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20/09/2006

POUR UNE SOCIAL-ÉCOLOGIE

Entretien avec Jean-Paul Besset

Politis n°874

Marie-Édith Alouf

Jean-Paul Besset a été a été rédacteur en chef de « Politis » puis au « Monde ». Il publie « Comment ne plus être progressiste ? sans devenir réactionnaire », où il remet en cause le mythe du progrès, responsable de la destruction de la planète. Pour lui, le seul remède consiste en un changement radical de nos comportements.

Vous dites que nous pratiquons un « écocide ». Que signifie ce terme ?

C’est la destruction du vivant. C’est plus que l’environnement, qui est une notion anthropocentrique. Ce qui est en jeu, aujourd’hui, ce n’est pas seulement la destruction de « ce qui environne l’homme », c’est la destruction de l’homme dans son système de vie, dans son milieu de vie.

Nous vivons un tournant, un changement d’histoire à l’échelle géologique. L’évolution de la Terre, des grands équilibres, est en train de se bouleverser à une vitesse accélérée comme jamais, à cause de l’irruption de l’espèce humaine en tant que moteur de cette évolution. Par toute une série de dérives, cette espèce humaine a mis en place une machine infernale qui menace son propre camp, sa propre espérance de vie. La destruction des fondamentaux de l’espèce (les hommes en tant qu’êtres vivants) entraîne en même temps une destruction de l’humain (en tant que catégorie sociale).

Nous savons cela, y compris les politiques, mais nous ne faisons rien.
Pourquoi ? Cynisme ? Paralysie devant l’ampleur de la tâche ?

Tout cela à la fois. Nous savions qu’il y aurait en Europe, en France en particulier, des canicules assassines. On les a découvertes sans avoir rien fait pour en atténuer les conséquences. Nous savions que La Nouvelle-Orléans était menacée par des cyclones qui entraîneraient des montées des eaux, que les digues ne tiendraient pas... Nous savons tous ces choses. Ce ne sont plus des alertes ou des angoisses métaphysiques de quelques-uns. La réalité de la catastrophe est désormais inscrite dans chaque discipline scientifique. C’est ancré, reconnu, discuté par les plus hautes instances politiques, mais c’est tellement impensable ­ savoir n’est pas croire ­ que l’humanité dans son ensemble, toutes populations et classes confondues, est saisie d’impuissance. On se retrouve avec un gouffre sous les pieds : l’échec de nos systèmes de développement, de nos modes de vie, de nos certitudes devenues nos raisons de vivre. Tout cela s’effondre, et il faut changer de système. Et rapidement, car il n’y aura pas de solution miracle. Alors, bien sûr, il y a des couardises, des lobbies, des jeux d’intérêt qui ne sont pas négligeables, mais le coeur de la question est dans cette paralysie de la volonté, cette atonie qui saisit l’humanité devant son propre échec.
Comment concevoir que l’espèce humaine soit menacée par son génie, par sa puissance ?

C’est un retournement culturel considérable...

Cela nous oblige en effet à remettre en cause cette valeur fondamentale qui est la base de notre civilisation depuis deux siècles, depuis les Lumières : la croyance en le « Progrès ». Le développement, la croissance, l’opulence... C’est une formidable histoire que celle du progrès, qui a sorti l’humanité de sa caverne, du Moyen Âge, des obscurantismes. Mais, ces dernières années, il est devenu destructeur.

On le voit au niveau de la crise écologique, mais aussi de la crise sociale, avec un système qui, plus il produit de richesses, plus il crée d’inégalités, de la précarité, des frustrations, des pathologies de l’âme humaine... Le progrès s’est retourné en contre-progrès comme les révolutions se retournent en contre-révolutions.

Pensez-vous que la distinction droite-gauche, en ce domaine, n’est plus pertinente ?

Face à cet enjeu, en effet, elle n’est plus pertinente. La gauche, toutes tendances confondues, a toujours privilégié l’idée qu’il suffisait de retourner la mécanique du progrès ­ richesses, croissance, développement, techniques ­ afin que le plus grand nombre en bénéficie.
Elle ne divergeait que sur les moyens d’y parvenir : réforme ou révolution. Or, aujourd’hui, c’est la mécanique qui pose problème. La machine à produire toujours plus accumule du « toujours moins », que ce soit du point de vue écologique ou en matière sociale.

L’effondrement du mythe du progrès est d’autant plus difficile à digérer pour les militants de gauche que ce sont eux qui se sont toujours montrés les plus vigoureux acteurs du « progressisme ». Ils se prennent cette fin de cycle historique en pleine poire, et cette forclusion de l’espérance envers un monde en progrès continu les laisse désemparés, en pleine désillusion. Difficile en effet d’abandonner ce qui fondait la croyance, de « changer de logiciel ». Les voilà ­ nous voici ­ idéologiquement orphelins.

Le rôle de la gauche consistait à s’opposer à « l’ordre des choses », dieux, castes ou classes, afin de favoriser le progrès humain. Elle y a souvent réussi. Changement d’époque : la gauche est désormais complice de cet « ordre des choses » et de son premier commandement, la croissance, au prétexte que celle-ci diffuserait la richesse. Ce n’est plus vrai : la croissance massacre le bien commun du vivant et creuse comme jamais les inégalités !

S’attaquer au « virus libéral » sans s’en prendre d’abord au « virus de la croissance », c’est se tromper d’adversaire principal. Le libéralisme, version ultra ou tempérée, n’est qu’un dégât collatéral du projet productiviste d’illimitation. C’est la peste qui pose problème, pas les pestiférés.

L’immense changement d’époque dont nous sommes bien obligés de prendre acte provoque une modification du clivage qui a modelé l’histoire de ces deux derniers siècles en départageant la droite de la gauche. La question prioritaire que la crise du vivant nous impose n’est plus de savoir « comment répartir les richesses produites » mais de choisir « quelles richesses nous devons produire ». Pas « pour qui » mais « pourquoi ».

Cela pose la question de l’articulation entre la question environnementale et la question sociale...

Cela n’évacue en rien la question de l’équité et de la répartition, mais celle-ci se pose dans un nouveau cadre, et c’est de celui-ci qu’il faut d’abord prendre la mesure. Augmenter le pouvoir d’achat, peut-être, mais pour en faire quoi ? Je vais être un peu caricatural, mais, si c’est pour acheter des 4X4...

Il faut bien être conscient que cette crise que nous vivons touche d’abord les plus pauvres. S’attaquer à cette crise, c’est donc rester dans le camp des déshérités. Ce sont les pauvres qui entretiennent le plus de rapports nécessaires avec les équilibres naturels. La moitié de la population mondiale vit directement des produits de la terre. Si la terre ne rend plus, ce sont les gens qui vivent avec moins de deux euros par jour qui auront encore moins. La cause est entendue : la cause du vivant est la cause des plus pauvres. Cela va ensemble. Je refuse ces proclamations de salonnards sur le thème : l’écologie, c’est un truc de riches. C’est faux ! C’est un truc de pauvres !

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