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01/12/2015

Industrie du médicament : "J'ai vendu mon âme au diable"

 

 

 

John Virapen, 64 ans, livre le récit de son parcours dans l'industrie pharmaceutique. Une confession professionnelle peu ordinaire.

Du Prozac (Jeff Blackler/REX/REX/SIPA)Du Prozac (Jeff Blackler/REX/REX/SIPA)
 

Dans la famille "Les Repentis de Big Pharma", voici John Virapen, ancien directeur de la firme Eli Lilly en Suède, qui a rédigé dans sa soixante-quatrième année une confession professionnelle peu ordinaire. Par une ironie du destin, son livre est sorti en France jeudi 17 avril, au lendemain  de la mort de Jacques Servier.

"Depuis des années parfois aux premières heures du jour des silhouettes fantomatiques m’apparaissent en rêve, écrit-il en préambule. Elles se tapent la tête contre les murs ou s’entaillent les bras et la gorge a coups de rasoir. J’ai maintenant compris que j’avais indirectement contribué a la mort de personnes dont les ombres me hantent.

Je n’ai évidemment tué personne directement, mais aujourd'hui je ne peux pas ne pas me sentir responsable en partie de ces morts. J’ai été un instrument, un exécutant, mais consentant, aux mains de l’industrie. […] J’ai été certes manipulé, mais sans me poser de questions. J’ai vendu mon âme au diable."

Le cas du Prozac

D’origine indoue et fils de pêcheur illettré de la Guyane britannique, l’auteur de ce mea culpa glaçant est entré dans l’industrie pharmaceutique, en 1968, par la toute petite porte. En acteur habile de ce qui ne s’appelle pas encore marketing, John Virapen est déjà en 1981 directeur des ventes de la firme Eli Lilly pour la Suède.

Il raconte les petits pactes inavouables qui se scellent dans ce milieu feutré, et la main mise des firmes sur les leaders d’opinion, ces grands professeurs renommés et gardiens de la doxa. Ainsi l’entre eux, spécialiste du traitement de la douleur et expert au ministère de la santé, recevait-il de Lilly un salaire fixe, moyennant conseil, relecture de brochures et autres conférences.

On faisait surtout appel à lui en cas d’attaque contre nos produits dans les médias, souvent à propos d’effets secondaires. Il écrivait immédiatement des articles en notre faveur dans les journaux médicaux. Le microcosme médical était rassuré, la grande presse n’en parlait plus."

En 1986, pour le lancement de la fluoxétine d’Eli Lily, molécule d’or baptisée Prozac qui sera jusqu’à expiration du brevet en 2001 l’antidépresseur le plus prescrit au monde, John Virapen va commettre ce qui le hante au petit matin : avoir aidé à promouvoir un médicament dont il connaissait –déjà- l’impact suicidaire (pour les effets secondaires réels des psychotropes, voir le site de veille sanitaire indépendant de David Healy, chercheur à l’université de Cardiff RxiSK.org) et dont la supériorité sur le placébo n’est toujours pas établie en 2014.

Mais pour l’heure, tandis qu’au siège on organise le plan com’ qui fera de la dépression une maladie couramment diagnostiquée dans tous les pays riches, les satrapes de Lilly s’affairent dans les capitales afin d’obtenir pour le Prozac une autorisation de mise sur le marché.

Comment des suicidés ont disparu

A Stockholm, John Virapen sait qu’un expert indépendant a été officiellement désigné pour émettre un avis. Le nom du professeur est confidentiel, pour tenir éloignés les lobbies justement. John Virapen veut savoir. Il n’y a dans toute la Suède que cinq experts psychiatres suffisamment qualifiés pour avoir été sollicité par l’Etat.

L’un fait partie des autorités de santé ; ça ne peut être lui. Pour les quatre autres, il va agir en profiler et demander à ses visiteurs médicaux de se renseigner, discrètement. Après quelques semaines de ce maillage discret, l’expert est repéré : c’est Pr Z., à Göteborg. "J’entrepris d’étudier le Pr Z. de plus près. Il aimait la voile. Je m’achetai un livre sur la voile." Virapen l’appelle, et parvient à l’inviter à dîner.

Un facteur a joué en ma faveur, je n’aimais pas le Pr Z, poursuit-il. Une réelle sympathie rend les manipulations plus difficiles. On n’aime pas piéger une personne qu’on apprécie. On ne veut pas obliger quelqu’un qu’on aime à franchir les frontières de la légalité. Le fait de ne pas aimer était donc un atout."

Un deuxième dîner va sceller leur entente. "L’argent est toujours utile", répond l’expert indépendant quand son hôte lui demande ce qui ferait accélérer son affaire. Le lendemain, Virapen appelle le bureau de Lilly à Copenhague, qui supervise les pays du Nord, explique qu’il faut 100.000 couronnes pour obtenir une autorisation rapide, soit 20.000 dollars. "Le bureau de Copenhague consulta celui de Genève. Cela prit 24 heures. Puis je reçus un appel :'John, faites tout ce qui vous semble nécessaire.'"

L’expertise du Dr Z. en fut quelque peu orientée. Dans le dossier initial, voici un exemple de ce qu’on pouvait lire : "Sur dix personnes ayant pris le principe actif, 5 eurent des hallucinations et firent une tentative de suicide dont 4 avec succès." A la place on lisait désormais : "Les 5 derniers ont présentés divers effets secondaires." Escamotés, les suicidés sous Prozac, au cours de la phase d’expérimentation.

Au dessus des lois ? Au dessus des Etats ?

Ce témoignage paraît un mois après celui de Bernard Dalbergue,(1) ancien cadre de chez Merck ; un an après l’ouvrage de Julie Wasselin qui fut pendant trente ans visiteuse médicale (2); et dix ans après que Philippe Pignarre, ancien de chez Synthelabo et lanceur d’alerte avant l’heure, a publié "Le Grand secret de l’industrie pharmaceutique" (3). Tous démontrent que la santé est depuis trente ans une affaire de business et de marketing sur fonds de désinformation aux conséquences criminelles.

La confession de John Virapen a été traduite par Philippe Even, qui poursuit ainsi un travail de recadrage entrepris en 2005, soit cinq ans avant le scandale Servier, avec sa traduction du livre Marcia Angell, rédactrice en chef démissionnaire du prestigieux "New England Journal of Medecine" (NEJM), "La vérité sur les compagnies pharmaceutiques" (4).

Etrangement, ces révélations ne suscitent pas l’effroi et les révolutions qu’elles devraient. Comme si la pharmaco-délinquance était une fatalité, et l’industrie du médicament une organisation impossible à contrôler, au dessus des lois, au dessus des Etats.

Anne Crignon - Le Nouvel Observateur

(1) "Omerta dans les labos pharmaceutiques", Avec Anne-Laure Barret, Flammarion
(2) "Le quotidien d’une visiteuse médicale", L’Harmattan.
(3) Editions La Découverte
(4) Editions du Mieux Etre

 

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http://www.cherche-midi.com/theme/Medicaments_effets_secondaires_:_la_Mort-John_VIRAPEN_-9782749136219.html

 

 et aussi :

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https://www.pulaval.com/produit/remedes-mortels-et-crime-organise-comment-l-industrie-pharmaceutique-a-corrompu-les-services-de-sante

 

 

 

 

 

 

29/11/2015

Vient de paraître Dévore l'attente de Laurent Bouisset aux éditions du Citron Gare.

 

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Il s'agit d'un recueil de poèmes écrits entre 2004 et 2015 et brillamment illustrés par l'artiste mexicaine Anabel Serna Montoya.

Sur la quatrième de couverture, c'est écrit ça :

2004-2015, onze ans d'écriture, dix villes... ce premier recueil de Laurent Bouisset aime foutre le camp ! Chercheur d'or, pas vraiment... chercheur de doutes surtout ! Les vers au port rêvent de tempête. Les pages au fond de la jungle se déchirent. Au Mexique, nous voilà ! En Guyane, au Guatemala ou en Bosnie ! Le lecteur se retrouve en short, à faire la passe aux tigres, sur un playground bouillonnant de banlieue. Dévore l'attente... Dévore-la vite, avant qu'elle se régale de toi ! Dévore-la foutrement comme un jaguar ou même... une poule ! Mais d'ailleurs, oui, c'est vrai... l'attente de quoi ? Les réponse hasardées sont pas d'accord... et c'est très bien ! Au fil des rues, des peaux, des visages rencontrés... un funk brut ! Un Coltrane tournoyant oppose à l'ennui des images ! Folie de signes et sons jetés très vifs. Semis de douceur et coups de pied. Le livre entier s'unit pour le rappeler – le hurler même ! voire le rapper ! – à quel point le cancer le pire a pour nom : la torpeur.

Vous trouverez un peu plus de renseignements ici :

http://lecitrongareeditions.blogspot.fr/2015/11/devore-la...

 

 

19/11/2015

Lettres contre la guerre, Tiziano Terzani,

 

Lettres contre la guerre

Intervalles (traduit par Fanchita Gonzalez Batlle).....

Trois jours après les attentats du 11 septembre 2001, Tiziano Terzani, grand reporter qui connaît bien le monde en général et le monde musulman en particulier, retiré depuis quelques années en Inde en quête de spiritualité, publie une lettre intitulée Une bonne occasion. Et si ces attentats étaient la bonne occasion pour tout remettre à plat, discuter et ne pas céder à le violence qui entraînera toujours une violence encore plus grande. Quelques jours plus tard, une autre journaliste italienne publie un livre d'une rare violence contre les musulmans. Tiziano Terzani décide alors de reprendre la plume dans diverses régions du monde pour lui répondre et témoigner de ce qu'il voit et vit au contact des musulmans de Kaboul, Peshawar, Quetta.

Ce livre écrit entre le 14 septembre 2001 et le 7 janvier 2002 rassemble 8 lettres prônant la paix, la tolérance et l'entente entre le peuples. Tiziano Terzani après avoir été grand reporter sur tous les grands conflits s'est tourné vers l'Inde et sa spiritualité, s'est posé et est devenu aux yeux de beaucoup d'Italiens le visage de la paix. Il est décédé d'un cancer en 2004. Ce livre a précédemment été publié chez Liana Levi en 2002.

Difficile d'aborder le thème de la tolérance, de l'amour entre les peuples, de la compréhension de l'autre alors qu'il y a quelques jours des attentats terribles traumatisaient Paris, la France entière et bien plus largement encore, quelques mois tout juste après le massacre de Charlie Hebdo. Je me permettrais donc de citer T. Terzani qui intitule sa dernière lettre Que faire ? Et maintenant allons-nous céder à une surenchère dans la violence ? "C'est peut-être ce qui m'a fait penser que l'horreur à laquelle je venais d'assister était... une bonne occasion. Le monde entier avait vu. Le monde entier allait comprendre. L'homme allait prendre conscience, se réveiller pour tout repenser : les rapports entre États, entre religions, les rapports avec la nature, les rapports entre hommes. C'était une bonne occasion pour faire un examen de conscience, accepter nos responsabilités d'Occidentaux et faire peut-être enfin un saut qualitatif dans notre conception de la vie." (p.15) Une grande partie de la réflexion de l'auteur est basée sur sa conception de la vie et des rapports entre les hommes : "... je suis vraiment convaincu maintenant que tout est un et que, comme le résume si bien le symbole taoïste du Yin et du Yang, la lumière porte en elle le germe des ténèbres et qu'au centre des ténèbres il y a un point de lumière." (p.15) Mais il ne s'est pas arrêté à sa réflexion, il est retourné sur le terrain voir comment vivaient les gens en Afghanistan, au Pakistan. Et chaque témoignage est aussi l'occasion pour le journaliste de raconter l'histoire du pays, celle qui explique pourquoi et comment on en est arrivé là. Évidemment, les États-Unis sont montrés du doigt : "Chalmers Johnson répertorie les manigances, les complots, les coups d'État, les persécutions, les assassinats et les interventions en faveur de régimes dictatoriaux et corrompus dans lesquels les États-Unis ont été impliqués ouvertement ou clandestinement en Amérique latine, en Asie et au Moyen-Orient depuis la fin de la seconde guerre mondiale." (p.40). Pour ce "vieux professeur de Berkeley University, peu suspect d'antiaméricanisme ou de sympathies gauchisantes", les attentats sont des contrecoups de cette politique étrangère agressive, les États-Unis sont devenus le Diable aux yeux du monde islamique. L'Europe étant à la remorque des États-Unis, il est loin le temps ou le ministre des affaires étrangères français osait s'opposer à une décision de faire la guerre, elle est elle aussi la cible potentielle d'attentats et l'atroce nuit parisienne du 13/14 novembre est là pour le confirmer.

A chaque fois que Tiziano Terzani apporte des informations, il les confronte à sa réflexion, à ses questions. Il ne prétend pas détenir la vérité, il pose des questions légitimes, il met en doute les certitudes des autres. Ces textes ont quasiment quinze ans et pendant ces années, rien n'a changé. Ou plutôt, si, tout a changé : les positions des uns et des autres se sont durcies. Tellement, qu'il paraît même difficile de parler de la même manière -utopiste- que le journaliste italien. Jusqu'où pourra continuer cette violence ? A-t-on le droit au nom de nos principes occidentaux de s'immiscer dans les politiques de certains pays ? Notre indépendance énergétique doit-elle primer sur la vie des habitants des pays producteurs ? Nos sociétés sont tellement différentes. Le monde que nous proposons, nous Occidentaux, globalisé, mondialisé, abreuvés que nous sommes de culture américaine -même si la France résiste encore un peu à l'envahissement par son cinéma, sa littérature, son mode de vie- est une violence faite à certains pays pas prêts et pas désireux de s'y soumettre. Et qui serions-nous pour l'imposer ?

Mon billet peut sembler brouillon, maladroit et il l'est sans doute. Lors de ma lecture j'ai sans cesse hésité entre l'admiration pour la réflexion de cet homme, sa sagesse et la peur que la violence monte toujours plus haut. J'ai fini ma lecture le 13 novembre au soir. Le matin suivant je me réveille avec les annonces des attentats parisiens et j'écris mon billet ce même jour, à chaud ; j'y mélange les réflexions de Tiziano Terzani et les miennes. J'ai apprécié que cet homme puisse me donner un autre angle de vue, me donner des informations pour continuer ma réflexion : je ne suis sûr de rien, j'écoute et lis beaucoup avant de me faire une opinion et lorsque j'y arrive elle peut encore varier en fonction de ce que je lis et entends. Ce dont je suis sûr cependant, c'est que ce bouquin va rester longtemps en moi et près de moi, je vais même le conseiller à tous ceux qui comme moi s'interrogent sur cette violence et cette haine qui explosent. Et à tous ceux qui savent déjà tout, je le leur conseille également, il les fera peut-être réfléchir et les bousculera dans leurs certitudes.

Source :

http://www.lyvres.fr/2015/11/lettres-contre-la-guerre.htm...

 

 

 

 

12/09/2015

Vent sacré, une anthologie de la poésie féminine amérindienne, par Béatrice Machet

VENT SACRÉ
 
 

BÉATRICE MACHET

 

Vent sacré / Holy wind

 

ANTHOLOGIE DE LA POÉSIE FÉMININE
CONTEMPORAINE AMÉRINDIENNE
ÉDITION BILINGUE/BI-LINGUAL (ENGLISH/FRENCH)

 

 
 

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"À travers la diversité formelle et thématique de ces textes, c’est pourtant une même voix qui se dégage et une même émotion qui nous saisit", Joëlle Gardes, dans Place de la Sorbonne.
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"Elles trouvent dans la poésie une manière de conjuguer la culture dominante occidentale et l'esprit traditionnel de la culture amérindienne. Certaines se sentent coupables de ne plus être assez « indiennes », de ne plus maîtriser leur propre langue indienne. Ainsi, Diane Glancy n'hésite pas à inventer de nouveaux mots à consonances indiennes.", Alain Hélissen dans Poezibao

 

« Ces poèmes sont exemplaires : ils mettent en lumière les procédés de déculturation à l'oeuvre de tout temps », Christian Degoutte dans Verso

 

Vent qui court au fil de treize chants, les chants de treize poétesses amérindiennes qui se découvrent chronologiquement. Treize chants écrits en américain, car même s’il est dit la volonté de ces femmes d’exprimer aujourd’hui un lien intime à une culture disparue, par là d’en permettre sinon la résurgence tout au moins un écho, leur poésie emprunte la langue des blancs. Cet emprunt est obligé, mais n’oblitère en rien le sacré dont le cri ne peut se donner en citations, mais doit se lire dans le fil intégral des textes, par respect. Je me souviens de lectures partagées avec Béatrice Machet dans le cadre du Scriptorium de Marseille ; je me souviens de son cri qu’elle poussait inévitablement à un moment ou à un autre, cri authentique en décibels concrets. Ce recueil est un beau cri, en forme d’offrande, en guise de mémoire, en refus de tous les mépris.
> Olivier Bastide, Dépositions

 

€ 8.00
formats disponibles :
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epub, mobi, pdf
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Les beaux livres numériques Recours au Poème peuvent être lus par tout le monde, sur ordinateur, liseuse, tablette et / ou téléphone. 

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Raymond la science dans Combats de Goossens chez Fluide Glacial

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01/09/2015

"Comment les États-Unis ont fait le monde à leur image. La Politique étrangère américaine et ses penseurs"

un livre de Perry Anderson

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Traduit de l’anglais par Philippe-Étienne Raviart

320 pages (12 x 21 cm) 22.00 €
À paraître le 21/09/2015                         



Le pouvoir dont disposait la Maison Blanche n'a jamais cessé de croître. Entre l'époque de Truman et celle de Reagan, le personnel de la présidence a été multiplié par dix. La CIA, qui s'est développée de façon exponentielle depuis sa création en 1949, est une armée privée à la disposition du Président. Les "déclarations de signature" lui permettent de vider de leur substance les lois votées par le Congrès. Obama a hérité de ce système arbitraire de pouvoir et de violence, et il l'a même étendu. Comme le dit Benjamin Rhodes, rédacteur de ses discours : "Ce que nous essayons de faire, c'est que les États-Unis soient encore les leaders pendant les cinquante ans à venir." Mais le Président n'est pas homme à se contenter d'une moitié de siècle : ce siècle-ci tout entier, a-t-il expliqué, sera comme le précédent, le siècle des États-Unis.

Au XXe siècle, les États-Unis mènent une politique étrangère qui en a fait la puissance hégémonique mondiale. Mais c’est une hégémonie à double face, qui leur impose à la fois de garantir l’ordre capitaliste et de favoriser les intérêts des entreprises, des banques et des lobbies américains. Une difficulté qu’aggrave leur économie, prise dans l’interdépendance croissante des économies rivales et de plus en plus soumise au développement du crédit.
Retraçant l’histoire de cette politique étrangère, étudiant ses stratèges et les problèmes auxquels elle est confrontée, Perry Anderson met en garde ceux qui sous-estimeraient la durée de vie de l’empire américain : « Sur le plan politique, son sort n’est pas encore réglé. »

Historien britannique, Perry Anderson est l’un des fondateurs de la New Left Review, qu’il a dirigée pendant plus de quarante ans. Il a notamment publié, en français aux éditions Agone, "Le Nouveau Vieux Monde" (2010) et, avec Wang Chaohua, "Deux révolutions. La Chine au miroir de la Russie" (2014).

 

http://agone.org/contrefeux/commentlesetatsunisontfaitlemondealeurimage/

 

 

 

 

27/08/2015

Les Courtiers du capitalisme. Milieux d’affaires et bureaucrates à Bruxelles, de Sylvain Laurens


couv_3032.pngPour un lobbyiste, connaître des bureaucrates plus ou moins 
personnellement permet de savoir quand il est encore utile de pousser 
une position et quand, à l’inverse, il ne sert à rien de se montrer 
insistant : « En fait, le Parlement européen, si tu veux faire une 
analogie, c’est comme si tu avais une table de poker ; et à cette table 
de poker-là, les gens doivent montrer leur jeu. Au Parlement, tu dois 
montrer ton jeu. Donc les libéraux c’est ça, la droite c’est ça et les 
socialistes c’est ça. Tu lis les amendements, tu vois d’où ça vient. Et 
le type de la Commission qui bosse là-dessus depuis deux ans à fond, il 
voit tout de suite dans le style de la rédaction, dans l’idée qui est 
poussée, comment ça a été amené et à quelle industrie il a affaire. »
À partir d’archives inédites et d’observations réalisées auprès des lobbys patronaux, ce livre analyse les relations qu’entretiennent les représentants des intérêts économiques avec les agents de la Commission européenne.
Pour parvenir à leurs fins, les lobbyistes doivent se fondre dans les logiques de productivité de l’administration communautaire : les plus grandes firmes apprennent ainsi à manier le jargon des technocrates pour maintenir leur position, et enrôlent des experts scientifiques pour répondre aux attentes pratiques de tel ou tel chef de bureau. Et les liens intimes qu’entretient le capitalisme avec la bureaucratie se voient quotidiennement réactualisés.

Sociologue à l'EHESS, Sylvain Laurens est l'auteur d'"Une politisation feutrée. Les hauts fonctionnaires et l'immigration en France" (Belin, 2009). Ses recherches se situent à l'intersection de la socio-histoire de l’État et de la sociologie des classes dominantes.

Parution le 14 septembre 2015 416 pages (12 x 21 cm) 22.00 €
ISBN : 978-2-7489-0239-6
http://agone.org/lordredeschoses/lescourtiersducapitalisme


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17/08/2015

Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano

 

 Traduit de l’espagnol (Uruguay) par Claude Couffon

Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano
147 p. Edition Pocket
 
 

Il y a des auteurs qu’on ne découvre que lorsqu’ils disparaissent. Ce fut malheureusement mon cas pour l’uruguayen Eduardo Galeano, que je n’ai connu que cette année. Pour d’autres, c’était déjà un auteur incontournable pour comprendre l’Amérique latine, notamment à travers l’ouvrage qui l’a fait connaître : Les veines ouvertes de l’Amérique latine (Las veinas abiertas de América latina). Près d’un demi-siècle après sa parution, ce brillant essai, qui relate le traitement de l’Amérique latine depuis Christophe Colomb jusqu’à nos jours, est malheureusement très ancré dans la réalité actuelle ; permet de comprendre les problèmes contemporains et persistants du nouveau continent, et nous interroge sur les fondements du mode de vie confortable dans lequel nous baignons en Europe et en Occident.

La conquête de l’Amérique par les Espagnols et Hernán Cortés a été très sanglante, on le sait. Et a été facilitée par une certaine passivité des Indiens. Au Pérou cependant, un dénommé Túpac Amaru, descendant direct des empereurs Incas, décréta la liberté des esclaves, et initia un mouvement de résistance, puis de révolution. Lui et ses guérilleros vaincus, il sera humilié et torturé en public à Cuzco, avec sa femme et ses enfants, puis décapité. Sa tête et ses quatre membres seront envoyés dans cinq lieux différents.

La dignité indienne éliminée, le pillage de l’or et de l’argent peut être sans limites. Galeano raconte avec éloquence cette période guidée par la soif d’or et d’argent des conquérants, parfois à la limite de la folie. Les descriptions des conditions de  travail des mines sont assez écœurantes. Les exemples de cruauté infligée aux esclaves ne manquent pas. Et on apprend aussi que la Bolivie, aujourd’hui un pays très pauvre, fut un des pays les plus riches au monde en matière de ressources, qui a largement contribué au développement des grandes puissances, ceci au prix de la vie de huit millions d’Indiens. Mais sur tout le continent, c’est bien plus d’Indiens qui disparaîtront suite à la conquête de Cortés : « Les Indiens de l’Amérique totalisaient pas moins de soixante-dix millions de personnes lorsque les conquistadors firent leur apparition. Un siècle et demi plus tard, ils n’étaient plus que trois millions et demi », nous dit l’auteur.

Après l’or et l’argent, le sucre. Le sucre, qu’on accuse aujourd’hui de tous les maux, le sucre, dont l’abus rend obèses nos enfants. Christophe Colomb le découvrit aux Îles Canaries avant de le planter en République Dominicaine, et plus tard à Cuba. Dès lors, le sucre rejoindra l’or et l’argent comme un des moteurs principaux de la conquête du continent. Et encore au XXème siècle, le sucre sera un enjeu essentiel de la suite de la conquête, cette fois en faveur des Etats-Unis. En 1965, ils n’hésitent pas à envoyer 40.000 marines en République Dominicaine pour rétablir l’ordre suite à une insurrection contre la dictature militaire. Ces mêmes marines étant « disposés à rester indéfiniment dans le pays en raison de la confusion régnante ». Jusqu’à la révolution cubaine, les relations entre les Etats-Unis et Cuba seront solidement guidées par la main mise des Etats-Unis sur le sucre cubain. Quant à Porto Rico, autre pays sucré, qui aujourd’hui ne parvient plus à payer sa dette, on apprend qu’il fut l’état des Etats-Unis avec le record de soldats ayant combattu au Viêt-Nam. Eduardo Galeano s’attarde également sur les enjeux liés au café, au chocolat, aux légumes, au pétrole.

Dans Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, la politique étrangère des Etats-Unis n’est pas montrée sous un jour favorable, c’est le moins qu’on puisse dire. Dans la mesure où Eduardo Galeano cite constamment ses sources, ça en devient déprimant. Ni même le grand démocrate Abraham Lincoln, abolisseur de l’esclavage n’échappa pas au rêve d’annexer toute l’Amérique latine, « destin manifeste » de la grande puissance sur ses pendants naturels. Au début du XXème siècle, Théodore Roosevelt, président des Etats-Unis et prix Nobel de la paix, réalisera une partie de ce rêve en amputant une partie de la Colombie, le canal de Panama : « J’ai pris le canal », dira-t-il fièrement. Il ressort de cette lecture, pour faire court, mais sans trop caricaturer, que les Etats-Unis veulent être partout en Amérique du Sud, et que tout ce qui ne va pas dans leur intérêt mérite une intervention de leur part. Ainsi, on comprend pourquoi ils soutiennent tous les régimes autoritaires qui leur fournissent de la main d’œuvre à bas prix, et n’hésitent pas à déloger eux-mêmes les éléments qui les gênent. Au Mexique, durant les dix ans de guerre entre Emiliano Zapata et le dictateur Porfirio Diaz, ils n’hésiteront pas à bombarder les Zapatistes et a leur envoyer les Marines. Durant vingt ans, ils occuperont Haïti, y introduiront le travail forcé, et tueront 1500 ouvriers en une seule opération de répression. Les exemples de ce type ne manquant pas dans l’ouvrage, sans avoir d’a priori sur la politique étrangère des Etats-Unis dans ce continent, il n’est pas difficile de s’en sentir mal à l’aise.

L’essai permet aussi de mieux cerner les problèmes de l’Amérique latine d’aujourd’hui, et de mieux appréhender les forces politiques qui y émergent. Juan Perón, populiste de droite en Argentine, a le mérite d’avoir nationalisé les entreprises de son pays. Le Venezuela des années 70, bien avant Chavez puis ses problèmes de violence actuels, était déjà un des pays les plus violents au monde, dont l’économie reposait uniquement sur le pétrole, ceci au bénéfice d’une petite minorité pour soixante-dix pour cent de laissés pour compte et une moitié d’enfants et adolescents non scolarisés. Quant à Cuba, en 1960, l’ex-ambassadeur nord-américain déclarera que « jusqu’à l’arrivée de Castro au pouvoir, les Etats-Unis avaient une telle influence sur Cuba que l’ambassadeur nord-américain était le second personnage du pays, parfois même plus important que le président cubain ».

S’il laisse un peu trop de côté les responsabilités locales (des gouvernements) pour se focaliser uniquement sur les intérêts extérieurs, l’auteur se penche sur la place des Indigènes dans les sociétés d’Amérique du sud actuelle. Le peu qui en ressort est assez effarant et mériterait d’être plus largement traité. On apprend qu’une enquête des années 60 révélait que si les Paraguayens ne cessent de rendre hommage à l’esprit guarani, et pis, ont quasiment tous du sang indien, huit Paraguayens sur dix considéraient que « les Indiens sont comme des animaux ». Et selon l’auteur, d’une manière générale « les Indigènes sont incorporés au système de production actuel et à l’économie de marché, bien que ce ne soit pas de forme directe. Ils participent, comme victimes, à un ordre économique et social où ils jouent le rôle difficile des plus exploités parmi les exploités ».

Quatre ans de recherche ont permis à l’auteur de dresser cet inventaire sans précédent des intérêts extérieurs en Amérique latine. Une part d’Histoire méconnue chez nous, et encore trop cachée là-bas, qui laisse difficilement insensible, et fait souvent froid dans le dos. Aucune grande puissance n’est réellement épargnée (ni la France, ni l’Angleterre, ni les Pays-Bas), mais la politique extérieure qui a les conséquences les plus dramatiques vient des Etats-Unis, qui prennent le relais des Espagnols après  la chute de l’empire espagnol. Cet ouvrage politique et économique pour le grand public, vulgarisé, qui pourrait presque s’appeler « La politique économique en Amérique latine pour les nuls » cite constamment ses sources, ne verse jamais dans l’anti-américanisme primaire, et encore moins dans les sordides théories complotistes qui viennent parasiter l’extrême-gauche de nos jours. On sort probablement déconcerté, déprimé par cet essai, et on en sort certainement grandi, car plus instruit. Plus curieux également, car il y a des épisodes dont on aimerait savoir plus. Trois cents pages de livre ne sont malheureusement pas suffisantes pour relater six siècles d’histoire d’un continent.

A l’heure actuelle, la main mise des intérêts extérieurs en Amérique latine n’a pas flanché. Au Mexique, avec l’accord du gouvernement mexicain, les Etats-Unis ont déjà acheté une partie de la compagnie pétrolière Pemex et continuent de construire à Cancún des hôtels où on paye en dollars, et dont l’argent va principalement aux Etats Unis. Quant à Coca-Cola, qui possède de l’eau en bouteille, il n’a aucun intérêt à ce que l’eau des éviers mexicains soit potable.

Karl Marx a dit, comme chacun sait « la religion est l’opium du peuple ». Pour l’Amérique latine, cette partie du monde qui baigne dans le Catholicisme, Eduardo Galeano conclut son ouvrage ainsi : « Il y en a qui croient que le destin repose sur les genoux des dieux, mais la vérité c’est qu’il relève, comme un défi incandescent, de la conscience des hommes ». Un appel à la connaissance et à l’action donc. Espérons qu’il puisse être entendu.

 

par Alexis Brunet  sur http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

04/06/2015

« La dette publique est une blague ! La vraie dette est celle du capital naturel »

 

2 juin 2015 / Entretien avec Thomas Piketty

 

Alors que le chômage atteint un record, montrant l’inanité de la politique néo-libérale, l’économiste Thomas Piketty rappelle que l’inégalité est au coeur du malaise actuel. Il pourfend les croissancistes. Et appelle à une refonte de la pensée économique pour prendre en compte « le capital naturel ».


Reporterre - Quelle idée principale inspire votre livre, Le Capital du XXIe siècle ?

Thomas Piketty - Mon travail déconstruit la vision idéologique selon laquelle la croissance permettrait spontanément le recul des inégalités. Le point de départ de cette recherche est d’avoir étendu à une échelle inédite la collecte de données historiques des revenus et les patrimoines. Au XIXe siècle, les économistes mettaient beaucoup plus l’accent sur la distribution des revenus que cela n’a été le cas à partir du milieu de XXe siècle. Mais au XIXe siècle, il y avait très peu de données. Et jusqu’à récemment, ce travail n’avait pas été mené de manière systématique, comme on l’a fait, sur plusieurs dizaines de pays sur plus d’un siècle. Cela change beaucoup la perspective.

Dans les années 1950 et 1960 dominait une vision très optimiste, formulée notamment par l’économiste Kuznets, selon laquelle, une réduction spontanée des inégalités s’opérait dans les phases avancées du développement industriel. Kuznets avait en effet constaté dans les années 1950 une réduction par rapport aux années 1910. C’était en fait lié à la Première guerre mondiale et à la crise des années 1930. Kuznets en était conscient. Mais dans l’ambiance de la guerre froide, il y avait besoin de trouver des conclusions optimistes pour expliquer – en particulier aux pays en développement : « Ne devenez pas communistes ! La croissance et la réduction des inégalités vont la main dans la main, il suffit d’attendre. »

Or, aux Etats-Unis et dans les pays développés, les inégalités sont revenus aujourd’hui à des niveaux très élevés, équivalents à ceux que Kuznets avait mesurés dans les années 1910. Mon travail décompose ces évolutions, avec comme thème central le fait qu’il n’y a pas de loi économique inexorable conduisant, soit à la réduction des inégalités, soit à leur diminution. Il y a un siècle, les pays européens étaient plus inégalitaires que les Etats-Unis. Aujourd’hui c’est le contraire. Il n’y a pas de déterminisme économique.

Vous montrez l’importance de la classe moyenne. Est-ce elle qui permet que l’acceptation de la remontée des inégalités ?

Le développement de cette « classe moyenne patrimoniale » est sans doute la principale transformation sur un siècle. Les 50 % les plus pauvres de la population n’ont jamais possédé de patrimoine et ne possèdent presque rien aujourd’hui. Les 10 % les plus riches qui, il y a un siècle, possédaient tout, soit 90 % ou plus du patrimoine, en possèdent aujourd’hui seulement 60 % en Europe et 70 % au Etats Unis. Cela reste un niveau très élevé.

La différence est que vous avez aujourd’hui 40 % de la population qui, il y a un siècle, étaient aussi pauvres en patrimoine que les pauvres, a vu sa situation se transformer durant le siècle : ce groupe central a possédé dans les années 1970 jusqu’à plus de 30 % du patrimoine total. Mais cela a tendance à se réduire et on est plus près aujourd’hui de 25 %. Alors que les 10 % les plus riches continuent à voir leur richesse s’accroître.

Le fait que ce bloc central voit sa situation se contracter explique-t-il que les tensions sociales se durcissent ?

Oui. Il peut se produire une remise en cause générale de notre pacte social, si beaucoup de membres de la classe moyenne patrimoniale ont l’impression de perdre, alors que les plus riches parviennent à s’extraire des mécanismes de solidarité. Le risque est que des groupes de plus en plus larges finissent par se tourner vers des solutions plus égoïstes, de repli national, à défaut de pouvoir faire payer les plus riches. Une des évolutions les plus inquiétantes est ce besoin qu’ont les sociétés modernes à donner du sens aux inégalités d’une façon insensée en essayant de…

… de légitimer

… de justifier l’héritage ou la captation de rentes, ou le pouvoir, tout simplement. Quand les dirigeants d’entreprise se servent dix millions d’euros par an, ils le justifient au nom de leur productivité. Les gagnants expliquent aux perdants que tout cela est dans l’intérêt général. Sauf qu’on a bien du mal à trouver la moindre preuve que cela sert à quelque chose de payer les chefs d’entreprise dix millions d’euros plutôt qu’un million.

Aujourd’hui, le discours de stigmatisation des perdants du système est beaucoup plus violent qu’il y a un siècle. Au moins, avant, personne n’avait le mauvais goût d’expliquer que les domestiques ou les pauvres étaient pauvres du fait de leur manque de mérite ou de vertu. Ils étaient pauvres parce que c’était comme cela.

C’était l’ordre social.

Un l’ordre social qu’on justifiait par le besoin d’avoir une classe qui puisse se consacrer à autre chose que la survie, et se livrer des activités artistiques ou militaires ou autres. Je ne dis pas que cette justification était bonne, mais elle mettait moins de pression psychologique sur les perdants.

Ces perdants, cette classe moyenne centrale peut-elle glisser vers un repliement vers soi selon des logiques d’extrême droite ?

C’est certain. C’est le risque principal et on peut craindre en Europe le retour à des égoïsmes nationaux. Quand on n’arrive pas à résoudre les problèmes sociaux de façon apaisée, il est tentant de trouver des coupables ailleurs : les travailleurs immigrés des autres pays, les Grecs paresseux, etc.

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Thomas Piketty

Un aspect important de votre travail concerne la ‘croissance’ de l’économie. Il rappelle que des taux de croissance élevés de l’ordre de 5 % par an sont historiquement exceptionnels.

Il faut s’habituer à une croissance structurellement lente. Même se maintenir à 1 ou 2 % par an suppose d’inventer des sources d’énergie qui, pour l’instant, n’existent pas.

Sans énergie abondante, n’y a-t-il pas de possibilité de croissance à 1 ou 2 % ?

Il y aura un moment où cela ne va plus coller. Depuis la révolution industrielle, de 1700 jusqu’en 2015, la croissance mondiale a été de 1,6 % par an, dont la moitié pour la croissance de la population (0,8 %) et la moitié (0,8 %) pour le PIB (produit intérieur brut) par habitant. Cela peut paraître ridiculement faible pour ceux qui s’imaginent qu’on ne peut pas être heureux sans un retour aux Trente glorieuses de 5 % par an. Mais 1,6 % de croissance par an pendant ces trois siècles a permis de multiplier par dix la population et le niveau de vie moyen, parce que, quand cela se cumule, c’est en fait une immense croissance. Et la population mondiale est passée de 600 millions en 1700 à 7 milliards aujourd’hui.

Pourrions-nous être plus de 70 milliards dans trois siècles ? Il n’est pas sûr que ce soit souhaitable ni possible. Quant au niveau de vie, une multiplication par dix est une abstraction.

La révolution industrielle au XIXe siècle a fait passer le taux de croissance qui était très proche de 0 % dans les sociétés agraires pré-industrielles à 1 ou 2 % par an. Cela est extrêmement rapide. Et c’est uniquement dans les phases de reconstruction après des guerres ou de rattrapage accéléré d’un pays sur d’autres que l’on a 5 % par an ou davantage.

Les responsables politiques, la plupart de vos collègues économistes, les journalistes économiques, tous espèrent encore une croissance de 2 ou 3 % par an, certains rêvent même des 6 ou 7 % de la Chine.

Le discours consistant à dire que sans retour à 4 ou 5 % par an de croissance, il n’y a pas de bonheur possible est absurde, au regard de l’histoire de la croissance.

Pourtant, vous avez employé le terme de « croissance forte » dans un article signé avec des économistes allemands et anglais.

Pour moi, 1 ou 2 %, c’est une croissance forte ! Sur une génération, c’est une très, très forte croissance !

Sur trente ans, une croissance d’1 %ou de 1,5 % par an signifie une augmentation d’un tiers ou de la moitié de l’activité économique à chaque génération. C’est un rythme de renouvellement de la société extrêmement rapide. Pour que chacun trouve sa place dans une société qui se renouvelle à ce rythme, il faut un appareil d’éducation, de qualification, d’accès au marché du travail extrêmement élaboré. Cela n’a rien à voir avec une société pré-industrielle où, d’une génération sur l’autre, la société se reproduit de façon pratiquement identique.

Mais à l’inverse, l’idée qu’aucune croissance n’est possible me semble également dangereuse. C’est un processus qui, reproduit sur plusieurs générations, est assez effrayant, il n’y a plus d’humanité.

Cette possibilité de croissance démographique ramenée à zéro ou à des niveaux négatifs redonne de l’importance au patrimoine accumulé. Cela nous remet dans une société des héritiers que la France a connu avec acuité au XIXe siècle du fait de la stagnation de la population.

Cela a-t-il un sens de continuer à parler de croissance du PIB quand l’activité économique a un énorme impact sur l’environnement ?

Mieux comptabiliser le capital naturel est un enjeu central. La dégradation du capital naturel est un risque autrement plus sérieux que tout le reste. Cela est la véritable dette. La ‘dette publique’ dont on nous rabâche les oreilles est une blague ! C’est un pur jeu d’écriture : une partie de la population paye des impôts pour rembourser les intérêts à une autre partie de la population. Mais on n’est pas endetté vis-à-vis de la planète Mars !

Des dettes publiques, dans le passé, on en a déjà eu : 200 % du PIB en 1945 et l’inflation les a balayées. C’est d’ailleurs cela qui a permis à la France et à l’Allemagne d’investir durant les années 50-60, de financer les infrastructures et le système éducatif. Si on avait dû rembourser cette dette avec des excédents primaires - comme on demande aujourd’hui à la Grèce de le faire - on y serait encore.

Donc, la dette publique est un faux problème parce que les patrimoines financiers, immobiliers et marchands possédés par les ménages ont progressé beaucoup plus fortement que n’a progressé la dette publique. Cette augmentation des produits marchands est beaucoup plus importante que la dette publique qu’on pourrait rayer d’un trait de plume.

En revanche, si on augmente de 2°C la température de la planète d’ici cinquante ans, ce n’est plus un jeu d’écriture ! Et on n’a rien sous la main permettant de régler le problème de ce coût imposé au capital naturel.

Un PIB qui n’intègre pas le capital naturel a-t-il un sens ?

Le PIB n’a jamais de sens. J’utilise toujours le concept de Revenu national : pour passer du produit intérieur brut au revenu national, il faut retirer la dépréciation subie par le capital. Si une catastrophe a détruit votre pays, et que tout le pays est occupé à réparer ce qui a été détruit, vous pouvez vous retrouver avec un PIB extraordinairement élevé alors que le revenu national sera très faible.

Il faut prendre en compte ce qu’on a détruit, comptabiliser le capital naturel. Rendre compte de ce qu’on crée sans déduire ce qu’on a détruit est stupide.

Pourquoi n’y a-t-il pas plus de travail en comptabilité nationale pour élaborer cette comptabilité du capital naturel ?

On essaye d’étendre la World capital data base au carbone, avec les gens de l’IDDRI (Institut du développement durable et des relations internationales), notamment. Mais vous avez raison, pour l’instant ce n’est pas étudié. Nos catégories d’analyse restent profondément marquées par les Trente glorieuses et par l’idéal de croissance infinie.

Le capital est très puissant, il détient beaucoup de pouvoir politique, il possède les medias. N’est-on pas dans une situation bloquée ?

Les évolutions passées laissent penser que les choses peuvent changer plus vite qu’on ne l’imagine. L’histoire des inégalités, des revenus, du patrimoine, de l’impôt, est pleine de surprises. Ce qui sortira de tout cela est parfaitement ouvert et il y a toujours plusieurs avenirs possibles. Après, il y a différentes façons de s’en sortir, plus ou moins rapides, plus ou moins justes, plus ou moins coûteuses.

- Propos recueillis par Hervé Kempf



Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos :
. Thomas Piketty : © Hervé Kempf/Reporterre
. Banque grecque : Flickr (CC)

 

Source : http://www.reporterre.net/La-dette-publique-est-une-blagu...

 

 

03/06/2015

Ma Fille Folie (Mia Figlia Follia),, Savina Dolores Massa

mars 2015, traduit de l’italien par Laurent Lombard, Edition: Editions de l'Ogre

Ma Fille Folie, Savina Dolores Massa
 
200 p. 21 €   
 

Ma Fille folie est le récit d’une illumination, celle de l’impossible fécondation puis de l’incroyable maternité de Maddalenina, la folle du village, une invalide de cinquante ans. Bénie par les saints et pénétrée par un cierge consacré, elle se voue à trois époux dont elle appelle l’attention et l’amour par sa présence silencieuse : un jeune garçon, descendant d’une noble famille décadente, un professeur humilié par ses amours inverties, un paysan solitaire et stérile comme les terres qu’il s’obstine à labourer. Chacun dévoilant peu à peu ses secrets sous l’œil limpide de la Mère que tous ignorent ; chaque apparence de respectabilité se fissurant devant cette vieille petite fille, mal fagotée, mal chaussée.

Maddalenina s’en vient visiter Maria Carta, la guérisseuse devenue muette, vieille femme assise devant sa maison, vouée à l’observation d’un prunier aussi décrépi qu’elle. Maddalenina lui confie toutes ses pensées, ses sensations de future mère, elle lui raconte ses extases, ses espoirs et revient sur son enfance, sa vie de femme mise à l’écart par tous les membres du village sarde. Dans sa langue malhabile et crue, elle pose d’incessantes questions, elle met à nu son être innocent, et sans s’en rendre compte, les travers de tous les bien-pensants qui se vautrent dans le vice, tout en jouant les grenouilles de bénitiers.

Saluons le travail d’orfèvre du traducteur qui parvient à dénouer et renouer tous les fils de cette écriture protéiforme, nabron contenant tous les travaux d’aiguilles du récit.

« Plein de gens marchent toujours deux par deux, moi, quand il pleut, j’ai même pas mon ombre à côté. J’aime bien quand je me vois double dans une vitre, ça me fait un peu passer le mal au cœur que j’ai pas compris pourquoi il me vient, quand je fais un tour, le mal au cœur. Tu crois que je devrais en parler à mon docteur, de ce mal au cœur ? Mais celui-là il ne veut pas que j’aille à son cabinet, Va-t’en chez toi, il m’a dit la seule fois où j’y suis allée, C’est moi qui passerai te faire une visite ».

Maddalenina est repoussante et saine, elle pue et elle embaume les fruits de la terre, elle est obscène et sainte. En elle se rejoue une étrange trinité dont les figures masculines sont exclues : ici, s’imposent la Mère, la Fille et l’Esprit saint du corps féminin. La Vierge vit une conception maculée avec un improbable godemichet. Face à elle, face à sa logique aussi absurde qu’imparable, Maria Carta tente de résister, de s’accrocher à la vie, à ses souvenirs. Est-elle encore là, dans ce corps décharné, asséché, privé de sève ?

« La puanteur de sa merde annonce sa venue une demi-heure avant qu’elle n’arrive, même à ciel ouvert. Mais moi je suis sûre que ce n’est pas la raison pour laquelle on la chasse. Je crois que c’est parce qu’elle est vivante, malgré tout ce qu’elle combine d’étranger à leurs habitudes. Ses discours sans queue ni tête n’entrent pas dans leur logique habituelle. Ce n’est pas facile d’apprendre à comprendre d’autres langages. Ça fatigue. C’est un risque de voir remises en cause des certitudes héritées. Même moi elle m’épuise, elle est dépourvue de raison : nous le croyons et nous le disons. De la nôtre du moins. Nous lui disons, Va-t’en, comme à un chien dont nous craignons qu’il veuille nous mordre la grosse veine du cou ».

Voici un ouvrage qui a fait scandale en son pays, qui fera scandale ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’il nomme, hume et décrit la merde ? la jouissance ? Parce qu’il blasphème avec jubilation et sans revendications ? Parce qu’il s’affranchit du regard des hommes et des normes de la langue ? Parce qu’il rend floues les limites de la narration ? de la raison et de la folie ? de la vie et de la mort ? Parce que la marge dérange encore et toujours l’univers en place ?

Saine est la parole de la folle et bienvenu son questionnement. Saine est sa foi comme est grande sa corporalité. Splendide est la langue qui se joue et se démultiplie pour en rendre compte, et leur donner leur part de matérialité.

 

par Myriam Bendhif-Syllas

 

Savina Dolores Massa est une écrivain et une poétesse sarde. Ma Fille folie est son deuxième roman.

 

Source : http://www.lacauselitteraire.fr/ma-fille-folie-savina-dol...

 

 

 

 

 

 

 

 

06/05/2015

Nanotoxiques : une enquête de Roger Lenglet

 

J'ai entrepris cette enquête pour savoir si oui ou non les nanos représentent un danger pour le vivant. »

Roger Lenglet


Essais

Actes Sud

mars 2014

 

Les produits contenant des nanoparticules envahissent notre quotidien. Invisibles à l’œil nu, ces nouvelles molécules hightech laissent parfois deviner leur présence par les accroches publicitaires : aliments aux “saveurs inédites”, “cosmétiques agissant plus en profondeur”, “sous-vêtements antibactériens”, fours et réfrigérateurs “autonettoyants”, articles de sports “plus performants”, et armes plus destructrices…
Sans cesse, les ingénieurs en recherche et développement inventent de nouvelles applications des nanos qui sont commercialisées sans le moindre contrôle, au mépris de la réglementation les obligeant à tester la toxicité des substances avant de les vendre. Or, il s’avère que ces nanoparticules sont souvent redoutables – elles sont si petites que certaines peuvent traverser tous les organes, jouer avec notre ADN et provoquer de nombreux dégâts.
Grâce à son enquête aussi rigoureuse qu’explosive, Roger Lenglet a retrouvé les principaux acteurs des nanotechnologies. Il livre ici leurs secrets et les dessous de cette opération menée à l’échelle planétaire qui, avec le pire cynisme, continue de se déployer pour capter des profits mirobolants au détriment de notre santé.
Avec ce premier livre en français sur la toxicité des nanoparticules, Roger Lenglet tente de prévenir un nouveau scandale sanitaire d’une ampleur inimaginable.

http://www.actes-sud.fr/nanotoxiques-une-enquete-de-roger...

 

 

 

 

 

04/05/2015

Vient de paraître : ANNE BEFFORT ou comment donner du sens à sa vie de JJ Vitrac

Anne Beffort est l’exemple parfait d’une femme seule qui réussit sa vie avec succès malgré deux guerres mondiales et face à un monde d’hommes : sa passion pour la vie est merveilleusement contagieuse. De tels exemples sont assez rares et méritent d’être connus. C’est en plus une femme radieuse, optimiste, souvent drôle, d’un style de vie très moderne, gravitant dans un monde fascinant. Très connue au Luxembourg, elle n’avait pourtant pas de biographie. Et puis j’ai eu accès à des informations privilégiées car Anne Beffort est aussi ma cousine…

Anne Beffort nait au Luxembourg dans une famille de dix enfants, d’un père jardinier et d’une mère au foyer. A son époque, les filles ne peuvent pas faire d’études secondaires au Luxembourg et toute éducation supérieure leur est donc interdite ainsi que l’accès aux professions intellectuelles. Anne Beffort décide de s’attaquer seule à cette forteresse masculine. Après quelques études dans un couvent, elle part à Paris pour soutenir une thèse de doctorat à la Sorbonne en 1908. De retour au pays, elle crée le premier lycée de jeunes filles du Luxembourg et guide ses anciennes élèves vers les professions libérales. Poète et écrivain, elle publie deux recueils de « Souvenirs » et fréquente de nombreux auteurs français et étrangers. Au Luxembourg, elle a un timbre à son nom mais pas de biographie. Cette lacune est désormais comblée…

Jean-Jacques Vitrac est né à Paris, durant l’occupation allemande et la guerre. Après ses études de Droit et Sciences Economiques, il épouse une Allemande et décide de consacrer sa vie à la paix dans le monde.
Jean-Jacques Vitrac s’est installé aux Etats-Unis dans les années 1980 où il a l’occasion de créer son propre Cabinet de conseil politique international. Peu de temps après,  le Centre Français du Commerce Extérieur lui demande de participer à la rédaction d’un Guide d’Affaires sur la Californie (CFCE 1989).
Durant toute sa carrière, Jean-Jacques Vitrac crée des emplois, favorise l’égalité des chances et encourage, à la suite de Jacques Attali, le développement d’une économie positive, favorisant tous les acteurs économiques et pas seulement les actionnaires de l’entreprise. Il est cofondateur de l’Institut d’Etude de l’Economie Globale (Global Strategic Research Institute – GSRI) et milite également en faveur d’une participation croissante des femmes dans les entreprises comme en politique: c’est dans cette perspective que s’inscrit son dernier livre, une biographie d’Anne Beffort, première femme ayant obtenu un doctorat au Luxembourg en 1908. On doit à Anne Beffort, Officier de la Légion d’Honneur, le premier lycée de jeunes filles du Luxembourg et la création du Musée Victor Hugo de Vianden. Cette biographie, écrite par Jean-Jacques Vitrac et publiée par Edilivre, a reçu le Prix « Découverte » en 2014, au concours littéraire « Maestro ».

 

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ANNE BEFFORT ou comment donner du sens à sa vie
Auteur : Jean-Jacques Vitrac
Nombre de pages : 232
ISBN 13 :     978-2-86770-206-8
Prix : 18,50 euros
Editions Edilivre

 

 

28/04/2015

Marguerite Porète. L'inspiration de Maître Eckhart de Jean Bédard

       

Photo: - Archives Le Devoir

 VLB éditeur  Montréal, 2012, 364 pages

Marguerite Porète ? Cette poétesse et mystique de la fin du XIIIe siècle est des philosophes oubliés de l'histoire, de ces auteurs rayés par l'Inquisition pour avoir prôné, au mauvais moment, les valeurs de l'esprit libre. Jean Bédard poursuit, avec Marguerite Porète (VLB), son érudite série de romans historiques sur des figures spirituelles, brillantes et avant-gardistes.

En 1306, Guion de Cressonaert est secrétaire juridique. Il écrit, à la façon d'un greffier, les aveux que l'Inquisition obtient sous la torture. «Ceux qui prêchaient Dieu brûlaient des femmes et des hommes, pourchassaient les pauvres jusque dans les montagnes reculées. Clément V avait même déclaré hérétiques ceux qui, comme les dolciniens, défendaient l'idée que Jésus avait été pauvre. Jusqu'au général des franciscains qui avait dû fuir en Bohême pour défendre la pauvreté que les évêques avaient déplacée de la colonne des vertus vers la colonne des vices. L'Église enseignait désormais que Jésus avait possédé une bourse bien garnie», dira Guion de son époque, sous la plume de Jean Bédard.

Après des jours à voir les êtres aux supplices, sur la roue et sous les fers, Guion craque. Recueilli et soigné, malade d'esprit et de peau, par les béguines, il y découvrira un monde autre, pensé par les femmes autour des récoltes, des naissances et de l'accueil des malades, loin de l'obéissance aux «impératifs de la géographie des forces». Un monde libre, mené par la pensée de Marguerite Porète, humaniste, féministe avant l'époque, avant même le mot. Guion la suivra.

Après Nicolas de Cues (L'Hexagone), Maître Eckhart (Stock) et Comenius ou l'art sacré de l'éducation (JC Lattès), «c'est comme si j'avais analysé, jusqu'à la chirurgie presque, notre société basée sur la domination, explique Jean Bédard. Ça m'a permis de comprendre ce qu'était Marguerite Porète, à quel point sa pensée était originale. Elle a éclairé, à travers Maître Eckhart, tous les constructeurs de la liberté. Ç'a abouti avec Comenius et l'invention de la démocratie universelle.»

Avant la Réforme

Marguerite Porète est chef de file des béguines d'avant la Réforme. «C'était alors un mouvement d'envergure, explique le professeur de travail social à l'Université du Québec à Rimouski, avant le Concile de Vienne de 1310, qui va les condamner. Un mouvement qui vise l'autonomie économique, intellectuelle et spirituelle des femmes. Elles ont développé une économie des hôpitaux, dont les femmes étaient maîtres; une conception de la médecine, proche de l'herboristerie; un artisanat particulier pour obtenir cette autonomie économique; et un système de refuge, un peu comme les maisons de femmes d'aujourd'hui, pour protéger les filles contre des mariages impossibles. Porète a fait trembler des papes et des rois.»

Jean Bédard a la plume foisonnante, en essais et en romans historiques, très marqués par la philosophie et la spiritualité, jusqu'au mysticisme. On pense à Christian Bobin dans un ton autre, parfois un peu gonflé, toujours illuminé, jusque dans le style, par la philosophie étudiée. «Mes romans visent à changer de point de vue, explique l'auteur. Se regarder à partir du passé pour comprendre ce qui ne fonctionne pas maintenant. Il y a, dans nos racines, des choses à rejeter et à garder, du bon et du mauvais, des médicaments et des vomitifs. Toute société qui veut garder sa maladie, si je prends un langage de travailleur social, rejette ses propres médicaments. Je cherche ces philosophies dans nos racines, mais qui ont été expulsées et qui peuvent être guérisseuses.»

L'auteur poursuit: «Au médiéval, l'effroi des hommes face aux femmes est gigantesque. La misogynie arrive de partout, du christianisme comme des manuscrits de médecine arabe. Ainsi qu'on traite les femmes, on a souvent une vision similaire du paysage, de la nature, du désir, du corps. Dans les rapports paysans, on trouve une misogynie beaucoup moins grande, à cause de l'obligation concrète de la survie. Les hommes y ont besoin des femmes, les femmes des hommes, sinon tout le monde meurt.» Cette équité se perd avec l'élitisme de la pensée d'alors, qui veut le plus possible s'éloigner de la paysannerie.

Guion, dans le roman, est d'ailleurs bousculé entre le monde masculin et mortel de l'Inquisition et celui, sensoriel et empathique, des béguines. L'écriture en devient manichéenne. «Faire face à l'incertitude, c'est reconnaître qu'on dépend. Aujourd'hui encore, si on ne réalise pas qu'on dépend de la nature, on va mourir. Reconnaître cette dépendance demande de l'humilité, et on a "ben" de la misère avec ça.»

Ce monde en deux tons, Jean Bédard l'a rencontré tout jeune. «On avait refusé ma mère dans les ordres, parce qu'elle n'avait pas la santé pour être soeur. Mon père était sorti des frères parce qu'il ne pouvait se passer des femmes. Je viens d'un quartier très ouvrier de Montréal. Ma mère recevait des filles-mères pour les protéger. J'étais le seul gars, avec trois soeurs, et j'ai grandi dans ce milieu où on me mettait un bébé dans les bras si tout le monde avait les mains pleines. Quand je sortais de la cour, je voyais la violence omniprésente de Montréal: les Italiens qui arrivaient; les Anglais; ça se battait. La différence entre ma famille et le milieu était trop forte. Un monde de fou. Un monde macho, surtout, basé sur la mort, et j'ai voulu autre chose.»

Jean Bédard est à instaurer avec sa conjointe la Ferme sage Terre, qui, par la très terre-à-terre agriculture, vise la réinsertion sociale, le travail communautaire, la participation sociale et l'enseignement de la philosophie. «Depuis l'ère du bronze, les cultures de domination basées sur la misogynie ont éradiqué les cultures qui vivaient d'autres types de rapports, rappelle l'auteur. Aujourd'hui, nos moyens de domination — qu'ils soient de guerre ou industriels — sont tels qu'on peut complètement se détruire. Nos outils sont si dangereux, si gros, qu'on doit se corriger intérieurement.»

Jean Bédard pourrait-il écrire un roman contemporain? «Quand je regarde le monde, je vois une folie collective hautement périlleuse, qui n'empêche pas les belles choses, mais hautement périlleuse. Il faut être capable de se voir, d'affronter, sans complaisance. On ne peut se regarder soi-même avec un regard fourni par soi-même, dans un système autoréférentiel. C'est mortel. L'histoire donne une perspective.»

***

Marguerite Porète serait née autour de 1250, peut-être à Valenciennes, en France.

Le premier livre de cette béguine traite d'amour courtois. Il est brûlé sur la place publique par ordre de l'évêque de Cambrai.

Porète récidive avec Le miroir des âmes simples et anéanties. Pour elle, le corps ne porte aucune culpabilité; l'amour doit se vivre libre et sans marchandage; toute âme peut être touchée par le divin sans passer par un intermédiaire ecclésiastique.

Le miroir des âmes lui vaut le statut d'hérétique et le bûcher.
 
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publié le 17 mars 2012 par Catherine Lalonde 
 
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08/04/2015

« Detroit : pas d'accord pour crever. Une révolution urbaine »

de Dan Georgakas & Marvin Surkin


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http://agone.org/memoiressociales/detroitpasdaccordpourcrever


Traduit de l'anglais par Laure Mistral


« Detroit, 1968. En dépit des belles intentions de la gauche libérale,
 les conditions de vie, de travail et d'éducation étaient si rudes pour
 les noirs que la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires trouva un
 public tout acquis. La ville s'enlaidissait toujours davantage, au
 physique comme au moral. Elle détenait le record national de violence.
 Celle qui s'était autoproclamée "l'arsenal de la démocratie" durant la
 Seconde Guerre mondiale était surnommée dans les journaux "Murder City,
 USA". Encore et encore, alors que les politiques libérales échouaient
 dans les écoles, les usines et la rue, la réalité que les noirs et leurs
 alliés avaient à affronter, c'étaient les revolvers et les matraques de
 la police. » Créée par des ouvriers noirs de l'industrie automobile, la
 Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires a réuni dans la lutte
 noirs et blancs, ouvriers et intellectuels, hommes et femmes. Son
 ancrage à Detroit, incarnation par excellence de la faillite du
 capitalisme industriel et de l'abandon de toute une population par les
 élites politiques et économiques, en fait un exemple unique d'expérience
 de résistance syndicale, politique et culturelle. Pour l'historien
 Manning Marable, biographe de Malcolm X, plus encore que les
 organisations de lutte pour les droits civiques ou que le Black Panther
 Party, la Ligue est « l'expression la plus marquante de la pensée noire
 d'extrême gauche et de l'activisme des années 1960 ». Devenu un
 classique aux États-Unis, ce livre est le premier à paraître sur ce
 sujet en français. Dan Georgakas est écrivain, historien et militant,
 spécialiste de l'histoire orale et du mouvement ouvrier américains.
 Spécialiste des politiques urbaines, Marvin Surkin a fait partie de la
 Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires.

366 pages (12 x 21 cm) 24 €
ISBN 978-2-7489-0226-6

 

 

 

21/03/2015

Josef Schovanec - L'autisme pour les nuls

 

Josef Schovanec a présenté avec humour sur France 5 son livre "L'autisme pour les nuls" et plaidé pour qu'on change de regard sur cette particularité. Retrouvez son intervention en intégralité ici : http://www.france5.fr/…/c-l-ac…/les-invites-de-l-actu_311...
Et son "TED" talk ici : http://www.tedxalsace.com/speaker/josef-schovanec/

 

17/03/2015

Parution de « Sauver la planète. Le message d’un chef indien d’Amazonie »

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Éd. Albin Michel / 2015

Corine Sombrun se fait la plume d’Almir Narayamoga Surui, afin de raconter l’histoire d’un peuple et le destin d’un homme devenu représentant de la cause des Indiens Suruí et de la sauvegarde des ressources naturelles de la planète.  Né en 1974, cinq ans après la visite du premier homme blanc dans le territoire des Indiens Suruí, au nord-ouest du Brésil,  Almir Surui est considéré comme l’un des plus grands activistes autochtones d’Amérique du Sud.  Prenant part à de nombreuses conférences internationales sur le changement climatique et le développement durable, il travaille également à présenter son projet de compensation carbone, consistant à demander aux plus gros pollueurs d’acheter des crédits- carbone qui pourraient permettre de financer la protection de la forêt amazonienne.
Récompensé à Genève par le Prix des Droits de l’Homme et classé parmi les cent personnalités les plus importantes du Brésil, son combat contre la déforestation a fait de lui l’ennemi de nombreux exploitants forestiers, qui en 2007 ont placé un premier contrat de 100 000$ sur sa tête. Il a alors été évacué en Californie, où loin de se décourager, il a souhaité rencontrer les dirigeants de Google et leur présenter son projet : utiliser Google Earth pour montrer la détérioration galopante de la forêt amazonienne, ses conséquences pour l’environnement de la planète tout entière et celles, plus immédiates, pour les 400.000 Indiens du Brésil qui y vivent encore.

Le livre, lettre ouverte d’Almir Suruí à ses enfants, au cas où il serait assassiné, alterne entre son parcours personnel, son combat contre la catastrophe écologique qui menace l’humanité et l’histoire et les traditions de son peuple, les Paiter-Surui, surnommés “Les indiens Hi-tech” par la presse internationale.

 

http://www.albin-michel.fr/Sauver-la-plan-egrave-te-EAN=9...

 

 

Almir Narayamoga Surui, invité de 28 minutes sur Arte le 18 mars 2015:

 

 

 

 

 

 

06/03/2015

Alexa Brunet & Patrick Herman - Dystopia

éditions le bec en l’air, 28 x 22 cm | 80 pages | 30 photographies, impression en couleurs | couverture toilée, ISBN 978-2-36744-071-2 | 28 €

Dystopia - MAIN BASSE SUR L’AGRICULTURE

Photographies d'Alexa Brunet
Textes de Patrick Herman
Préface de Gilles Clément

Vous avez été nombreux à suivre le projet photographique Dystopia. Un portfolio de six pages paraîtra dans le prochain numéro de Fisheye magazine et la maquette du livre est presque terminée.
A l'heure actuelle il nous manque encore une centaine de souscriptions pour pouvoir financer l'impression de l'ouvrage à paraître aux éditions le bec le l'air début 2015. Jusqu'au 30 novembre, vous pouvez souscrire au projet d'édition et recevoir le livre chez vous dès sa sortie : http://www.alexabrunet.com/souscription.pdf

Composé de trente photographies d’Alexa Brunet, accompagnées de textes de Patrick Herman, Dystopia propose une approche anticipative originale de ce qui a bouleversé le milieu agricole français depuis la Seconde Guerre mondiale.
Par le jeu de mises en scène photographiques, les auteurs cherchent à montrer ce qui nous attend si rien ne change. Avec un humour distancé, ils dénoncent avec force les dérives et les logiques d’un système.

 
 

04/03/2015

Le business des faillites - Enquête sur ceux qui prospèrent sur les ruines de l'économie française - Cyprien BOGANDA

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Janvier 2015

16 €
ISBN : 9782707183484
Dimensions : 155 * 240 mm
Nb de pages : 240

 

En France, près de 180 entreprises font faillite... chaque jour ! Depuis le début de la crise de 2008, plus de 300 000 d'entre elles ont déposé le bilan, bouleversant la vie d'un million de salariés. Mais le malheur des uns fait les affaires d'une poignée d'autres. Les entreprises en difficulté attirent une faune hétéroclite, où se croisent fonds d'investissement, cabinets d'experts, managers de crise ou mandataires judiciaires. Aujourd'hui, quelques milliers de personnes « vivent » en France de la crise des entreprises. Et elles en vivent plutôt bien.
Ce « business » ne date pas d'hier. Dès les années 1980, des grands noms du capitalisme hexagonal tels que Bernard Arnault, François Pinault ou Vincent Bolloré ont bâti leur fortune en rachetant, sous l'oeil bienveillant des pouvoirs publics, des canards boiteux, qu'ils revendaient au prix fort après restructuration.
Depuis dix ans, la multiplication des plans sociaux a engendré une véritable industrie de la faillite. Dressant un portrait édifiant des acteurs de ce secteur en croissance et revenant sur les affaires qui ont défrayé la chronique ces dernières années (Danone, Doux, Heuliez, PSA, Samsonite, Florange, etc.), l'enquête de Cyprien Boganda révèle les dessous de cette machine qui prospère sur les ruines de l'économie française.

 

http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-Le_bus...

 

 

          

 

27/02/2015

Je hais les matins de Jann-Marc Rouillan - Nouvelle édition, revue et actualisée

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(Première édition : Denoël, 2001)

288 pages (11x18 cm)            
12.00 € ISBN 978-2-7489-0225-9
à paraître le 13 mars 2015

« Voici plus de treize ans que je matricule en rond. J’ai beaucoup désappris. J’ai désappris la nuit. Il ne fait jamais nuit dans vos prisons. Nous sommes toujours sous les projecteurs au halo orangé, comme sur les autoroutes belges et les parkings de supermarché. J’ai désappris le silence. La prison ne connaît pas le silence. Il s’en écoule toujours une plainte, un cri, une rumeur. » « Plus de pendu aux branches, nous sommes à l’époque du capitalisme démocratique, de la représentation idéologique du “No letal system”. Intra-muros, on assassine par “fatalité” juridico-administrative. On élimine le non-compatible. On le dissout dans l’acide du temps. On le crève comme une bactérie. »

Depuis la prison de Lannemezan où il purge une condamnation à perpétuité et a déjà passé 4 750 matins, Jann-Marc Rouillan décrit son passé de militant d’Action directe, ses camarades, les grandes absentes que sont les femmes, son quotidien de taulard. Entre parloirs et transferts arbitraires, dans cet univers saturé de violence, toujours à la limite de la folie, la fidélité à ses engagements politiques devient pour lui une question de survie, face à cette autre forme de peine de mort qu’est la lente déshumanisation imposée par l’incarcération.
 

Né en 1952 à Auch, Jann-Marc Rouillan a été incarcéré de 1987 à 2011 pour ses activités au sein du groupe Action directe. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, il a publié chez Agone Lettre à Jules (2004), La Part des loups (2005), Chroniques carcérales (2008), Paul des Épinettes et moi (2010), De Mémoire I, II, III (2007, 2009, 2011). Dernier livre paru, Le Tricard. Chronique du dehors d’un interdit de séjour (Al Dante, 2013).






22/02/2015

Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique, le nouvel essai de Naomi Klein

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en librairie le 25 mars prochain

Coédition Actes Sud/Lux

Notre modèle économique est en guerre contre la vie sur Terre. Nous ne pouvons infléchir les lois de la nature, mais nos comportements, en revanche, peuvent et doivent radicalement changer sous peine d’entraîner un cataclysme. Pour Naomi Klein, la lutte contre les changements climatiques requiert non seulement une réorientation de nos sociétés vers un modèle durable pour l’environnement, mais elle ouvre aussi la voie à une transformation sociale radicale, transformation qui pourrait nous mener à un monde meilleur, plus juste et équitable. Tant par l’urgence du sujet traité que par l’ampleur de la recherche effectuée, Naomi Klein signe ici son livre sans doute le plus important à ce jour.