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19/04/2014

Rester debout au milieu du trottoir de Murièle Modély

 

avec des photographies de Bruno Legeai – Ed. Contre-Ciel, 2014

 

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78 pages, 12 €



Rester debout au milieu du trottoir ou en tout cas comme planté devant la porte derrière laquelle se déroule ce recueil. On le lit comme on regarderait à travers un œilleton, captant des images, mais surtout des odeurs et des sons. L’imagination galope, mais ce qui se passe réellement reste hors d’atteinte. Des images de Lui et d’Elle, l’homme et la femme et parfois la fille. C’est d’ailleurs peut-être à travers le regard de celle-ci que nous avons accès à une dimension où tous les temps sont ramassés en un seul, celui « Des faux souvenirs, des vrais cauchemars ». Un recueil comme une multitude de mini-scènes de théâtre à huis-clos, sans public, étouffant. Pas de mise en scène, juste du brut de vie, qui arrache le gosier si on le boit trop vite. Il se dégage de l’ensemble une profonde sensation de malaise, mais toujours chez Murièle Modély cette écriture organique, à la fois subtile et racleuse de fond, dérangeante parfois à la limite de la nausée. C’est comme si au lieu de la lire, on l’avalait, page après page comme

 

« vieille soupe

 

mayonnaise pour œufs

 

flan

tarte

soufflé

 

farce pour trou »

 

A avaler comme on avalerait chaque jour d’une vie qui n’a rien d’un gâteau, avec l’amour à déglutir.

 

« L’amour c’est comme ça

Un appendice planté

Direct dans les gencives »

 

De l’amour un peu et de solitude beaucoup.

 

« le poids des jours qui toquent

leur morne cliquetis

Son fol ressassement

 

contre le chambranle

les femmes que l’on baise

 

les hommes que l’on brise

et les billets souillés dont on bourre

 

les ventres »

 

Les magnifiques photos en noir et blanc de Bruno Legeai, ces corps ou parties de corps plus ou moins floutés, participent à donner cette impression d’avoir pénétré une intimité qui, paradoxalement, nous envahit tout en demeurant hors de portée.

 

Une intimité qui parle à nos sens plus qu’à notre tête.

 

« l’impression quand

même d’être pilonnée

par la pluie drue

qui tombe »

 

Sons, textures et odeurs, de cuisine, de rue, d’urine, de tabac, « l’odeur lactée qui monte des draps sales », des odeurs de l’homme « sa vieille odeur de cale » et de la femme et « la puanteur douce qui monte de la rue ». Et puis des malheurs, d’homme et de femme…

 

« dans l’arrière salle sur les carreaux cassés

les jambes écartées entre l’urinoir et le lavabo froid »

 

Murièle Modély a ce don des phrases qui cognent «  je suis vide comme une vieille seringue » et la poésie comme liant, vient alléger, illuminer, « lécher l’heure ». Elle opère son travail alchimique, une sorte de catharsis pour conjurer le poids de ces vies dont on hérite de ceux et celles qui nous précèdent et nous mettent au monde comme « dans une boite à chaussures dans un magasin quelconque » et ces rêves qui se fracassent, « cette farce des nouveaux départs »,  tandis qu’on reste planté « debout au milieu du trottoir".

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

Muriele-Modely.jpgMurièle Modély est née en 1971 à Saint-Denis, à l’île de la Réunion et vit maintenant à Toulouse. Bibliothécaire de profession, elle commence à explorer l’écriture poétique sur son blog (www.l-oeil-bande.blogspot.fr.) avant de participer à des revues telles que Nouveaux Délits, Les tas de mots, Poème sale, Microbe, ou encore Traction Brabant.

photo © H.B. 

 

Bibliographie :


- Penser Maillée, Éditions du Cygne, 2012
- Rester debout au milieu du trottoir, Éditions Contre-Ciel, 2014

 

 

 

 

10/04/2014

Le Cow-boy de Malakoff de Thierry Roquet

édition Le pédalo ivre, mars 2014

 

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75 pages, 10 €.

 

 

 

Le Cow-boy de Malakoff est un héros presque solitaire qui vit avec « une squaw du Maroc, une berbère au sang pur et noble » et une fillette qu’il appelle « mon trésor ». Le Cow-boy de Malakoff vit dans « l’immensité poussiéreuse d’un tipi d’avant-guerre » au troisième étage sans ascenseur, « il n’y a pas de digicode, pas de boîte aux lettres (juste une fente dans la porte) ». Le Cow-boy de Malakoff a un lasso de sept mètres, 10 000 vaches qui paissent « jusqu’au quai de la ligne 13, station plateau de Vanves-Malakoff » et des « crocodiles qui viennent de la cave (les larmes d’encore plus loin). Le cow-boy de Malakoff écrit des poèmes « - Je ne sais pas faire autre chose, ma chérie… » et son ranch donne sur l’open space « ce sont des quartiers à perte de vue des immeubles des villes et encore des villes qui s’étendent à l’infini » qu’il peut observer depuis la fenêtre rectangulaire de son tipi deux pièces. Une fenêtre sur les rebords de laquelle « les rayons du soleil s’échouent comme des merdes ». Le cow-boy de Malakoff  mène « un vide sédentaire », et même si un vague espoir demeure « comme les oiseaux cherchent la branche au dessus des nuages d’où ils pourront s’élancer vers la rivière poissonneuse qui coule dans le couloir du bus 191 entre deux blocs de béton et un supermarché », le cow-boy de Malakoff sait que le désert est à la porte «  - De quoi tu parles, mon chéri ? – De ce qui nous entoure ; referme la porte derrière toi, s’il te plaît. ».

 

« Dans le décompte des jours indifférenciés », le cow-boy de Malakoff met un pas devant l’autre, bon gré, mal gré, parce qu’il le faut bien :

 

« - c’est comme ça qu’on avance, je crois

un peu comme une mouche

attirée par

le cul d’une vache. »

 

Même si parfois, « les jours de peur irraisonnée quand je n’ose plus foutre les pieds dehors », ce n’est que pour aller du lit à la salle de bains, roulant du cul justement « comme John Wayne », « en imitant Robert Mitchum devant la glace beuglant d’une voix virile : - Do you want à biggest target ? ».

 

« Satori par ci, Satori par là », c’est pourtant bien de la sagesse que le cow-boy de Malakoff ramène à coups de poèmes-lasso.

 

« Succession de hauts et

de bas

de doux vallons

et de hautes montagnes

pierreuses

le temps

d’une vie

présente les mêmes aspérités

qu’une toile

entre les mains

d’un maître

qui n’en finirait plus

de boire un

dernier verre

puis

de tout recommencer

sans trouver

jamais la justesse

à la fin. »

 

Le cow-boy de Malakoff, alias Thierry Roquet, a une fois encore, mais peut-être plus encore dans ce recueil là, le don de ré-enchanter le désenchantement. Ce recueil plein d’amour et jamais sans humour est comme une canette d’oxygène pour un chinois de Pékin, un espace intérieur illimité pour les cowboys urbains. A lire à cheval sur un bon vieux canapé. Hiiiiiiiii haaaaaa !

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

roquet.jpgNé en 1968 en Bretagne, Thierry Roquet vit à Malakoff (banlieue sud de Paris). Après une adolescence boutonneuse et solitaire, des études assez vite écourtées, divers boulots alimentaires, des lectures marquantes, une belle histoire d’amour, un enfant et un licenciement (presque) à l’amiable, s’oriente vers l’écriture (du quotidien) petit format… mais longue durée. Ne compte pas s’arrêter là. Inch’allah !

 

 

 

 

 

 

04/04/2014

Ouvrez le gaz 30 minutes avant de craquer l’allumette d’Éric Dejaeger

avec des photos & illustrations de Pierre Soletti, précédé d’aimables considérations générales de Jean L’Anselme – Tirage limité et numéroté - Ed. Gros Textes 2014.

 

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48 pages, 13 euros  (+ 2 pour le port)

 

 

Quelle classe ! C’est un véritable livre d’artiste là, qui donne la part belle (pleine page, papier glissant sous les doigts) aux illustrations, dont une bonne partie sont des photos - prises pour beaucoup dans et depuis un appart d’un Xème étage d’un quelque part qui ressemble à beaucoup d’autres en zone urbaine. Le genre d’illustrations qui convient parfaitement au titre du livre et qui annoncent à la fois la couleur : noir, blanc et un rouge bien vif et l’odeur… Ici les poèmes viennent se coller à l’image, parfois comme des post-it ou s’insérant dans les lignes du décor, s’excusant presque d’être là.

 

Le jour se lève

vu sa gueule de bois

à dégoûter une tronçonneuse

il s’enfile deux Dafalgans®

effervescents

&

retourne se pieuter.

 

Et c’est bien du Dejaeger que nous sommes en train de lire et c’est vrai que la poésie de Dejaeger c’est un peu ça, des textes courts écrits comme avec une gueule de bois perpétuelle, qui fait qu’on va direct à l’essentiel, on ne s’encombre pas (déjà assez encombré comme ça) et surtout on ne peut définitivement pas se laisser emmerder et encore moins se prendre au sérieux ou se jouer la comédie. Gueule de bois ne signifie pas langue de bois bien au contraire, la langue, même pâteuse, ne s’en laisse pas conter, elle tire à vue et elle décape. Efficace, comme ces tampons en paille de fer pour nettoyer les cendriers…   Normal, elle a pris sa dose de détergent… Tout en prend pour son dégradé et les poètes pour commencer, jamais si bien servi que par soi-même. Pas de place pour le vernis, les fioritures pompeuses, les m’as-tu vu quand je prends la pose… Dejaeger lui ce qu’il veut c’est

 

de la poésie

qui casse,

qui merde,

qui vomit

& qui te répond quand tu l’appelles

 

et quoiqu’en dise le titre de ce livre, il se moque bien de la posture du poète dépressif suicidaire, d’ailleurs c’est un Titre à la con

 

(…)

Ne participez pas

plus encore

au réchauffement

de la planète !!

 

C’est que sous ses airs de méchant débonnaire, l’humour de Dejaeger n’est pas idiot pour autant, bien au contraire, faisant fi de la bonne conscience obligatoire, il lui reste la seule et véritable conscience qui vaille : la sienne.

 

- J’en ai ras le bol !

- Ça arrive…

- Dis, Éric, toi qui a toujours le moral, c’est quoi ton secret ?

- Je n’ai pas de morale

- C’est une philosophie comme une autre

- Je n’ai pas de philosophie.

 

Mais de la poésie, il en a le Dejaeger, une pleine cargaison, d’abord parce qu’il sait que la poésie, c’est service à volonté, il y en partout et qu’elle peut décapiter coca cola et transformer un cumulo-nimbus en attentat pâtissier, avec un beau clin d’œil

 

en pensant que là-haut

Noël Godin

a enfin réussi à entarter

le soi-disant

créateur

 

 

Et qu’elle peut même sortir d’un tube de gel douche

 

«  Le plus génial :

un gel

au lait de pêche !

En me savonnant

je pense

à une jolie fermière

occupée à traire

une pêche »

 

Lire Dejaeger c’est comme partir à la pêche justement, sachant qu’on peut y aller peinard, on ramènera toujours quelques beaux poissons et même peut-être des poissons volants !

 

La poésie

passe beaucoup mieux

avec

un coup dans l’aile

de la poésie,

bien entendu :

je ne suis pas un ange !

 

A lire donc, avec une offrande de bière pour les poissons.

 

 

Cathy Garcia

 

 

A commander sur le site des Éditions Gros Textes. http://grostextes.over-blog.com/2014/01/eric-dejaeger.html

 

 

eric dejaeger.jpgÉric Dejaeger (1958-20**) continue son petit mauvaishomme de chemin dans la littérature, commencé il y a plus de trente ans. Il compte à ce jour près de 700 textes parus dans une petite centaine de revues, ainsi qu'une trentaine de titres chez des éditeurs belges et français. Refusant les étiquettes, qui finissent toujours par se décoller et valser à la poubelle, il va sans problème de l'aphorisme au roman en passant par le poème, le conte bref, la nouvelle, voire le théâtre. Sans parler de l'incontournable revue Microbe, qu'il commet depuis de nombreuses années, de mèche avec Paul Guiot.

 

Derniers titres parus :


Buk you ! – Ouvrage collectif autour de Charles Bukowski – Éd. Gros Textes (France, 2013)

Les cancans de Cancale et environs (recueil instantané 3) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 64 exemplaires (2012)

La saga Maigros – Cactus Inébranlable éd. (Belgique, 2011)

NON au littérairement correct ! – Éd. Gros Textes (France, 2011)

Un Grand-Chapeau-Noir-Sur-Un-Long-Visage in Banlieue de Babylone (ouvrage collectif autour de Richard Brautigan), Éd. Gros Textes (France, 2010)

Je ne boirai plus jamais d’ouzo… aussi jeune (recueil instantané 2) – Autoédition – Tirage strictement limitée à 65 exemplaires (2010)

Le seigneur des ânes – maelstrÖm réÉvolution (Belgique, 2010)

Prises de vies en noir et noir – Éd. Gros Textes (France, 2009)

Trashaïkus – Les Éd. du Soir au Matin (France, 2009)

De l’art d’accommoder un prosateur cocu à la sauce poétique suivi de Règlement de compte à O.K. Poetry et de Je suis un écrivain sérieux – Les Éd. de la Gare (France, 2009)


Blog de l’auteur : http://courttoujours.hautetfort.com/

 

 

28/03/2014

J'emmerde... de Marlène Tissot

Préface de Fabrice Marzuolo.

 

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éditions Gros Textes, 2014

90 pages, 6 €

 

 

J’emmerde… Déjà le titre a quelque chose de jouissif en soi, une petite revanche à lui tout seul, mais Marlène Tissot rajouterait certainement : j’emmerde la revanche et elle aurait bien raison. Ce recueil s’il vous tombe entre les mains, attention il colle et si vous l’ouvrez, juste histoire d’y jeter un œil, en attendant d’avoir le temps de le lire, vous saurez que déjà vous emmerdez « le temps de…. ». Ce sera de suite et maintenant, et vous ne le lâcherez pas tant que vous ne serez pas arrivés au bout, à la fin, avec ce magistral « j’emmerde les fins de moi difficiles »…

 

De ce recueil, on serait tenté de citer chacune des déclarations d’emmerde, chacune percutant le lecteur en trois phrases et un seul round. Aucune ne parait inutile, surfaite, et chaque lectrice-lecteur y trouvera forcément résonnance avec son ressenti propre, voire avec le sale…

 

J’emmerde l’équitation

 

On ne galope pas très loin

en étant à cheval

sur ses principes

 

Marlène Tissot a ce don qui ne cesse d’enchanter, ce don de la pirouette tout en emmerdant la pirouette. L’art du paradoxe, la nécessité surtout de la contradiction, écorchant au passage tout ce et ceux qui se voudrait ceci ou cela… Ne se prenant elle-même pas au sérieux (surtout pas, quel ennui !), elle a ainsi une intégrale liberté que bien des jaloux-jalouses pourraient lui envier.

 

J’emmerde la haute couture

 

Broder ce qui faut de dérision

sur le bord des jours

pour éviter qu’ils ne s’effilochent

 

Et sage avec ça… C'est-à-dire dotée d’une compréhension profonde et in-situ de la complexité et de la vanité humaine.

 

J’emmerde l’aqua-bonisme

 

Mettre les poissons dans un bocal

et les laisser nous regarder

tourner en rond

 

*

 

J’emmerde les proverbes

 

Quant on veut, on peut

mais quand on peut

souvent, on ne veut plus

 

 

Un mélange goûteux de désespoir et de jubilation...

 

J’emmerde les grands discours

 

Rester fidèle à cette petite voix

qui chante des berceuses

à nos terreurs

 

*

 

J’emmerde les courbes de croissance

 

En devenant adulte on ne grandit pas

on ne fait que rétrécir

notre aptitude à nous émerveiller

 

 

Avec une pointe d’acidité…

 

J’emmerde les évidences

 

Les choses parlent d’elles-mêmes

les gens aussi

assez souvent

 

 

Pour le plaisir, en guise d’amuse-bouche, comme on dit dans les restaurants qui n’osent pas dire amuse-gueule,  voici donc quelques-unes des perles de ce recueil qu’il faudrait garder toujours en poche, un genre de spray antidépresseur, voire pour éloigner quelques emmerdeurs et emmerdeuses. Marlène pourrait rajouter : j’emmerde l’égalité des sexes, et elle aurait bien raison, car elle est basée sur de fausses données, il y en a toujours un qui finit avant l’autre.

 

J’emmerde le strip-tease intégral

 

Je préfère la vérité

débraillée

à la vérité nue

 

 

Mais trêve de….

 

J’emmerde les blablas

 

Les mots sont des adultes consentants

on peut les coucher là, l’un par-dessus l’autre

et leur faire dire ce que l’on veut

 

 

Procurez-vous vite ce livre et osez donc…

 

J’emmerde la chasse au trésor

 

Chercher

ce qu’il reste de bonté

en chacun de nous.

 

 

Parce qu’en plus l’éditeur fait partie de ces artisans fous du monde de l’édition indépendante qu’il faut absolument soutenir, et donc acheter ses livres.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

Une partie de ce recueil a été publié sous le même titre « J’emmerde… » dans le Mi(ni)crobe n°43, de la revue belge Microbe http://courttoujours.hautetfort.com/

 

 

 

f36881_d52e90571b2cc9f39ec344470ae53c12.jpgMarlène Tissot est venue au monde inopinément le 10 juin 1971. A cherché un bon bout de temps avant de découvrir qu'il n'y avait pas de mode d'emploi. Sait dorénavant que c'est normal si elle n'y comprend rien à rien. Raconte des histoires depuis qu'elle a dix-ans-et-demi et capture des images depuis qu'elle a eu de quoi s'acheter un appareil. Ne croit en rien, surtout pas en elle, mais sait mettre un pied devant l'autre et se brosser les dents. Écrira un jour l'odyssée du joueur de loto sur fond de crise monétaire (en trois mille vers) mais préfère pour l'instant se consacrer à des sujets un peu moins osés.

 

 

Biblio :

Sous les fleurs de la tapisserie, éd. Le Citron gare, 2013.
Les Choses ordinaires, Kiss my Ass éd., 2013.
Buk You, collectif, éditions Gros Textes, 2013.
Je me souviens, c'est dimanche, éd. Asphodèle, coll. « Confettis », 2013.
Mailles à l'envers, éd. Lunatique, coll. « Roman », 2012.
Mes pieds nus dans tes vieux sabots bretons, éd. La Vachette alternative, coll. « 8pA6 », 2011.
Nos parcelles de terrains très très vagues, éd. Asphodèle, coll. « Minuscule », 2010.
Celui qui préférait respirer le parfum des fleurs, éd. La Vachette alternative, coll. « 8pA6 », 2010.

 

Son site : http://monnuage.free.fr/

 

Les éditions Gros Textes : http://grostextes.over-blog.com/

 

 

 

 

 

09/03/2014

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux

 illustrations de’Yves Budin

Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013.

 

 

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78 pages, 11 euros.

 

  

Démolition de Jean-Christophe Belleveaux se lit une fois puis se relit, en espérant cette fois en ressortir moins essoufflé. Démolition aurait pu aussi bien s’intituler débordements et suffocation, car il s’agit principalement ici d’évacuer un trop-plein, comme annoncé dans la première phrase du recueil, en italique, comme l’auteur se citant lui-même :

 

 

Le monde est trop plein, ma poitrine en déborde

 

  

Pas de majuscule, on y entre de plein pied ou comme un de ces pavés dans la mare et les retours à la ligne n’ont rien de convenu, mais donnent le ton saccadé qui nous place d’emblée dans la tête de l’auteur, comme à bord d’un véhicule à embarquement immédiat. Nous voilà secoués, soubresautés, subissant des embardées avec toutefois quelques moments où le trajet semble s‘apaiser mais pas pour longtemps. Le chemin n’a rien d’une autoroute, mais bien plutôt un de ces chemins de terre, pleins de trous et de bosses, qui mènent on ne sait où, l’idée même d’une destination étant hors de propos.

 

  

faire bonne figure, s’accommoder

d’infinitifs qui ont le style

d’une serpillière

 

je suis fatigué

 comme tout le monde

  

tout le monde trop-plein

de trop de choses

 

 

Et la plume de l’auteur contredit sa fatigue en étant ici pareille à un moteur qui s’emballe et qui chercherait à se faire taire lui-même. Des sentiments de vanité et désenchantement prennent le lecteur à la gorge et lui donnent envie à lui aussi, de recracher le trop-plein, la dégueulasserie qui frôle souvent le dégoût de soi.

 

  

je ne vais pas continuer à écrire

 « les vaches se tiennent debout sous la pluie »

 par exemple

 

je ne vais pas non plus

sortir sous la pluie

ni me taire ni mourir tout de suite

 

 

Il y a au départ de l’écriture une plaie, impossible à refermer. Les mots en guise de cautérisation, autant verser de l’eau dans un trou de sable.

 

Je lèche ma plaie

J’écris avec ma langue

 

 

Celui qui écrit ne peut que continuer à écrire, dans une vertigineuse mise en abîme, une toile dont on finit par voir la trame à force de l’user, écrire même pour dire rien.

 

mais plus pur que le rien

pourquoi en voudrais-je

de cette baudruche

 

pureté brûle, viole,

met des fils de fer barbelés

 

 

Pour interroger le silence. Deux mots déjà, deux mots de trop. À devenir fou. Les mots sont à la fois le fond où l’auteur se noie et le radeau qui le sauve.

 

 

seulement voilà

ça s’effrite dedans, ça craque

et l’écriture jette ses oiseaux noirs

sur la page étale

 

 

(…)

 

je ne peux plus compter

sur le mauvais ficelage

de ce radeau

 

Les mots, filet balancé au néant, pour y pêcher quoi ?

 

Donnez-moi de l’amour

à cause de mes phrases

beaucoup d’amour anonyme

non prononcé

 

 (…)

 

j’aligne les mots les signes

les hameçons

Qui ne pêchent rien

j’aligne

 

 

(…)

 

c’est un tango absurde avec le manque

 une posture à foutre en l’air

 à coups de revolver

 

 

Et puis il y a tous ces voyages, ces échappées dont les images restent gravées, des mots encore et cette atroce certitude qu’ils ne réparent rien, que les mots ne résolvent rien, ne ressuscitent rien.

 

je me suis bagarré avec tout ça, j’ai fait du doute un habit à peu près supportable

la grande fatigue, elle, me jette au bord de l’impudeur : tout déballer, faire le tri ou alors foutre le feu tout de suite à l’entière baraque

 

  

Démolition, c’est le poète qui se débat avec sa solitude.

  

sommes-nous

l’ange et moi

symétrique aussi

sommes-nous

l’ange de l’autre

 

 

(…)

 

puis–je étrangler

au nœud coulant de mon blabla

ma solitude

 

Car celui qui se construit de mots en vient à douter de sa propre consistance.

 

et puis ça se fissure

on ne sait pas bien

on n’a plus

qu’une vapeur d’âme

un crachin

 

 

(…)

 

RIEN

 

Se débrouille pour me dissoudre

 

 

Reste à rire de soi, que ce soi de maux soit de mots, soit ! Le pied de nez de celui qui ne saurait vivre sans eux, même s’il est tenté de les démolir, comme un taulard voudrait casser les briques des murs qui l’enserrent.

 

et pas de pioche encore

pour les briques du mur

mais ça viendra

ça va casser futur proche

ça s’éboulera langue et sourire

boomerang.

 

  

Et le lecteur en reprendra bien encore une fois.

A noter aussi, les superbes illustrations d’Yves Budin.

 

  

Cathy Garcia

 

 

  

belleveaux2.jpgJean-Christophe Belleveaux naît par hasard en 1958 à Nevers-en-France. Se prolonge par faiblesse, notamment dans la vaine animation d'une revue de poésie, "Comme ça et autrement" durant sept années, dans de vagues études de Lettres et de langue thaï, en résidence d'écriture et lectures publiques, dans de tenaces errances à travers les fuseaux horaires et le labyrinthe existentiel. Mourra par rencontre, comme tout un chacun.

 

 

 

 

 

18/10/2013

L’Amour d’Amirat suivi de Né nu, Oiseaux mohicans, Kilroy was here, Daniel Biga

Préface de Jean Orizet, Cherche Midi, Collection Points Fixes, mai 2013

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 335 pages, 19,50 €

 

 

Dans la première partie, la plus cohérente on dira, L’Amour d’Amirat (1984), l’auteur a quitté la ville pour vivre, et accessoirement écrire, dans un hameau abandonné sur les hauteurs des Alpes du Sud. Il a quitté son métier d’enseignant pour aller y vivre quasi comme un ermite et y cultiver un jardin, aussi bien extérieur qu’intérieur.

 

ici à la montagne il n’y a que moi

qui tourne et pète dans mon couchage

il n’y a que moi et le froid

la nuit qui n’en finit pas

l’inondation des souvenirs

En totale osmose avec la nature qui l’environne, il demeure là-haut même en hiver, et on songe en lisant toutes les pensées et anecdotes qu’il confie au papier, à Thoreau, mêlé de Li Po, Nan Shan et Castaneda, avec des accents libertaires récurrents de ces années soixante-huitardes où le désir d’un retour à la terre était motivé par une critique virulente et pertinente d’un système, autant que par une attirance certaine pour une liberté absolue et donc fantasmée – ou presque, car l’utopie, encore une fois, n’est pas l’irréalisable mais ce qui n’est pas encore réalisé, dixit Théodore Monod.

 

On perd le sens du vivre quand La pensée s’emballe Le mental tournant à vide voudrait rentabiliser le moindre geste hiérarchiser chaque action Ainsi vient l’impression de « perdre son temps » alors qu’on perd seulement le sens du vivre


Cela dit, Biga n’a pas des rêves communautaires, c’est un individu pleinement affirmé, volontaire et il a parfaitement conscience que liberté égale indépendance et responsabilité.

 

Je ne serai jamais plus libre – je veux dire jamais plus indépendant je veux dire jamais plus responsable de moi je veux dire jamais plus individu je veux dire jamais plus seul qu’en ce moment


On se régale à la lecture de cet Amour d’Amirat et on se laisse entraîner par moments dans une sorte d’enfance intérieure, que seul le contact avec la nature sait aussi bien nous faire retrouver. Richesse du non-faire, plaisir de la contemplation.

 

Plusieurs fois par jour je découvre un insecte inconnu chaque fois c’est comme s’il était créé pour moi seul


On y goûte la solitude de l’auteur parfois si douce, si pleine et parfois angoissante, rongeuse.

 

Hier

je cherchais quelqu’un pour pleurer dans ses bras

et d’autres matins

je sors dans le monde et le monde m’appartient


Il y tant de vie tout autour d’Amirat, végétale, animale, et humaine parfois, d’autant plus généreuse qu’elle est rare. Le contact avec l’autre devient précieux, se goûte comme un nectar, un vin délectable, surtout si cet autre est du sexe féminin à peau douce et chaude. Car, que ce soit en solitude ou pas, ce qui revient sans cesse sous la plume de Daniel Biga, c’est le mot amour, mais pas n’importe quel amour, non, l’Amour avec un grand A, l’essence même du vivre, la Source de tout.

 

L’amour avec la peur l’amour stérile l’amour sans amitié l’amour injuste par manque insuffisance que ce soit dans un lit un nid dans les buissons l’amour s’il n’est pas expansion universelle dans chaque fibre de matière chaque rayon de conscience l’amour sans amour est inutile


Quand on passe aux parties suivantes, Né nu (1974-1983), et plus anciennes comme les Oiseaux mohicans (1966) et Kilroy was here (1972), nous sommes déjà familiarisés avec l’auteur. Le mot est exact, nous avons appris à mieux le connaître sur les hauteurs d’Amirat, alors on le suit plutôt avec plaisir dans ses pérégrinations mentales, ses élans poétiques, sensuels aussi bien que métaphysiques, dans un fourre-tout jovial où on croisera encore Castaneda aussi bien que des hexagrammes du Yi King.

 

Le pouvoir est du jour

mais la puissance est de nuit


Des films, de la musique, des livres, des rencontres, des souvenirs, des voyages, un concentré de vie distillé à la plume un peu froutraque de poète et toujours cet art de vivre, cette quête de simplicité qui tranche avec l’air confiné des années 80 où le consumérisme allait devenir roi, un roi toujours pas détrôné d’ailleurs, et mis à l’honneur, l’acuité des sens, la pas trop sainte trinité corps-cœur-âme dans une spiritualité ancrée à la terre, reliée aux plus anciens élans mystiques de l’humanité, en ces temps ou ces lieux où le prêtre s’appelait chaman.

 

Ce matin le simple fait de

Respirer l’air du monde

Est une éclatante aventure


C’est de cette respiration que naît la poésie de Daniel Biga, tout aussi naturelle, sans fioritures, sans ronds de jambes. La poésie du vivre, un point, c’est déjà beaucoup.

 

Tu es libre

Tu es vivant

avec ta souffrance et ta joie

tu es un immense regard


Une poésie qui questionne autant qu’elle se passe parfois du questionnement pour entrer directement dans le vif de l’expérience, mais une quête est là, toujours en filigrane. Celle du sens d’être au monde et on pense aussi aux portes de la perception qu’ont tenté d’ouvrir, voire de forcer parfois, toute une génération avide d’expériences à la fois fortes et transcendantes.

 

Si toute porte se ferme c’est qu’elle peut aussi s’ouvrir

Il faudra que j’aille jusqu’au bout

de celui que je ne suis pas

pour trouver celui que je suis vraiment

et seule la peur de perdre celui que

je ne suis pas

me freine et m’arrête

« cependant tu ne peux forcer le mûrissement d’un fruit sans en altérer la qualité : patience »


Cheminant vers la sagesse d’une part, on sent chez Biga également un amour constamment renouvelé pour la jeunesse, un amour qui frôle parfois la nostalgie. L’auteur est comme avide d’un éternel printemps, ce qui ne l’empêche pas de porter un regard lucide sur le monde, mais c’est cela sans doute qui lui a donné l’énergie nécessaire pour rompre avec certaines convenances, quand confort marche avec conformisme. Pas de résignation chez Biga, mais l’acte poétique comme acte de perpétuelle régénération, sans hésiter à user de provocation. C’est cela sans aucun doute qui lui a permis de connaître et de partager l’Amour d’Amirat, et qui fait de Daniel Biga, assurément, un poète, peintre également, que ne renierait pas la Beat Generation.

 

Cathy Garcia

 

 

Daniel_Biga_c_M__Durigneux.jpgDaniel Biga est né à Nice en mars 1940 où il est revenu vivre aujourd’hui. Après une enfance Varoise (Fayence puis Ste Maxime) il vit l’exil citadin et le « lycée buissonnier » (ou plutôt portuaire) dans sa ville d’origine où il découvre la poésie et l’art. Il poursuit ses études à l’École Municipale de dessin (Villa Thiole) à Nice puis accomplit son service militaire (en Algérie en guerre). À son retour à Nice, il pratique des dizaines de petits métiers et passe une licence de lettres. Il peint et expose dans « les marges » de l’École de Nice et publie en 1966 son premier recueil, Oiseaux Mohicans, qui, réédité à la Librairie St Germain des Prés en 1969, sera salué par la critique comme un événement poétique. Il enseignera ensuite à l’École Régionale des Beaux Arts de Nantes, puis sera président de la Maison de la poésie de Nantes. Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages.

Bibliographie :

Oiseaux Mohicans, autoédition en 1966, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1969

Kilroy was here ! éd. Saint-Germain-des-Prés, 1972

Octobre, éd. Pierre-Jean Oswald, Paris, 1973

Esquisses pour un schéma du rivage de l’Amour Total, éd. Saint-Germain-des-Prés, 1975

Moins ivre, éd. revue Aléatoire, Nice, 1983

Pas un jour sans une ligne, Fonds École de Nice, 1983

Histoire de l’Air, éd. Papyrus, Paris, 1983

L’Amour d’Amirat, éd. Le Cherche-Midi, Paris, 1984

Né nu, éd. Le Cherche-Midi, 1984

Bigarrures, éd. Telo Martius, Toulon, 1986

Oc, Les Cahiers de Garlaban, Hyères, 1989

Stations du Chemin, éd. Le Dé Bleu, La Roche-sur-Yon, 1990

C’est l’été !, éd. Cadex, Montpellier, 1990

Sur la page chaque jour, entretiens avec Jean-Luc Pouliquen, Z’éditions, Nice, 1990

Eclairs entrevus, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1992

Le bec de la plume, éd. Cadex, 1994

Carnet des refuges, éd. L’Amourier, Coaraze, 1997

Mammifères, livre d’artiste avec Gérard Serée, éd. L’Amourier, 1997

Sept Anges, éd. L’Arbre, Aizy-Jouy, 1997

La chasse au Haïku, éd. du Chat qui tousse, Cordemais, 1998

Détache-toi de ton cadavre, éd. Tarabuste, Saint-Benoît-du-Sault, 1998

Éloges des joies ordinaires, éditions Wigwam, Rennes, 1999

Le Chant des Batailles, 1ère éd. L’Amourier, 1999, 2ème éd. L’Amourier 2007

Dits d’elle, éd. Cadex, 2000

Arrêt facultatif, Gros textes, 2001

Cahier de textes, La belle école, Nantes, 2001

L’Afrique est en nous, éd. L’Amourier, 2002

Capitaine des myrtilles, éd. Le Dé Bleu, 2003

Le poète ne cotise pas à la sécurité sociale, éd. Le castor astral, 2003

Dialogues, discours & Cie, éd. Tarabuste, 2005

Poévie, éd. Gros Textes, 2005

L’apologie de l’animal, éd. Collodion, 2005

Le sauvage des quatre-chemins, éd. Le castor astral, 2007

Impasse du progrès, éd. Traumfabrik, 2008

Méli-Mémo, éd. Gros Textes, 2011

 

  

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/

09/10/2013

Requiem de Marie-Josée Desvignes

avec 12 encres de l’auteur et des photos d’Hélène Desvignes

 

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Cardère éditions septembre 2013
 
108 pages, 14 €

 

Requiem comme son nom l’indique est une pièce maîtresse et bouleversante. Il s’agit bien comme son titre l’indique d’un hommage à un défunt, une cérémonie du souvenir, mais aussi une pièce d’un puzzle jusque-là resté inachevé, qui vient donc combler un manque, refermer autant que possible une plaie béante, car le défunt, ici, n’a jamais eu d’existence, il n’a jamais été reconnu parmi les vivants et donc impossible de le compter parmi les morts.

Pas de pleurs, sauf les miens, en silence, toujours – loin des autres, quelque chose de honteux – faut cacher.

Il faut cacher et il faut oublier, lui a-t-on dit, et le silence est tombé comme une chape sur la mère. Cette mère qui ne l’a pas vu elle, seul le père l’a vu, l’enfant. Cet enfant non viable, lourdement handicapé, mort peu de temps après avoir été tiré du ventre, deux mois avant terme. Cet enfant qu’il fallait oublier, ne pas nommer, juste un blanc dans la lignée familiale.

Je peux le voir ?… veux le voir…

« … vaut mieux pas, c’est mieux pour toi… »

Pas même enterré. Impossible oubli, impossible deuil de celui qui pourtant avait un nom : Julien.

L’enfant subtilisé – en-volé – enfermé dans la salle des blouses blanches – curiosité monstrueuse, jouet pour la science, je l’ai nommé.

Requiem pour réparer, la mère et l’enfant qui a été, quoiqu’on en dise, qui a été, qui a connu sa mère, dans son ventre, sa mère qui l’a connu, senti, dans son ventre à elle, avec toute cette douleur en partage, elle et lui, lui et elle.

« Il n’y a rien eu – ne s’est rien passé – Vous oublierez – vous êtes jeune – vous en ferez d’autres – c’est mieux ainsi de toute façon – un enfant handicapé ».

Requiem pour dire enfin, pour parler, pour raconter. Requiem pour nommer, tout : l’enfant, la souffrance, la peur, le chagrin, la colère, la vie, la mort. Requiem pour recoudre le ventre-tombe et le lien, entre la mère et l’enfant, la mère et le père, la mère et le monde. Car une femme qui donne la mort en donnant la vie a elle aussi un pied dans la tombe, et elle vit ainsi, à cheval, ici pour les vivants, mais là-bas pour le défunt, elle vit et ravale, étouffée par le silence imposé, comme pour mieux… Mieux pour qui ? Mieux pour quoi ?

À défaut de l’enfouir dans la terre, c’est en moi que je l’ai enfoui, longtemps…

Pas de place pour un enfant qui n’a pas existé aux yeux de la société, une société qui se veut parfaitement organisée, qui ne reconnaît que les enfants officiellement nés, vivants, normaux. Il faut continuer à vivre et un enfant est déjà là, l’aîné, bien vivant. Mais l’aîné de qui ?

Le temps passe vite – occupé à faire grandir des enfants – raison contre folie du monde. Personne jamais ne viendra écouter sa douleur, personne – pas même l’homme qui vit près d’elle. Et lui – où sa peine ?

Requiem qui monte, prière et lumière pour éclairer tout ce noir, tout ce temps dans le noir, parler à cet enfant, qui lui aussi, et peut-être plus encore, a besoin d’amour.

Agrippée aux marches du temps,

je prends dans mes bras cet enfant de la nuit

et sa douceur tremblante

et mon cœur s’ouvre immense

sur un Amour infini

m’unit à la consolation ultime

Et on vibre profondément à l’unisson avec ce chant, cette voix de femme, de cœur de mère, qui vient dénouer un silence impossible, un silence toxique. La poésie ici prend toute sa signification, elle enrobe peu à peu la mémoire-douleur, pas pour l’oublier, bien au contraire, mais pour la reconnaître, l’accueillir et la transcender. Poésie guérisseuse qui vient faire le travail que la société des Hommes n’a pas fait, n’a pas permis, alors qu’elle aurait dû.

L’enfant porté sept mois, qui l’a connu ? – ceux qui l’ont vu ?… ses yeux fermés ont fermé ceux du monde, elle ne l’a pas vu, elle, seule l’a connu.

Requiem est une œuvre saisissante, poignante, dont on ne sort pas indemne et aussi une parole véritablement essentielle pour toutes celles et ceux qui, hélas, ont traversé ou auront à traverser cette épreuve.

 

Cathy Garcia

 

 

 

L53mariejosee.jpgMarie-Josée Desvignes, née d’un père sarde et d’une mère sicilienne, dans un quartier très cosmopolite du sud de la France. « Peu faite pour les lettres » au dire de ses professeurs, elle déserte la littérature pendant dix ans, durant lesquels elle porte ses cinq enfants comme aujourd’hui ses livres, avec amour et passion. Poète et formatrice en écriture, Marie-Josée Desvignes est également professeur de Lettres. Elle est l’auteur d’un essai sur les ateliers d’écriture, et nombre de ses poèmes sont parus en revues (Décharge, Arpa, Poésie première, Gros textes, Encres vagabondes, Encres vives, Friches, Filigranes, L’Échappée belle, Lieux d’être, Landes, Pan poétique des muses…). Requiem est son premier recueil publié.

 

Note parue sur La Cause Littéraire : http://www.lacauselitteraire.fr/requiem-marie-josee-desvi...

08/08/2013

Passant l’été de Jean-Baptiste Pedini

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Cheyne éditeur, 2012.

Prix de la vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet.

64 pages, 16 €.

 

 

Passant l’été peut faire penser à ces tableaux de front de mer, un peu rétros, avec cette lumière mélancolique d’un été qui semble toujours sur le point de finir. Des tableaux qui, à trop les regarder, finissent par nous rendre tristes sans qu’on sache pourquoi.

 

Il y a dans ce recueil la nostalgie du souvenir et en même temps son refus.

 

On ne raconte rien de l’enfance. (…) De ces jours qui nous doublent sur la ligne d’arrivée. (…) On ne raconte rien de cette nostalgie absurde. De ces pelures en vrac qui s’entassent n’importe où. Un peu plus loin, selon le sens du vent.

 

Il y a une sorte d’amertume vaguement nauséeuse et des points colorés qui jaillissent ci et là, mais toujours comme l’ombre d’un drame qui plane imperceptiblement. « Ce soir les rires roulent sur la plage. On les entend tomber des gorges avant de s’évanouir ». Même la chaleur estivale peut prendre des allures menaçantes. « Le soleil brille. Les rayons traversent la ville comme des rouleaux compresseurs. Ils sont lourds et opaques et quand ils happent les passants on ne voit plus rien après. » On sent comme un effort, une sorte de répétition, la mer ne coule pas de source, quelque chose quelque part a cassé, on ne sait trop quoi, mais toujours est-il que ce n’est pas un recueil joyeux, ni même malheureux d’ailleurs. C’est un étrange mélange de douceur aux couleurs un peu fanées et de violence toute contenue.

 

Mais il y a aussi une sorte de détachement, de regard pensant qui se regarde passer l’été, un regard affiné, dont l’acuité peut devenir douloureuse, « pour voir si les ressacs peinent eux aussi à se calmer ». Un regard qui peut se faire critique sur ces autres vacanciers par exemple, qui sont là, sur la plage « sans lever les yeux de leur viande. Sans écouter, siffler ou renifler. Sentir l’odeur iodée du vent. Sans être. » Et ces lieux, dont finalement le statut de vacancier nous empêche peut-être de profiter réellement. « C’est quand il commence à pleuvoir que la plage reprend des couleurs. On découvre que les corps en pillaient la matière. Ils n’en laissaient qu’un contour fait de boutiques de souvenirs et de résidence lasses. D’odeur de frites et de crèmes bon marché. »

 

Le lecteur qui plonge dans ce recueil en ramènera cependant un bon nombre de perles, qui ne perdront pas leur brillance, même exposées à l’air libre. Ainsi on y surprend le soleil qui « gratte à la fenêtre » et des « fantômes au cul nu » avec des « pelles en plastique ».

 

« On pousse la bienséance dans les orties. On crache dans la main tendue du matin. Et sur les oiseaux qui sifflotent. »

 

Jean-Baptiste Pedini distille une poésie toujours plus subtile, à partir de presque rien, en esthète doté d’une véritable profondeur, mais aussi d’un recul qui n’exclut pas l’humour, comme ces sages poètes chinois ou japonais qui ont gardé la fraîcheur malicieuse de l’enfance. On baigne dans ce qu’on peut appeler un véritable art poétique. Un « Prix de la vocation » bien mérité.

 

Ainsi l’écriture sincère opère aussi au fil de son déroulement, son rôle de guérisseuse  « Il y a cette main qui promène un rouleau sur le ciel. Qui repeint pour de bon. Qui efface les restes. Qui prolonge l’été au dessus de nos têtes. » Et donc passant l’été, arrive le moment où « Au fond de l’arrosoir l’eau a des reflets des rivières. L’automne arrive à grands pas. »

 

Et on sent et ressent que c’est presque un soulagement.

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

JB Pedini.pngJean-Baptiste Pedini, né à Rodez en 1984. Vit et travaille en région toulousaine. Publication dans de nombreuses revues dont Décharge, Voix d’Encre, Arpa,… Des parutions également chez Encre Vives, Clapàs et -36° édition. Un second recueil publié en 2012, prendre part à la nuit, dans la collection Polder coédité par Gros Textes et Décharge.

 

 

28/01/2013

Les poètes et l’univers de Jean-Pierre Luminet

 

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Cherche-Midi, octobre 2012

 

430 pages 19,50 €

 

 

 

 

Cependant la nuit marche, et sur l’abîme immense

Tous ces mondes flottants gravitent en silence,

Et nous-mêmes, avec eux emportés dans leurs cours

Vers un port inconnu nous avançons toujours !

 

Alphonse de Lamartine in Les étoiles

 

 

Voilà donc un ambitieux, projet qui a donné naissance à une conséquente anthologie, dont voici la troisième édition (la première date de 1996). C’est Jean Orizet, qui à l’origine avait demandé à Jean-Pierre Luminet, astrophysicien réputé mais aussi poète et lecteur de poésie, s’il voulait bien réunir un choix de poèmes inspirés par l’astronomie afin d’en faire une anthologie. Jean-Pierre Luminet explique dans sa préface de 1996, ses hésitations premières et puis finalement, comment et pourquoi il s’était lancé dans cette recherche cosmo-poétique.

Cette anthologie est divisée en plusieurs chapitres, chacun précédé d’une présentation des poètes choisis, mais aussi du contexte scientifique. Pour chaque chapitre, un poème par auteur, le texte est parfois tronqué quand il est trop long, et le tout classé dans l’ordre chronologique, du plus ancien au plus récent, ce qui permet de saisir l’évolution de la vision poétique en corrélation avec celle des découvertes en astronomie.

Le premier chapitre, intitulé Nocturne, se consacre à la nuit, de Sapho à Jacques Réda, et au regard porté par les poètes sur ce vaste et noir abime  qui s’ouvre sur l’espace infini.

Le deuxième, « Firmament » aborde plus particulièrement les étoiles, commençant par « Phénomènes » d’Aratus jusqu’au Varech primordial de Michel Cassé (un inédit).

Troisième chapitre, entrée du Roi-Soleil, inauguré par L’Hymne au Soleil d’Akhenaton et finissant sur un extrait de Soyez polis de Prévert, Le Soleil est amoureux.

Les comètes et autres météorites sont les reines « Vagabondes du ciel » du quatrième chapitre, honorées par Isaac Haben et Roger Caillois, en passant par William Blake et Walt Whitman entre autre.

Le cinquième tourne autour de « L’harmonie du monde », « De la Nature » d’Héraclite à L’équation du feu de Jean-Marc Debenedetti, s’y mêleront Sénèque, Dante, Milton, Voltaire ou encore Charles Dobzynski et bien d’autres.

L’Appel de l’infini retentit au sixième chapitre, y répondront, Lucrèce aussi bien que Philippe Soupault, en compagnie de Byron, Lamartine, Mallarmé, Supervielle et d’autres encore.

Le septième chapitre est le royaume de la Reine de la Nuit, la lune bien entendu, incontournable compagne, chère aux poètes et aux amoureux. Orphée lui chantera louange et même Claude Roy dans sa Lune démodée.

C’est le huitième chapitre, et non pas le septième, qui assiste à La Naissance des mondes, avec Hésiode, Agrippa d’Aubigné, Laforgue, Couquiaud, Pierre Emmanuel et d’autres sages-poètes.

Des Apocalypses célestes secouent le neuvième chapitre, initiées par des Oracles prophétiques : « La fin du monde », tirés d’une anthologie de poésie grecque parue chez Stock en 1950, jusqu’à la Sphère non radieuse d’André Verdet.

Dans le dixième chapitre, il est temps de partir pour des Voyages cosmiques avec Dante et Michaux et d’autres poètes cosmo-voyageurs.

Le onzième est parcouru de Somnambules à commencer par Platon, finissant par René Char, qui croiseront sans les voir, Jacques Peletier du Mans, André Chenier, Goethe et d’autres encore tel Népomucène Lemercier.

Et enfin dans le douzième et dernier chapitre, il est question du Sentiment cosmique, porté par Omar Khayyam et Djalâl-od-Din Rûmi, aussi bien que Saint-John Perse, Tardieu, Bonnefoy, Rousselot et Orizet et beaucoup d’autres encore.

Chacun des quelques 160 poètes qui figurent dans cette anthologie, dont et non des moindres, Artaud, Baudelaire, Giordano, Cendrars, Guillevic, Jarry, Maïakovski, Novalis, Rilke, Yeats et tant d’autres, bénéficie de quelques lignes de présentation en fin d’ouvrage. Bien-sûr, il y a comme dans toute anthologie des absents, mais on trouvera tout de même ici un choix très riche, quasiment pour tous les goûts.

Comme toute anthologie également, il va de soi que cet ouvrage, comme l’écrit Jean-Pierre Luminet lui-même, s’accommode mal d’une lecture continue et que ce livre doit être dégusté à petite doses.

C’est dans tous les cas un formidable outil de travail pour les enseignants par exemple ou toute personne ayant besoin de chercher des textes poétiques en lien avec l’astronomie, et d’une façon plus vaste encore, en lien avec l’univers dans toutes ses dimensions, physiques et métaphysiques. Un ouvrage à mettre donc dans toutes les bibliothèques.

 

Cathy Garcia

 

 

 

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 Né en 1951, Jean-Pierre Luminet est directeur de recherches au CNRS, astrophysicien à l'observatoire de Paris-Meudon et spécialiste de réputation mondiale pour ses travaux sur la cosmologie et la gravitation relativiste. Ses résultats scientifiques les plus importants concernent les trous noirs et la cosmologie, notamment ses fameux modèles "d'univers chiffonnés" dans lesquels la forme complexe de l'espace engendre des images fantômes. La communauté astronomique a rendu hommage à son œuvre scientifique en donnant le nom de "Luminet" à la petite planète n°5523, découverte en 1991 au mont Palomar. Membre de l'American Association for the Advancement of Science, de l'Académie des sciences de New York, de l'Académie nationale de l'air et de l'espace, chevalier des Arts et des lettres, il a été lauréat du prix international Georges Lemaître 1999 pour son travail de recherche. Parallèlement à ses travaux de science pure, J.-P. Luminet s'est toujours attaché aux rapprochements entre les diverses formes de l'invention humaine. Il a publié une vingtaine de livres, plus de trois cents articles pour des revues spécialisées, périodiques, dictionnaires et encyclopédies. Il est coauteur de plusieurs films et documentaires pour la télévision. J.-P. Luminet a également une importante activité dans les domaines artistique et littéraire. Écrivain et poète, il a publié deux romans salués par la critique et traduits en plusieurs langues, et plusieurs recueils de poésie. Il s'intéresse aux relations entre science et art et a collaboré avec divers artistes pour la conception d'œuvres inspirées par les découvertes scientifiques.

 

27/12/2012

L’éponge des mots – Saïd Mohamed

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Les Carnets du Dessert de Lune – 2012.

128 pages, 12€.

 

 

 

L’éponge des mots est un livre sans commencement, ni fin, dans lequel on entre, puis on s’assoit et on écoute. On écoute un compagnon qui nous passerait la bouteille, on boirait à même le goulot, sans faire de manières, avant de la repasser à un autre, qui serait là aussi, quelque part au bord du monde, parce que toutes les routes ont déjà été arpentées, tout a été dit, et pourtant nul n’a encore trouvé le remède au mal de vivre.

 

L’éponge des mots éponge le trop plein.

 

Pas de gloire à se combler d’alcool

Pour s‘inventer des cataplasmes.

 

Boire encore et tordre le cou aux sortilèges.

 

Capitaine au long cours veillant sur l’histoire du hasard.

 

Taillader son chemin dans l’aventure des rues lisses.

 

 

Tel un Ulysse qui ne retrouvera jamais son port. Les mots eux-mêmes deviennent éponge pour absorber le trop plein d’amertume, de vanités, de désillusions, de chagrins rouillés. Un trop plein qui n’a d’équivalent que la béance du manque d’amour.

 

Revenir sur ton ventre noyer ma détresse à l’hôtel des carnages

en soudoyant le gardien de nuit

après une errance de bar en bar

pour resquiller la lumière

 

Lorsqu’on va chercher très loin ce que l’on ne trouvera jamais, le voyage devient errance, parce que depuis longtemps nous sommes perdus à nous-mêmes.

 

Dans cette nuit espagnole, tu pointes un doigt vers le ciel

et désignes l’aube avec sa rivière

roulant des perles noires.

 

(…)

Je jure de ne plus savoir retourner chez moi.

 

Car vivre c’est Être au monde avec ses pertes de lumière, des voiles trouées et ces haubans qui sifflent au moindre vent.

 

Dans L’éponge des mots, Saïd Mohamed nous livre son désenchantement, et à chaque page pourtant, on trébuche sur des pépites. Si les larmes sèchent vite aux vents des quatre coins du monde, les mots eux, n’ont pas fini de couler.

 

nous ne sommes pas devenus fou subitement,

cela a demandé du temps.

 

D’abord, on a vu l’étrange plaie

qu’est la joie dans les yeux des autres.

 

(…)

 

Pris dans la tourmente des loups dépouillés

qui guettent l’étrange et le dérisoire.

 

Partout avec ces mots de pauvre, aller

dans la perception des miroirs

en traversant sur les passages cloutés.

 

 

Les mots vomissent leur impuissance à changer le monde.

 

Il n’est de sommeil plus puissant

Que notre intelligence à ne pas vivre

 

(…)

L’idiot va à ses ratages comme à une science exacte,

Seule raison valable pour achever cette bouteille.

 

Quelle autre sagesse peut évoquer un tel carnage ?

 

 

Le voyageur va chercher ailleurs quelque chose qui lui ferait croire qu’il vit plus intensément.

 

La dentelle des jours nous pousse à faire escale

dans les ports aux romances inachevées,

à chercher dans la multitude des petits riens

ces choses de peu qui manquent le plus.

 

 

Plus c’est loin et plus on espère trouver cet autre chose qui nous ferait nous-mêmes autre.

 

J’ai connu les ventres outragés et le rire des singes,

L’ombre du feu avec dans la bouche

Les cendres des morts comme seule preuve de vie

Et combien de corbeaux, de singes, de najas,

D’étranges banyans et d’immenses

Oiseaux de nuit.

 

Mais il y a quelque chose de définitivement voué à l’échec dans cette quête, des courants contraires aux chercheurs d’intensité, des trésors éphémères qui fondent comme goutte d’eau au soleil.

 

Des éclats de possibles,

des bribes de rien dans le silence résorbé des villes

et des hommes de papier mâché

au bar des illusionnistes.

 

(…)

Partout être à contretemps,

à contre-emploi, à contresens du flux

dans le décalage permanent,

fuir quand tout converge.

 

Grande est la désillusion, quand on découvre les coulisses de ce qui n’apparait au final, comme rien d‘autre qu’un grand cirque pathétique.

 

Qu’auront nous dit vraiment ?

 

Le silence est préférable à ces babils,

ces faux-savoirs,

ces mensonges appris comme une leçon.

 

Ces bribes de rien, de tout, d’abject aussi, récitées par cœur

quand le plus grand dénominateur commun ouvre sa gueule

dans l’immonde barnum du tube cathodique,

ce rectum de la pensée qui souille

tout ce qu’il touche.

 

Saïd Mohamed sait ce qui pousse à Parcourir le monde comme le sang bat les veines à la recherche de l’instant qui rend caduc tous les autres. (…) et la promesse toujours la promesse d’autres choses encore.

 

Le voyage, la fuite, la solitude et l’oubli impossible.

 

Accolé aux murs des villes, ton visage, ton sourire obsédant, ton ventre au mien accroché, où dedans le vent s’engouffre, dans le salpêtre, la crasse, l’odeur des poubelles, je t’ai cherchée.

Dans le repli de l’indifférence j’ai appris à regarder avec cette habitude à qui rien n’échappe, en tous lieux j’erre seul, heurté à la raison qui maintient les êtres dans leur camisole. Partout où tu as posé les pieds, je retourne la terre. J’hésite à te nommer, pour laisser en friches ces souvenirs qui me reviennent, m’accablent et me jettent dans les bras d’hier.

 

Saïd Mohamed sait qu’il est difficile de vivre en ignorant son ombre, elle se tord et crie si on marche dessus.

 

Tout au long de son livre on sent peser cette ombre qu’aucune destination, si lointaine fut-elle, aucun alcool, ne sauraient dissiper.

 

Tous ces arbres morts qui s’évertuent à lancer au ciel des branches pour s’y pendre…

 

Et pourtant, nous confie t-il, ma raison demeure dans l’agitation du monde, de ces villes juchées les unes sur les autres, où dans l’ennui les hommes se laminent, se chevauchent.

 

Dans la troisième partie du livre, il nous ramène à un « Ici et maintenant ». Une sagesse que connaissent tous ceux qui savent qu’il est vain de tenter d’être ailleurs, que dans ce laps de temps présent. Et si les souvenirs sont toujours là, en filigrane, il est temps de tirer un trait et Saïd Mohamed est sans doute un de ces êtres brûlés au feu de la passion comme de la lucidité, cette lucidité féroce qui pousse à n’importe quel extrême pour lui échapper, en vain.

 

Nous n’avons pas grandi malgré le poids sur nos épaules.

Prisonnier de l’enfance, on croit être devenu un autre

en refusant l’idée que seul le corps change.

 

L’éponge des mots est comme un fleuve qui s’écoule, qui déborde parfois, puis se calme à nouveau, qui remonte le temps aussi bien qu’il file vers une hypothétique embouchure.

 

On relit ce qu’on a écrit sans le reconnaître.

Ivresse de la prière païenne qui se nourrit d’elle-même

À laquelle aucun parler n’est comparable.

Ce mystère ne nous appartient pas.

En bouche vient le fleuve,

Message jamais interrompu ni commencé.

 

Il y a l’ombre, mais aussi un flot de lumière, au sein même de ce qui peut sembler comme un constat désespéré.

 

Dire l’instant émerveillé devient insolence

Aux hommes obscurcis par trop de misère.

 

L’auteur sait qu’avec les mots on peut tout inventer et il a gardé Des affamés (…) les vertus de l’illumination, les tenailles du silence et la tyrannie de l’aube.

 

En d’autres termes, le chant et la soif du poète, mais il s’interroge sans cesse, il nous interroge.

 

Comment apprécier l’insolence des moineaux et convaincre l’ombre du bien-fondé de la lumière

Survivre aux ratages de l’existence et à cette nostalgie qui éreinte.

 

Il faut avoir touché le fond pour en connaître la texture réelle et savoir si bien en rendre compte.

 

Le mal de vivre n’a pas de nom, inquiétude rebelle, cœur sans raison.

 

Le voyageur a vu la face périmée du rêve et le poète l’a bue jusqu’à la lie.

 

L‘insulte nous a cueillis au cœur de la joie. Déplumé l’oiseau aux sept couleurs. Sidaïque l’oncle Jo des Amériques. La petite Jeanne s’injecte de l’héroïne.

Comme des orphelins, efflanqués nous ne croyons plus en rien. Nous avons vu tant de désastres, de boue ruisseler des montagnes, de louves pleines les flancs ronds, de vagabonds pointer sur la carte du ciel une étoile rouge.

 

Et comme ces marins condamnés à errer d’île en île, lui comme nous sommes étrangement ballotés entre l’histoire d’un monde aux urgences de grisaille et l’impatience de vivre.

 

Saïd Mohamed n’a certainement pas fini d’essorer, encore et encore, L’éponge des mots, et c’est tant mieux !

 

 

Cathy Garcia

 

 

said_mohamed par bénédicte Mercier.jpg©photo de Bénédicte Mercier

 

Saïd Mohamed, né en 1957, en Basse-Normandie, d’un père berbère, terrassier et alcoolique et d’une mère tourangelle lavandière et asociale, il a passé son enfance et son adolescence à la DASS. Nomade dans l’âme, il a été tour à tour, ouvrier imprimeur, voyageur, éditeur, chômeur, enseignant. Chef de fabrication dans le secteur éditorial, il a enseigné au BTS édition à Toulouse et poursuit désormais son enseignement à Paris, dans le cadre de la prestigieuse École Estienne.

 

Romans
Un enfant de cœur, Éditions EDDIF, Casablanca, 1997.
La Honte sur nous, Éditions Paris Méditerranée, 2000. Éditions EDDIF, Casablanca, 2000 (réédition 2011, Ed. Non–lieu).
Le Soleil des fous, Éditions Paris Méditerranée, 2001.
Putain d’étoile, Éditions Paris Méditerranée, 2003.

Poésie
Terre d’Afrique, S’éditions, 1986.
Mots d’absence, Le Dé Bleu, 1987.
Délits de faciès, Le Dé Bleu, 1989.
Femme d’eau, Polder, 1990.
Le Vin des crapauds, Polder, 1995.
Jours de pluie à New York, de cendres à Paris et de neige à Istanbul, Encres Vives, 1995. Réédition 2001.
Lettres mortes, Poésimage, 1995.
Chaos, Éditions Ecbolade, 1997.
Point de fuite, Propos de Campagne, 1998.
Instants fragiles, Le Maghreb Littéraire, Toronto, 1999.

Liesse à Marrakech, Encres vivres, 2001.

16/07/2012

Promesse achevée à bras nus, Éric Barbier

 

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Editions Rafael de Surtis, Collection Pour une Terre interdite, 2011,

56 p. (tirage limité et numéroté), 15 €

 

 

 

Écrire, effraction dans la voix de l’autre »

 

La poésie d’Eric Barbier puise à une source limpide comme celles des montagnes qu’il affectionne. Dans ce recueil, il se livre à un questionnement qui n’attend pas de réponse. Le poète semble même s’être délivré du besoin de réponse, pour être simplement le témoin d’une nature où se concentre l’essentiel de l’Homme.

 

« De quoi témoigner ?

l’esprit se déposant en limon

sur la croyance de l’automne

croit ensemencer ce qui n’attend rien »

Eric Barbier sait à merveille capter les langages de cette nature, pour entrer peut-être encore plus profondément en communion avec elle, et s’en faire l’écho. Une poésie d’altitude, à la fois terrienne et transcendante, qui vise le détachement sans l’indifférence.

 

« Il restera paisible dans son ordre

Chaque nuit retrouvera de quoi occuper le ciel »

 

Le poète s’abandonne à la nature pour guérir aussi ses douleurs d’homme, les saisons de l’une font les saisons de l’autre, la nature se fait miroir pudique des émotions.

 

« Il faudra adoucir l’œil pris dans l’hiver

Pour enfanter à nouveau

Les usages du temps »

 

Mais, il n’est en vérité d’autre temps que celui de l’instant présent, « l’aujourd’hui, seul aujourd’hui », et le questionnement du poète est plus une façon de se livrer à la contemplation, qu’un interrogatoire angoissé.

 

« Ici

s’attarde un présent anachronique

(…)

demain s’y devine dans les soupçons

des valérianes détrempées d’aurore »

 

et

« entre les pages pliées

du matin qui s’avance

viennent des semences d’or libre »

 

L’or du temps peut-être, cher à Breton, mais ici, point de surréalisme, la réalité est suffisamment riche pour que l’on ne ressente nul besoin de s’en évader. La poésie naît de caresses inattendues entre les mots et ce que l’œil perçoit. La contemplation ouvre une porte sur l’éternité.

 

« La reprise lumineuse d’un œillet

vient m’absenter de ce temps

langueur longée de houx

la paix construit son regard »

 

Il y a, oui, comme une grande paix dans ce recueil, qu’on a envie de lire et relire afin de mieux s’en imprégner. Une paix cependant non exempte d’ombres, comme la montagne, l’homme a son ubac, ou son ombrée comme on dit dans les Pyrénées. Cela dit, chez Éric Barbier, même l’inquiétude est calme.

Toujours cette quête d’équilibre, grâce au recul, celui que permet justement l’ascension d’une montagne.

 

« retrouver une distance

se tenir sur le fil

encore lâche du jour

 

s’y dresser encore à nu

dans l’équilibre empierré de la mémoire »

 

Ainsi, dans la plus grande simplicité, toute la magnificence du monde s’offre au regard du poète, en « vol fou des hirondelles dans le ciel de cuivre bleu ».

 

On note au détour d’un mot, d’une phrase, un vide, une absence. L’auteur s’adresse aussi à « celle qui n’est pas là ».

 

« Le manque se croit-il désir ? »

 

Mais ce manque, aussi cruel soit-il, se répand en amour diffus pour tout ce qui l’entoure. La solitude s’illumine au contact d’une nature prodigue, elle en devient presque jouissance, plénitude en tout cas.

 

« J’erre dans la démesurée douceur

du songe »

 

Et c’est la nature encore, qui enseigne le nécessaire détachement.

 

« le souvenir d’une robe s’accroche à l’indifférence

d’un alisier »

 

Le défilé des saisons est une médecine de l’âme, « des fruits viennent l’oubli cueille les siens ».

 

Sans aucun doute, Éric Barbier est un poète des hauteurs, qui chemine, humble et discret, sur des chemins de sagesse, et en le lisant, on ne peut s’empêcher de penser parfois à ces poètes errant comme, par exemple, Bashô.

 

Cathy Garcia

 

Eric Barbier.jpgÉric Barbier est un poète de Tarbes, ville dans laquelle il est aussi bibliothécaire. Pierre Colin, autre écrivain et poète tarbais, le présente ainsi : « Pourquoi écrire ? » se demande Eric Barbier. Et il répond « Pour inscrire ce témoignage de quelques heures éparses… pour résister à tout et d’abord à soi-même ». La poésie d’Eric Barbier est rebelle aux modes de communication actuels. Elle s’inscrit dans l’étrangeté, la mise en déséquilibre du signe. Elle n’est pas dans une modernité de la mélancolie ou de la beauté. Elle invente de l’inconnu pour ouvrir une brèche vers la réalité de demain.

 

 

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/promesse-achevee-a-bras-n...

14/07/2012

Deux poings, ouvrez les guillemets - Guillaume Siaudeau

Un très percutant Mi(ni)crobe (n°35), signé Guillaume Siaudeau, avec des illustrations de Magali Planès.

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James "quand il sort du ventre

ses poings sont déjà fermés

(...)

 

Son coeur est

un taureau

qu'on jette dans l'arène"

 

"La première fois que James

voit son père

trancher le cou d'un gallinacé

il n'a que 10 ans

et le corps de l'animal

traversant la cour

lui souffle

"Dans la vie

il ne faut jamais lâcher"

 

C'est comme à l'école :

 

"Pensez à apprendre vos leçons

pour demain

pour après-demain

pour le restant de vos jours

et jusqu'à ce que

mort s'ensuive"

 

Il ya le vieux Sam qui

"chaque jour

montre au poteau

qui est le chef"

 

Frapper, cogner. parce que "quand les mains n'en peuvent plus d'être seules alors elles deviennent des poings"

 

Alors "James dompte les rings

apprivoise la victoire

la gloire cette bête

sauvage et volatile

qui court au fond du coeur"

 

"Ses gants sont deux montgolfières

s'échappant dans l'obscurité"

 

"Combattre

aimer

combattre

aimer

frapper ou embrasser

à la chaîne"

 

"tambouille

d'alcool

&

d'amour

Les jours qui passent

ont une odeur de nuit"

 

et un jour James choisira d'aller "ramper sous les étoiles".

 

Cathy Garcia

 

 

LE BLOG DE GUILLAUME SIAUDEAU : http://lameduseetlerenard.blogspot.fr/

 

 

Les MI(ni)CROBES sont de petits débordements de la revue Microbe. Chaque plaquette propose des textes d'un auteur ayant retenu l'attention de Paul Guiot ou d'Éric Dejaeger. Les exemplaires, tirés à un nombre très limité (une centaine), sont réservés à l'auteur, à un service de presse ciblé et aux lecteurs de Microbe ayant souscrit un abonnement « plus ». Aucune réédition n'est prévue.

http://courttoujours.hautetfort.com/archive/2012/06/17/mi...

10/07/2012

Tryptique du veilleur de Louis Raoul

Note publiée sur : http://www.lacauselitteraire.fr/tryptique-du-veilleur-lou...

 

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Cardère, 2012, 58 pages, 12 €

 

 

Parce que la vie nous pousse de l’avant tout en nous dépouillant, vient ce temps où il nous faut prendre de la hauteur, de cette nécessité-là peut-être est né Triptyque du veilleur. Une tour, une barque et une archère. Non pas un, mais une, selon le choix de l’auteur. Une archère, qui est aussi la flèche envolée, et la cible invisible de l’au-delà.

Il y a donc une tour dans la première partie, intitulée L’approche de la hauteur. Une tour de pierre, de chair et de vent.

 

« Prisonnier et gardien

Tu n’habites pas la tour

Tu es ses assauts et sa défense

Le poème qui la fonde ».

Mais voilà, « Entrer dans la tour n’est pas tout, il faut se faire accepter de la hauteur ».

Et qui dit tour, dit sentinelle, celle qui veille quand tout le monde dort.

 

« Les tours fécondent la nuit

Les sentinelles oubliées. »

 

Il est question de solitude dans ce recueil à l’écriture très concise, dépouillée, polie comme les pierres qui doivent s’ajuster parfaitement pour former une tour et on songe au Désert des Tartares de Buzzati. Au cœur de cette solitude, qui est le lot de chacun d’entre nous dans le voyage de l’existence, l’auteur se raccroche au poème, pierre de fondation, point d’ancrage et nous embarque dans la seconde partie du recueil, la Barque. C’est au lecteur qu’il s’adresse, un autre lui-même.

 

« Il faut rester là longtemps

Jusqu’à que ce que cette barque qui est vous

Prenne âge de toute part

Et le chant cèdera

Qui vous retenait au monde »

 

Qui dit barque dit traversée, se détacher des rives, du connu, se préparer à la grande fonte du soi.

 

« Il reste à mettre de l’ordre

Dans cette débâcle du dire

Vous n’êtes pas encore

De ceux qui signent d’une noyade

Au bas de l’eau ».

 

Il y a alors récapitulation, souvenance.

 

« Un portail

Vous attendait

Au bout de l’enfance

Que vous ne saviez pas

Tous ces temps d’orage

À jouer

Quand le ciel perdait ses clés

Sur les toits ».

 

Et puis,

 

« Vous entrez dans un autre pays

Une autre saison

La parole se fait maintenant plus lente

Elle peut dire ce bruit de paille

Dans le vent

D’une pluie coupée ».

 

Et c’est cette barque qui conduit

 

« Au pied de la tour

Qui est vous

Il vous faut rejoindre la hauteur »

 

S’ouvre alors la troisième partie du triptyque, l’Archère. Ce terme évoque la tension qui vise un ailleurs plus vaste, « cette nuit je me suis inventé une rupture », qui cherche à percer peut-être un secret, celui qui ne peut nous être dévoilé de ce côté-ci.

 

« J’ai attendu

Un improbable retour

 

(…)

 

Enfermé

Dans l’épaisseur

D’une vitre ».

 

Il est question de « cette quête du passage », de « rêve de voyage », un appel d’air, on pense à la symbolique du sagittaire, mais il nous faut redescendre de la tour et « Reprendre taille humaine »

 

« Avec la soif

Qui un des lieux du poème ».

 

Une solitude que l’auteur désire et ne désire pas, hantée par le manque.

 

« Je te cherche encore

Sachant l’inutile

J’interroge les rues de tes pas

J’essaie des portes

Dans la chambre-seconde

Où ton souffle habitait ».

 

L’auteur voudrait sans doute trouver une issue à cet enfermement dans le temps, se libérer des frontières.

 

« J’aimerais bien partir d’ici

Retrouver l’empreinte d’une crinière

Dans le vent

Un galop d’avant la parole

Il me suffirait pour cela

De siffler

Lascaux

Un cheval y manquerait ».

 

Il y a beaucoup de noblesse et de fierté dans ce recueil, taillé par un verbe d’artisan, quelque chose d’intemporel justement, l’ombre d’un chevalier qui demeure droit et digne, le regard fixé sur l’horizon et Louis Raoul le ponctue d’un final à la hauteur.

 

« Puis vient l’heure

D’une lance claire

Et haute

Saison d’orgueil

Et de victoire

Avec le vent

C’est une offrande de feuilles

Au pied de la tour ».

 

Cathy Garcia

 

louis-raoul.jpgLouis Raoul est né en 1953 à Paris où il réside toujours. Il a publié une quinzaine de recueils et a obtenu en 2008 le Prix de la Librairie Olympique pour son livre Logistique du regard publié chez N&B/Pleine Page. Parmi ses autres publications : Par peur de l’équilibre (L’Harmattan), Préface aux confins (Opales/Pleine Page), Sources du manque (Ex Aequo), Démantèlement du jour (Éclats d’encre).

09/07/2012

Visage vive de Matthieu Gosztola

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Ed.Gros Textes, photographies de l’auteur, 2011, 96 p. 7 €

 

 

Visage vive n’est pas de lecture aisée, car derrière une langue qui semble s’égarer, s’éteindre avant de se rallumer à nouveau, un peu comme des soubresauts, il y a cette tentative de dire l’indicible.

 

Il faisait un froid terrible

Dans le visage

De cet enfant là

 

Il n’y a pas de mots assez vastes, assez puissants pour contenir la douleur, sans doute la plus insupportable, de la perte d’un enfant. Aussi, par petites touches, ce texte se remémore, parle à l’enfant qui n’est plus, lui imagine même un futur, le tout accompagné de très belles photos de l’auteur, prises en Inde, pays de grande intensité spirituelle. Des photos dont toute la lumière et les vives couleurs aident peut-être à transcender la souffrance. Visage vive est un livre tendu comme une main au-dessus du vide et qui s’adresse aussi à tous ces autres « parents-funambules », qui subissent cette épreuve.

 

Ce n’est pas toi qu’on

Enterre

C’est moi dans ma vie de toi

 

Visage vive est un recueil qui avec amour, avec pudeur, tient en fragile équilibre entre l’écorchement du « pourquoi ? » et une difficile tentative d’acceptation de ce qui est, de ce qui a été et qui n’est plus.

 

Tu n’as jamais vu la mer

Tu es ce qui retourne à sa

Réception d’étoile

 

Mais, l’amour ne s’arrête pas aux frontières de la mort. Des êtres aimés qui les franchissent, demeure le souvenir, la présence intangible mais si puissante du souvenir. Ici l’écriture est comme une catharsis, les mots sont parfois comme retenus ou égarent leur sens dans la vacuité, ils tâtonnent comme des mains dans le noir et soudain ils se déversent à flots précipités, avec cette obsession du visage.

 

La peinture du visage n’a pas eu le

Temps

De sécher

 

Tout finalement tient dans le visage.

 

Tout est là dans le visage

Et je prends tout

Avec mon souvenir

 

Mon souvenir est déjà là même

Dans le présent du regard

 

Il y a vie dans visage, et la peur sans doute que la mémoire des traits ne finisse par disparaitre elle aussi.

 

Ton visage est identifiable à ce qui

Ne viendra jamais

Même avec les décibels des cris

Diminuer le silence

 

Alors par delà l’intolérable déchirure, les mots viennent pour divorcer du silence, tisser un fil auquel se raccrocher.

 

Je crois que c’est possible

De vivre car on est deux

Et ça a duré

 

Des mots que l’on voudrait magiques.

 

Je ferai si c’est

Nécessaire

Dans toute la pièce des

Moulinets

Avec les bras en récitant

Des incantations mais

Malheureusement je me réveille

La vie n’est pas un conte de fée

 

La mort est sourde à nos questions, elle est juste une réponse. Une réponse à la trop vive douleur du corps. Peut-être se fait-elle ainsi pardonner, elle vient apaiser les souffrances de l’enfant aimé, qui sont tout autant, sinon plus insupportables qu’elle. Reste alors un amour indéfectible et le pinceau des mots pour que visage vive.

 

Cathy Garcia

 

 

M_Gosztola.jpg Matthieu Gosztola, né le 4 octobre 1981 au Mans. Doctorant en littérature et sciences humaines, il enseigne la littérature au Mans et à Paris. Il a écrit des critiques dans les revues Europe, Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Histoires Littéraires, La Main millénaire, remue.net, Poezibao, Terre à Ciel, La Cause littéraire, Contre-allées, ainsi que dans les revues de la Comédie-Française, des Presses Universitaires de Rennes et des éditions Du Lérot. Pianiste et compositeur de formation (sous la direction de Walter Chodack notamment), il donne des récitals, en tant qu’interprète ou improvisateur, qu’ils soient ou non reliés à la poésie comme lors du festival international MidiMinuitPoésie.

 

Publications :

 

Sur la musicalité du vide, Atelier de l’agneau, 2001

Travelling, Contre-allées, 2001

Les Voitures traversent tes yeux, Contre-allées, 2002

Sur la musicalité du vide 2, Atelier de l’agneau, 2003, Prix des découvreurs 2007

Matière à respirer, Création et Recherche, 2003, Livre d’art en collaboration avec le photographe plasticien Claude Py

Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin, Éditions de l’Atlantique, 2008, Photographies et poèmes agrémentés d’un dessin à l’encre de Chine de Zuzanna Walas

J’invente un sexe à ton souvenir, Minuscule, 2009

Une caresse pieds nus, Contre-allées, 2009

Débris de tuer (Rwanda 1994), Atelier de l’agneau, 2010

Un seul coup d’aile dans le bleu, Fugue et variations, Editions de l’Atlantique, 2010

Ton départ ensemble, La Porte, 2011

Un père (Chant), Encres Vives, 2011

La Face de l’animal, Éditions de l’Atlantique, 2011, Photographies et poèmes

Visage vive, Gros Textes, 2011, Photographies et poèmes

Contre le nihilisme, Éditions de l’Atlantique, 2011, Essai

Le génocide face à l’image, Éditions L’Harmattan, collection Questions contemporaines, 2012, Essai de philosophie politique

Traverser le verre, syllabe après syllabe, La Porte, 2012

Ariane Dreyfus, Éditions des Vanneaux, 2012, Essai

 

Note publiée sur : http://www.lacauselitteraire.fr/visage-vive-matthieu-gosz...

14/06/2012

Aller simple, Erri de Luca

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Gallimard 2012, édition bilingue, trad. de l’italien par Danièle Valin, 16,50 €

 

« Aller Simple, des lignes qui vont trop souvent à la ligne », marquées par le point final, le point fatal quelque part entre les deux rives méditerranéennes, cette grande bleue qui sépare le Sud, sa misère, ses tragédies, d’un Nord porteur de rêve, d’opulence et de liberté. C’est sur cet entre-deux que se déroule ce long et poignant poème d’Erri de Luca. Plus qu’un poème, c’est une ode mais aussi hélas un chant funèbre, découpé en voix et en chœur.

Ce chant prend source là-bas de l’autre côté, de là où les hommes, les femmes, les enfants, partent, quittent, prennent exil comme un oiseau prendrait envol, mais avec la mémoire des fers aux pieds. Ils viennent des « hauts plateaux incendiés par les guerres et non par le soleil », avec en tête une terre espoir, une terre accueil, une terre de paix. Italie, un mot « ouvert, plein d’air »

 

Finie l’Afrique semelle des fourmis,

par elles les caravanes apprennent à piétiner.

Sous un fouet de poussière en colonne

(…)

le voyage à pied est une piste d’échines.


Le Sud, un terme pratique pour y caser tout ce qui attire et en même temps tout ce qui fait peur au Nord, bien confortablement installé dans ses chaussons soi-disant civilisés…

 

Nous nous détachons de la moitié du monde, non pas du Sud.

 

Et c’est la mer qui est la première destination, la mer qui accueille, la mer qui porte, la mère qui berce et sauve de l’invivable.

 

Bien des jours avant de voir la mer, elle était une odeur,

une sueur salée, chacun imaginait sa forme.

(…)

L’ancien près du feu discute avec les marchands

le prix pour monter sur la mer de personne.

 

Le prix non discuté de la traversée, c’est l’impossibilité de laisser derrière soi la peur, on embarque avec la mort.

 

Le marin est armé, il a peur de nous, sortis du désert,

il a des gestes de menace, les femmes couvrent leurs oreilles.

(…)

Ils ont déjà tué, on le sent au relent de leur peur,

la nuit renforce l’odeur des assassins.

 

Le temps devient alors incertain comme la terre se fait liquide, il faut faire confiance. Quelque chose est là de l’autre côté, une idée à laquelle il faut se raccrocher.

 

Nuit de patience, la mer voyage avec nous,

À l’aube l’horizon coule dans la poche des vagues.

 

Il n’y a « Pas d’oiseaux, ni de papillons, l’air sur la mer est stérile de vols » mais il y a la fatigue, la faim, la soif.

« Des poissons d’un saut de queue sortent comme un crachat » et l’on constate que « la mer se referme plus rapide que le désert ».

Et tout devient signe prémonitoire.

 

Impératif de sommeil, un de nous s’allonge,

ils le repoussent au-delà de l’espace interdit.

 

Ainsi sera la terre de l’arrivée, terrain clos interdit,

notre sommeil qui se heurte contre elle.

 

(…)

 

Nous y arriverons avec des enfants endurcis plus que des cals,

vagabonds avec leurs pères sur les écorchures de la terre.

 

La tension monte, Erri de Luca la traduit admirablement bien, sa poésie toute entière mise au service de cette histoire dramatique, une histoire qui se répète, un refrain maudit devrait-on dire, au rythme de la mer qui « monte et cogne, un de nous roule vers eux, l’autre pointe son fusil, le nôtre lève les mains. (…) Sans soir est arrivé son jour ».

Une violence en entraîne d’autres, et voilà que « Nous sommes sans gardiens et sans guide (…) Le bateau est un bout de terre pris à coups de bêche, les voyageurs dénouent leurs jambes, occupent les mètres ».

La mort y prend aussi ses aises.

 

Nous ne mettons pas les morts à la mer, ils servent pour la nuit

leurs corps préservent du froid, la mer est sans mouches.

 

(…)

 

À l’aube nous léchons la rosée sur la toile, sur le bois.

 

Solidaires et unis par le même espoir, si ténu soit-il, « Nous sommes égaux, la plus stricte égalité, jusqu’à la dernière goutte de buée ».

Le bateau est un radeau pour les naufragés du monde et arrive le moment où « Des mains m’ont saisi, douaniers du Nord, gants en plastique et masque sur la bouche. Ils séparent les morts des vivants, voici la récolte de la mer, mille de nous enfermés dans un endroit pour cent ».

La voici donc la terre d’accueil, la terre qui concentre tous les rêves, mais ce n’est même pas encore la véritable terre, c’est une île, un enclos, « une île n’est pas une arrivée ».

« Surveillés par des gardiens, nous sommes coupables de voyages », alors on en revient aux prières vers l’Orient, « leurs voix est le bruit des abeilles qui remercient les fleurs ».

 

Levain d’humanité pétri par la douleur,

 

Nous racontons les routes parcourues,

Des pas sur des millions de kilomètres finis face aux murs.

 

(…)

 

Nos enfants acrobates de voyage,

clowns, sorciers, petits soldats.

 

Ce sont eux, les enfants, qui portent ce qui reste de force et de courage, « ils se contentent même de rien (…). Ils brillent de sueur plus acharnés que nous, ce sont des buissons d’épines, la mort ne s’approche pas ».

Il n’y a donc nulle arrivée, nulle hospitalité, nul havre de paix.

 

Ils veulent nous renvoyer, ils demandent où j’étais avant

Quel lieu laissé derrière moi.

 

Je tourne le dos, c’est tout l’arrière qu’il me reste

 

(…)

 

Vous pouvez repousser, non pas ramener,

le départ n’est que cendre dispersée, nous sommes des allers simples.

 

Car ils ne sont pas venus pour prendre mais pour offrir, pour s’offrir corps et âme, chair à travail, boucs émissaires.

 

Vous êtes le cou de la planète, la tête coiffée,

le nez délicat, sommet de sable de l’humanité.

 

Nous sommes les pieds en marche pour vous rejoindre,

nous soutiendrons votre corps, tout frais de nos forces.

 

Avec la ténacité, l’obstination du désespoir, ils sont les sacrifices humains de notre époque qui se croit au-dessus de ça.

 

L’un de nous a dit au nom de tous :

D’accord, je meurs, mais dans trois jours je ressuscite et je reviens.

 

Après un texte d’une telle force, d’une beauté époustouflante à la hauteur du courage et des souffrances, pourtant innommables, que peuvent endurer celles et ceux que l’on appelle jamais par leur noms, car ce sont les anonymes, les sans-papier, les clandestines et clandestins de la terre, il est sans doute plus difficile d’apprécier à leur juste valeur les textes qui suivent dans la seconde partie de ce livre. Une partie divisée en quatre quartiers avec des poèmes très diversifiés qu’Erri de Luca présente comme des feuilles qui seraient le pays où il a « essayé d’habiter ». Dans le Quartier des pas reclus, il s’agit principalement de poèmes destinés à ce que l’on n’oublie pas ce qui ne doit pas être oublié, avec un hommage au prisonnier Ante Zemjlar, ce poète yougoslave qui au début des années cinquante passa cinq ans « sur l’Île Nue à casser des pierres blanches et les jeter ensuite dans la mer, dans l’Adriatique, car la peine est pure, sans valeur pratique, et la mer ne se remplira pas ». L'Île Nue, Goli Otok, la plus terrible des colonies pénitentiaires sous Tito. On notera aussi l’hommage aux Tsiganes d’Europe partis en fumée dans les camps de haute Silésie, ainsi qu’à d’autres prisonniers de différentes périodes comme Vincenzo Andraous, Paolo Persichetti, extradé en 2002 et condamné à 22 ans de prison pour sa participation aux luttes des années de plomb, mais aussi au poète bosniaque Izet Sarajlic, mort en 2002, qui a vécu le siège de Sarajevo, et bien d‘autres poèmes encore, évoquant aussi bien la seconde guerre mondiale que celle des Balkans.

Dans le Quartier d’histoires naturelles, Erri de Luca rend hommage aux mineurs du charbon, Courrière, Pas de Calais, 1906, et à la nature.

Dans le Quartier de l’amour sidéré, ce sont des poèmes d’amour ou à propos d’amour, un hommage à la Femme.

Et enfin, dans le Quartier du dernier temps, le poème se fait plus métaphysique, pour « serrer dans la bouche un psaume comme les dents du chien sur un os », et un hommage à la simplicité, à l’humilité, à ces valeurs qui font l’homme vrai, humain, « Vis en déserteur d’une guerre, proclame les vaincus non pas le vainqueur, trinque à l’insurrection des cibles », l’humain dans toute sa beauté mais aussi dans sa fragilité, sa chute, « ce soir parmi nous moi j’aime l’ivrogne qui perd le chemin de sa maison ».

On peut percevoir aussi un hommage à l’utopie dans le plus beau et véritable sens du terme, comme le présentait Théodore Monod, « L'utopie ne signifie pas l'irréalisable, mais l'irréalisé ».

Cela prend un ton prophétique dans le poème « Après ».

 

L’humanité sera rare, métisse, bohémienne

Et elle ira à pied. Elle aura pour butin la vie

La plus grande richesse à transmettre ses fils.

 

Quelques poèmes épars encore, dans une dernière partie nommée L’hôte impénitent qui semble avoir été rajoutée au tout dernier moment, où l’on peut croiser aussi bien Chaplin que Guevara. C’est donc aussi toute une époque que l’on revisite à travers ces textes, d’un auteur sans doute aussi volubile que talentueux.

 

Cathy Garcia

 

Erri de Luca

Erri de Luca, né à Naples en 1950, est l’un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il vit à la campagne, près de Rome.

 


30/04/2012

Je n'en dirais guère plus de Jean-Michel Bongiraud

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/je-n-en-dirais-guere-plus...

 

 

je n'en dirai guère plus.jpg

  Ed. de l’Atlantique 2012 

Édition à tirage limité et numéroté - 45 pages – 14 €

 

 

Il est pas mal question du doute dans ce recueil, mais en le refermant, c’est du titre que l’on doute. Difficile en effet de croire que Jean-Michel Bongiraud n’en dira guère plus, et on ne le souhaite pas en tout cas, car lire ce livre, c’est comme passer un moment en tête à tête avec un ami. Il ne s’agit pas ici juste d’une formule, mais d’un ressenti bien réel. L’auteur est comme assis en face de nous, le livre devient une table à laquelle on s’accoude, on partage un verre, voire plusieurs, et Jean-Michel Bongiraud nous ouvre son cœur, sans prétention, sans flonflons, sans faux semblants. Une telle simplicité est rare, une telle sincérité aussi. Elle mettra ceux qui sont prompts à juger sans doute mal à l’aise. Il y a quelque chose d’inconvenant, pour ceux qui ne jouent pas cœur sur table, à se livrer ainsi. C’est donc un livre qui fait du bien, qui remet les choses à leur place, la poésie dans la vie, l’homme au cœur de sa vie d‘homme, ni plus, ni moins et les mots tissent des ponts, car au centre de ce livre, il y a un irrépressible désir de partage.

  

Résoudre par les mots de tous les jours

 

l’équation de la vie

 

mesurer la distance

 

entre son ombre

 

et la main qui s’ouvre

 

montrer la lucidité

 

du poème

 

au regard qui le croise

 

 

Mais entre le désir et sa réalisation, le réel peut devenir un obstacle qui ne cesse de nous interroger.

  

 

Depuis quand les hommes

 

sont devenus si durs

 

et pourquoi leur langue

 

est-elle brutale et acerbe

 

  

Et c’est cela que Jean-Michel Bongiraud partage ici avec nous, les questionnements, les doutes, les élans et les dépits d’un homme parmi les hommes, et chacun de nous lecteur, devient l’ami auquel il offre sans retenue toute sa confiance.

 

pour vivre entre nous

 

que faudrait-il

 

un rire un ronronnement

 

une peau contre une peau

 

ou un tassement de vertèbres

 

au niveau du cerveau

 

 

L’auteur pour qui, on le sent, des mots comme humanisme et fraternité ont gardé toute leur puissance, n’a cure d’être considéré comme naïf, mais donne au contraire tout sa véritable signification à ce mot. Naïf, c'est-à-dire naturel, sans fard, sans apprêt, sans artifice.

  

ce monde est clair est simple

 

tel je vous le dis

 

il a ses qualités

 

et même celles que j’ignore

 

car tout n’a pas été dévoilé

 

et il est bien vivant et serein

 

et vous pouvez le voir

 

c’est un monde d’étonnement

 

 

 

Témoin de la beauté, il sait aussi la transmettre.

 

Les oiseaux sont des êtres

 

bien innocents et agréables

 

(…)

 

à part froisser l’air

 

ils ne font aucun mal

 

 

 

Et cette naïveté si on peut dire, n’est possible que parce que l’auteur est doté aussi d’une grande lucidité.

 

Un grain bouleverse la vie

 

on ne sait jamais

 

la raison de sa venue

 

  

(…)

 

  

On veut toujours savoir

 

si ce que l’on fait est juste ou non

 

suis-je élégant ai-je une belle bouche

 

pourquoi celui-ci ne dit pas bonjour

 

(…)

 

et je me demande

 

ce que cherche à dire ce poème

 

  

 

Il n’a pas peur de se voir tel qu’il est. L’écriture ici n’est pas un faire-valoir, mais un miroir qui ne ment pas.

 

  

J’aimerais apparaître

 

tel que je ne suis pas

 

un peu plus grand moins gros

 

plus cultivé plus spontané

 

mais je l’ai déjà dit

 

écris à longueur de page

 

(…)

 

d’ailleurs de quelle consolation

 

ai-je vraiment besoin

 

de changer de forme

 

ou de cesser la répétition

 

 

Jean-Michel Bongiraud n’est dupe ni de la vanité de notre condition, ni de la profondeur de notre ignorance, ni de notre petitesse face aux forces de l’univers, mais cela ne l’empêche pas d’aimer. Aimer la nature, aimer les oiseaux, aimer l’autre, égaré peut-être, mais vivant comme lui dans ce monde, où la beauté et l’horreur se partage la mise.

 

  

Nous chantons fort

 

et sans bien suivre la partition

 

nul ne l’a vraiment apprise

 

les plus purs la récitent

 

nuit et jour avec opiniâtreté

 

les autres avec nonchalance

 

mais ce n’est pas très cruel

 

comme jeu juste subtil

 

les vaches y arrivent et les girafes

 

je ne sais pas si les cafards le font

 

mais d’instinct chacun en est capable

 

au fond pour vivre

 

il suffit de suivre le troupeau

 

  

 

J’aime le murmure du vent

 

et la parade des oiseaux amoureux

 

les poules qui ponctuent leur pondaison

 

par un incessant caquètement

 

c’est la nature dans sa simplicité

 

comme un vin qui remplit le verre

 

il faut tout oublier pour le déguster

 

les voisins les enfants les supérieurs

 

dans le gosier tombe la poule

 

les oiseaux et les brins d’herbe

 

surtout il ne faut rien recracher

 

 

 

Il s’interroge sur ce qui le pousse encore et encore à user de mots pour se faire entendre.

 

 

Je pourrais rester tranquille

 

écouter cette même poule pleine d’orgueil

 

envahir le silence de cette après-midi paisible

 

elle non plus ne sait pas

 

ce qui la pousse à chanter

 

suis-je aussi orgueilleux qu’elle

 

à vouloir que tout le monde m’entende

 

mais elle a cessé son vacarme

 

je peux recommencer le mien.

 

  

Sans aucun doute, la réponse est dans ce livre. Rien n’a de sens ici-bas sans l’échange et la communication véritable, celle du cœur. En ces temps où les mots sont tellement galvaudés, vidés de leur sens, la poésie demeure une parole vraie qui peut permettre de nouer avec autrui une relation touchant directement à l’essentiel. En toute simplicité.

 

Cathy Garcia

 

Jean-Michel%20BONGIRAUD%2001.jpgJean-Michel Bongiraud, est né en 1955 à Saint-Mard (Aisne). Il est l'auteur de plusieurs recueils de poésie ainsi que d'un essai, L'Empreinte humaine, ouvrage publié par les Éditions Editinter. Il a également fait paraître la revue Parterre Verbal entre 1992 et fin 2001 et depuis 2008, il anime la revue Pages Insulaires : http://parterreverbal.unblog.fr/ Il a écrit des articles pour différentes revues ou journaux, dont Le Monde Libertaire, Alternatives Libertaires...

 

 Bibliographie :

 

Éditions Editinter : Fermentations poétiques ; Apesanteur fiscale ; le livre des silences ; Du bout de mes orteils ; Un livre pour la pluie ; L'herbe passagère ; Arpège précédé de Une quinte sous nos doigts ; L'Empreinte humaine

Éditions Encres Vives : A la fin du cri ; Les fruits de l'alphabet ; Mouvements ; Mains

Éditions Gros textes : Les mots de la maison ;  Pages Insulaires ; Pour retendre l'arc de l'univers

Éditions L'Épi de seigle : Les mots du manœuvre ; La noisette

Autres éditeurs : Mots d'atelier, Edition le dé bleu ; Le cou de la girafe, Éditions l'Amourier ; L'ombre de la bêche, Éditions Alain Benoït ; Abeilles, Éditions des Vanneaux ; Sang et broussailles, Éditions Rafaêl de Surtis ; L'herbe et le néant (1994 première édition), Éditions En Forêt (Allemagne) ; Je n’en dirai guère plus, Éditions de l’Atlantique.

 

 

 

 

 

 

 

 

29/03/2012

Bashō – Seigneur Ermite – L’intégrale des haïkus

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/seigneur-ermite-l-integra...

Edition bilingue par Makoto Kemmoku & Dominique Chipot. Edition de La Table Ronde -Mars 2012. ISBN 978-2-7103-6915-8 - 480 pages - 25 €

 

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Quel bel objet déjà ! Un écrin à la hauteur du contenu, la couverture est  d’un vert qui fait aussitôt penser au jade, ce même vert se retrouve à l’intérieur pour le texte en version japonaise. Ce livre, dédié aux victimes  et sinistrés du grand tremblement de terre du Tōhoku, région que Bashō a visité lors de ses voyages, s’ouvre sur une note concernant la traduction. Elle commence ainsi, ce qui résume bien le propos, « Traduire c’est trahir » et expose les difficultés auxquelles ont été confrontés les traducteurs et donc leurs partis-pris. Ensuite, une introduction aborde en un tour rapide, mais instructif, l’histoire de la poésie japonaise, suivie d’une biographie détaillée de Bashō, illustrée par quelques haïkus. Indispensable pour la compréhension de son œuvre. Nous entrons alors dans la chair même de l’ouvrage : l’intégrale des haïkus du maître en la matière, souvent précédé par des avant-propos de Bashō lui-même, classés par ordre chronologique.

 

Le premier est daté de 1663 :

 

La lune pour guide –

restez donc un peu avec nous

dans cette auberge !

 

Bashō ne s’appelle pas encore ainsi, il a vingt ans (en tenant compte, comme l’ont fait les traducteurs, de l’ancien principe japonais en vigueur jusqu’aux environs de 1945, qui voulait qu’un enfant ait un an le jour de sa naissance), il se prénomme Munefusa depuis peu (car ce fils de petit samouraï, et travailleur de la terre en tant de paix, est d’abord né sous le nom de Kinsaku). Son père étant décédé, il est depuis un an au service d’un fils de châtelain de deux ans son ainé, qui par amitié l’a invité à l’accompagner dans ses études, dont celle des premiers rudiments du haïkaï. Munefusa a alors pris le pseudonyme de Sōbō. En 1664, un premier hokku de Sōbō est publié dans un recueil de l’école Teimon, inestimable honneur pour un si jeune poète :

 

Très vieux cerisier en fleur –

cette femme bien conservée

aimerait aussi refleurir

 

La mort prématuré de son ami en 1666, l’oblige à quitter le clan. On sait peu de choses de cette période sauf le fait qu’il a probablement épousé une bonzesse, Jutei, qu’il continue à écrire de la poésie et qu’il est présent dans plusieurs anthologies, et ainsi sa réputation commence à se faire.

 

Les gens pauvres

peuvent voir aussi les esprits

dans les fleurs de chardon-ogre

 

Le goût pour la contemplation est là, ainsi que l’appel au voyage.

 

Distrait

par la fleur de calebasse

longtemps

 

La lune des moissons

si claires ce soir…

vivre n’importe où

 

Fleur, lune, des éléments récurrents dans la poésie traditionnelle japonaise, comme les saisons et d’autres éléments de la nature. Déjà on sent aussi chez lui une aspiration à la solitude, il fuit les mondanités.

 

Trop de fêtards

pour admirer les fleurs

à Hatsuse

 

 

En 1672, il s’installe à Edo (aujourd’hui Tôkyô), où il devient fonctionnaire tout en continuant la poésie.

 

Enchanté par la valériane

comme par une belle femme,

perdant patience, je l’ai cassée

 

 

De 1672 à 1675, il côtoie différentes écoles, celle de ses débuts, l’école de Teimon, qui influençait la poésie à Kyoto, mais aussi celle de Danrin (la Forêt des bavardages), plus libre, venue d’Osaka, et qui a supplanté le Teimon à Edo. C’est d’ailleurs Bashō qui mettra un terme au conflit entre les deux écoles, en élevant le haïkaï (moins raffiné que le renga – art poétique très ancien autorisé seulement pour l’élite à la Cour) au rang de véritable poème.

 

La maison bourgeoise,

pour quêter le médecin

elle envoie un cheval !

 

Bashō se retrouve écartelé entre une carrière de fonctionnaire et le désir de se livrer tout entier à la poésie. Certains de ses nombreux admirateurs sont fortunés et peuvent lui permettre donc de lâcher sa carrière sans trop se soucier de problèmes d’argent, problèmes dont il ne se soucie guère de toute façon. Il est naturellement plus attiré par le spirituel que le matériel, ce qui a d’ailleurs donné à croire à ceux qui, plus tard, ont étudié sa vie, qu’il avait été moine, alors que son sacerdoce était uniquement littéraire.

 

C’est en 1675 qu’il change de pseudonyme en prenant celui de Tosei.

 

Contemplant la lune près des montagnes,

elle est rarement si claire

vue d’Edo, polluée

 

En 1680, il a 37 ans, il abandonne son métier de fonctionnaire pour ne vivre que de son art et il créé sa propre école, le Shōmon (l’École de l’authenticité) dont l’enseignement se base sur la profondeur spirituelle et la subtilité esthétique. La même année, un de ses disciples, riche marchand, lui offre un ermitage dans les faubourgs de Fukagawa, une ville de la banlieue d’Edo. Un lieu parfait pour le poète, peu à l’aise avec sa notoriété grandissante et son aisance financière, et qui commençait à se tourner vers le zen.

 

Nuit sous les fleurs –

ascète raffiné à l’excès

je me surnomme « Seigneur ermite »

 

Un an plus tard, un autre disciple lui offre un bananier et l’ermitage est baptisé bashō-an, l’ermitage au bananier. C’est ainsi que vient le nom de plume par lequel il sera immortalisé : Bashō, le Maître « bananier ».

 

Violent typhon dans les feuilles de bananier –

toute la nuit le rythme de la pluie

dans la cuvette

 

En1682, l’incendie qui détruit Edo n’épargne pas le monastère, le temps que ses disciples le reconstruisent, Bashō entame le premier d’une longue série de voyages spirituels et poétiques, mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il commencera à noter ses impressions dans des journaux.

 

N’oublie pas mon haïku

Dans la fraîcheur du col

de Sayo no Nakayama

 

Voyager lui permet de se recueillir sur des lieux célébrés par ses prédécesseurs poètes, retrouver sa famille, des amis et ses disciples, mais avant tout à se frotter à l’impermanence, en risquant ses os sur les routes, pour peaufiner son art, comme l’indique le titre de son carnet de voyage à Ueno : Journal d’un voyageur résigné à y laisser ses os. Bashō a une santé fragile, il souffre de maladies chroniques et de plus les routes à cette époque sont peu sûres, il y a là un véritable défi d’aventurier, mais il faut voir dans ce choix, une dimension tout à fait initiatique au sens spirituel.

 

Le vent me transperce

résigné à y laisser mes os

je pars en voyage

 

Son regard sur le monde, contemplatif bien-sûr, est aussi empreint de compassion :

 

Poètes émus par les cris des singes

Entendez-vous l’enfant abandonné

Dans le vent d’automne ?

 

Et non dénué d’humour :

 

Les nuages défilent -

Un chien qui pisse partout

cette averse d ‘hiver.

 

Après le voyage à Ueno, il reste deux ans sédentaire à l’ermitage reconstruit, ce sera sa période la plus longue sans voyager. Il se consacre à l’enseignement de son art et à une perpétuelle recherche pour l’améliorer. Il lui arrive cependant souvent de souffrir de la solitude.

 

Lune et neige

mes seuls compagnons de l’année –

Fin de l’année

 

C’est durant cette période, en 1686, qu’il publie son poème sans doute le plus célèbre :

 

Vieil étang -

Une reinette y plongeant,

chuchotis de l’eau

 

En 1687, il reprend la route. Son amour de la nature est de plus en plus présent dans son art mais aussi un intérêt pour l’esthétisme du Furyu, un idéal artistique du moyen-âge. Cette année là, il écrit aussi des haïkus où il se décrit lui-même :

 

Cheveux longs

et visage pâle -

La pluie de juin

 

 

Soleil d’hiver

je suis une ombre gelée

sur son cheval

 

Il serait trop long de détailler encore sa biographie, mais à la lecture de ces haïkus, on apprend beaucoup sur la vie, les traditions, les mœurs de l’époque, y compris la nourriture et les tenues vestimentaires. 973 notes indispensables en fin d’ouvrage permettent d’approfondir la compréhension de ces haïkus, de percevoir leur subtilité et de tout ce qu’ils évoquent du quotidien de cette époque.

 

Bashō ne cessera plus de voyager, malgré les maladies, de ville en ville, de temples bouddhistes en sanctuaire shintoïstes. Souvent il rédigera un haïku à la mémoire d’un(e) défunt(e).

 

Ces carnets de voyages sont un hymne permanent à la « beauté émouvante et mélancolique des choses » (awaresa ou encore mono no aware).

 

La bise semble

aiguiser les rocs

entre les cèdres

 

Le voyageur toujours en mouvement tend vers l’équilibre entre vide et profusion, au rythme de l’alternance des saisons.

 

Saumon séché

et maigreur du bonze vagabond

dans les grands froids

 

La lune, la pluie, le froid, les fleurs, le vent, habitent une majorité de poèmes et les maladies qui l’affectent, Bashō les efface d’un seul haïku :

 

De toute façon

il ne m’est rien arrivé –

Herbes de pampas fanées sous la neige

 

Il a alors 48 ans. Il mourra sur la route, à Osaka, en 1694 à l’âge de 51 ans, laissant pour ultime consigne à ses disciples :

 

« La fleur du haïkaï est dans la nouveauté »

 

Il est reconnu comme étant le père du haïku et le plus grand poète du genre, mais suite à un délitement de son école après sa mort, c’est le peintre et poète Buson (1716-1788), qui cinquante ans plus tard, redonnera son blason au Maître.

 

Cathy Garcia

 

 

 

Les traducteurs :

 

Dominique Chipot. Haïjin français, auteur du guide d'écriture Haïkudo, la voie du haïku (Ed. David et Tire-Veilles 2011), il est cofondateur de Gong, la première revue francophone de haïku, et fondateur de l'Association pour la promotion du haïku francophone. Fondateur de l'association pour la promotion du haïku (www.100pour100haiku.fr)), il anime des conférences, des ateliers, des expositions et dirige Ploc! la lettre du haïku.

 

Makoto Kemmoku est membre de la revue de haïku Ashibi (Azalée) et traducteur en japonais de plusieurs livres, entre autre, Le Roman de la rose. Il a publié avec Dominique Chipot deux autres ouvrages, en plus de celui–ci : Du rouge aux lèvres. Haïjins japonaises (La Table Ronde, 2008 et Points 2010) et La lune et moi. Haïkus contemporains (Points 2011).

 

16/03/2012

Else comme absentée de Lou Raoul - Editions Henry 2011

ISBN 978-2-917698-89-1 - 40 pages - 6 €

 

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J’avais déjà fait une note pour Else comme absentée, mais si j’en avais assez bien saisi la forme, j’étais passée à côté du fond, aussi Lou Raoul m’a proposé de lire aussi Sven, paru la même année chez Gros texte. Ces deux recueils auraient pu être effectivement rassemblés en un seul. Je retrouve dans Sven la même écriture concise et imagée que j’avais aimée dans Else, et qui me donne par moment l’impression de feuilleter un album photo. Le cadre est le même : maison, jardin, campagne, la vraie, celle où l’on cuisine le lapin, élève des poules, travaille aux champs pour nourrir les animaux l’hiver. Mais, derrière cette apparente et tranquille immuabilité, s’ouvrent des puits comme une « ambulance dans la nuit verte d’avril » et c’est bien là où parler de ce livre devient difficile. J’avoue avoir faillit y renoncer, mais ce serait dommage car il mérite vraiment d’être lu, tout comme Sven d’ailleurs, et plutôt deux fois qu’une. Mais voilà, l’écriture de Lou Raoul ne dit pas tout, à l’image de ces gens justement de la campagne à qui la pudeur fait préférer le silence, là où d’autres donneraient dans les cris et les larmes.

Else d’abord, rien que le titre est mystérieux. On peut y lire Elle se… et la phrase reste en suspens, devient question. Elle se quoi ? Elle se qui ?

Else c’est aussi « autre » dans la langue de Grande-Bretagne. Ce serait donc ça ? L’autre comme absentée. L’autre soi, couchée sur le papier, à qui l’auteur s’adresse par un tu. Une sorte de dédoublement pour dire sans dire. Au lecteur de deviner. Pas que ce soit un jeu non, mais simplement la parole de l’auteur est si authentique justement qu’elle ne peut qu’être pudique. C’est de vraie vie dont il s’agit ici, par petites touches, une vie ancrée à la terre, pleine d’odeurs, de solitude aussi. D’ailleurs Else comme absentée démarre sur ces mots « T’enfuir, t’enfouir ». Fuir quoi ? La coiffeuse et ses questions déplacées, « vous avez commencé les achats ? », la furie commerciale de noël et « les tables dressées pour des repas, puis des décors, des scintillants, des pièces chaudes » ? Else ne fête pas noël, Else « vomit toutes ces odeurs, parfums, sucrés, ces bras pressés, ces bouches portables dans la rue ». Else préfère « un ancien sac de pomme de terre sur son corps doux ».

En fait c’est ça qui m’avait échappé à la première lecture, j’avais oublié le début et la fin, bercée entre deux par le bon air de la campagne, le soleil, le jardin, cette vie à l’apparence paisible. Au début du recueil, ce décompte des jours du vingt au trente décembre, faut que ça passe, et ça passe, « tu t’perds de vue, Else, jusqu’aux premières minutes en plus des soirs de janvier où. » Parfois les phrases s’arrêtent ainsi, brusquement, comme Else, elles s’absentent. Comme une photo qui manquerait dans un album, laissant juste l’empreinte du cadre vide. Et là on passe à un nouveau chapitre, Ilse Else, et le voile s’épaissit. Ilse ?

Et l’auteur comme si de rien n’était nous plonge d’un coup dans le quotidien, un poulailler, une cour intérieure, des tiges de rhubarbe, la cuvette d’épluchures pour l’âne, le ragoût de lapin mais trop de sauge, c’est amer. Pas anodin ça, ce mot amer. Et une voix, une silhouette d’homme, et là je sais maintenant, c’est Sven, l’homme de Norvège, un homme dans la vie d’Else « son souffle dans tes jours éclairant ton visage ». Du bonheur ? Et c’est le passé qui s’engouffre dans le recueil, et tout se voile à nouveau, « « des traces disent rien du temps passé présent venant c’est hier ça tient pas debout. (…) c’est une odeur de tilleul en fleurs tandis que tu fouilles boîtes archives poésie (…). ». S’ouvre soudain le puits « revient la mort malade couler dans ton sang » et l’ombre du crabe, « juste une poignée de jours entre temps avant de reperdre tous tes cheveux tu achètes une nouvelle coiffure » aussitôt effacée, sans même une virgule entre les deux par « un homme bricole que t’entends siffloter dans les jardins, y’a du soleil de juillet, sur toi, et sur tes sœurs, quoiqu’il advienne ».

 

Serait-ce là, en quelques phrases que se trouve le secret d’Else comme absentée ?

 

« toi sans blessure tu deviens Ilse ».

 

Et là s’ouvre un nouveau chapitre, un nouveau mystère : Else comme absentée ou orcanète. Orcanète ? Une fleur, une fleur méditerranéenne dont la racine sert à teindre en rouge, du henné en quelque sorte. On songe au sang bien-sûr mais aussi aux cheveux, qui reviennent souvent dans ce recueil.

 

Puis la page s’ouvre sur un décor presque idyllique, intemporel,

 

« un homme dans le champs

comme il voit le printemps, comme il coupe les tiges de maïs (…)

 

qu’aux brebis il distribue

les jaunes épis aux matins d’hiver

 

des travaux, des saisons, des brebis, des agneaux »

 

(…)

 

« aux gestes mesurés

est un homme dans le champ

ne dépend que de toi

que tu le suives et sois sur ses pas »

 

Et c’est là qu’à ma première lecture, j’ai commencé, comme Else peut-être, à oublier tout le reste et me suis plongée dans le présent d’une vie bonne et simple, rude aussi, dans ce coin de campagne bretonne, à la douceur se mêle toujours quelques échardes, « les peaux sèches cartonnées des animaux, morts animaux » « toutes les peintures s’écaillent dedans » mais Sven est là. Lou Raoul évoque l’homme essentiellement par la voix, qui chante, sifflote, par les mains qui travaillent, ramassent, bricolent, une présence rassurante, « et lui ce jour ses yeux sont bleus autant que son pull ». Et la vie s’écoule, et on suit le regard d’Else

 

« l’ombre des cyprès déplacée et puis des toiles d’araignées, des morceaux de jute, des bouts de cageots, des ficelles nouées

sur le rebord de la fenêtre un gobelet de plastique bleu

la poudre de lait des petits veaux »

 

Et le printemps est là, il éclate dans le regard d’Else, des pages et des pages de printemps, d’été

 

« c’est dans la cour

comme un poème

où t’éparpilles les chevelures des pissenlits »

 

et puis brusquement arrive « comme une silhouette en imper gris » et « le matin si froid si frêle » et voilà que tout se voile de nouveau devient mystère

 

« tu poses un ange

devant la porte

où est celui

que plus personne

 

la main de l’ange

parfois t’y penses

t’y penses encore

t’y penses sans cesse »

 

et le livre s’achève

 

« comme à une pluie

une pluie qui pleut

depuis trois jours

discontinue

sur Brest, Brest même »

 

et je me dis alors que, oui, le livre est à l’image de ce climat breton, si changeant, et où le soleil peut laisser place instantanément à la pluie, un voile qui obscurcit tout et puis de nouveau le soleil, un peu comme la vie finalement, avec ses creux et ses pleins.

 

Cathy Garcia

 

 

Lou Raoul vit en Bretagne où elle est née en 1964. Depuis 2008, elle publie poèmes et textes dans diverses revues (Comme en Poésie, Décharge, Gros Textes, Liqueur 44, N4728, Traction-Brabant, Trémalo, Verso... ). Un recueil Roche Jagu / Roc'h Ugu (Éditions Encres Vives / Collection Lieu) est paru en 2010, suivi en février 2011 par Sven (Éditions Gros Textes) et en mars 2011 par Les jours où Else (Éditions Isabelle Sauvage), Else comme absentée fin 2011 aux Éditions Henry. quand elle / prairie jaunes tanaisies prévu pour 2012 aux Éditions Isabelle Sauvage. Son travail d'écriture, qui oscille entre poésie et prose narrative, croise aussi le spectacle vivant et les arts plastiques. Son blog ouvert en 2010 accueille textes et photographies : http://friches-et-appentis.blogspot.com/ (faites un copier/coller de l'adresse car apparemment le lien ne fonctionne pas directement mais l'adresse est bonne)

 

27/01/2012

Vide alentour de Jean-Baptiste Pedini

Note parue sur : http://www.lacauselitteraire.fr/vide-alentour-jean-baptis...

 

 

 

Encres Vives (Coll. Encres Blanches n°488) 2011 - 16 pages – Préface de Patrice Maltaverne - Prix 6.10€

 

 

 

Vide alentour, Jean-Baptiste Pedini

 

 

 

 

Le vide on ne s’y fait pas, écrit Jean-Baptiste Pedini, en 10 poèmes qui tournent autour de ce vide alentour. Le vide, il le creuse, le fouille, le traque, tente de lui donner forme en quelque sorte, de lui donner sens. Des poèmes comme des corps pour englober ce qui échappe, questionne pourtant, obsède même. Le vide révèle comme une éternelle insatisfaction.


 

« on décompose espaces

gestes

fouilles au corps

 

toujours plus simples

 

toujours à rechercher

d’autres possibles. »

Il y a va et vient entre ce vide alentour et le besoin de sentir, de se sentir à défaut de pouvoir combler le vide.


 

« on regarde un ciel vide

on se mouille en-dedans »


 

Le vide alentour reflète sans aucun doute cette peur du vide intérieur, comme si le vide extérieur menaçait d’absorber l’auteur.

 

Tout se joue entre ombres et absence.


 

« entre  le moût du jour

et la chair qui plisse

l’absence

 

(…)

 

et de ces ombres

 

des petites plaies rouges

qui remuent dans la nuit »


 

La matière est absorbée, dissoute.


 

« le bruit de l’eau dans nos gourdes d’ombre »


 

Et même le temps disparaît.


 

« temps à ôter encore

à ce qu’il reste »


 

Il y a ces tentatives d’arrimer le corps.


 

« avec ou sans

les jours où l’on est bien

 

où bouches et bouches

se mangent

gravitent autour des peaux »


 

On s’accroche aux corps pour ne pas sombrer dans le vide, mais les corps-bouées rappellent encore qu’on ne peut échapper à ce vide. Alors,

 

 

« on trace de petits traits

qui tirent

et qui dégorgent

 

petits traits inouïs

petits traits des absents »


 

En fin de compte, il n’y a qu’absence, ombre et silence.


 

« il n’y a que ça

et personne ne dit rien »


 

La poésie devient alors comme le seul révélateur, la seule issue possible.


 

« on creuse une matière nouvelle

on noircit les phalanges

en deçà

aucune rue ne s’élève »


 

Cela permet une certaine forme d’acceptation.


 

« on reste ce mirage

qui recule sans cesse »


 

Le vide qui nous pousse finalement dans le vide, le vide autour, le vide devant, le vide derrière.


 

« on s’en souvient à peine

de la brise d’hiver

 

(…)

les têtes qui dépassent

à peine

 

secouent les rideaux

d’ombre »


 

L’ombre et le silence pour habiller le vide… Reste tout de même comme une lueur, on croit encore à l’après.


 

« le silence rôde

 

on a du mal à savoir

ce qui viendra après »


 

Il s’agirait  de passer par l’acceptation, alors que :


 

« l’ombre roule

à mesure

dans la poussière du jour

 

il n’y a rien à sauver

il n’y a plus de distance »


 

Peut-être n’y a t-il simplement qu’un plein présent, avec le vide alentour.


 

Cathy Garcia

 

 

 

A propos de l'écrivain

Jean-Baptiste Pedini

Jean-Baptiste Pedini est né en 1984 à Rodez et vit et travaille actuellement en région toulousaine. A publié : Hors la ville (haïkus), Guy Boulianne éditeur 2006 et Ombres à moudre, -36° édition (collection 8pA6), 2009 ; Peut-être à minuit, -36° édition (collection 8pA6), 2010 ; La légèreté des cendres, éditions Clapàs (collection Franche Lippée) 2010.


Vers le silence de Max Pons, Ed de La Barbacane 2011

 

Note publiée sur La Cause Littéraire :

 

 

Max Pons Vers le silence.JPG

 

Max Pons est un amoureux, un grand amoureux de l’humain et des pierres, amoureux au sens le plus courtois du terme, comme les troubadours de langue d’Oc. Dans ce recueil, admirablement préfacé par Michel Host, il nous offre un cheminement de haut vol poétique  « Vers le silence ».

 

 

 

Fidèle à sa passion minérale, le recueil s’ouvre sur la pierre, mais une « Pierre de caresse/ Pierre maternelle ». Max Pons, qui fut pendant si longtemps gardien et guide du Château de Bonaguil, un château-fort, allégorie de la forteresse quasi imprenable du féminin, connait mieux que personne les liens secrets qui se tissent entre la pierre et les forces de la nature et ce que je retiens de l’ensemble de ce nouveau recueil, ce rassemblement de fragments, de morceaux de ce territoire qui est le sien, c’est que tout, de la pierre à la chair, de la terre au ciel, transpire et conspire un puissant chant d’amour.

 

 

 

« Arc en pleine caresse

 

Ton plaisir pointe vers le ciel

 

Ton désir vient de la terre

 

Et l’homme hésite

 

À franchir le seuil. »

 

 

 

Le poète déploie ses antennes en toutes directions, attentif et précis, c’est un amant d’expérience, porteur d’histoire, la sienne, mais aussi de celle des Hommes

 

 

 

« Voici des portes qui s’ouvrent sur d’autres portes.

 

Voici des fenêtres qui croisent leurs bras puissants sur la nudité blessante de la lumière.

 

Et puis voici d’autres yeux encore. D’autres croisées de lumière. »

 

 

 

Et de tous leurs questionnements.

 

 

 

« En ces lieux de foudre, à l’odeur d’Histoire, retournant à la domination de l’élément aquatique, quelle est donc cette force sauvage qui habite la somptueuse gésine minérale dans la quiétude des mousses.»

 

 

 

En homme avisé, le poète sait que malgré tout le chemin parcouru, il n’y a pas de réponse définitive à ses interrogations, mais que l’essentiel reste encore et toujours à vivre.

 

 

 

« Inventer la survie

 

Débusquer le mouvant

 

Jusqu’à l’immobilité lucide

 

Au seuil du sanctuaire »

 

 

 

Et que la vie est désir, sans cesse renouvelé, comme le fleuve va à la mer

 

 

 

« Je te parlerai des libellules des premiers émois

 

et des éclairs de chaleur sur la robe mouillée des soirs.

 

Et de cette cascade qui bat de sa chevelure

 

le dur silence. »

 

 

 

Et le poète chante et honore la Source

 

 

 

« Devant ce val délicatement veiné

 

À la naissance d’un fleuve d’ombre et de feu

 

Estuaire au limon de vie

 

Devant ces meules lourdes de louanges

 

Cette fête de courbes

 

Ce langoureux ballet

 

Paysage pour la grande faim du dehors et du dedans »

 

 

 

Un chant qui se fait « profond » et « vérité primitive ». « Faire l’amour », voilà la « Pureté retrouvée » et revient l’homme qui savait parler aux pierres

 

 

 

« Du fond de ma caverne charnelle

 

 Je te bâtis »

 

 

 

Que le poète se donne tout entier à son chant ne l’empêche nullement d’être lucide et ô combien !

 

 

 

« Inéluctable marche

 

D’ultime vérité. »

 

 

 

Et son regard saisit le moindre détail qui témoigne de l’infime et infinie beauté

 

 

 

« La marmite ronronne

 

Près du chat. »

 

 

 

Comme seuls savent le faire ceux qui ont envisagé la mort en face, car nul n’est plus habile qu’elle à nous faire ressentir le précieux bonheur de l’instant

 

 

 

« Au fil,

 

Le linge blanc

 

- Lessive de l’œil -

 

Le linge qui raconte des êtres. »

 

 

 

Mais si le temps, à Max Pons comme à nous tous, est compté, le poète magicien a plus d’un tour dans sa plume :

 

 

 

« -  Il faut bien passer le temps,

 

Dit l’un.

 

- Non, lui répond l’autre :

 

Il faut l’agrandir. »

 

 

 

La lucidité sans l’humour serait torture. Max Pons sait qu’il est bon de garder l’œil amusé et le sens de la facétie :

 

 

 

« Il y a sur la table

 

Une salière à lunettes

 

Ne manquant pas de sel.

 

Il y a l’éclatement même

 

De la vérité. Personne ne

 

S’y retrouve. 

 

 

 

(…)

 

 

 

Et c’est ainsi qu’il voit le monde

 

Tel qu’il est, au grand étonnement

 

De la réalité

 

Et des paroles rassurantes… »

 

 

 

Et le poète, une main sur la chair, l’autre sur la pierre, tel un vieux sage sur la terrasse nous suggère de

 

 

 

« Tourner longuement

 

La petite cuiller.

 

Deux sucres, voulez-vous ?

 

La poésie est infusion… »

 

 

 

Et nullement pressé de nous voir partir, il nous donne à boire encore et encore de sa belle et bonne poésie, dans un recueil qui s’étire comme un chat

 

 

 

« Et vient le petit jour, longue robe flottante.

 

Demeure un goût d’amour, tel un oiseau perdu

 

De ses ailes frappant la cage de nos gorges »

 

 

 

En s’inspirant aussi de gravures de Maya Mémin et quelques dessins que son ami Zadkine lui avait confiés, avant de poser un point que l’on espère non final, en faisant sienne cette phrase de Cocteau

 

 

 

« On ne se consacre pas à la poésie, on s’y sacrifie ».

 

 

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

 

Max POns.jpg

 

Max Pons est né le 24 février 1927 aux alentours de Fumel. Il passe les premières années de son enfance à Vitry-sur-Seine en banlieue parisienne. Sa famille rejoint le sud-ouest de la France dont elle est originaire juste avant 1939. Dès lors, avec les terres, situées entre Quercy et Périgord, vont commencer un dialogue ininterrompu avec cet homme qui aime à répéter avoir vu le jour sous le signe des Poissons et du calcaire. « C’est à l’âge de cinq ans que je fis connaissance avec Bonaguil, lors d’un déjeuner sur l’herbe en famille, nous devions être dix-sept, oncles, tantes, cousins et mes parents.» C’est dans le cadre de ces pierres qu’il rencontrera de très nombreux poètes devenus par la suite ses amis comme André Breton, Eugène Guillevic, Pierre Albert-Birot, Jean Follain, Jean Rousselot venus visiter le château dont il est à la fois l’historien, le conservateur et le poète de 1954 à 1992. Au service des autres et de la poésie, il fonde en 1963 la superbe revue La Barbacane et quelques temps après l’édition du même nom, dont le poète Charles Dobzynski dans la revue Europe a pu écrire à juste titre « Ce sont très souvent, on le sait, les petits éditeurs qui font grandir la poésie, qui font surgir le neuf vierge et vivace là où on ne l’attendait pas. La Barbacane est une de ses revues qui édite des ouvrages d’une qualité bibliographique exceptionnelle, bien qu’à des prix tout à fait abordables, ce qui est en soit une performance ». A près de cinquante ans, la revue est toujours vivante ! Et la revue Nouveaux Délits née dans le Lot 40 ans après, a eu le plaisir d’inviter Max Pons et la Barbacane pour une rencontre poétique à St Cirq-Lapopie en septembre 2009. Max Pons est depuis 2011 citoyen d'honneur de la ville de Fumel. Il a reçu le Grand Prix de Poésie de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre en 2011. Amoureux de la culture espagnole, il a séjourné une dizaine d’années à Barcelone et il est aussi un traducteur hors pair.

 

 

 

Bibliographie :


Vers le Silence, itinéraire poétique, Préface de Michel Host, Éditions La Barbacane 2011
Une Bastide en Quercy : Montcabrier, La Barbacane, 2009.
Les Armures du silence, La Porte, 2002
Poésie de Bretagne, aujourd'hui, anthologie, La Barbacane, 2002
Formes et paroles, poèmes de Salvador Espriu, trad. Du catalan, La Barbacane, 1978
Voyage en chair, Regards sur Bonaguil, La Barbacane, 1975
Ecriture des pierres, étude sur des graffitis XVIe et XVIIe siècles, La Barbacane, 1971 (épuisé)
Calcaire, Rougerie, 1970 et 1981
Bonaguil, château de rêves, Privât, 1959
Evocation du vieux Fumel, Privât, 1959 (épuisé)
A propos de Douarnenez, La Barbacane, 1999
Le Château des mots, La Barbacane, 1988
Vie et légende d'un grand château fort, La Barbacane, 1987
Nouveaux regards sur Bonaguil, La Barbacane, 1979