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27/01/2012

Eaux promises de Porfirio Mamani-Macedo


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traduit de l’espagnol par Max Alhau

Edilivre 2011 – 44 pages – 10 €

 

***

 

Mon vieux visage amoureux continuera d’être orphelin de tout, quelque part où personne ne se souviendra de lui. (…) Maintenant, je cherche seulement un visage dans la neige, un signe, une étreinte pour apaiser l’hiver de mon être.

 

Ainsi débute Eaux Promises de Porfirio Mamani-Macedo.

 

Exil, errance, solitude, boue, poussières, vent, fleuve, rêve et mémoire, et comme une marche forcée qui n’arrivera jamais nulle part, car nulle issue possible à la douleur et à la perte imposée par l’exil.

 

Le premier recueil de Porfirio Mamani-Macedo que j’ai lu il y a quelques années, lorsque j‘avais publié Porfirio dans la revue Nouveaux Délits (n°5, mai 2004), c’était Voix au-delà des frontières, dans lequel il raconte son arrivée en Espagne, après avoir quitté le Pérou, et cette terrible et double peine de celui qui est à la fois l’étranger en territoire inconnu et l’exilé d’un pays aimé mais désormais interdit. Dans Eaux Promises, Porfirio reprend ce thème si important de son vécu, toute la douleur associée et se fait porte-voix de cette condition d’exilé, errant, clandestin, fuyard, de tout temps et de partout. Ode universelle à ceux, toujours plus nombreux, qui ne sont sur cette terre plus que des ombres en transit.

 

Seules tes traces diront que tu es passé

 

Je retrouve dans ce recueil cette belle voix, amoureuse de beauté et de fraternité, hantée par la déchirure et une immense solitude.

 

Combien nous désirons la pluie en chemin, combien nous cherchons l’amour, seuls, parmi les heures interminables lorsque nous traversons un pont, un parc, une montagne pour voir ce qu’il y a de l’autre côté !

 

Cette douce voix d’homme qui implore que cesse enfin la violence.

 

La parole, pas la guerre. La voix, pas les armes. Plus de bruit, mon âme est brisée. Plus de chemins à travers les montagnes de la haine et de la douleur.

 

Porfirio Mamani-Macedo nous renvoie l’écho de ce vide vertigineux qu’est celui de l’errance, le désert sans consolation du déracinement et la si frêle béquille de l’espoir.

 

Faisant route vers des terres inconnues, des hommes et des femmes, malheureux, vieux, malades, doivent encore marcher attendant le soir ou l’aube qui les sauvera.

 

Arrachés à leur vie comme des pierres par un fleuve en furie, il leur faut marcher, marcher toujours, fuir l’intolérable, l’injustifiable, l’atroce.

 

Que n’éclate plus, ô mon dieu, le feu dans la chair, que l’on n’entende plus le bruit d’un homme tombant, le corps criblé.

 

(…)

 

Que d’enfants sans lumière sur les chemins ! Que de cadavres serrés dans la terre comme une boue maudite ! O vent, éloigne ce siècle en ruine rempli de honte et de folie !

 

 

Il faut marcher encore et encore, hommes, femmes, enfants, jetés hors de leur foyer, de leur pays, poussés sur les routes, broyés contre les frontières, dispersés dans les brumes de contrées où ils ne sont pas les bienvenus, les yeux emplis de peur et le cœur en miettes.

 

Sur le chemin glissant et étroit, ombre après ombre, s’avancent les pas des exilés.

 

(…)

 

Etire ton cou, cygne enchaîné, pour voir ceux qui s’éloignent. Le chemin qu’ils suivent ne les conduits vers aucune porte.

 

 (…)

 

Que te dire, cloche ancienne, en ce soir de printemps, car ce ne sont pas des ombres qui passent mais des plaies ouvertes qui cheminent ; ce sont des rêves brisés que les vents obscurs soufflent.

 

 

Et Porfirio Mamani-Macedo aussi, continue à marcher et à maintenir vive la mémoire, à ressasser, car il le faut, le souvenir.

 

Qu’elle est loin la mer que je ne vois pas ! Qu’elle est loin la vieille montagne où je suis allé m’asseoir après un après-midi interminable ! Qu’elles sont loin ces aubes sans mère, sans fruit, sans café !

 

(…)

 

Quelque part je resterai, vieille montagne. Toi qui m’as vu franchir la frontière comme le vent entre la pluie, préserve mon silence dans un bois.

 

Car le souvenir, aussi douloureux soit-il, ne doit pas s’effacer, car à l’auteur comme à tous les exilés, la mémoire est tout ce qui leur reste, le souvenir, leur seul et unique bagage.

 

Tu avances, absorbé, silencieux, tu te consumes jour après jour. Tous les tiens ne vont pas avec toi. Peut-être un jour les rencontreras-tu, peut-être un jour te rencontreront-ils, peut-être ne vous rencontrerez-vous jamais.

 

Et Porfirio Mamani-Macedo marche et mâche le chagrin et l’indéfectible solitude.

 

Les pas gris que je fais et qui m’attendent, rue après rue, sont des épines qui emmêlent mon âme.

 

(…)

 

Car malgré l‘appel des Eaux Promises,

 

Il n’y a pas de rivages sur cette mer que je traverse. Toute parole prend l’eau et tout écho s’éloigne avec les vents. Il pleut des souvenirs oubliés, des chemins que l’on ne parcourra plus, des paysages dont mes yeux noirs ne pourront plus jouir.

 

Nulle issue à l’errant sinon de marcher encore et encore et la boucle incessamment est bouclée autour du cou de l’espoir.

 

Un spectre m’arrête derrière chaque porte. Là, j’attends encore que tu sortes ou que tu arrives, voix humaine, pour consoler mon âme.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

porfirio mamani macedo.jpgPorfirio MAMANI MACEDO est né à Arequipa (Pérou) en 1963. Docteur es lettres à la Sorbonne Nouvelle. Il a obtenu son diplôme d’avocat à l’Université Catholique Santa María, et a fait ses études de Lettres à l’Université Nationale de San Agustin (Arequipa).

 

 

 

 

 

 

Ses blogs :http://porfiriomamanimacedo.blogspot.com/ et http://letrasdeporfirio.blogspot.com/

 


Bibliographie :


La Luz del camino. (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2010.
Tres poéticas entre la guerra civil española y el exilio (essai): Miguel Hernández, Rafael Alberti, Max Aub. Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2009
Lluvia después de mi caída y un Requien para Darfur, (poésie) Lima, Hipocampo Editores, 2008.
La sociedad peruana en la obra de José María Arguedas (essai), Lima, Fondo Editorial de la Universidad Mayor de San Marcos, 2007
Représentation de la société péruvienne au XXème siècle dans l'œuvre de Julio Ramón Ribeyro. (essai)Paris, Editions L'Harmattan, 2007
Avant de dormir,(nouvelles) L’Harmattan 2006.
Poème à une étrangère. (poésie) Editinter, 2005.
Un été en voix haute, (poésie) Trident neuf, 2004.
Voix au delà des frontières, (poésie) L'Harmattan 2003.
Flora Tristan : La paria et la femme étrangère dans son œuvre, (essai) Editions L'Harmattan, 2003.
Voix sur les rives d'un fleuve, (poésie) Editions Editinter, Paris, 2002.
Le Jardin et l'oubli, (roman) Editions L'Harmattan, Paris 2001.
Au-delà du jour, (poèmes en prose) Editions Editinter, Paris 2000.
Début de la promenade, (poésie) Editions Encres Vives, France.
Les Vigies (nouvelles) Editions L’Harmattan, Paris 1997.
Dimanche, (récit) Editions Barde la Lézarde, Paris 1995.
Ecos de la Memoria, (poésie) Editions Haravi, Lima, Pérou 1988.

 

 

 

Il fut un temps ... l'ailleurs, Damien Corbet

 

Cardère Ed. 2011, 80 p. 15 €. ISBN 978-2-914053-56-3 . 

 

 

 

Il fut un temps ... l'ailleurs, Damien Corbet

Alors il y a quelque chose qui m’a intriguée dès les premières pages du livre, c’est l’âge de l’auteur. Né en 1991, est-il indiqué en quatrième de couverture, soit à peine 20 ans et cette écriture pourtant dénonce un vécu de plusieurs vies déjà, quelque chose qui tiendrait du juif errant imbibé de beatnik ! Etrange recueil oui, qui nous entraîne en divers lieux dans un défilé chronologique, d’abord comme à travers le prisme d’anciens clichés que l’auteur aurait retrouvés dans une vieille malle voyageuse ou quelques tableaux dénichés chez un antiquaire…

Cela commence à « Rio de Gens’héros », le 1er janvier 1750 :

Sur les tambours pulpeux du visage des hommes, les femmes lançaient l’envie d’un mouvement de bassin. Il y avait des jeunes à qui l’on conte l’amour comme le plus beau des sacres, qui couraient dans les rues, le cœur au bout d’une canne à pêche.

Puis Saint-Pétersbourg en 1763 :

Il est 16 heures et le ciel tombe déjà. On oubliait les places les jours de pendaison, on oubliait les virtuoses funambules, un cheveu sur la langue, et l’on laissait la scène aux astres, se pendant aux cordes d’un tableau sinistre ; le soir est un spectacle.

 

Et Belle-Ile où le 27 mai 1823, « Sur le quai, lorsque le vent soufflait et chantait, coincé aux creux des pierres, il y avait une femme qui courait après son châle et son châle après le vent ».

 

Au gré de la lecture, nous remontons donc le temps, de port en fête, de guerre en défaite, et attrapons le tournis du vent et de la valse, d’images en images nous tournoyons, un peu hagards, traversés de foudres poétiques d’une maturité évidente.


 

Les murs crachent le jour comme un appel à l’aide puis s’étouffent au clair de lune. Les hommes s’étendent, certains pendus, valsant aux mélodies du vent, et d’autres s’arment de cordes pour faire tomber le ciel.

 

 

Après Singapour 1892, Minnesota 1905, le Paris occupé de 1944 et d’autres lieux encore, nous retrouvons presque avec soulagement le quai du présent où nous pourrons, pensons-nous, rencontrer enfin cet auteur prodige qui déjà nous disait, le 14 décembre 1999, « Bienvenue dans ma chambre».

 

Mais non ! Ne voilà t-il pas que le temps nous dépasse, et sans reprendre souffle, 2010, 2045, 2096 et puis à nouveau Singapour, 1992, Ephèse 1956, Marrakech 1820, avec la sensation de courir après l’auteur qui lui-même erre, navigue, valse contre le sein des femmes, « femmes des rues, femmes du monde » qui ne sont peut-être qu’une seule et même…


Se retrouver face à une femme, c’est être retenu en éveil par une énigme.


Et qui pourrait s’appeler Juliette, le 18 octobre 2275 :


 

C’était

Avant-hier

Peut-être même demain

Peut-être

Trop tard

D’avoir compris

Quand il était bien trop tôt

Pour te laisser partir


 

Le 17 mars 2368, l’auteur avoue « Je crois que je suis perdu »… Nous aussi et nous y avons pris goût.


 

Alors on cherche,

 

On se noie

Au fond d’un verre

D’une branche d’un

Métier

Poche’tronc

Au point d’prendre racine

...

 

(…) Alors on s’imagine, seul une sèche à la main, les femmes en mosaïques, les cœurs en italiques, un penchant pour l’alcool et les baisers satins.

 

(…) Alors on cherche… un chemin pour se perdre encore plus, et prendre l’espérance des bateaux papiers…


 

Et on cherche encore en septembre 2453, et qu’importent les dates, et qu’importe le temps, hier, demain, aujourd’hui, fuite et poursuite, quête et renoncement.


 

J’ai regardé les hommes se laisser mourir d’amour lorsqu’ils tournaient page après page le visage de leur femme, lorsque pétale après pétale, ils espéraient blanchir leurs erreurs dans les plis d’une paupière.

On voyait des hommes dans les rues la tête sautant au ciel comme des bouchons de champagne les soirs de fête, et même après la mort, demander les étoiles.


 

Que Venise soit « un cimetière où les rêves se meurent de peur d’être communs » en octobre 2537 ne nous surprend plus, car en « Août 2686, quelque part, enfin je crois, lorsque les têtes tombent sur un lit telle une ville qu’on brode de périphériques, alors on part, le regard loin derrière, lorsqu’au passé les âges s’estompent sur un parterre de briques… »


 

Et l’auteur nous laisse écartelés entre les siècles, avec quelques remugles d’odeurs, de celles qui collent aux voyageurs, et difficile là de ne pas avoir une pensée pour Rimbaud, une autre pour Kerouac. L’auteur donc, nous lâche comme ça, « là où le temps n’a pas d’emprise… quelque part… » sur cette phrase superbe et assassine :


« La sagesse n’est qu’une perfection de l’égocentrisme ».


 

Cathy Garcia

 

 

 

 

A propos de l'écrivain

 

 

Damien Corbet

 

Depuis qu’il est né en 1991, Damien Corbet écrit. Dans sa chambre, au café, au lycée, en mangeant, en lisant, en dormant, en marchant, seul ou accompagné, à la plume ou au clavier, Damien écrit, sola gratia. Une obsession, une respiration exclusive qu’il partage avec quelques jeunes amis. Il suit obstinément une règle digne du plus ultra des luthériens, sola scriptura : écrire dix textes par jour. Son écoute musicale, permanente et éclectique, sola musica (de Bach au hard-rock, en passant par la pop, le jazz, etc.), s’entend dans son écriture, juste, naturellement précise et étonnamment mûre. Pour se faire connaître, il « poste » régulièrement une toute petite partie de sa production sur divers forums de l’Internet et sur son propre site (http://archange-poetique.kazeo.com).

 

 

 

A lire aussi sur la Cause Littéraire :

 

http://www.lacauselitteraire.fr/il-fut-un-temps-l-ailleur...

 


Ces missiles d'allégresse d'Anna Jouy


Note publiée sur La Cause Littéraire

http://www.lacauselitteraire.fr/ces-missiles-d-allegresse...


Editions de l’Atlantique 2011


Ces missiles d'allégresse.JPG

 

 

Avec une reproduction de mon collage Rouge de Zèbre

ces missiles d'allégresse collage.JPG

Edition à tirage limité et numéroté – 45 pages - 15 €

 

 ***

 

Et la femme fut… Et la femme fuit, de toute part, comme une passoire, et s’enfuit en flaques,

 

comme un étang pris entre deux écluses

comme une flaque

 

en rivières,

 

batik de soupirs teinture de lapements assurant les rivières

incrusté du venin d’ecchymoses

 

aspire tantôt au puits,

 

je cherche le noir profond des cuves le noir du puits et le blanc de la mémoire

 

tantôt à l’océan,

 

Tête basse collée contre mon souffle j’ouvre les passages secrets pour que l’ailleurs m’inonde. Ses mots radeaux ses bouées légères. J’y bois j’y pense : l’océan l’océan…

 

Et la femme fut… Funambule, elle marche sur le fil de la lame, inspirée, emportée dans son propre vertige, ciel et chute, elle enfle, elle gémit, elle crisse, elle grince.

 

Plutôt que d’évoquer l’écriture d’Anna Jouy, il faudrait parler de sa langue. Cette langue amoureuse qui chante, envoûtante, qui claque, qui appelle, cherche la peau, cherche à toucher, cherche la langue de l’Autre,

 

je te bois te suce papille contre papille ma langue dans ton vin

 

l’Autre, le mâle et sa male mort, pour enrober de salive et dissoudre ce bonbon amer, la lancinante solitude,

 

je te bois solitaire muette les yeux cousus d’épigrammes

 

La solitude comme un jardin de couvent, de fleurs et d’épines.

 

Dans le déambulatoire je passe je passe à l’endroit à l envers

Toutes laines à la lune

 

Et la femme fume, comme l’eau jetée sur le feu… Vapeur, désir.

 

Infusion de sueurs sur les toiles du lit

Toujours ce fleuve qui embrasse sa source

 

(…)

 

Et la femme toute entière dans son désir de fusion, fustige la mort qui emporte le vif amant.

 

Qu’est-il arrivé au feu pour qu’il brûle ta peau et te foute en jachères de vivre

 

(…)

 

Je t’ai perdu comme une trace dans une eau de fortune

Perdu comme un doigt dessinant l’océan

Et le noir qui se noie sans cesse dans le noir

 

Et la douceur tangue avec la douleur, et la langue se tord, en chant de souffrance appelant la sentence

 

Je veux entortiller ma langue la nouer d’épicentre la tirer au fusil comme un oiseau nié de migration

 

Et la femme fut… Futile, elle aimerait, mais la nacre des ongles

 

Je les aiguise lames d’émeri contre corne de poudre pour l’affûtage du futile. De quoi est-ce que je pitonne mon parcours de vie ? Ongleries et nacres.

 

et l’ombre de la dentelle, ne peuvent taire le trou, le manque, et la terre devient baume

 

Terre. Je m’allonge me glisse au sol et tente des épousailles d’herbe. (…) Mise à terre qui me rend si aérienne et qui arrose mon ventre d’un azur chaud déleste mes membres de leurs comités d’entreprise subtilise mes « marche ou crève ».

 

La terre accueille et l’eau coule, en bain,

 

cette tiédeur d’huiles et des transparences de moire

 

en larmes,

 

la journée tient sur le crin d’un archet. Et je bascule entre joue et salières…

 

en rivière,

 

entre baies et comètes, l’obscur des rivières

 

coule entre les seins,

 

la soif dégouline entre mes seins la gorge rigole. Une rivière sue.

 

se fait feu entre les cuisses

 

l’intérieur de moi immense large comme ces bras ouverts profond comme l’antre d’un volcan empli de ces sueurs de ces odeurs magiciennes

 

et l’eau et la terre, forment la boue de la langue pour lancer ces missiles d’allégresse, ce cri engouffré, noyé de silence. L’eau…

 

Elle finira bien par m’ensabler quelque part sur une anse de bras

 

Dans ce recueil intense, se concentre toute la splendeur d’une femme débordante de suc, qui marche vers son zénith.

 

J’ai l’espace d’aimer comme un arbre en hiver. Ma peau devient si douce qu’elle ouvre tous les sens. (…) Je vais vers l’âge à tâtons de bonheur. On pourrait même m’en aimer.

 

 

Cathy Garcia

 

***

 

 

Anna Jouy vit en Suisse romande où elle travaille dans un centre de formation pour jeunes femmes en grandes difficultés. Agée de 55 ans, elle a commencé par écrire et mettre en scène des pièces de théâtre, se spécialisant ensuite dans l’élaboration de spectacles musicaux et poétiques ainsi que dans l’écriture de chants pour divers compositeurs d’art choral. Elle s’est fait connaître dans sa région également en publiant plusieurs romans policiers dont les actions étaient intimement liées à sa ville, Fribourg, ainsi qu’un recueil de nouvelles. Ces missiles d’allégresse est le quatrième de ses recueils de poèmes, tous édités en France dont chez le même éditeur Au crible de la folie, paru en mai 2009. Le blog d’Anna Jouy : http://annajouy.over-blog.fr/

 

Damier du destin, Encres Vives n°386, septembre 2010

 

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/damier-du-destin-gilles-l...

 

 

Damier du destin, Gilles Lades

 

Dans Damier du Destin, les pions deviennent des oiseaux et les joueurs abandonnent le jeu des miroirs, ne reste qu’une ample respiration, un fil qui se déroule, à la fois fragile et solide car il noue une éternité à une autre

la vallée vouée à ton silence
à ton frisson qui s’arrête à mi-mort
à l’étrange paix de la clôture sans limite
du ciel qui tombe en semaisons de lettres
livres ouverts pulvérisés
fragments de phrases tous égaux indifférents
que le vent même a quittés

Quel beau poème ciselé come une pierre,  le sculpteur s’appelle Temps et même lui finit par disparaître pour ne laisser que la pierre, qui devient douce, douce et lisse au toucher de l’eau, douce et légère au toucher de l’air

 

On serait prêt
parfois
à jeter sa vie avec les vieux papiers
les années gravées
dans les encres fantômes


Quel beau chant de vie pour saluer l’ombre de la mort qui simplifie et allège, décille le regard sur l’essentiel


on deviendrait cette eau de crête

docile à la première pente

on serait ce sculpteur

dont le bras va choisir
s’il tranche ou non le poignet du héros


La mort, toujours présente, l’autre face des choses que même l’enfant pressent…


voici que les murs tirent

leurs doigts noirs sur l’été

(…)


il écoute le sang

claquer comme la peur
entre les piliers de pierre


L’ombre sans laquelle nous ne pourrions goûter la lumière, mais contre laquelle nous jouons sur le damier du destin


victoire sur l’ombre loup

qui rampe sous les armoires
en fixant les cendres


Quel beau poème traversé de douleur aussi, de perte, que les mots distillent avec pudeur


le ruisseau longe à l’infini l’histoire des absents


l’arrivant

devine au craquement de l’air
que l’on est mort ici d’attendre le visage
qui donnerait un sens à toutes ces fenêtres


Mais toujours l’envol, l’immensité où se perdre pour se ressourcer


le souffle efface

véhicules avions paroles
repousse les oiseaux
vers l’aveuglement bleu
vaste comme l’exil


Oui il s’agit bien là d’une « Odyssée d’être », d’un


texte dévoré de suspens

qui nous emporte et nous garde
sur une barque mince


et d’une traversée qui doit se faire, de soi vers soi, de l’ombre à la lumière


la faille est à franchir

absolument
l’abîme bleu et  froid


et d’un chant que les poumons offrent à une nature qui n’a pas besoin de nous.


Le poète maîtrise ici parfaitement cet art du silence et de la contemplation, dans un monde où nous ne faisons que passer, laissant nos quelques « traces piétinées » d’infatigables bâtisseurs


silence d’anciennes familles

histoire
ouverte au forceps
bâtie au cordeau
la pierre, l’arcade, l’écusson


Mais toujours sur ce damier du destin, les pions deviennent oiseaux, et les joueurs abandonnent le jeu des miroirs


L’oiseau

le sang de l’oiseau
l’aile
a l’aigu de sa force
face au vent

l’oiseau cabré

figure
du destin en attente

 

 

 

Cathy Garcia

J’ai les ailes de l’aigle blanc de Christian Saint-Paul

Encres Vives éd. n°384, Juillet 2010

 

J'ai les ailes de l'aigle blanc



Ce long poème, qui commence ainsi :

« En moi j’ai découvert
ce miroir noir
qui dissout l’inutile »


se lit d’un seul coup, sans presque reprendre souffle, tellement il nous tient suspendus à la beauté et à la fluidité des mots, à ce langage qui est lui-même souffle. Le chevalier dont il est question n’ignore pas dans sa quête que la vie et la mort puisent à la même source, et l’homme qui écrit, fait de ses mots des ailes, qui le portent, le transportent, tel l’aigle blanc et noir. Et alors même que l’esprit connaît le moyen de s’élever, l’homme reste lucide cependant à sa condition de tâtonneur terrestre.


Il sait les masques, et le nécessaire dépouillement.


« Simplement sans trop chanceler
s’arrachant aux rêves suicidaires
des mauvaises journées de la ville
détruire sa propre identité
étreindre son ennemi
soulever les sarcophages
et vider la mort de ses masques


livrant les os au bec
De l’aigle blanc et noir »


Il sait la vanité, la fragilité.


« La destinée petit à petit s’installe
cœur de fer
brisant la nuque de la sagesse
à cet endroit vide
non couvert par l’armure des certitudes »


Il sait la lumineuse exaltation du don et les chutes inévitables, il sait la nécessité de la confrontation avec l’ombre.


« Il retourne à l’oppressante
Conjuration des ombres et du fleuve »

Il sait le doute et l’esquive, et surtout, surtout, il sait que rien n’arrête la roue du temps.


« Et l’aigle ne compte plus son âge
son vol crisse
dans la misère osseuse »


Nul besoin d’analyser ce que Christian Saint-Paul nous révèle ici, sinon qu’il s’agit tout simplement de la vie, nul besoin de creuser les symboles, simplement entrer dans le fleuve du recueil et en ressortir à la fin lavé, illuminé de l’intérieur et en imaginant l’auteur comme en paix avec lui-même.

 

Cathy Garcia

 

Tu t’en vas, de Magali Thuillier, publié en 2004 aux Ed. du Dé Bleu

 


Tu t’en vas. Un titre qui déjà marque le ton, non pas une injonction, mais un constat. Le constat clinique d’une réalité contre laquelle l’auteur ne peut rien. Tu, c’est la grand-mère de la narratrice et ce livre qui s’adresse à elle, raconte à travers ce dialogue à sens unique, un double départ. Le premier, c’est le faux-départ, mais aussi le plus douloureux, le plus insupportable, je dirais même littéralement le plus dégueulasse. La grand-mère tant aimée ne s’habite plus, elle n’est plus là « Une étrangère s’est glissé dans ton corps. Elle prend ta voix. Elle vit chez toi. Elle me vouvoie. Je ne lui réponds pas. J’attends que tu reviennes. Reviens ». C’est la maladie, l’Alzheimer, jamais citée, mais décrite, à petites touches implacables, presque à contre cœur, comme on évacue un peu de pus d’une plaie pour ne pas que l’infection se propage, envahisse tout, jusqu’à la moindre parcelle d’amour.
C’est la maladie qui peu à peu voile et vole la grand-mère adorée. « Pas voir les signes de la maladie. Pas les voir. Pas voir. Au revoir. Pas tout de suite. Pas ma grand-mère. Pas toi. Pas moi. Pas ».

Lire la suite ici : http://www.lacauselitteraire.fr/tu-t-en-vas-de-magali-thu...

Nos parcelles de terrain très très vague de Marlène Tissot

Ed. Asphodèle - 7 €

Marlène Tissot ! J’ai eu la grande joie de publier plusieurs fois dans la revue Nouveaux Délits, la première fois dans le numéro 6 (juillet 2004), et qui sera également dans le numéro 39 (avril 2011). Son écriture, faussement légère, mais véritablement sincère, raconte la vie, la vraie, celle de tous les jours, avec des mots qui tapent au cœur de la cible, c’est-à-dire ton cœur à toi, lectrice-lecteur. Marlène, vous ne la trouverez pas dans les salons, mais plutôt dans la cuisine. Marlène c’est la perle qui tombe d’un paquet de chips, c’est le talent à la fois le plus naturel et le plus discret qui soit. Marlène, c’est à petites touches, une peinture du quotidien, sans fard, sans fioriture, mais avec une maîtrise parfaite de la lumière et une grande lucidité. Derrière ce qui pourrait sembler fragilité, tristesse, il y a une grande force, celle de prendre de front ce qui est, avec un sens aigu de l’observation, et d’en extraire tout le jus pour en tirer un peu de ce sublime nectar de poésie. De quoi nourrir les jours… « Les jours qui s’échouent, avec parfois leur gueule de déchet, sur l’étendue incertaine de nos terrains très très vagues ». Elle a donc publié en 2010, « Nos parcelles de terrain très très vague » aux Ed. Asphodèle dans la très attachante collection Minuscule. A lire et à relire.

 

Lire la suite ici : http://www.lacauselitteraire.fr/nos-parcelles-de-terrain-...