Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

18/10/2013

L’Amour d’Amirat suivi de Né nu, Oiseaux mohicans, Kilroy was here, Daniel Biga

Préface de Jean Orizet, Cherche Midi, Collection Points Fixes, mai 2013

9782749130736_large.jpg

 335 pages, 19,50 €

 

 

Dans la première partie, la plus cohérente on dira, L’Amour d’Amirat (1984), l’auteur a quitté la ville pour vivre, et accessoirement écrire, dans un hameau abandonné sur les hauteurs des Alpes du Sud. Il a quitté son métier d’enseignant pour aller y vivre quasi comme un ermite et y cultiver un jardin, aussi bien extérieur qu’intérieur.

 

ici à la montagne il n’y a que moi

qui tourne et pète dans mon couchage

il n’y a que moi et le froid

la nuit qui n’en finit pas

l’inondation des souvenirs

En totale osmose avec la nature qui l’environne, il demeure là-haut même en hiver, et on songe en lisant toutes les pensées et anecdotes qu’il confie au papier, à Thoreau, mêlé de Li Po, Nan Shan et Castaneda, avec des accents libertaires récurrents de ces années soixante-huitardes où le désir d’un retour à la terre était motivé par une critique virulente et pertinente d’un système, autant que par une attirance certaine pour une liberté absolue et donc fantasmée – ou presque, car l’utopie, encore une fois, n’est pas l’irréalisable mais ce qui n’est pas encore réalisé, dixit Théodore Monod.

 

On perd le sens du vivre quand La pensée s’emballe Le mental tournant à vide voudrait rentabiliser le moindre geste hiérarchiser chaque action Ainsi vient l’impression de « perdre son temps » alors qu’on perd seulement le sens du vivre


Cela dit, Biga n’a pas des rêves communautaires, c’est un individu pleinement affirmé, volontaire et il a parfaitement conscience que liberté égale indépendance et responsabilité.

 

Je ne serai jamais plus libre – je veux dire jamais plus indépendant je veux dire jamais plus responsable de moi je veux dire jamais plus individu je veux dire jamais plus seul qu’en ce moment


On se régale à la lecture de cet Amour d’Amirat et on se laisse entraîner par moments dans une sorte d’enfance intérieure, que seul le contact avec la nature sait aussi bien nous faire retrouver. Richesse du non-faire, plaisir de la contemplation.

 

Plusieurs fois par jour je découvre un insecte inconnu chaque fois c’est comme s’il était créé pour moi seul


On y goûte la solitude de l’auteur parfois si douce, si pleine et parfois angoissante, rongeuse.

 

Hier

je cherchais quelqu’un pour pleurer dans ses bras

et d’autres matins

je sors dans le monde et le monde m’appartient


Il y tant de vie tout autour d’Amirat, végétale, animale, et humaine parfois, d’autant plus généreuse qu’elle est rare. Le contact avec l’autre devient précieux, se goûte comme un nectar, un vin délectable, surtout si cet autre est du sexe féminin à peau douce et chaude. Car, que ce soit en solitude ou pas, ce qui revient sans cesse sous la plume de Daniel Biga, c’est le mot amour, mais pas n’importe quel amour, non, l’Amour avec un grand A, l’essence même du vivre, la Source de tout.

 

L’amour avec la peur l’amour stérile l’amour sans amitié l’amour injuste par manque insuffisance que ce soit dans un lit un nid dans les buissons l’amour s’il n’est pas expansion universelle dans chaque fibre de matière chaque rayon de conscience l’amour sans amour est inutile


Quand on passe aux parties suivantes, Né nu (1974-1983), et plus anciennes comme les Oiseaux mohicans (1966) et Kilroy was here (1972), nous sommes déjà familiarisés avec l’auteur. Le mot est exact, nous avons appris à mieux le connaître sur les hauteurs d’Amirat, alors on le suit plutôt avec plaisir dans ses pérégrinations mentales, ses élans poétiques, sensuels aussi bien que métaphysiques, dans un fourre-tout jovial où on croisera encore Castaneda aussi bien que des hexagrammes du Yi King.

 

Le pouvoir est du jour

mais la puissance est de nuit


Des films, de la musique, des livres, des rencontres, des souvenirs, des voyages, un concentré de vie distillé à la plume un peu froutraque de poète et toujours cet art de vivre, cette quête de simplicité qui tranche avec l’air confiné des années 80 où le consumérisme allait devenir roi, un roi toujours pas détrôné d’ailleurs, et mis à l’honneur, l’acuité des sens, la pas trop sainte trinité corps-cœur-âme dans une spiritualité ancrée à la terre, reliée aux plus anciens élans mystiques de l’humanité, en ces temps ou ces lieux où le prêtre s’appelait chaman.

 

Ce matin le simple fait de

Respirer l’air du monde

Est une éclatante aventure


C’est de cette respiration que naît la poésie de Daniel Biga, tout aussi naturelle, sans fioritures, sans ronds de jambes. La poésie du vivre, un point, c’est déjà beaucoup.

 

Tu es libre

Tu es vivant

avec ta souffrance et ta joie

tu es un immense regard


Une poésie qui questionne autant qu’elle se passe parfois du questionnement pour entrer directement dans le vif de l’expérience, mais une quête est là, toujours en filigrane. Celle du sens d’être au monde et on pense aussi aux portes de la perception qu’ont tenté d’ouvrir, voire de forcer parfois, toute une génération avide d’expériences à la fois fortes et transcendantes.

 

Si toute porte se ferme c’est qu’elle peut aussi s’ouvrir

Il faudra que j’aille jusqu’au bout

de celui que je ne suis pas

pour trouver celui que je suis vraiment

et seule la peur de perdre celui que

je ne suis pas

me freine et m’arrête

« cependant tu ne peux forcer le mûrissement d’un fruit sans en altérer la qualité : patience »


Cheminant vers la sagesse d’une part, on sent chez Biga également un amour constamment renouvelé pour la jeunesse, un amour qui frôle parfois la nostalgie. L’auteur est comme avide d’un éternel printemps, ce qui ne l’empêche pas de porter un regard lucide sur le monde, mais c’est cela sans doute qui lui a donné l’énergie nécessaire pour rompre avec certaines convenances, quand confort marche avec conformisme. Pas de résignation chez Biga, mais l’acte poétique comme acte de perpétuelle régénération, sans hésiter à user de provocation. C’est cela sans aucun doute qui lui a permis de connaître et de partager l’Amour d’Amirat, et qui fait de Daniel Biga, assurément, un poète, peintre également, que ne renierait pas la Beat Generation.

 

Cathy Garcia

 

 

Daniel_Biga_c_M__Durigneux.jpgDaniel Biga est né à Nice en mars 1940 où il est revenu vivre aujourd’hui. Après une enfance Varoise (Fayence puis Ste Maxime) il vit l’exil citadin et le « lycée buissonnier » (ou plutôt portuaire) dans sa ville d’origine où il découvre la poésie et l’art. Il poursuit ses études à l’École Municipale de dessin (Villa Thiole) à Nice puis accomplit son service militaire (en Algérie en guerre). À son retour à Nice, il pratique des dizaines de petits métiers et passe une licence de lettres. Il peint et expose dans « les marges » de l’École de Nice et publie en 1966 son premier recueil, Oiseaux Mohicans, qui, réédité à la Librairie St Germain des Prés en 1969, sera salué par la critique comme un événement poétique. Il enseignera ensuite à l’École Régionale des Beaux Arts de Nantes, puis sera président de la Maison de la poésie de Nantes. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages.

Bibliographie :

Oiseaux Mohicans, autoédition en 1966, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1969

Kilroy was here ! éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972

Octobre, éd. Pierre-Jean Oswald, Paris, 1973

Esquisses pour un schéma du rivage de l’Amour Total, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1975

Moins ivre, éd. revue Aléatoire, Nice, 1983

Pas un jour sans une ligne, Fonds École de Nice, 1983

Histoire de l’Air, éd. Papyrus, Paris, 1983

L’Amour d’Amirat, éd. Le Cherche-Midi, Paris, 1984

Né nu, éd. Le Cherche-Midi, 1984

Bigarrures, éd. Telo Martius, Toulon, 1986

Oc, Les Cahiers de Garlaban, Hyères, 1989

Stations du Chemin, éd. Le Dé Bleu, La Roche-sur-Yon, 1990

C’est l’été !, éd. Cadex, Montpellier, 1990

Sur la page chaque jour, entretiens avec Jean-Luc Pouliquen, Z’éditions, Nice, 1990

Eclairs entrevus, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1992

Le bec de la plume, éd. Cadex, 1994

Carnet des refuges, éd. L’Amourier, Coaraze, 1997

Mammifères, livre d’artiste avec Gérard Serée, éd. L’Amourier, 1997

Sept Anges, éd. L’Arbre, Aizy-Jouy, 1997

La chasse au Haïku, éd. du Chat qui tousse, Cordemais, 1998

Détache-toi de ton cadavre, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1998

Éloges des joies ordinaires, éditions Wigwam, Rennes, 1999

Le Chant des Batailles, 1ère éd. L’Amourier, 1999, 2ème éd. L’Amourier 2007

Dits d’elle, éd. Cadex, 2000

Arrêt facultatif, Gros textes, 2001

Cahier de textes, La belle école, Nantes, 2001

L’Afrique est en nous, éd. L’Amourier, 2002

Capitaine des myrtilles, éd. Le Dé Bleu, 2003

Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale, éd. Le castor astral, 2003

Dialogues, discours & Cie, éd. Tarabuste, 2005

Poévie, éd. Gros Textes, 2005

L’apologie de l’animal, éd. Collodion, 2005

Le sauvage des quatre-chemins, éd. Le castor astral, 2007

Impasse du progrès, éd. Traumfabrik, 2008

Méli-Mémo, éd. Gros Textes, 2011

 

  

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/

Les commentaires sont fermés.