui ont tant de valeur ?
JL : Les compagnies qui possèdent les gros ordinateurs créent des modèles pour chacun d’entre nous. Google a un modèle de vous. Pareil pour la NSA (agence de la sécurité nationale), Facebook, et même certaines organisations criminelles. Elles collectent des données sur vous et les utilisent pour faire des projections. L’idée, c’est de modifier le comportement.

Q : Comment ça, manipuler ?
JL : Les manipulations sont très petites. Cela peut être trouver le moyen de vous faire accepter un prêt qui n’est peut être pas aussi intéressant qu’un autre. Comment vous inciter à faire tel ou tel achat. C’est un système froid, basé seulement sur les statistiques. Il travaille très lentement, comme les intérêts composés. Sur la durée, cela fait beaucoup d’argent. C’est comme cela que Google est devenu si riche : les gens qui paient Google peuvent obtenir un tout petit peu de modification du modèle de comportement. C’est un système géant de modification comportementale.
Il faut comprendre que c’est différent du modèle traditionnel de publicité. La publicité a toujours été une forme de rhétorique, de persuasion, de style. Ici, il n’est pas question de style. C’est placé au bon moment. C’est purement pavlovien. Il n’y a aucune créativité. C’est une forme de manipulation sans esthétique mais c’est très graduel et très fiable, parce que c’est juste des statistiques.
Il s’agit aussi du type d’informations vous recevez. Si vous allez en ligne, vous ne voyez plus les mêmes informations que quelqu’un d’autre. Les informations sont organisées spécifiquement pour vous par ces algorithmes. C’est un monde où tout est ouvert et en même temps la plupart de ce que les gens voient est manipulé. Ce qui n’est possible que parce que les gens qui manipulent ont des ordinateurs plus puissants que les gens ordinaires.

Q: Qui a les plus gros ordinateurs ?
JL:  Personne ne le sait. Ils sont conservés dans des cités gigantesques d’ordinateurs. Ils sont généralement placés dans des endroits isolés près de rivières qui permettent de refroidir les systèmes . Peut-être c’est Google, peut-être la NSA. Personne ne sait. En Europe, la plupart sont en Scandinavie.

Le problème n’est pas qui a accès à l’information mais ce qu’ils font de l’information. Si vous avez des ordinateurs beaucoup plus puissants, cela ne peut pas créer une société équitable. Au lieu d’essayer de plaider pour la transparence et le respect de la vie privée, nous devrions nous préoccuper de ce qui est fait avec les données accumulées. Nous vivons à une époque où il y a deux tendances contradictoires. D’un côté, tout le monde dit : n’est-ce pas formidable cette décentralisation du pouvoir, grâce à Twitter etc. De l’autre côté, la richesse est de plus en plus centralisée. Comment est-il possible que le pouvoir soit décentralisé et la richesse de plus en plus centralisée ? En fait le pouvoir qui est décentralisé est un faux. Quand vous tweetez, vous donnez de vraies informations aux gros ordinateurs qui traquent vos mouvements

Q : Comment monnayer nos tweets ?
JL :  Je préconise un système universel de micro-paiements. Tout le monde toucherait une  rémunération –fût-elle mimine- pour l’information qui n’existerait pas s’ils n’existaient pas.
Cette idée circulait déjà dans les années 1960, avant même que l’internet soit inventé. C’est juste un retour aux origines. Si on arrivait à savoir combien les compagnies sont prêtes à payer pour avoir des informations, cela serait utile.
Les gens pensent que le montant serait infime. Mais si on regarde en détail, c’est faux. Les données concernant l’homme de la rue ont beaucoup de valeur. Le potentiel est là pour soutenir une nouvelle classe moyenne. Chaque donnée individuelle aurait une valeur différente. Certaines seraient plus cotées parce qu’elles sortent de l’ordinaire.

Q : Vous êtes devenu anti-technologies ?
JL: Pas du tout ! J’ai aidé à mettre en place ce truc que je critique maintenant ! Mais il faut regarder les résultats dans le monde réel. J’avais pensé que pendant l’âge de l’Internet on verrait une augmentation fantastique de richesse et d’options. A la place, on voit une concentration intense des richesses. Et c’est un phénomène mondial. Si c’est cela la tendance, si la technologie concentre les richesses, la technologie va devenir l’ennemie de la démocratie, peu importe le nombre de tweets. Je refuse de faire l’autosatisfaction quand je vois tous ces gens ordinaires qui perdent pied alors que leur situation ne devrait faire que s’améliorer grâce aux progrès technologiques.

 

Source : http://clesnes.blog.lemonde.fr/2013/10/22/jaron-lanier-linternet-ruine-la-classe-moyenne/

 

 

 

22/01/2016

J’étais à Calais, par Raphaël Glucksmann

D'octobre au tout début novembre, j’étais à Calais, errant entre la ville et le bidonville. J’ai écrit ce texte.

C’était avant la mort de mon père, avant les a...ttentats djihadistes à Paris, avant les élections régionales, avant les horreurs de Cologne (qui n’invalident en rien les horreurs de Méditerrannée, de Hongrie ou de Calais), avant ces deux mois de chocs et de tornades intimes et collectifs qui en ont retardé la publication.

Je vous le livre tel quel.

Ce qui est décrit dans les lignes qui suivent, - l’immense faillite contemporaine de l’idéal républicain qui seule me préoccupe – est plus d’actualité que jamais.

C’est long. Mais honteusement bref comparé à l’ampleur de la débâcle dont il est question ici.

 

 

" De quoi Calais est-il le nom ?

Imaginez 6000 êtres humains s’entassant sur une décharge.

Imaginez les vieilles blessures et les nouvelles plaies, la gâle et la varicelle, la faim et la crasse.

Imaginez les ados et les enfants errant dans pareille désolation.

Imaginez qu’on appelle cet anti-monde une « jungle ».

Imaginez cela, puis pincez-vous et dîtes-vous que vous êtes en France. En France, mais loin, très loin de la République.

Bienvenue à Calais - « vous savez, l’un de ces coins où les passagers de l’Eurostar ne foutent jamais les pieds» comme le dit Jean-Claude, docker à la retraite. Il discute avec le vendeur d’une boutique d’articles de pêche à deux pas du port: « Moi je ne pêche pas, mais je viens souvent ici car c’est l’un des derniers magasins du centre… C’est ma résistance à moi. Pour acheter un pull, il faut faire 15 bornes aujourd’hui. Bon en même temps les gars de là-bas - il pointe la direction du bidonville, au-delà de la Zone Industrielle des Dunes, de l’autre côté du port - ils marchent 20 bornes chaque soir pour aller au tunnel. 10 aller, 10 retour. Alors c’est sûr qu’ils morflent plus que nous… ».

Jean-Claude vote Front National, « depuis deux ou trois élections, à cause de la situation». Il est « tout sauf raciste » : «j’avais toujours voté à gauche, communiste même. Et je n’ai rien contre les gens de là-bas, je les plains plus qu’autre chose. Il y a même des femmes et des enfants, beaucoup... Et rien n’est organisé, ni pour eux, ni pour nous. C’est pas normal. J’ai une petite fille de 16 ans et elle ne peut pas sortir le soir... » Des aggressions ont-elles été commises par des migrants? « Non, pas que je sache. Ils sont plutôt polis, je dois dire. C’est juste que tous ces gars qui marchent la nuit dans nos rues, tous ces cars de gendarmes qui patrouillent, ça donne pas envie de laisser une jeune fille traîner après 6 heures. On se croirait dans une zone de guerre. Alors on se dit que si on vote tous pour le Front, ou au moins à 70%, eh bien, à Paris ils vont réagir… Ils ont tellement peur de la Marine qu’ils vont finir par s’occuper de nous. Et d’eux aussi là-bas, peut-être… »

Sur la route

« 10 aller, 10 retour ». Pour appréhender l’univers calaisien, il faut se déplacer à pieds. Et, avant tout, marcher depuis le tunnel sous la Manche vers ce « là-bas » que Jean-Claude ne nomme pas et se refuse à appeler « jungle » : « personnellement, je trouve que ça fait pas humain comme mot et ces gens ne sont pas des animaux quand même ». En deux heures, vous traversez trois mondes que tout sépare et qui, parfois, entrent en collision, le temps d’une manifestation de migrants dans le centre-ville, d’une visite ministérielle à l’orée du bidonville (jamais dedans) ou d’un accident sur les rails coûtant la vie à un migrant et quelques heures de retard à l’Eurostar.

Le premier monde, celui des passagers du Paris-Londres, passe à grande vitesse, tel un rêve inaccessible, protégé par trois rangées de barrières et une armée de gendarmes. Le deuxième, celui des gens du coin comme Jean-Claude, miné par le chômage et la crainte du présent comme de l’avenir, ferme ses portes et ses fenêtres quand la nuit tombe. Le troisième, repoussé loin de la ville, est celui des exilés afghans, syriens, soudanais, érythréens, éthiopiens, iraniens ou irakiens.

L’ espace calaisien est éclaté, régi par une loi propre aux sociétés anomiques et post-politiques que les dissidents soviétiques appelaient « loi du dernier » : une échelle de relégations successives dans lequel vous êtes toujours l’exclu et l’excluant de quelqu’un, du « premier » - celui qui n’est l’exclu de personne - jusqu’au « dernier », l’être à la marge de la marge qui n’a plus la force d’exclure qui que ce soit. Du voyageur parisien rejoignant l’Angleterre en « buisiness premier » pour un rendez-vous d’affaire à Idriss, jeune soudanais rejeté par sa communauté, exilé dans les buissons qui jouxtent le bidonville, cette part honteuse du sol français est (dé)structuré par une séries de frontières, visibles ou non, gardées par des centaines de gendarmes.

La nuit, sur le long chemin qui mène d’un monde à l’autre, des grapes d’ombres se déplacent. Elles s’arrêtent volontiers pour raconter leur périple, les bâteaux qui coulent, les traversées à la nage, les passeurs, les courses-poursuites avec les polices européennes, ce rêve, enfin, d’Angleterre, pays fantasmé qui leur ferme ses portes. Les morts, aussi. La veille, c’était le tour de Khanagul, jeune Afghan de 16 ans percuté par le train venant de Londres. Ecrabouillé pour être plus précis. Son meilleur ami, Khan, a identifié ce qui restait du corps grâce à la montre qu’il lui avait offerte pour son anniversaire. Ils venaient tous les deux de Wardak, à une heure et demie de Kaboul : « La nuit où les Talibans ont repris la ville, nous avons décidé de partir, ensemble. Et voilà, six mois plus tard, si près du but… J’emmènerai son souvenir là-bas ou bien je le rejoindrai là-haut. »

Un peu plus loin, à l’entrée de la vieille voie ferrée, deux Syriens font une pause et fument des clopes. Ils semblent plus habillés pour sortir en boîte que pour se glisser sous un camion: « c’est simple : il est hors de question que j’arrive à Londres ou que je crève déguisé en mendiant » rigole Youssif. Mohammed vient de Lattaquié et Youssif de Damas. Le premier est Allaouite et le second sunnite – « mais on s’en fout, nous sommes Syriens avant tout » dit Mohammed. « Humains avant même d’être Syriens, on a tendance à l’oublier ici…» précise Youssif.

Mohammed a quitté la Syrie après l’arrestation de son meilleur ami : « je suis Allaouite, mais dis-bien aux Français que je suis aussi parti à cause d’Assad.» Ils se sont connus en Turquie en cherchant un passeur. Leur embarcation a très vite fait naufrage en Mer Egée et ils ont décidé de poursuivre à la nage vers la Grèce alors que leur 35 compagnons de traversée ont regagné les côtes turques. Du moins c’est ce qu’ils supposent car ils ne savent pas ce quiest arrivé aux autres. Depuis cet exploit « sportif » - « on devrait organiser des Jeux Olympiques des réfugiés avec natation extrême, saut de barrières, marche à pieds…» rigole Youssif - ils sont inséparables : « être dans l’eau ensemble aussi longtemps, ça crée des liens ».

Les deux compères ont échoué trois fois déjà, à quelques kilomètres de là. Désabusé, Youssif cite le poète Ibn Arabi en Arabe, puis en Anglais: « Je ne suis ni d’Orient, ni d’Occident, ma seule place ici-bas est de ne pas avoir de place ». Et Mohammed assène en partant : « Au fond, je comprends les Français et tous les autres. Nous sommes chez eux et nous-mêmes, je ne sais pas comment on accueillerait tant d’étrangers. Surtout des Arabes mal rasés… (explosion de rires des deux) Non, sérieusement, c’est triste pour tout le monde ce qui se passe. Il faut juste que les gens comprennent qu’on ne vient pas pour profiter de leurs avantages. On vient pour vivre, juste pour vivre. » Youssif a le mot de la fin « Pour vivre… ou pour mourir d’ailleurs. »

A l’embranchement de la route qui traverse la Zone industrielle des Dunes et mène au bidonville, un môme ramasse une bouteille en plastique sur le bas-côté.

- Où vas-tu ?
- En Angleterre!
- Tu sais comment faire ?
- Pas vraiment. C’est par là, oui ?
- Oui. Mais c’est dangereux. Tu ne devrais pas essayer. Tu sais que tu pourrais être acceuilli, logé, scolarisé ici…
- Tu es sûr ? Moi je ne crois pas qu’ils veulent de nous ici… Ils ne nous aiment pas.

Sherafat a 12 ans et un visage poupon. Il a un vélo, de grands yeux ronds et l’air paumé. Ses deux parents sont morts il y a 6 mois dans un bombardement. Il parle vite, dans un Anglais mêlé de farsi et j’ai du mal à comprendre ce qu’il raconte de son voyage. Je saisis juste qu’il est passé par la Turquie, qu’il « vit » dans le bidonville depuis trois semaines et que personne ne lui a dit qu’il avait des droits chez nous. Il n’a croisé ni assistante sociale, ni employé de l’OFPRA, aucun représentant de l’Etat qui ne soit ni policier, ni gendarme.

La situation est absurde. Notre gouvernement a accepté, à la demande express de « Mutti Merkel », d’accueillir 30 000 réfugiés en deux ans, soit le nombre d’arrivants en moins d’une semaine outre-Rhin. Afin de démontrer leur bonne volonté à une puissante amie (a priori de droite) dont ils n’apprécient que modérément les élans humanistes, nos dirigeants (théoriquement de gauche) envoient moult fonctionnaires en Allemagne pour convaincre des milliers de réfugiés s’y trouvant de rejoindre la France (et, ce-faisant, montrer leur bonne volonté à la Chancelière). Avec plus ou moins de succès si l’on se fie aux bus arrivant à moitié vides dans nos centres d’accueil montés en toute hâte. Et, pendant ce temps, en France, des milliers d’autres réfugiés errent et campent, livrés à eux-mêmes, sur les places et dans nos rues de nos villes, y compris Paris. Et, à Calais, il n’y a personne pour parler avec Sherafat.

Chez nous

Une fois passé le pont qui marque l’entrée de la dite « jungle », une question s’impose, demeure sans réponse et se renforce au fil du temps: comment cela peut-il avoir lieu chez nous?

En Géorgie des maisons en dur construites en deux mois accueillaient les 25000 déplacés de la guerre de 2008. En Turquie et au Liban, des centaines de milliers de réfugiés syriens arrivent chaque trimestre. Et, en France, en plus de 10 ans, nous n’avons été capables que de produire ce capharnaüm pour moins de 10 000 personnes. Ou plutôt de laisser ce capharnaüm s’auto-produire car la décision fut tôt prise de ne rien produire du tout. Afin d’éviter tout « appel d’air » et de ne pas créer d’ « abscès de fixation » pour reprendre les termes des gouvernements successifs depuis la fermeture de Sangatte. L’Etat a jusqu’ici refusé de construire, de gérer, d’aider. Le résultat est là, sous nos yeux : un « abscès de fixation » doublé d’une immense verrue.

« C’est, de loin, le pire camp de réfugiés que j’ai vu » me dit un volontaire de Médecins du Monde qui en a pourtant connu beaucoup d’autres. Ce n’est d’ailleurs pas un « camp de réfugiés »… » Tout camp de réfugiés répond en effet à des normes d’établissement comme de gestion alors que les seules logiques qui président au développement de ce lieu sont celles de la relégation (vous n’avez pas le droit d’installer vos tentes en amont du pont, sous peine d’intervention- violente – de la police) et de l’abandon.

Si la « jungle » s’auto-organise - des échoppes sont apparues, des Eglises, des mosquées, des restaurants aussi, et même une imitation de bar dansant dont les médias ont quasiment tous parlé - la désolation et, sa cause principale, l’absence de l’Etat sont criantes. « Les maladies que nous soignons ici sont le symptôme d’un abandon total. Même le SAMU refuse de pénétrer ici le soir. La dernière fois, un réfugié était gravement blessé. Je n’étais pas dans le camp car on ferme le dispensaire à 17h et j’ai appelé les pompiers pour qu’ils l’évacuent vers l’hôpital. Ils m’ont dit que c’était trop dangereux et que je pouvais aller le chercher moi-même… Vous vous rendez compte ? » raconte un docteur de Médecins du Monde.

« Welcome in hell» : Baby, réfugiée éthiopienne rencontrée quelques jours plus tôt à Paris, m’accueille en éclatant de rire. Elle est là depuis 5 mois. Ayant dénoncé l’implication d’officiels éthipopiens corrompus dans la vente de filles pauvres à des réseaux de prostitution de pays du Golfe, elle a réussi à fuir Addis Abeba alors que la police perquisitionnait sa maison et la recherchait activement : « Je n’ai rien pu prendre avec moi de mon ancienne vie. J’ai même abandonné mon nom dès la frontière franchie. Je suis devenue Baby, femme sans terre ni droit. Une migrante.» Ce fut d’abord le Soudan : « le pire gouvernement de la région, les pires prisons aussi… ». Puis la Libye : « un chaos total qui m’a au moins permis d’apprendre l’Arabe, très utile dans la jungle.» La traversée de la Méditerrannée, l’Italie, la France enfin : « Pas vraiment l’Europe telle qu’on la rêvait sur le bâteau ou telle qu’on l’imaginait chez nous… »

Baby connaît le moindre recoin du bidonville, salue chaque passant, tapote la joue des enfants, plaisante avec les garçons, questionne les filles... Elle essaie depuis des semaines d’ordonner le chaos ambiant, note le nom des arrivants dans un carnet, les femmes en particulier : « 350 d’entre elles vivent seules ici, en dehors du centre géré par l’association Salam et il faut qu’on se serre les coudes ». Elle rencontre des représentants des différentes communautés tous les soirs et voudrait qu’une « conscience de la jungle » émerge : « par-delà nos nationalités ou nos religions différentes, nous partageons une même condition». Certains samedis, elle organise des manifestations dans Calais pour réclamer un traitement digne et la liberté de circulation. La réception est parfois très hostile (« des gens versent parfois des poubelles sur notre passage »), mais elle préfère parler des gens qui aident, comme sa « Mama » qui débarque chaque matin pour collecter le linge des filles ou des enfants à laver : « Elle repasse même les chemises et les robes. Elle nous traite comme les clientes d’un hôtel de luxe… »

Je suis Baby dans ce dédale de tentes qui vous fait sauter d’un pays à l’autre en deux marres de boue : « Je veux que tu vois tout et racontes tout, et qu’ensuite tu demandes aux Français : est-ce comme cela que les êtres humains sont traités chez vous ? Est-ce normal qu’un enfant de trois ans vive dans une tente ? Est-ce logique qu’un demandeur d’asile reste des mois dans ce lieu dans l’attente que son dossier soit traité ? Est-ce bien de n’avoir le droit qu’à une douche tous les 5 ou 6 jours ou de manger un repas en 24 heures ? Est-ce cela l’Europe ? La France ? » Alors, nous allons chez les Syriens, les Irakiens, les Kurdes, les Oruméens, les Afghans, chez ceux qui fuient leur Etat, ceux qui n’en ont plus, ceux qui n’en ont pas encore… Un véritable tour du monde sans quitter la décharge. Jusqu’à ce qu’un matin, Baby elle-même ne parte pour Dunkerque où se développent un autre bidonville et d’autres réseaux de passeurs : « Je vais voir ce qui se trame là-bas et, peut-être, tenter de traverser moi aussi… 5 mois ici, c’est trop en fait. J’en viens à considérer ma vie ici comme normale et ça me fait peur. Je ne peux pas appartenir à la jungle… »

La grande Absente

Cette question qui vous hante dès les premiers pas dans le bidonville – comment est-ce possible chez nous ? – interroge notre classe politique, notre Etat, nous-mêmes. « Je ne comprends pas comment le gouvernement a pu être aussi peu préparé à l’afflux de réfugiés. Nous avons fait une conférence de presse en avril, annonçant qu’ils seraient bientôt des milliers à arriver ici. Si nous, une petite association, avons anticipé ce qui se passe, comment expliquer que l’Etat ne l’ait pas fait ? » François, volontaire de l’Auberge des Migrants – association calaisienne qui effectue depuis des années un travail extraordinaire auprès des réfugiés – poursuit : « les déportations aussi inutiles qu’illégales, la non-assistance à personnes en danger, tout est fait ici pour suciter un anti-« appel d’air ». Vu le nombre d’arrivée chaque jour, le moins qu’on puisse dire, c’est que cela ne fonctionne pas. »

Le retard à l’allumage du gouvernement, l’absence de discours de type « merkelien » ou de prise en chage de la détresse de la « jungle », tous ces non-choix sont en réalité des choix. Ils impliquent des arbitrages financiers : « Nous avons fait le calcul : juste pour le déploiement des forces de l’ordre, 1500 personnes en permanence soit un agent pour 64 habitant, c’est plus de 120 millions d’euros. Nous, avec ne serait-ce qu’un dixième de cette somme, on pourrait leur assurer des conditionsde vie décente» constate François. Pareils arbitrages illustrent le refus d’une politique d’accueil claire et assumée. Et, au cœur de ce refus, se trouve le spectre de l’extrême droite : avec un Front National à 30% dans les sondages, le gouvernement comme l’opposition préfèrent se montrer « fermes » qu’ « humains » pour reprendre les éléments de langage des ministres.

Sauf qu’ici, l’absence de cohérence (ni expulsion, ni coordination de l’aide), l’impréparation partout dénoncée, la cacophonie participent de la vague lepéniste qui s’annonce en donnant l’impression d’un disparition de l’Etat. Calais est devenu le nom d’un grand abandon : abandon d’êtres humains privés de droits, abandon d’une région pauvre laissée seule face à une situation qui la dépasse, abandon, donc, des éxilés de la dite « jungle » comme de leurs voisins calaisiens qui ont soudain vu le chaos du monde débarquer à leur porte sans que leur Etat ne se décidât à le gérer pour eux.

La République, à Calais, a démissionné. Comme quasiment partout, et, ici, bien plus encore qu’ailleurs. Les migrants du bidonville et les habitants de la région ne seront pas les seuls à en payer le prix."

Raphaël Glucksmann

 

 

13/01/2016

Grande-Synthe, grande honte, des photos de Jordi Oliver

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le reste ici :

http://www.nerves.eu/refugies-un-photographe-montre-les-c...

 

Site du photographe qui mérite plus qu'un détour : http://www.jordioliver.com/

 

 

 

 

 

Grande Synthe

 

 

 

08/01/2016

Daesh à Alep, dernier documentaire de Naji Al Jerf

Dernier reportage de Naji Al Jerf, opposant au régime syrien et à l'organisation Etat islamique (EI) avant son assassinat à Gaziantep (Turquie) le 27 décembre 2015.


Journaliste originaire de Salamiyeh en Syrie, il était l'auteur de plusieurs documentaires sur la révolution syrienne et avait collaboré avec le groupe Raqqa is being slaughtered silently (Raqqa est massacrée en silence) qui documente depuis avril 2014 les abus et exactions des jihadistes dans la ville de Raqqa au nord de la Syrie, capitale autoproclamée de l'organisation terroriste.

 

version Française sous-titrée par le Collectif des Amis d'Alep et Media-Citoyen

 

 

07/01/2016

Syriens, Afghans, Congolais... Portraits d’artistes en résistance qui bataillent pour la liberté d’expression

http://www.bastamag.net/Syriens-Afghans-Congolais-Portraits-d-artistes-en-resistance

par Naly Gérard

 

Ils sont artistes, mais leur pays est en guerre, sous le joug d’une dictature ou en proie à une corruption massive. Ils continuent pourtant à s’exprimer, parfois en exil. Comment résistent-ils ? Comment font-ils vivre la liberté d’expression et de création, malgré les menaces physiques, les pressions politiques, l’absence de moyens ou même l’interdiction de la musique. Réponses avec une chanteuse syrienne, des comédiens afghans, un marionnettiste burkinabé et un metteur en scène congolais. Tous bataillent pour faire se rencontrer artistes et public, tous ont fait de leur création une résistance.

Dans certains pays, s’exprimer sur scène est un défi. Les lieux dont ont besoin les musiciens et les comédiens pour rencontrer le public y sont fragilisés, voire inexistants, pour des raisons économiques ou de sécurité. En Syrie, le conflit armé et la présence de Daech – qui interdit toute pratique musicale – rendent pratiquement impossible la vie culturelle publique. La jeune chanteuse Waed Bouhassoun en témoigne. Elle réside en France et se rend régulièrement dans sa région, au sud de Damas. Les soirées autour de la musique et de la poésie, encore nombreuses, partout sur le territoire, avant 2012, y perdurent avec peine. La destruction de la vieille ville d’Alep empêche la tenue de concerts et de cérémonies musicales des confréries soufies. Les musiciens qui sont restés ne peuvent plus travailler.

Sous la menace d’attentats

Pourtant, la population syrienne continue à célébrer les rites de mariages et de funérailles. « Et quelques personnes courageuses arrivent à organiser des rencontres au milieu de l’après-midi, raconte Waed Bouhassoun, mais il y a beaucoup d’angoisse et d’inquiétude car circuler est devenu très dangereux. » Cette étoile montante de la musique arabe, venue en France avant le conflit pour étudier, poursuit désormais ses recherches en ethnomusicologie (à l’université Paris X-Nanterre) ainsi que ses activités de chanteuse et de joueuse de oud (le luth arabe). Waed Bouhassoun se produit dans des festivals européens et de pays arabes, notamment aux côtés du grand musicien Jordi Savall.

En République islamique d’Afghanistan, si la guerre se déroule principalement dans les montagnes, le terreau n’est pas non plus propice à la création, en particulier pour les arts du spectacle. Le théâtre afghan a certes connu un âge d’or dans les années 1970, mais il a été laminé par le règne des talibans (1993-2001), lesquels condamnent eux aussi toute forme d’art. Pour l’aider à renaître, de jeunes hommes et femmes ont fondé le Théâtre Aftaab en 2005. Ils ont réussi à travailler cinq années durant à Kaboul, avec le soutien du centre culturel français [1] et le parrainage du fameux Théâtre du Soleil, compagnie d’Ariane Mnouchkine. Ils affrontent de multiples pressions et intimidations, allant jusqu’à l’agression physique, de la part d’inconnus mais aussi de leur entourage. Nombre d’Afghans considèrent encore l’art dramatique comme un péché.

« S’exporter » pour vivre de son métier

Les treize membres de la compagnie, qui comprend deux femmes, venus se former en France, ont décidé de ne pas repartir, au moment de la vague d’attentats qui frappe Kaboul en 2010. « Nous avons choisi de construire une vie stable, ici, tout en retournant travailler là-bas, » explique Omid Rawendah, rencontré à la Cartoucherie de Vincennes dans les locaux du « Soleil ». « Nous nous sommes rebaptisés “Le Théâtre Aftaab en voyage”, car notre vocation reste de faire vivre une “maison de théâtre” à Kaboul et de transmettre ce que nous avons appris. » Le risque de subir une attaque terroriste ciblée les en a dissuadés. Un attentat-suicide a eu lieu dans la salle de spectacle de l’institut français, pendant une représentation, en décembre 2014. Hormis le danger, l’absence de financements reste un sérieux obstacle à leur retour.

Car l’argent est bien le nerf de l’art. Dans un pays comme la République du Congo (RDC), vivre de son métier est également une utopie pour un acteur : il n’y a tout simplement pas d’argent. À moins de tenter de passer par le réseau des instituts français fréquentés par l’élite, marche-pied pour « s’exporter » vers la France. Ce qui signifie aussi renoncer à jouer devant ses compatriotes. Une logique présente dans d’autres pays d’Afrique francophone. « L’art est inexistant, il y a une absence totale de soutien de la part de l’institution », affirme Dieudonné Niangouna, homme de théâtre congolais, qui nous a accordé une interview au Tarmac, lieu parisien qui programme régulièrement ses pièces. Lui ne s’est pas contenté de sa réussite personnelle en France, où il publie des textes [2], joue et met en scène des spectacles, y compris au prestigieux Festival d’Avignon (où il était artiste associé en 2013). « L’art, on ne le fait pas pour soi, mais pour les autres, déclare-t-il. Revenir au pays, c’est donner de l’énergie. Et pour croire à ce que l’on fait, on n’a pas besoin de moyens. L’important est d’abord d’y aller ! »

À cheval entre la France et la RDC, cet homme déterminé bataille ferme depuis douze ans pour que vive le festival « Mantsina sur scène ». Avec des bouts de ficelle, l’équipe du festival maintient à bout de bras un espace où le public peut venir entendre de « vraies paroles » dans un pays traumatisé par la guerre civile de 1997, et où le despote Denis Sassou-N’Guesso finance des artistes pour chanter ses louanges. Cette année, le festival met à l’honneur l’écrivain Sony Labou Tansi, grand nom du théâtre congolais à son apogée au début des années 1990.

« L’activité culturelle est la meilleure arme pour combattre le mouvement djihadiste,

Au Burkina Faso, où les premières élections démocratiques viennent de se tenir après vingt-sept années de corruption, de dictature et de néocolonialisme politique, le spectacle vivant, en dehors de la musique, est aussi un gagne-pain incertain. Les artistes n’ont d’autre choix que de travailler pour des ONG qui leur passent commande de spectacles « éducatifs », sur la prévention du sida, par exemple. Le collectif Acmur (Association arts, clowns, marionnettes et musique dans nos rues), dirigé par Boniface Kagambega, a conquis un nouveau lieu pour diffuser ses propres spectacles : la rue.

Leur festival annuel [3] propose aux habitants de Ouagadougou, de Bobo-Dioulasso et de la campagne, tous peu accoutumés à ce type d’événement, de découvrir des marionnettistes, des danseurs, des acrobates, des comédiens, venus de toute l’Afrique de l’Ouest. Lui-même marionnettiste, Boniface Kagambega a suspendu sa création personnelle pour mettre sur pied cette manifestation qui repose en grande partie sur la solidarité de festivals et de compagnies françaises. C’est la coopération « Sud-Nord », précise-t-il en inversant, avec un brin de malice, l’expression consacrée.

« Notre ambition est la démocratisation et la décentralisation de l’art et de la culture, souligne le militant artistique. Démocratiser, cela veut dire s’adresser à tous mais aussi permettre une parole libre qui peut aborder des sujets sociaux, comme la parité ou l’excision. » En ce sens, oser produire la comédie satirique Démocratie, I love you, que l’on a vue dans plusieurs festivals français l’été dernier, est un acte courageux. Trois comédiens burkinabés, habillés en gugusses bonimenteurs, décrivent par le menu comment fabriquer un « roi » selon les règles de la corruption, de l’électoralisme et dans le mépris des citoyens – au passage, l’hypocrisie des institutions mondiales n’échappe pas au vitriol. Un vrai succès. « C’est un spectacle qui fait rire avec ce qui nous fait mal », ont confié des spectateurs burkinabés. L’engagement de l’ACMUR se concrétise également par sa participation au mouvement issu de la société civile, Le Balai citoyen, qui a contribué à évincer du pouvoir Blaise Compaoré, à neutraliser le coup d’État de septembre dernier, et à la bonne tenue des élections de novembre.

Poésie et patrimoine oral

Sans nécessairement dénoncer un régime politique, les créations de ces artistes portent en eux une nécessité vitale, une force de résistance. La voix habitée par l’émotion de Waed Bouhassoun fait vibrer les mots des mystiques et des poètes arabes et délivre avec douceur un message de tolérance. Dans sa bouche, la poésie ancienne devient « de ce jour », comme lors du concert d’ouverture du Festival de l’Imaginaire, en octobre dernier à Paris. « Je crois en la religion de l’amour, où que se dirigent ses caravanes », chante-t-elle faisant siens les vers d’Ibn Arabi, poète soufi du XIIIe siècle. Elle exprime sa souffrance de voir la ville de Damas meurtrie, en reprenant le « Fou (amoureux) de Layla », poème du VIIe siècle : « Dites-lui que je l’aime toujours / Aussi loin soit-elle, jamais je ne pourrai l’oublier / C’est elle qui m’a appris comment l’aimer ».

Par-delà sa langue, la musicienne nous touche, et nous fait apercevoir la richesse culturelle des traditions de Syrie, en particulier le patrimoine oral druze, comme les chants de mariage, de plus en plus délaissés au profit de cassettes de musique de variété arabe. « Pour combattre le mouvement djihadiste, l’activité culturelle est, pour moi, la meilleure arme, confie Waed Bouhassoun. L’art en général leur fait peur, parce que cela va ouvrir les mentalités des gens. »

Artistes, guerriers contre la léthargie,le laisser-aller, l’esprit en sommeil

Qu’il joue à Limoges ou à Brazzaville, Dieudonné Niangouna est traversé par une urgence palpable : dans son théâtre, la parole et le corps sont sous haute tension. « En tant qu’artistes, nous devons être des guerriers, s’écrie-t-il. La guerre, nous la menons contre la léthargie, le laisser-aller, l’esprit en sommeil, le fait de croire que tout se vaut. Nous pouvons arracher cela de la tête des gens. Grâce notamment à l’effet miroir que le théâtre produit pour les spectateurs. Et à la clairvoyance. C’est comme desserrer les étaux du projecteur, qui laisse passer plus de lumière. L’urgence est de repousser la mort de la vie. »

Lorsque la troupe afghane joue L’Avare, en langue dari, surtitré en français, à Kaboul mais aussi à Châteauroux ou à Oullins, ou sa création collective Ce jour-là, elle exprime les préoccupations d’une jeunesse qui a grandi sur un champ de bataille et qui aspire à s’ouvrir au monde. Dans La Ronde de nuit, les Afghans donnent la réplique à des comédiens français pour parler de ce que signifie migrer et s’intégrer en France. « Nous voulons montrer que le théâtre, ce n’est pas simplement s’amuser, souligne la jeune Wazhma Tota-Kil, du Théâtre Aftaab. On peut expliquer la réalité, le monde politique, faire comprendre un message. Le théâtre peut changer les idées de quelqu’un. Je l’ai vu, c’est pour cela que je continue. C’est cela qui me donne du courage. »

« Le monde, on le déplace centimètre par centimètre »

Car ces artistes résistants ou combattants enracinent leur admirable détermination dans la foi en leur art. Dieudonné Niangouna croit aux mots. Il cite l’écrivain haïtien Dany Laferrière : « Les mots sont “les plus beaux jouets du monde”. Ce sont des matériaux de réflexion. Ils sont plus savants, plus dangereux, plus subtils que les armes. » À la question de savoir si l’art peut réellement changer les choses, Dieudonné Niangouna répond : « Personne n’a de baguette magique. Le monde, on le déplace centimètre par centimètre. »

Ces deux festivals africains, qui font la part belle à la formation professionnelle « pour remédier au vide », ont déjà transformé le présent des artistes : ce sont des chaudrons où bouillonnent ensemble les énergies créatrices et où des rencontres peuvent se faire pour aider matériellement certains spectacles à voir le jour.

La dernière édition de Rendez-vous chez nous, en février 2015, fut une véritable réussite : le festival a touché 130 000 spectateurs ! L’édition 2016 se déroulera pour la première fois sous un gouvernement démocratiquement élu, celui de Roch Marc Christian Kaboré, élu le 29 novembre dernier. « Il nous faut aider les gens à comprendre qu’ils peuvent dire “nous ne sommes pas d’accord”, explique Boniface Kagambega. Et qu’ils résistent à ceux qui tenteront de les diviser sur des questions ethniques ou religieuses. Nous sommes plusieurs à redouter cela. » Les spectateurs pourront y découvrir un spectacle de cabaret qui interrogera : « que reste-t-il de l’intégrité ? »

Dieudonné Niangouna raconte une petite histoire édifiante. Alors que la guerre civile, durant il a failli laisser sa peau, vient de s’achever, il se rend au marché. Il est interpellé brutalement par une « mama » virulente qui lui demande urgemment de retourner faire du théâtre car elle veut le revoir sur scène, là maintenant, parce que la guerre vient de finir. « Elle a pu exprimer que, pour elle, le théâtre était devenu essentiel », résume-t-il. Preuve s’il en est que le public peut réclamer à cor et à cri cet art-là, substantiel, existentiel, plus encore que politique, et porteur d’une humanité vivante.

Naly Gérard

Photo : la comédie satirique burkinabée Démocratie I Love you.

Infos pratiques : des artistes à suivre

- Festival « Rendez-vous chez nous » : du 6 au 21 février 2016, à Ouagadougou, à Bobo Dioulasso, à Boromo, dans six villages de la commune rurale de Komsilga, et à l’orphelinat de Loumbila. Site : http://acmur-rdvcheznous.org.

- Association Acmur France :
Machin la Hernie, texte de Sony Labou-Tansi, mise en scène de Jean-Paul Delore, joué par Dieudonné Niangouna, du 13 au 16 avril 2016, au Tarmac, Paris. Site : http://www.letarmac.fr.

À écouter
- L’Âme du luth, de Waed Bouhassoun, CD, Buda/Universal, 2014.
- Orient-Occident II : Hommage à la Syrie, de Jordi Savall, ensemble Hespérion XXI, avec Waed Bouhassoun, CD, Alia Vox, 2013.

À voir
- Un Soleil à Kaboul, ou plutôt deux, film documentaire de Duccio Bellugi Vannuccini, Sergio Canto Sabido, Philippe Chevallier, 75 min, DVD, Bel-Air Média-Théâtre du Soleil, 2007.

À lire
- Acteur de l’écriture, de Dieudonné Niangouna, essai, éditions Solitaires intempestifs, 2013.

Notes

[1Les centres culturels français dépendaient du ministère des Affaires étrangères et du ministère de la Culture – devenus instituts français, ils dépendent maintenant exclusivement du ministère des Affaires étrangères.

[2Il a publié cinq livres chez un éditeur de référence, Les Solitaires Intempestifs.

[3« Rendez-vous chez nous - Les villages d’Afrique accueillent les arts de la rue ».

 

 

06/01/2016

Les vœux de Martha Besantini

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http://marta-besantini.wix.com/