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10/03/2017

Telluria de Vladimir Sorokine

 

 trad. russe Anne Coldefy-Faucard

 Actes Sud, février 2017

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352 pages, 22,20 €

 

Telluria est une sorte de grande fresque post-contemporaine qui propulse et bringuebale le lecteur dans les prochaines décennies du XXIe siècle, dans une Russie éclatée par des tendances séparatistes alors que les Chinois ont débarqué sur Mars, et sur un territoire plus vaste encore allant de l’Atlantique jusqu’au Pacifique, à travers une Europe post-wahhabite, elle-aussi éclatée. Une sorte de Moyen-âge de science-fiction dans lequel il est difficile de trouver des repères pour commencer, tellement c’est la pagaille. Ça démarre dans une sorte de fabrique de casse-têtes, où on comprend qu’il y a des petits et des grands, les petits étant vraiment minuscules et les grands vraiment géants. Et ce ne sont pas les seules créatures étranges qu’on croisera tout au long du foisonnement de ces 350 pages, des humains zoomorphes, des centaures et des robots… On y voyage plutôt à voiture à cheval, les autotractés étant de plus en plus rares, et elles roulent à la pomme de terre, certains privilégiés peuvent voler aussi avec des ailes motorisées. La dystopie fait dans le post-anachronisme.

Le lecteur qui tenterait de s’attacher en début de lecture à un quelconque fil en sera vite découragé, car en réalité Telluria est découpé en 50 chapitres, qui peuvent se lire chacun séparément, et plus encore, l’auteur y multiplie les codes, les styles et les genres, la narration littéraire et l’oralité, les hybrides entre eux, tant et si bien que cela donne le tournis mais attise aussi la curiosité car l’intérêt est sans arrêt relancé et le grotesque alléchant. C’est ce qu’on appelle le skaz, un genre littéraire typiquement russe.

Le lecteur comprend vite qu’il doit lâcher toute volonté et se laisser simplement conduire, ce qu’il finira par faire, perdu qu’il est dans cette mosaïque hallucinée, cette confusion des frontières à tous niveaux… Un élément cependant sert de lien, et cet élément se répand sur tout ce territoire et devient l’obsession principale de ce monde sens dessus dessous : le tellure, les clous de tellure, un métal plus fort que la plus forte des drogues, le summum du soma, qui est fabriqué en République de Telluria, dans l’Altaï, dont le président est Français. Ces clous doivent être plantés directement dans le crâne, selon un protocole précis, par des charpentiers plus ou moins qualifiés, dont certains parmi les plus renommés ont élevé cette activité au rang d’un art mystique et forment un ordre ressemblant à celui des Templiers. Ces clous une fois plantés permettent de réaliser les désirs et les rêves les plus fous, et notamment de rencontrer et échanger avec des personnes disparues, de vivre en temps réel n’importe quelle époque sous n’importe quelle forme et d’échapper ainsi à un monde chaotique, ravagé par la violence. Mais il y a aussi une idée d’initiation et d’enseignements tirés de ces expériences, pour ceux en tout cas, qui survivent à l’implantation.

Sous couvert d’allégorie fantastico-délirante, Telluria est un roman éminemment politique, qui questionne les rouages du système et les idéologies, les fantasmes de pouvoir, qui continuent à alimenter le désir de conquête.

 

Cathy Garcia

 

20422.jpgVladimir Sorokine né en 1955, ingénieurs et illustrateur, a commencé à écrire en 1977, connu surtout dans les milieux non-conformistes et devient un écrivain russe majeur après l’effondrement de l’Union soviétique, le parangon du post-modernisme. Ses romans, nouvelles, récits et pièces de théâtre sont de véritables événements, suscitant louanges, critiques acerbes, contestations, indignation, ils tournent tous plus au moins autour de la question du totalitarisme. Il est devenu la bête noire du gouvernement actuel. Écrit dans les années 1985-1989, Roman paru en 1994 est un de ses chefs-d’œuvre. Son roman Le lard bleu (1999) lui a valu une grande notoriété, et bien des problèmes, dont un procès pour pornographie. Plus tard, sortiront une trilogie, La Glace (2008) et une Journée d'un opritchnik (2008), Le Kremlin en sucre (nouvelles, 2011), La Tourmente (2011). Il est l’auteur également de pièces de théâtre, dont Dostoïevski-trip, paru chez Les solitaires intempestifs, en 2001.

 

Note parue sur la Cause Littéraire :

http://www.lacauselitteraire.fr/telluria-vladimir-sorokine

 

 

Cathy Garcia, D’ombres par JP Gavard Perret

 

Scan­ner la pénombre des mots

Avec D’ombres, Cathy Gar­cia a ras­sem­blé des poèmes écrits entre 1990 et 2013 qu’elle a illus­trés d’encres sub­tiles. Au départ, il existe un extrait de son jour­nal : « j’ai fixé le pla­fond où pen­dant long­temps, / des ombres m’ont fait des gri­maces… ». Et tous ses poèmes sont fidèles à l’univers de l’auteur : ils parlent de tris­tesse, de soli­tude, de drames (et elle sait ce dont elle parle) mais pour lut­ter de manière aussi déses­pé­rée qu’avec espoir face à la mort qui sans cesse « remonte ses bas » et est tou­jours prête à venir « tirer sur ton drap ».
C’est là, écrit super­be­ment Cathy Gar­cia, « soi­gner le noir par le noir / mettre des mots là où il ne faut pas / nar­guer la peur ». Il existe en consé­quence, et tou­jours dans l’œuvre, le sens de la lutte exis­ten­tielle et de l’avènement. Gar­cia Lorca n’est jamais loin.

Ecrire pour la créa­trice ne revient pas à tra­cer des signes mais tra­ver­ser des fron­tières, sor­tir du sillon, oser une danse qui n’a rien néan­moins de for­cé­ment nup­tiale. L’auteure sait mon­trer l’envers des mots, scan­ner leur pénombre. Dans les brèches de ses images se découvrent des lieux reti­rés de l’être. Et la poé­tesse tient le coup même lorsque les âmes, ayant perdu leur blon­deur d’épi, sont grises comme des chats la nuit.

jean-paul gavard-perret

Cathy Gar­cia, D’ombres,  A tire d’ailes, 2017 — 10,00 €.

 

http://www.lelitteraire.com/?p=28901

 

 

09/03/2017

NOAM CHOMSKY - The 5 Filters of the Mass Media Machine

 

 

 

 

Vient de paraître : D'OMBRES de Cathy Garcia

 

 

   

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poèmes écrits entre 1990 - 2013

avec huit illustrations originales de l'auteur

 

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j'ai fixé le plafond où pendant longtemps,
des ombres m'ont fait des grimaces...

in Journal 1997

 

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petites fictions qui parlent de mort, drame, tristesse, solitude
une façon paradoxale de faire la nique à

 la camarde à cheval un de Troie
la camarde à midi tend ses bras
la camarde remonte ses bas
viendra cette nuit tirer sur ton drap

soigner le noir par le noir
mettre des mots là où il ne faut pas
narguer la peur

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Édité et imprimé par l’auteur

Tirage limité et numéroté

Sur papier 90gr calcaire
Couverture 250 gr calcaire
100 % recyclé

Dépôt légal : mars 2017


à me commander directement (et merci !) :

10 €  ( + 2 € pour le port)

 

 

 

    

L'argent caché des parlementaires

 

 Source : http://tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-2017/201702...

 

02/03/2017

La revue du mois par Jacmo (Décharge), parle d'Yves Artufel

 

Chiendents n° 116 : Yves Artufel

publié le 2 mars 2017 , par Jacmo dans Accueil> Revue du mois

 

C’est Georges Cathalo qui a coordonné cette livraison consacrée à notre ami Yves Artufel. Comme souvent dans ce genre de cas précis et spécifique, il est difficile de distinguer l’éditeur du poète.

En effet, Yves Artufel, ça « parle » en poésie comme l’éditeur de Gros textes (200 auteurs, 400 livres). (Son aventure de revuiste est demeurée plus erratique, avec Gros textes, plusieurs séries, et Liqueur 44, et s’est achevée pour l’heure en 2011).

Il y a donc aussi, à part égale, le poète, qui s’est édité lui-même pour 4 recueils (alors que c’est Polder qui publiait son premier recueil en 1999, n° 101). Et quelque part, tout est dit, Yves Artufel qui se met au service des autres (et comment !) pousse la modestie et la discrétion à ne pas solliciter lui-même d’autres éditeurs et préfère ne déranger personne pour se publier tout seul.

Les divers auteurs sollicités hésitent souvent entre l’hommage à l’un ou à l’autre de ce Janus moderne. Une façon d’éviter le hiatus, c’est de célébrer l’homme, le bonhomme qui n’est pas coupé en deux. Roland Nadaus fait la synthèse : Cher Poèteéditeurami… Jean-Pierre Lesieur titre son article : « Yves Artufel, homme à tout faire de la poésie » et conclut plus laudateur : …homme à tout faire et seigneur de la poésie de notre temps. Christian Bulting écrit une critique élaborée de son dernier recueil Il faut repeindre le moteur et souligne son côté « sauvagement libre ». Jean-Claude Touzeil donne trois qualités cardinales et voisines du personnage : « douceur, discrétion et humilité ». Ce que reprend à son compte Georges Cathalo : « Humilité, patience et modestie ». Thomas Vinau offre un poème : ...Il est le cœur battant / saignant / puant / vivant / de la poésie. Ses plus proches insistent sur l’aspect humain, comme Dominique Oury qui écrit : Yves c’est mon ami, ou bien Alain Sagault en écho : Yves, mon ami. Il conclut sa page : … la création la plus authentique consiste à voguer, modestement mais sans concession, à la découverte de l’essentiel tel qu’il peut s’incarner à travers chacun de nous. Jean-Claude Touzeil et François-Xavier Farine insistent sur l’inlassable militant de la poésie ou le militant des autres poètes.

Georges Cathalo a intercalé entre les hommages des auteurs Gros textes des pages tirées des recueils d’Yves Artufel. Christian Bulting et Jean-Claude Touzeil donnent quelques clés de cette poésie qu’on peut qualifier de mineure dans le sens où, comme on l’a compris, il ne s’agit pas d’une poésie sonore, tonitruante et tapageuse, qui prendrait tout le devant de la scène, mais toute la personnalité d’Yves Artufel s’y trouve. Sa fibre libertaire sait domestiquer la vanité qui entrave plus d’un poète. On peut parler de dérision, d’humour fin. Le poète à présent monte sur son cheval à bascule. Il espère qu’il va faire chavirer le monde. On peut parler de désillusion, de désenchantement, mais jamais d’amertume. Les déceptions qui nous sont communes dans le quotidien demeurent souvent l’objet de ses réflexions et de ses écrits. Et il sait en sourire, parfois âprement et nous en faire sourire de même, avec distance. Enfin, autre manière de ne pas se prendre au sérieux, c’est la longueur de plus en plus resserrée de ses poèmes. Et une véritable prédilection pour l’aphorisme, art compliqué de la densité qui doit faire mouche, sans concession, ni au style ni à l’impact sémantique. Conseil valable : fais ce que tu peux. Aux dernières nouvelles, il semblerait que Dieu en soit là. Par ailleurs, Yves sait trouver des métaphores inattendues qu’il file de même façon : Je vais penser à me refaire l’intérieur. Ca fait longtemps que je n’ai pas changé la tapisserie du cerveau, la moquette de l’âme, ni repeint le cœur. Cette façon de comparer deux domaines, de mélanger deux univers peut aboutir au court-circuit créatif et hallucinant : Mon ombre sur le mur se mit à saigner. En outre, Yves Artufel est commerçant-libraire, colporteur, comédien, lecteur…

Artisan-militant, et poète avant tout, poète à la base, poète primordial. Je vais jusqu’à l’horizon pousser ma brouette de décombres. Après on avisera.


Chiendent Yves Artufel : 6 €. 20, rue du Coudray – 44000 Nantes.

Editions Gros Textes, chez Yves Artufel, Fontfourane, 05380 - Châteauroux-les Alpes.
Rappelons que la collection Polder est une collection Gros Textes (en coédition avec la revue Décharge).

 

 

 

27/02/2017

Pour un bout de papier - Emission du 17 février 2017 - Travail social et Délit de solidarité

 

dimanche 26 février 2017 par CLIME |

Sans frontière ni nation, l’émission Pour un bout de papier vous propose en février de discuter du soutien aux migrants migrantes : Du délit de solidarité qui criminalise l’entraide aux transformations du travail social dans les centres d’accueil des migrant.e.s.

Au sommaire cette semaine :

1 . Les nouvelles du Centre de rétention administrative de Cornebarieu
2 . Travail social ou flicage ? Les travailleuses sociales prennent la parole. En quoi consiste le travail social dans les centres d’accueil et d’orientation mis en place à la suite de l’expulsion de Calais ?
3. Qu’est ce que le délit de solidarité ? Histoire et actualité d’un concept juridique.
4 . Rencontre avec les membres de l’association Amigrants de Cahors.

En complément d’infos :

Le blog DormiraJamais avec un dossier complet sur Denko Sissoko

Un lien Arte (émission de une heure sur Denko Sissoko, les structures pour mineurs isolés étrangers avec des témoignages)

Réécouter l’émission :

http://www.canalsud.net/?Pour-un-bout-de-papier-Emission-...

 

 

 

26/02/2017

Petit guide de déradicalisation économique à usage électoral

 

Alors que nous allons bientôt élire le prochain président de la République, il est indispensable d’alerter sur les conséquences des propositions des candidats à cette élection. C’est un des objectifs du livre intitulé L’intégrisme économique, qui sort le 1er mars prochain.

 

 

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Une question est à l’origine de L’intégrisme économique
[1]. Pourquoi continue-t-on de promouvoir les recettes économiques néo-libérales alors que près de 40 ans d’application ont montré leurs effets pervers : multiplication des crises financières ; explosion des inégalités combinée à une hausse de la précarité et de la pauvreté qui fragilisent la cohésion sociale ; dégradations environnementales toujours plus importantes, etc. ? Leurs promoteurs continuent pourtant d’affirmer qu’il n’y a pas d’alternative et que de telles politiques économiques bénéficieront à tous, tôt ou tard.

 

Et si, derrière cette rhétorique de façade, l’objectif n’était pas de servir l’intérêt général mais celui d’une minorité ? C’est ce sillon que nous creusons tout au long de cet ouvrage. L’économie n’y apparaît plus comme une science objective et neutre mais plutôt comme une religion ou, pire, comme un intégrisme religieux qui tente d’imposer une lecture rigoriste d’évangiles économiques dont les dogmes peuvent être rassemblés en dix commandements (l’austérité budgétaire tu prôneras ; la dépense publique tu diminueras ; plutôt que les plus riches, les pauvres tu taxeras ; la libéralisation financière tu assureras ; etc.). Tout en promettant le paradis économique à tous, l’intégrisme économique cherche en réalité à imposer un Ordre néolibéral qui ne bénéficie qu’à ses promoteurs. Pour ce faire, il dispose d’une armée de disciples dont la mission est de convaincre les foules de la bonté du Dieu qu’il vénère, le Marché, et de dénoncer toute pensée hérétique.

Ce livre fournit les clés permettant de comprendre les dérives sectaires de l’intégrisme économique. Nous dévoilons tout d’abord son mode opératoire, c’est-à-dire la façon dont il exerce son pouvoir, en particulier en utilisant la manipulation (chapitre 1). Nous décortiquons ensuite ses dogmes – les dix commandements – et faisons apparaître toute la cohérence d’un projet politique, mené par une minorité pour son propre profit, qui dessert la plus grande partie de la population mondiale (chapitre 2). Nous démasquons enfin ses adorateurs (missionnaires du FMI, inquisiteurs européens, apôtres économiques et clergé médiatique) et déconstruisons leur rhétorique intégriste (chapitre 3). Ce parcours nous conduit à dessiner les contours d’une indispensable dé-radicalisation des esprits touchés, ou seulement tentés, par l’intégrisme économique (épilogue).

L’intégrisme économique fait peser de lourdes menaces sur la démocratie comme sur le débat d’idées. C’est en effet une approche intégriste de la construction européenne qui l’entraine aujourd’hui dans une fuite en-avant anti-démocratique, comme le montre le traitement de la crise grecque, et participe du rejet croissant du projet européen, ce que traduit le Brexit. C’est aussi une vision intégriste de l’économie qui condamne toute approche alternative. La croisade contre le pluralisme des idées au sein de l’université a été menée en 2014 par l’apôtre Saint Jean Tirole, tout juste canonisé par l’intermédiaire de son « prix Nobel d’économie ». Elle se poursuit aujourd’hui à l’appel de Pierre Cahuc et André Zylberberg – dont le récent pamphlet a suscité de nombreux débats[2] – qui se lancent dans une chasse au « négationnisme économique » et appellent à l’épuration de toute pensée dissidente. Face au dogmatisme des intégristes économiques, il est essentiel de réaffirmer que l’économie est toujours plurielle et éminemment politique, et de montrer que d’autres voies sont possibles.

L’introduction de ce livre est reproduite ci-dessous.

 

Introduction : Le dieu Marché

Selon le dictionnaire Larousse, l’intégrisme est « une attitude et une disposition d’esprit de certains croyants qui, au nom du respect intransigeant de la tradition, se refusent à toute évolution ». Si une bataille s’est engagée contre l’intégrisme religieux et ses idées rétrogrades, un autre intégrisme, économique celui- là, sévit plus sournoisement. Il n’a pas eu besoin de recourir à des moyens barbares pour s’imposer. Mais, comme l’intégrisme religieux, il vénère un dieu, le Marché en l’occurrence, et défend une tradition, celle de l’économie néolibérale, avec les dogmes sur lesquels elle repose – austérité, concurrence, libéralisation, etc. –, et ne tolère aucune remise en question. Les prosélytes du Marché, c’est-à-dire les intégristes économiques, nous somment d’agir en son nom et de l’adorer, car lui seul œuvrerait pour le bien de tous. Ils le placent ainsi au centre de toutes nos décisions.

Les intégristes économiques peuvent être rangés en deux catégories. D’un côté, les théologiens et les évangélistes, à savoir les économistes orthodoxes les plus fanatisés, construisent la doctrine et élaborent les tables de la loi, dont les dogmes peuvent être rassemblés en dix commandements. De l’autre, le clergé, composé des principaux responsables politiques et des milieux d’affaires, avec leurs relais médiatiques et économiques, se charge de diffuser une lecture rigoriste des évangiles économiques. Malheureusement, de trop nombreux citoyens, dont l’esprit a été perverti par la propagande intégriste, ont également prêté allégeance à un mouvement qui les dessert pourtant largement.

Bien que nous n’en ayons pas toujours pleinement conscience, l’intégrisme économique nous entoure et rythme nos vies au nom du Marché. Pas un jour en effet sans analyses ou débats sur la croissance: est-elle suffisante ? Va-t-elle revenir ? Quand reviendra-t-elle ? Comment la faire revenir ? Pas un jour non plus sans indications sur les cours de la Bourse et l’évolution du sacro-saint CAC40, baromètre économique de nos sociétés « modernes » qui nous dit le temps qu’il fait sur des marchés financiers dont l’état de santé conditionnerait le nôtre. Pas un jour encore sans questionnements sur l’évolution des prix dont on nous assure qu’ils dépendent d’une loi de l’offre et de la demande quasi divine, puisque assurant le bon fonctionnement du Marché. Pas un jour enfin sans lamentations sur les (mauvais) chiffres du chômage et considérations sur le type d’offrandes au Marché qui permettraient de le réduire.

L’intégrisme économique s’est tellement immiscé dans les esprits que de nombreuses informations sont traitées principalement sous l’angle de leur coût économique, reléguant au second plan les aspects sociaux, politiques, environnementaux ou encore psychologiques, quand ils ne sont pas tout simplement occultés. Ainsi en est-il des conflits sociaux, où le coût économique à court terme d’une grève, évalué en points de croissance perdus pour faire plus sérieux, l’emporte sur l’intérêt des revendications pour le bien-être de la population. De même, l’impact d’une catastrophe naturelle est réduit à une facture de réparations à venir et laisse dans l’ombre la détresse psychologique des personnes touchées par l’événement, donc les moyens de la traiter.

Cette fascination pour le Marché a de quoi interroger. Les intégristes économiques, qui sont devenus les oracles des temps modernes, interprètent le réel, livrent leurs prophéties – sous forme de prévisions économiques – et promettent de nous conduire vers la Terre promise de l’abondance. L’intégrisme économique se présente pourtant comme une science, sérieuse et objective de surcroît, et, à ce titre, se pare d’un formalisme mathématique supposé lui fournir ses galons de science exacte. Dans les faits, il est l’instrument du pouvoir exercé par une minorité à son propre profit et s’emploie à nier toute existence d’alternative, promettant l’enfer – sur terre, dans ce cas – aux récalcitrants, aux hérétiques, bref, à tous ceux qui douteraient de la véracité de ce catéchisme.

Depuis près de quarante ans, nous avons laissé prospérer la religion du Marché et avons accepté de nous soumettre à ses dérives intégristes, ce qui nous a conduits à intérioriser des dogmes économiques qu’il devient de plus en plus difficile de questionner. Face à un tel aveuglement, il est indispensable de comprendre les dérives sectaires de l’intégrisme économique, ce qui implique de dévoiler son mode opératoire (le mode d’exercice de son pouvoir) afin de décortiquer ses fondements (les dogmes) et de démasquer ses adorateurs (les disciples), qu’il convient de déradicaliser pour leur faire retrouver le chemin de la raison (scientifique), de la tolérance et de l’intérêt général, donc celui de l’espoir.

 

 


 

[1] Eric Berr, L’intégrisme économique, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, 176 pages.

[2] Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique. Et comment s’en débarrasser, Paris, Flammarion, 2016.

 

 

25/02/2017

Quatre banques françaises contre les Sioux du Dakota, expulsés par Trump

 

 

par Olivier Petitjean

Ce 22 février, les forces de l’ordre ont procédé à l’évacuation du principal campement des Sioux et de leurs alliés qui s’opposaient encore à la construction de l’oléoduc Dakota Access, aux États-Unis. Les forces de l’ordre ont procédé à plusieurs arrestations et des incidents ont émaillé l’évacuation. Selon le compte-rendu du Guardian, deux mineurs auraient été victimes de brûlures graves suite à une explosion inexpliquée dans un tipi du camp.

L’oléoduc Dakota Access doit amener, sur plusieurs centaines de kilomètres, le pétrole de schiste extrait dans le Dakota du Nord vers l’Est des États-Unis. Une portion de cette infrastructure doit traverser, à proximité de la rivière Missouri, des terres ancestrales des Sioux, menaçant leurs sources d’eau potable. Après des mois de manifestations et d’occupation des terrains, l’administration Obama avait finalement bloqué le chantier et demander l’étude d’un tracé alternatif. Dès son arrivée à la Maison blanche, Donald Trump a cassé cette décision et ordonné la reprise rapide des travaux. Le nouveau président possède des actions dans Energy Transfer Partners (ETP), l’entreprise qui construit l’oléoduc, et compte parmi ses plus proches alliés un magnat du pétrole de schiste (lire notre article).

Les banques françaises débloquent des fonds supplémentaires

La lutte se poursuit sur le terrain juridique, les Sioux ont déposé un recours contre le décret de Donald Trump. Une autre bataille importante se déroule autour du financement du projet par plusieurs banques, invitées par les opposants à rompre leurs liens avec Energy Transfer Partners. Les pétitions ont reçu plus de 700 000 signatures. Plusieurs banques européennes sont concernées, dont les françaises BNP Paribas, Société générale, Natixis et le Crédit agricole.

« La banque néerlandaise ABN Amro a annoncé le 2 février qu’elle arrêterait toute relation avec Energy Transfer Equity, la principale entreprise derrière le projet, et la banque suédoise Nordea a carrément exclu les trois principales entreprises du projet, souligne Lucie Pinson, de l’association Les Amis de la Terre. Malheureusement, jusqu’à présent, les banques françaises n’ont pris aucun engagement similaire. Natixis et Crédit Agricole ont même récemment refinancé ETP. » Les grandes banques françaises avaient répondu à ces interpellations en indiquant qu’elles attendaient les résultats d’une expertise sur le projet et la consultation des populations concernées pour se prononcer.

En attendant, les affaires continuent. Selon les données collectées par les Amis de la Terre et l’organisation spécialisée Banktrack, Natixis et le Crédit agricole ont débloqué en janvier, au moment de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, plusieurs dizaines de millions de dollars au profit d’Energy Transfer Partners (72 millions pour Natixis et 35 millions pour le Crédit agricole). Aux côtés de BNP Paribas, elles auraient également participé à un prêt pour la même entreprise de 2,2 milliards de dollars au début du mois de février.

Olivier Petitjean

Lire aussi : Les grandes banques françaises derrière le projet d’oléoduc combattu par les Sioux

 

 

24/02/2017

Vient de paraître : Le vin des crapauds - Saïd MOHAMED, Bob De GROOF (linogravures)

 

aux Ed. des Carnets du Dessert de Lune 

poésie, février 2017

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70 pages (carré, collé) 19 x 29 cm, 18 €



Préface :



Pas dit qu’on en boirait de ce vin là, mais on a bien envie d’en savoir plus, alors on ouvre la bouteille… Et d’entrée, c’est l’uppercut, un relent d’enfance qui marche au pas et de pourriture tranquille… Et on sait très vite que oui, nous allons boire tout notre saoul, parce que voici venu l’heure du néant, et Saïd Mohamed en dix lignes nous crache le portrait du monde et ses victoires qui ne sont que défaites/Des noces d’étreintes de sang et de merde.
Un uppercut crescendo, et on n’en sort pas indemne.
Le vin des crapauds a vieilli pendant 21 ans dans la cave du poète, et il a le goût acide d’un mauvais vin nouveau, sans doute parce que le malheur, la violence, la bêtise, l’ignorance, les injustices, sont toujours les mêmes, en grappes lourdes, noires, amères, toujours plus grosses et grasses.
Nous récoltons sur nos mains le sang de nos enfants,
Tandis que nos maitres boivent le divin nectar
Des bénéfices de cette boue pétrie aux alliances vénales
Le poème ici fait sauter le bouchon de la bouteille, celle du vin des fous, du vin des nausées, du vin dont s’enivrent ceux qui ont trop vu œuvrer les bouchers adulés par un bétail sans mémoire. Il ne s’adresse même plus à ceux-là mais à l’acier lui-même, non sans ironie.
Bel acier cherche ta voie dans les entrailles,
La viande chaude et le sang doux.
Couvre-toi de gloire, bel acier.
Le vin des crapauds, pauvres crapauds, c’est pour trinquer et vomir à tous les morts pour rien, qui pavent les siècles de leurs chairs pourries.
Je voulais du vin et du silence, dit le poète, mais puisqu’il faut supporter le vain des maux, voilà le vin des mots rances.
Il faut le boire, comme on dit, jusqu’à la lie et faire la nique d’un rire sans dents aux horreurs, car du poète c'est le lot que de la guerre/ devoir encore extraire l'or de l'amour, nommer l’innommable et égrener les mots magiques, envers et contre, envers et contre… Des cendres de l’espoir, on peut toujours tracer des signes. Vraiment ?
Le poète ici, dérisoire manchot face à un énième tsunami de ténèbres, s’écroule de lui-même.
Je ne suis pas ignoble, j'ai honte de vivre.


© Cathy Garcia, le 9 novembre 2017

 



Postface: 


Le vin des crapauds a été écrit en grande partie pendant la première guerre d’Irak, de 1990-91 Certains de ces textes ont été publiés dans la revue Kitoko Jungle Magazine de Guido Kuyl en Belgique, avec des dessins de Bob De Groof. Ensuite, Jacques Morin en a fait en 1995 un numéro de Polder avec des dessins de Fatmir Limani qui publiait lui aussi dans Kitoko. Que Jacmo soit ici remercié.
Devant les événements récents et ceux à venir provoqués par ce Nouvel Ordre Mondial, comme il a été qualifié, et qui a désigné l’Axe du Mal, les Bons et les Méchants. Ce qui n’est rien d’autre qu’un plan pour détruire les vieilles civilisations en les assujettissant mieux aux lois du marché. Construire du nouveau, sur les cendres de l’ancien qui obéit mieux à son maître. Il m’est apparu essentiel de republier l’ensemble de ces textes qui ont été retravaillés et auxquels des nouveaux poèmes sont venus s’ajouter, dont certains ont été publiés par Alain Boudet sur la Toile de l’un.
Bob De Groof, à qui j’ai fait part de mon projet, a tout de suite accepté de s’y investir et pendant un an il a travaillé à la gouge sur les grandes plaques de linogravure. Un tirage de tête sur velin d’Arches et au format 50 x 65 cm en a été fait à vingt exemplaires sur BFK Rives 250 grammes dans l’atelier à Fleur de Pierre par l’ami Étienne de Champfleury sur sa presse Marinoni Voiron de 1912.
Jean-Louis Massot des Carnets du Dessert de Lune qui me publie depuis Souffles en 2006 en fait ici une nouvelle édition. La maquette est de Morgane Pambrun typographe tombée dans les lettres dès sa plus tendre enfance et ensuite formée à l’école Estienne. Des expositions des 14 linogravures sont prévues dans diverses galeries à Paris, Bruxelles, Düsseldorf.
Ces textes et ces dessins sont notre façon de dire « Non à l’horreur ! »


Les auteurs :


Saïd Mohamed est né en Basse-Normandie d’un père berbère, terrassier et alcoolique et d’une mère tourangelle lavandière et asociale. Nomade dans l’âme, il est tour à tour, ouvrier imprimeur, voyageur, éditeur, enseignant à l’école Estienne. A aussi publié en poésie au Dé bleu et à Décharge dans la collection Polder, aux éditions Tarabuste.
Il a obtenu le prix Poésimage en 1995 pour Lettres Mortes, le prix CoPo pour l’éponge des mots en 2014. Boursier du CNL en 2015. Son blog : http://ressacs.hautetfort.com


Bob De Groof est peintre, collagiste, graveur-imprimeur, et photographe. Il a fait des assemblages, installations, du street art et a sculpté des totems.
Des expositions de ses œuvres ont eu lieu en Belgique, France, en Allemagne, aux Pays-Bas et aux États-Unis. À travers les années, il a exposé une quarantaine de fois individuellement et a participé à une cinquantaine d’expositions de groupe. Ses travaux se trouvent entres autres dans des collections de pays aussi divers que les États-Unis, la Russie et le Maroc.
Faisant la connaissance de Saïd Mohamed pendant leur collaboration respective au fanzine KITOKO JUNGLE MAGAZINE, plus récemment ils ont décidé de réaliser un vieux rêve : la réédition et illustration du poème apocalyptique « Le Vin des Crapauds » écrit par Saïd.
Son site : http://www.bobdegroof.eu/tekst/engels/welkom.htm

 

Pour passer commande :

http://www.dessertdelune.be/store/p826/Le_vin_des_crapaud...

 

 

12/02/2017

Agriculture industrielle : produire à mort

 

 

07/02/2017

Rencontre avec Jacques Auberger et Alexandre Gain, chercheurs au Centre National de Recherche du Vortex, pour une analyse détaillée de leurs expériences du Vortex

 

 

06/02/2017

Ni vivants, ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de terreur, de Federico Mastrogiovanni

Métailié, février 2017

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228 pages, 18 €.

 

 

Ce livre est terrifiant, il donne la nausée et ici le macabre n’est pas juste un folklore. Le Mexique a déjà une très longue histoire de violence et de luttes, mais on aimerait croire aujourd’hui, que le pire est derrière. On se souvient notamment de la date du 2 octobre 1968, où plus de 200 étudiants sont assassinés lors d’une manifestation.

 

Le Mexique est donc une république démocratique et la population doit pouvoir faire confiance aux institutions et au gouvernement qu’elle a élu. Confiance dans les efforts du gouvernement actuel pour lutter contre le crime organisé et réduire les inégalités, protéger ses citoyens. Nombreux d’ailleurs sans doute, sont ceux qui ont confiance ou qui en tout cas n’ont pas envie de creuser au-delà du message officiel. Seulement voilà, il y a des faits et il y a des chiffres, et même si on s’en tient qu'aux officiels, ces chiffres sont déjà effarants et ils ne cessent de grimper de façon exponentielle depuis 2006. Ces chiffres sont ceux des disparus, les ni vivants ni morts, celles et ceux dont les familles ne peuvent faire le deuil, trouver un peu de paix dans la certitude de savoir au moins la vérité, pouvoir récupérer un corps, un morceau de corps, des ossements, « des lambeaux de vêtements en putréfaction », quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose à quoi donner une sépulture et une mémoire.

 

Sur toutes ces disparitions, le message officiel fait planer le soupçon, il y aurait eu un lien avec tel ou tel cartel. Ces derniers, donc la violence est indéniable, sont bien utiles dès qu’il s’agit de faire régner la terreur dans telle ou telle région, d’en faire partir les habitants ou de les tenir tranquilles, dénués de toutes velléités de contestation ou revendication politiques. Tout le monde se souvient de la disparition des 43 étudiants de l’école normale rurale d’Ayotzinapa, de la version officielle qui aujourd’hui encore ne tient pas la route, mais la lumière n’est toujours pas faite, et pour cause, à chaque fois, et ce dans tous les cas de disparitions forcées, les experts, les activistes, les familles des disparus, les journalistes qui cherchent la vérité, sont diffamés, intimidés, menacés et souvent disparaissent à leur tour.

 

Ce n’est pas un hasard si la carte de la violence au Mexique est étroitement liée à celle des ressources naturelles et minières, l’or notamment et actuellement le gaz de schiste, le Mexique étant la quatrième réserve mondiale. Sachant que la fracturation hydraulique nécessite une quantité phénoménale d’eau et que les gisements se situent dans le sous-sol de territoires semi-désertiques, dont les trois-quarts des ressources en eau sont nécessaires à la survie des petites exploitations agricoles, il n’est pas difficile de comprendre qui sont les gêneurs.

 

« La stratégie de nombreuses compagnies pétrolières multinationales consiste à soutenir les gouvernements autoritaires de pays riches en ressources énergétiques. En retour, les gouvernements doivent s’engager à laisser se développer, dans les zones de gisements importants, un haut niveau de violence et de terreur, avec un grand nombre d’assassinats et de disparitions, afin de faciliter le déplacement forcé des populations qui y vivent.

 

(…)

 

Dans les zones de conflit, où règnent violence et pétrole, la disparition forcée des personnes et une stratégie des plus efficaces pour semer la terreur parmi la population. Avec les assassinats massifs, la torture ou les décapitations, c’est un des éléments les plus sûrs pour que les gens abandonnent par vagues entières leurs foyers et leurs villages. »

 

 

Ce livre est le récit d’une enquête, fouillée, qui a duré des années, par un journaliste d’origine italienne qui vit au Mexique depuis 2009. Une enquête qui ne fut pas facile, dangereuse aussi bien pour l’auteur lui-même que pour les personnes qu’il a rencontrées, interrogées.

 

Il faut lire ce livre pas seulement pour tenter de comprendre ce qui se passe au Mexique, mais parce que cela nous concerne, parce qu’il est question ici d’un système, basé sur la collusion entre un état, le crime organisé et les multinationales, une corruption à tous les étages au nom d’une logique froide et assassine qui profite aux uns et aux autres, aux dépends de la population d’un pays tout entier.

 

« Mais on ne peut plus ignorer les inégalités sociales, terribles au Mexique. La pauvreté du pays a été délibérément aggravée, la richesse se concentre entre les mains de quelques-uns et il y a des millions de pauvres. En même temps, on renforce l’armée et la police, parce qu’on sait que la réaction populaire peut éclater à tout moment. (…) Les personnes non seulement sont marginalisées, mais elles sont jetables. »

 

Les cartels font le sale boulot, en échange le gouvernement ferme les yeux sur leurs affaires : drogues, prostitution, migrants, trafics en tout genre… Quoi de plus efficace pour empêcher une population de se plaindre de la politique d’un gouvernement, même s’il elle est écrasée, exploitée, dépouillée, privée de terre, d’eau, empoisonnée par la pollution et la destruction de l’environnement, que d’être cernée par des guerres de cartels, plus brutaux et sanguinaires les uns que les autres, qui font régner une violence permanente. N’importe qui peut disparaître n’importe où, n’importe quand, sans être jamais retrouvé et donc en toute impunité, il suffit de faire peser sur chaque disparu, un soupçon de lien avec le crime organisé et l’affaire est close. Des cartels qui sont aussi des groupes paramilitaires, comme les Zetas, tous des anciens militaires surentraînés. On sait ce que signifie la paramilitarisation d’un pays, souvenons-nous entre autre du Plan Colombie, le prétexte de la lutte contre les narcotrafiquants qui a servi à éradiquer la population métisse, pauvre et paysanne des territoires convoités. La peur est instillée non pas seulement par la disparition, l‘assassinat, mais par l’usage de tortures, de mutilations, d’abominations, que même les imaginations les plus aguerries envisagent difficilement.

 

Ces disparitions forcées, c’est un système, une méthode, dont le sinistre précurseur n’est autre qu’Hitler, « nuit et brouillard », ça vous rappelle quelque chose ?

 

« On n’associe pas généralement cette pratique au Mexique, alors que ces dernières années, plus de 27000 disparitions ont eu lieu dans ce pays, selon les données publiées par le Ministère de l’Intérieur au début de l’année 2013 », sachant que c’est un chiffre officiel, tout porte à croire que le chiffre réel est plus important encore, de plus il grimpe chaque année en s’accélérant et ne tient pas compte des meurtres où on n’a pas à rechercher les victimes. Sans parler des migrants qui traversent le Mexique et notamment des zones contrôlées par les cartels – des états où même un bon nombre de familles « normales » se sont reconverties dans le trafic d’humains – migrants donc qui ne ressortent jamais du pays et dont on n’a aucun chiffre.

 

Mais à la différence de ce qu’on a pu appeler la guerre sale des décennies précédentes, où bourreaux et victimes étaient clairement identifiés, la pratique des disparitions forcées, surtout depuis 2006, a pour caractéristique que celles-ci sont totalement imprévisibles. Leur point commun est « leur hasard apparent et la criminalisation des victimes » aux yeux de l’opinion publique. Ces disparitions ne sont pas considérées comme forcées, alors qu’elles sont pour la majeure partie d’entre elles « commises sur intervention directe ou indirecte, par action ou passivité, de fonctionnaires publics ». La lutte du gouvernement contre le crime organisé est une façade, illuminée par quelques arrestations spectaculaires et les médias, que ce soit « la presse à scandale, vendue 3 pesos dans le métro ou les quotidiens de référence », ne font que relayer les messages officiels. Quant aux journalistes qui veulent vraiment faire leur travail, ils font partis des catégories les plus menacées de la population.

 

Il faut donc lire ce livre, car il a demandé du courage et de la détermination, il faut lire ce livre pour toutes les familles des disparus qui vivent chaque jour cet enfer de ne pas savoir si leurs enfants, leur conjoint, leur parent, sont vivants ou morts. Il faut lire pour ne pas dire qu’on ne savait pas, pour comprendre aussi que le Mexique n’est pas un cas isolé, et que la nuit et le brouillard sont en train de s’étendre un peu partout dans le monde, à l’heure où les multinationales plus que jamais, s’adonnent à une course obscène aux ressources et aux matières premières, sans aucune morale, ni scrupule, ni aucun respect pour la personne humaine.

 

«La disparition d’une personne est une violence contre tout citoyen […] une atrocité commise directement et quotidiennement contre chacun d’entre nous.»

 

Ni vivants ni morts est un livre qui tente d’appréhender et dénoncer une réalité effroyable, ne détournons pas les yeux.

 

Cathy Garcia

 

 

Mastrogiovanni-cGiulia-_Iacolutti-300x460.jpgFederico Mastrogiovanni est un journaliste et documentariste né à Rome en 1979, qui vit au Mexique depuis 2009. Il travaille actuellement pour plusieurs magazines sud-américains, parmi lesquels Variopinto, Gatopardo, Esquire Latin America et Opera Mundi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/01/2017

Ce que nous avons perdu dans le feu, nouvelles de Mariana Enriquez

traduit de l’Espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

Éditions du sous-sol, en librairie en à partir du 21 février 2017

 

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240 pages, 18 €.

 

 

 

Étranges, effrayantes, macabres ou le plus souvent même sordides, ces nouvelles de Mariana Enriquez ne peuvent laisser indifférent. Narrées pour une majeure partie d’entre elles à la première personne, elles nous enfoncent dans les côtés les plus obscurs de l’Argentine, à Buenos Aires le plus souvent, dans un contexte urbain et déshumanisé, où la pauvreté avance comme une gangrène. On peut penser effectivement à l’Uruguayen Quiroga ou même au Bolivien Oscar Cerruto, mais Mariana Enriquez possède une griffe très personnelle et très contemporaine. Ici le glissement vers le fantastique ou plutôt vers l’horreur surnaturelle, ce qu’on appelle le réalisme magique dans la littérature sud-américaine, est clairement un prétexte pour évoquer ou rappeler des faits qui n’ont rien de surnaturel, si ce n’est que leur cruauté semble absolument inhumaine. Que ce soit des cauchemars et des spectres d’une dictature et ses disparus qu’on ne peut faire que semblant d’oublier ou la violence effroyable d’une société où tous les pouvoirs qui se suivent sont corrompus, la misère, les bidonvilles, les ravages de la drogue, la sexualité prédatrice, le trafic d’enfants, la torture, les humiliations, l’exploitation, la pollution, les maladies, les difformités, la folie et la noirceur de l’âme, parfois érigées en culte. C’est de souffrance dont il est question, non pas seulement de la souffrance humaine, mais de la souffrance de tout le vivant.

 

La plupart de ces nouvelles sont terrifiantes, on y approche au plus près de la violence pure. Et de notre propre Ombre, car ce n’est pas seulement une férocité extérieure qui menace ou agresse les personnages ou la narratrice de ces fictions. Mariana Enriquez nous interroge de façon indirecte, sur nos propres sentiments et motivations les plus dissimulés, sur notre capacité réelle à aimer ou haïr, sur notre indifférence, notre désir de sauver ou d’être sauvé. Sadisme, masochisme, bourreau, victime, parfois la frontière est poreuse et les enfants peuvent être des tueurs. Mariana Enriquez nous tend un miroir magique dans lequel viennent se refléter nos propres difformités, nos attirances malsaines, notre violence intérieure, instinctive, celle que nous croyons si bien contrôler ou que nous ignorons complètement. C’est comme si elle nous mettait devant un abime, et cet abime c’est nous-mêmes, mais en aurons-nous conscience ?

 

Et l’auteur a du talent, elle nous happe instantanément dans chacune de ses histoires, fait monter la tension, provoque dégoût et fascination dans un même élan, et c’est sans doute là que tout se joue, dans cette ambivalence. C’est aussi un recueil éminemment politique qui pointe le délabrement et les inégalités de la société argentine, questionnement qui est valable pour l’ensemble du monde.

 

Foncer droit dans le mur c’est un peu comme ouvrir les portes de l’Enfer, n’est-ce pas ?

 

Cathy Garcia

 

 

 

Mariana-Enríquez.jpgMariana Enriquez (Buenos Aires, 1973) a fait des études de journalisme à l’université de La Plata et dirige Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Elle a publié trois romans – dont le premier à 22 ans – et un recueil de nouvelles avant Ce que nous avons perdu dans le feu, actuellement en cours de traduction dans dix-huit pays. Certaines de ses nouvelles ont été publiées dans les revues Granta et McSweeney’s.

 

 

 

 

 

24/01/2017

Les dieux de la steppe d'Andreï Guelassimov

 

 traduit du Russe par Michèle Kahn

Actes Sud, novembre 2016

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348 pages, 22,80 €

 

On s’attache vite à Petka, ce gamin dégourdi, inventif, ce bâtard, ce fils de pute comme la plupart l’appellent, puisqu’il n’a pas de père ou tout du moins on ne lui dit pas qui c’est. Petka vient d’adopter un louveteau en cachette, le sauvant ainsi d’une mort certaine, promettant d’apporter en échange aux militaires de la gnole que son grand-père vend en contrebande chez les Chinois, de l’autre côté de la frontière. Petka, dont la mère est très jeune et très dépressive, traîne surtout chez sa grand-mère Daria et le grand-père Artiom. Petka est la cible préférée de toute une bande de méchants garnements menée par Lionka l’Atout, véritable petit tyran, dont la mère fréquente beaucoup les militaires, tandis que le père est au front.

Nous sommes en 1945, dans un petit village au fin fond de la Sibérie nommé Razgouliaevka. Il n’y a pas grand-chose à manger, la vie semble comme au ralenti et l’un des jeux principaux des gamins consiste à chercher Hitler, qui se cacherait quelque part dans le coin. La guerre n’est pas tout à fait finie, une offensive contre les Japonais se prépare.

Il y a aussi à côté du village un camp de japonais prisonniers depuis les combats et leur défaite de Khalkin Ghol en 1939. Ces derniers travaillent dans les mines alentour. Il y en a une dans laquelle ils meurent les uns après les autres, on ne sait pas trop pourquoi. L’un des prisonniers, Hirotaro Minayaga, est médecin, il soigne comme il peut ses compatriotes, mais également les Russes. Les chefs du camp le laissent plus ou moins aller et venir dans la montagne pour ramasser des herbes. Hirotaro comprend qu’il y a quelque chose qui ne va pas avec cette mine. Au village, des bruits courent et les Bouriates sont depuis longtemps partis à cause d’elle. On dit que les femmes de leurs chamanes donnaient là-bas naissance à des enfants monstrueux. Et puis, il y a Valerka, sa mère y travaillait quand elle était enceinte. Valerka est le seul ami de Petka. Il a une santé fragile depuis sa naissance, personne ne comprend ce qu’il a mais il saigne tout le temps du nez.

Le roman a donc pour cadre la vie de ce village dont les hommes sont pour la plupart absents, morts ou encore au front, et puis celle des militaires et des prisonniers du camp, coincés là les uns comme les autres. Cette narration alterne avec la retranscription de morceaux d’un journal écrit en cachette par Hirotaro Minayaga à destination de ses fils, restés à Nagasaki avec leur mère, où la bombe n’est pas encore tombée. Dans ce journal, il raconte un peu de son présent mais surtout l’histoire de leur famille, ce qui nous plonge dans le Japon des samouraïs et dans l’histoire de la culture du tabac au Japon. On comprend aussi pourquoi Hirotaro qui aurait pu être évacué suite aux combats, a préféré rester prisonnier des Russes. Hirotaro est un personnage extrêmement attachant et un lien va finir par se tisser avec Petka, malgré le patriotisme exalté de ce dernier.

Le ton du roman est ironique, comique même, il y a une sorte de théâtralité, voire de bouffonnerie chez tous ces personnages, ce qui contraste avec le tragique et même le dramatique des situations. On sent ce côté exacerbé, excessif de l’âme russe, toujours prompte à se saouler et à chanter de vieilles chansons nostalgiques, le cœur au bord des lèvres. Il faut bien être excessivement vivant pour contrer la mort, le dénuement et le malheur omniprésents.

Les dieux de la steppe, qui sont-ils ? Les chars mythiques russes de la deuxième guerre mondiale, que l’on appelait « les maîtres de la steppe », ou bien les loups ou encore les esprits des ancêtres bouriates ? Sans doute un peu de tout ça mélangé, à une époque où dans ce fin fond de la Sibérie, le corned-beef et le whisky américain font bien plus rêver que la gnole locale ou des pères revenus du front en héros pathétiques et encombrants.

 

Cathy Garcia

 

269.jpgAndreï Guelassimov est né en 1965 à Irkoutsk. Après des études de lettres, il part à Moscou suivre au Gitis (l'Institut d'études théâtrales) les cours du prestigieux metteur en scène Anatoly Vassiliev. Spécialiste d'Oscar Wilde, il a enseigné à l'université la littérature anglo-américaine. Fox Mulder a une tête de cochon, son premier livre, a été publié en 2001. La Soif (Actes Sud, 2004), son second ouvrage, un récit sur la guerre de Tchétchénie publié en Russie en 2002, a confirmé sa place sur la scène littéraire russe. Il a été la révélation des Belles Étrangères russes en France à l'automne 2004, et son dernier roman vient d'être consacré par le Booker Prize des étudiants 2004.

 

Note publiée sur  http://www.lacauselitteraire.fr/

 

 

 

 

 

22/01/2017

Le Louvre et les grands musées sont-ils sous l’influence de l’industrie pétrolière ?

 

par Olivier Petitjean  Source : http://multinationales.org/ 

Attaquées pour leur rôle dans le réchauffement climatique, les majors du pétrole cherchent à redorer leur image, y compris par le mécénat culturel. Des groupes comme BP, Shell ou Total émargent au budget de grands musées comme le Louvre. Une action désintéressée ? Pas totalement, parce que ces opérations de mécénat leur apportent des avantages en termes de fiscalité et de relations publiques. Dans certains cas, on observe même un lien direct entre les expositions proposées par ces musées et les priorités stratégiques des firmes pétrolières qui les financent. En Grande-Bretagne, les militants pour le climat ont réussi à enrayer la machine. Qu’en est-il de ce côté-ci de la Manche ?

En décembre 2015, alors que la Conférence sur le climat (COP21) bat son plein à Paris, des militants vêtus de noir pénètrent dans la Pyramide du Louvre et déversent de la mélasse sur le sol de marbre pour figurer une marée noire. Leur objectif ? Dénoncer le partenariat financier noué entre le prestigieux musée et deux firmes pétrolières, l’italienne Eni et la française Total. À l’extérieur, des activistes brandissent des parapluies noirs marqués de lettres blanches, pour former le slogan Fossil Free Culture (« culture sans énergies fossiles »).

Un grand nombre de ces militants sont britanniques, et leur action s’inscrit dans une campagne beaucoup plus virulente et beaucoup plus médiatisée outre-Manche, ciblant les partenariats des grandes institutions culturelles du Royaume-Uni avec les deux firmes pétrolières « nationales », BP et Shell. Cette campagne ne cesse de prendre de l’ampleur, avec le soutien d’artistes, sous la bannière de la coalition Art Not Oil. Avec quelques succès à la clé. Le Science Museum de Londres a mis fin à ses relations avec Shell, après la révélation d’une tentative d’influence de la firme pétrolière sur le contenu d’une exposition sur le changement climatique en 2015. Surtout, la Tate – institution chapeautant plusieurs musées, dont Tate Modern et Tate Britain –, particulièrement ciblée par les militants, a mis fin à ses relations avec BP après 26 ans de partenariat.

Climat : les opérations marketing de Total

Une dynamique équivalente peut-elle voir le jour en France ? C’est le pari que fait le mouvement pour le désinvestissement des énergies fossiles, sous la bannière de l’organisation 350.org, en lançant aujourd’hui une campagne appelant le Louvre à couper tout lien avec les firmes pétrolières en général et avec Total en particulier. « Les géants du charbon, gaz et pétrole, sponsorisent massivement le monde des arts, dénonce 350.org. Pour quelques milliers d’euros, ils achètent l’image de marque et la légitimité sociale de l’institution à laquelle ils se lient. Ainsi, ils détournent l’attention de leurs activités climaticides et des abus contre les droits de l’homme auxquels ils se livrent à travers le monde. » Pour ces militants, l’objectif est donc de « détruire la crédibilité et la légitimité de l’industrie des énergies fossiles auprès des décideurs et de l’opinion », comme l’explique May Boeve, directrice exécutive de 350.org, afin de les rendre aussi « infréquentables » que le sont devenus, dans la passé, les firmes faisant affaire avec l’Afrique du Sud de l’apartheid, ou celles impliquées dans l’esclavage au XIXe siècle.

Confrontées à ces campagnes ainsi qu’aux questions de plus en plus insistantes de certains investisseurs, les majors pétrolières se donnent du mal pour lisser leur image. Pour éviter le dépôt d’une motion d’actionnaires lors de son Assemblée générale 2016, la direction du groupe Total a publié une « stratégie climat », dans laquelle elle s’efforce de montrer que son activité reste compatible avec les objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. L’analyse de ce document effectuée par l’Observatoire des multinationales, en collaboration avec 350.org, montre cependant qu’il s’agit fondamentalement d’une opération de marketing (lire la version complète de cette note). Total cherche surtout à légitimer la poursuite, pour les décennies à venir, d’investissements massifs dans l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole et de gaz, au moyen de nombreuses omissions et tours de passe-passe [1]. Les quelques annonces concrètes en matière d’énergies « nouvelles » paraissent marginales au regard des milliards de dollars consacrés par Total au pétrole et au gaz, et recouvrent souvent en réalité des technologies contestées et bien peu « vertes », comme les agrocarburants ou la capture-séquestration du carbone.

La fondation Total, omniprésente au musée du Louvre

La « stratégie climat » publiée par Total apparaît donc surtout comme un document de communication destiné à rassurer à la fois les investisseurs, ses propres employés, et les pouvoirs publics. Mais aussi les divers partenaires auxquels elle est associée via sa fondation d’entreprise, au premier rang desquels le Louvre. Depuis longtemps déjà, les grandes institutions culturelles françaises sont activement encouragées à recourir au mécénat des entreprises privées pour compenser la baisse des crédits publics. Nul établissement, à part le château de Versailles, n’a poussé cette logique aussi loin que le Louvre, en particulier sous la longue présidence de Henri Loyrette de 2001 à 2013.

Total est apparu d’emblée comme un partenaire central de cette nouvelle orientation. L’entreprise a financé plusieurs opérations d’envergure : la restauration de la Galerie d’Apollon (2004), la création du département des arts de l’Islam (2012), ou encore l’ouverture du Louvre-Lens (2012). Les montants investis par la firme ne sont généralement pas rendus publics. Mais dans le document de « Remerciement aux mécènes » pour l’année 2015, la fondation Total est omniprésente : en tant que membre fondateur du « Cercle Louvre entreprises » ; pour le financement de plusieurs expositions ; pour avoir financé la « Petite Galerie » (un nouvel espace créé en 2015 et destiné au jeune public) ; au titre des « projets scientifiques, restaurations et publications » ; et enfin, au titre des « programmes éducatifs et sociaux ». Seule Eni, autre entreprise pétrolière, peut se targuer d’une telle présence [2].

Et ces relations étroites ne s’arrêtent pas là, puisque Thierry Desmarest, ancien PDG et président d’honneur de Total, a longtemps siégé au conseil d’administration du musée, sur nomination du ministère de la Culture, aux côtés d’un autre grand patron, Henri de Castries, d’Axa. Une pratique très répandue dans les institutions culturelles françaises [3] : c’est ainsi par exemple que le conseil d’administration du Musée d’Orsay compte parmi ses membres la présidente de Coca-Cola Europe, que celui du Musée Rodin accueille Yannick Bolloré, fils de Vincent et PDG du groupe de conseil en communication Havas, ou encore celui du Palais de Tokyo une cadre dirigeante d’Engie.

Diplomatie pétrolière

Une partie des activités de mécénat de la fondation Total – le groupe ne s’en cache pas – est en relation directe avec les activités commerciales de l’entreprise. L’une des principales thématiques de cette fondation, les océans et la biodiversité, concerne directement Total en tant qu’opérateur offshore. La firme pétrolière affiche également son désir de valoriser la culture des pays dans lesquels elle opère, à travers des actions culturelles où elle joue à la fois un rôle de financeur et un rôle d’intermédiaire avec les autorités des pays concernés. « Ce qui est intéressant, c’est d’utiliser la culture pour mieux comprendre les communautés avec lesquelles on travaille. L’action de Total sera d’autant plus pérenne que les communautés avec lesquelles nous traitons se sentiront respectées », se justifiait il y a quelques années Catherine Ferrant, déléguée générale de la fondation Total, à Jeune Afrique.

Grand mécène du Musée du quai Branly depuis 2009, la fondation Total a ainsi soutenu pas moins de dix expositions, pour la plupart centrées sur les arts africains (Côte d’Ivoire, Nigeria, Congo), auxquelles s’ajoutent une exposition sur « Les Arctiques » en 2010 et une sur la Papouasie Nouvelle-Guinée en 2016. Autant de contrées où Total a des activités. Même constat pour l’exposition « Angola, Figures du pouvoir » en 2011 au Musée Dapper à Paris.

Le Louvre est un partenaire de choix pour de telles opérations, particulièrement lorsqu’elles s’inscrivent également dans les priorités diplomatiques du gouvernement français. L’année 2010 a été riche de ce point de vue, avec l’exposition « Sainte Russie » sponsorisée par Total, GDF Suez et Gazprom, dans le cadre de l’Année de la Russie en France. Puis, quelques mois plus tard, « Routes d’Arabie », sponsorisée par Total et la compagnie pétrolière nationale saoudienne Aramco. Au même moment, Total et Aramco finalisaient leur projet de construction d’une raffinerie géante à Jubail, à l’Est de l’Arabie saoudite. À une moindre échelle, la fondation Total a aussi soutenu l’exposition de 2015 sur « L’épopée des rois thraces », réalisée en partenariat avec la Bulgarie – au moment même où Total s’apprêtait à lancer des forages pétroliers et gaziers au large des côtes bulgares en Mer noire.

Des expositions sous influence

En Grande-Bretagne, les militants de Art Not Oil ont mis en lumière des documents suggérant que BP a utilisé son tel mécénat à des fins diplomatiques, et même directement influencé certains choix muséographiques. BP a ainsi financé l’acquisition d’une œuvre d’artistes aborigènes australiennes incluse dans une exposition du British Museum, à un moment où elle était au centre des critiques en Australie du fait de ses projets de prospection offshore dans la Grande Baie Australienne – des projets qu’elle vient d’abandonner.

La même entreprise a financé au printemps 2016, toujours au British Museum, l’exposition « Villes englouties : les mondes perdus de l’Égypte », présentant des découvertes archéologiques récentes dans le delta du Nil, alors même qu’elle était en négociation avec le gouvernement égyptien sur le lancement de forages gaziers dans la même zone. Cette exposition avait été présentée précédemment à Paris à l’Institut du monde arabe sous le titre « Osiris, mondes engloutis d’Égypte », avec le soutien de… la fondation Total ! Dans le communiqué de presse de lancement de l’exposition, l’ambassadeur égyptien en Grande-Bretagne y va d’ailleurs franco : « Nous remercions nos partenaires au Royaume-Uni, comme BP, de travailler avec nous à l’exploitation de nos ressources pour développer notre économie. » Qui a dit qu’art et business ne faisaient pas bon ménage ?

Intentions douteuses

En France, ces pratiques ne sont l’apanage exclusif de Total. Le Musée du Quai Branly, soutenu par de nombreuses fondations d’entreprises, a parfois défrayé les chronique par ses choix peu judicieux. Ce fut notamment le cas en 2011 pour une grande exposition sur la civilisation Maya, sponsorisée par l’entreprise pétrolière franco-britannique Perenco, qui exploite des gisements pétroliers au Guatemala, en zone maya, dans des conditions très controversées (lire notre article). La presse s’en est alors largement fait l’écho.

Les musées français jurent la main sur le cœur que les fondations qui les soutiennent ne se mêlent pas de leurs choix muséographiques, mais ne semblent pas immunisés contre des pratiques similaires à celles mises au jour en Grande-Bretagne. « Les mécènes sont très à cheval sur la liste des œuvres retenues pour une exposition », confiait ainsi au Monde la directrice du mécénat du Quai Branly.

Privatisation d’espaces et location de la « marque »

« Une forte visibilité en tant qu’entreprise citoyenne », « des relations publiques de prestige », « une opportunité de valoriser la culture d’entreprise en interne », sans oublier « des avantages fiscaux substantiels ». C’est ainsi que le Louvre essaie d’attirer les entreprises sur son site internet dédié, louvremecenat.fr. De nombreuses contreparties matérielles sont offertes aux généreux donateurs. Selon les services du Louvre, elles représentent jusqu’à 25% des sommes versées par ces donateurs. Si l’on y ajoute les 60% de déduction fiscale [4] permis par le régime juridique des fondations d’entreprise, ce ne seraient en fait que 15% des dons qui seraient « à charge » pour les mécènes. Parmi les avantages offerts, la gratuité pour tous les salariés des entreprises donatrices. Au moment même où cette mesure a été instaurée en faveur des employés de Total, la direction du Louvre essayait – en vain, à cause de la levée de boucliers – de revenir sur la gratuité pour les artistes et les enseignants. Tout un symbole.

Les bénéfices réels pour le Louvre de cette politique sont très difficiles à évaluer en l’absence de chiffres précis. En 2015, le mécénat d’individus ou d’entreprises a rapporté au Musée 16 millions d’euros, loin derrière les subventions publiques (99 millions) et la billetterie (61 millions). Encouragé par l’État, le Louvre a aussi développé un politique extensive de privatisation de ses espaces – y compris le Jardin des Tuileries, géré par l’établissement du Louvre – pour abonder ses caisses. En 2015, ces activités ont généré 15 millions de revenus.

L’opération « Louvre Abou Dhabi », négociée au plus haut niveau, représente un nouveau pas franchi dans cette logique de commercialisation : la « location » du nom du Louvre pour trente ans aux Émirats arabes unis rapportera 400 millions d’euros au musée, à quoi s’ajouteront un autre milliard à partager avec d’autres institutions françaises pour le prêt d’œuvres à l’émirat. Une manne dont le Louvre s’est servie pour se créer un « fonds de dotation », placé sous l’égide d’un conseil où figurent plusieurs dirigeants d’Axa.

« Nous ne sommes pas là pour soupçonner les gens fortunés »

Il y a aussi des abus retentissants. Ce sont par exemple les « publi-expositions » organisées par le Louvre en partenariat avec des entreprises du secteur du luxe, comme avec l’horloger Breguet en 2009. Mais le plus grand scandale à ce jour reste « l’affaire Ahae », du nom de ce leader de secte sud-coréen qui a réussi, moyennant des dons sonnants et trébuchants, à faire exposer ses photographies de qualité anodine dans le jardin des Tuileries, puis dans le pavillon de l’Orangerie à Versailles. Les directeurs des deux institutions se sont fendus de préfaces dithyrambiques pour le catalogue officiel de ces deux expositions, entièrement financées par Ahae, mais présentées comme des expositions officielles. Quelques mois plus tard, le pot aux roses est révélé grâce à une enquête du journaliste Bernard Hasquenoph [5].

L’affaire fit scandale jusqu’en Corée du Sud où le naufrage dramatique d’un ferry appartenant à Ahae a provoqué au même moment des dizaines de morts, parmi lesquels de nombreux adolescents. Suite à ces événements, le ministère de la Culture a proposé la mise en place d’une charte éthique du mécénat. Le Musée du Louvre s’était pourtant déjà doté d’une telle charte au début des années 2000 [6], laquelle n’a manifestement pas servi à grand chose.

Jusqu’ici, ce sont surtout les problématiques fiscales liées au mécénat qui ont retenu les critiques. N’y a-t-il pas en effet une certaine schizophrénie de la part de l’État à se priver d’un côté de ressources – avec les déductions fiscales pour encourager le mécénat privé – tout en réduisant de l’autre côté les subventions qui permettent le fonctionnement des institutions culturelles, sous prétexte de contraintes budgétaires ? À quelques exceptions près, l’origine des fonds privés, qui prennent une place de plus en plus importante dans les institutions culturelles, n’a pas suscité de débats. « Nous ne sommes pas là pour soupçonner les gens fortunés », s’est défendue la présidente de l’Établissement du Château de Versailles, Catherine Pégard, suite au scandale Ahae.

Pour les militants de 350.org, il est temps de se poser la question beaucoup plus sérieusement, car c’est la vocation même de ces institutions qui peut s’en trouver dénaturée : « Le Musée du Louvre a une responsabilité morale incontournable face à la crise climatique, en tant que courroie de transmission entre les civilisations et les cultures, mais aussi en tant que lieu d’éducation. Ses partenariats avec Total et Eni entrent en contradiction avec ses missions. »

Olivier Petitjean

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Photo : Human Cost, Duveen Gallery, Tate Britain. Action et performance organisée en 2011 par Liberate Tate, pour l’anniversaire de la marée noire du Golfe du Mexique provoquée par une plate-forme pétrolière de BP. Durée 87 minutes, une minute par jour de pollution.

[1Par exemple, le fait que les scénarios énergétiques sur lequel se base Total suppose un déploiement massif du nucléaire et des technologies (non prouvées, coûteuses et risquées) de capture-séquestration du carbone. Ou encore la manière dont Total escamote le débat sur les émissions de gaz à effet de serre du gaz de schiste en se référant à une étude réalisée par le Ciraig, et dont les conclusions réelles sont étrangement éloignées de ce qu’en tire la firme française pour sa communication (voir sur ce sujet la note de l’Observatoire des multinationales).

[2Le Louvre, que nous avons contacté dans le cadre de la préparation de cet article, n’a pas répondu à nos sollicitations.

[3Voir la recension exhaustive réalisée par Bernard Hasquenoph sur son site spécialisé Louvre pour tous. Thierry Desmarest et Henri de Castries ont cédé leur place au CA du Louvre en 2014, seul ce dernier ayant été remplacé par une autre dirigeante d’Axa. De Castries reste impliqué dans le conseil d’administration du fonds de dotation du Louvre ainsi que dans la Société des Amis du Louvre.

[4Les entreprises peuvent détruire les fonds apportés à leurs fondations d’entreprise de leurs impôts à hauteur de 60%, dans la limite de 0,5% du chiffre d’affaires hors taxe, ce qui a été décrit comme « le dispositif fiscal le plus avantageux en Europe ». Dans le cas de Total, ces avantages fiscaux paraissent néanmoins marginaux par rapport aux autres mécanismes qu’elle peut mobiliser pour minimiser son ardoise fiscale.

[5Cf. son site « Louvre pour tous » et son livre Ahae. Mécène gangster, Max Milo, 2015.

[6À lire ici.

 

 

La détention des migrants, un business en pleine expansion

 

par Olivier Petitjean Source : http://multinationales.org/

 

Les centres de détention administrative de migrants sont de plus en plus nombreux en Europe et à ses frontières. Ils sont aussi de plus en plus privatisés, avec des conséquences négatives sur les conditions d’hébergement et les conditions de travail des employés, et plus largement sur le respect des droits et de la dignité humaine. En témoigne la récente révolte de migrants dans le centre de Cona, en Italie. De l’autre côté, des entreprises privées nationales ou multinationales profitent d’un marché estimé à un milliard d’euros par an.

Dans les premiers jours de janvier 2017, un groupe de migrants africains a retenu pendant quelques heures les employés du centre de détention de Cona, dans la région de Venise en Italie, et mis le feu à des meubles. Ils protestaient contre la surpopulation du centre, qui hébergeait alors environ 1500 personnes, et contre les mauvaises conditions d’accueil. La révolte a été déclenchée par le décès au centre de Sandrine Bakayoko, une Ivoirienne de 25 ans. Malade depuis plusieurs jours, elle n’aurait pas été pris en charge à temps.

Comme c’est souvent le cas en Italie, le centre de détention de Cona était géré par une « coopérative », appelée Ecofficina, qui faisait déjà l’objet d’une enquête administrative. La structure a en réalité très peu à voir avec l’économie sociale et solidaire ; Ecofficina semble avoir été créée expressément pour capter l’argent public consacré à la détention des migrants, sur fond de connivences politiques [1]. Déjà en 2014, le scandale « Mafia Capitale » avait mis en lumière le rôle de la mafia dans le secteur des centres de rétention en Italie, et la complicité de certains politiques.

Les événements de Cona illustrent aussi les conséquences de la tendance croissante à la privatisation de la gestion des centres de détention des migrants à travers tout le continent. Un rapport publié par Migreurop il y a quelques mois, intitulé La détention des migrants dans l’Union européenne : un business florissant, dresse un tableau alarmant. On comptait en 2015 260 centres de détention de migrants dans l’Union européenne, à quoi il faut en ajouter une centaine hors des frontières communautaires. Ce qui représente une capacité d’accueil théorique (largement dépassée dans les faits) de 50 000 personnes, et un budget de près d’un milliard d’euros par an. La détention administrative des migrants – dont les fondements juridiques sont problématiques, la plupart d’entre eux étant arrivés de manière légale – a aussi et surtout un « coût énorme pour les détenus en termes de droits et de dignité ou d’intégrité physique et mentale. (Tentatives de) suicides, automutilations, troubles psychiques, dépressions, mais aussi traitements dégradants, intimidations, agressions verbales et physiques, viols, etc. sont régulièrement recensés dans ces lieux d’enfermement. » Avec quelquefois des décès à la clé, comme celui de Jimmy Mubenga, un Angolais mort étouffé en 2010 dans l’aéroport Heathrow, entre les mains d’employés de l’entreprise G4S. Le tout pour une « efficacité » douteuse (du point de vue des politiques souhaitées par les gouvernements), puisque l’Union européenne estime que moins de 40% des détentions administratives donnent lieu à des reconduites à la frontière.

Multinationales de la détention de migrants

Mis à part au Royaume-Uni, qui dans ce secteur comme dans d’autres a poussé très loin la logique de privatisation, les centres de détention restent généralement gérés formellement par les pouvoirs publics, mais une partie de plus en plus importantes des « services » qu’ils impliquent (entretien, restauration, hôtellerie, voire accueil et conseil) sont sous-traités à des entreprises. Les prestataires sont encore souvent des entreprises nationales, mais de grands groupes internationaux spécialisés commencent à émerger. Des multinationales comme G4S, Serco ou Geo ont pris leur essor grâce aux privatisations britanniques et ont étendu leurs activités ailleurs dans le monde, comme en Australie, aux États-Unis, et désormais en Grèce pour G4S. La française Sodexo s’est également impliquée dans le secteur, vu comme une extension de ses activités dans les prisons. Gepsa, filiale d’Engie déjà très présente sur le marché de la détention des migrants (comme sur celui des prisons) en France, est également devenue leader en Italie à travers son partenariat avec l’« association culturelle » Acuarinto, et en proposant des tarifs de 20 à 30% inférieurs à ceux de ses concurrents.

En France, beaucoup de grands noms du CAC40 sont impliqués dans la détention des migrants. Outre Engie via sa filiale Gepsa, Bouygues est un autre acteur majeur du secteur, chargé de la construction des centres de rétention dans le cadre de contrats de PPP. En 2010, quatre travailleurs sans-papiers employés sur un chantier par une filiale du groupe de BTP ont été arrêtés par la police et placés en détention… dans le centre même qu’ils avaient contribué à construire. Veolia (pour le centre de rétention de Strasbourg) et Vinci (pour ceux de Marseille et de Sète) sont également sur le créneau, de même que le groupe de restauration collective Elior ou l’entreprise de nettoyage Onet.

‘Low cost’ et déresponsabilisation

La motivation derrière la tendance générale à la privatisation des centres de détention en Europe est on ne peut plus claire : une pression à la baisse sur les coûts, qui se répercute sur les conditions de détention. Dans le centre de détention de Rome, le modèle « low cost » proposé par Gepsa et Acuarinto pour obtenir le marché se serait notamment traduit par « une diminution de l’assistance psychologique auprès des détenus et de l’argent de poche qui leur est distribué, ainsi que par des manquements en matière de restauration et de santé ». La course à la réduction des coûts a également des conséquences sur les conditions de travail, comme l’a rappelé le mouvement social des employés du centre de rétention du Mesnil-Amelot en 2013. Enfin, la logique de privatisation renforce également la situation de non-droit dans laquelle se trouvent déjà de fait les migrants détenus, en diluant les responsabilités entre pouvoirs publics et prestataires privés. Illustration : G4S n’a pas du tout été inquiétée par la justice britannique suite à la mort de Jimmy Mubenga.

Est-il possible de faire mieux ? Un pays au moins, la Suède, a fini par renationaliser entièrement la détention administrative des migrants suite à une série d’abus chez les prestataires. Pas encore une situation idéale, mais sans doute une condition pour réintroduire un peu de droit et de dignité humaine dans un secteur qui s’enfonce rapidement dans la direction inverse.

Olivier Petitjean

 

[1Voir ici et .

 

 

 

 

Exposition aux ondes : les tests biaisés des fabricants de téléphones portables

 

http://multinationales.org/
Photo : thoroughlyreviewed.com CC

Les niveaux d’exposition aux radiofréquences affichés par les fabricants de téléphones comme Apple ou Samsung sont-ils fiables ? Si leurs appareils respectent en apparence les normes européennes dans ce domaine, c’est parce que les tests sont réalisés dans des conditions très éloignées des conditions d’utilisation réelles, avec des téléphones à quelques centimètres de distance des corps. Pour les organisations et les experts qui alertent sur les risques des ondes électromagnétiques, c’est un scandale du même ordre que le Dieselgate.

En Europe, une réglementation de 1999 a fixé la valeur à ne pas dépasser à 2 W/kg pour l’exposition de la tête et du tronc, et à 4 W/kg pour les membres. Les fabricants respectent bien ces normes… du moins quand l’appareil n’est pas placé au contact du corps. Pour faire certifier leurs modèles, ils font en effet procéder à des essais en laboratoire. (...) Or, si, pour les tests au niveau de la tête, la réglementation impose que la mesure soit faite téléphone collé à l’oreille, pour ceux au niveau du reste du corps, elle laisse les industriels libres de fixer la distance à laquelle est placé l’appareil. Et de la choisir en sorte, précisément, que la limite d’exposition ne soit pas dépassée.

À l’exception des modèles les plus récents, pour lesquels la distance lors des tests a été raccourcie, celle-ci était jusqu’ici d’environ 15 mm, avec un maximum de 25 mm. Ces quelques millimètres font toute la différence avec la vie réelle, dans laquelle le portable est couramment porté dans la poche de chemise, de veste ou de pantalon, au contact presque direct avec la peau. Rappelons que même quand l’utilisateur ne téléphone pas, son mobile, lorsqu’il est en veille, reste connecté et source de radiofréquences.

L’Agence nationale des fréquences (ANFR), l’établissement public chargé du contrôle de ce secteur, a fait procéder à ses propres évaluations, (...) avec, cette fois, l’appareil au contact du corps. Les résultats sont très différents. Ils sont rapportés dans l’avis de juillet 2016 de l’Anses. En 2015, peut-on y lire, « 89 % des téléphones mesurés au contact par l’ANFR présentaient un DAS supérieur à 2 W/kg et 25 % un DAS supérieur à 4 W/kg ». Quelques-uns atteignaient même 7 W/kg. Ces dépassements ne concernent pas l’exposition de la tête, mais du reste du corps.

 L’intégralité de l’article est sur le site du Monde (payant)

 

 

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Dans une mine au milieu du désert australien, Sodexo met les travailleurs sous surveillance totale

 

http://multinationales.org/

Il y a quelques mois, Sodexo annonçait avoir signé avec Rio Tinto, le géant minier, un contrat de 2,5 milliards de dollars australiens (1,8 milliards d’euros) pour gérer pendant dix ans ses installations minières dans l’Ouest de l’Australie. Selon le quotidien britannique The Guardian, ce contrat inclut la mise en place d’une dispositif totalement inédit de surveillance des moindres mouvements des travailleurs employés sur le site, qui pourrait impliquer l’utilisation de drones. De quoi inquiéter aussi bien les défenseurs des libertés individuelles que les syndicats.

Dans un coin perdu de l’Ouest de l’Australie, Rio Tinto possède un immense exploitation de fer : la mine de Pilbara. Celle-ci fonctionne sur le modèle du fly in fly out, c’est-à-dire que les mineurs viennent y travailler par avion pour une certaine période de temps, avant de repartir chez eux se reposer, et ainsi de suite. Selon le Guardian, le complexe comprend « trois ports, six villages, trois aéroports, 15 sites opérationnels, 42 sites d’hébergement, 134 équipements, 336 bâtiments commerciaux et 3259 bâtiments résidentiels ». La gestion de l’ensemble est confiée, depuis cette année, à l’entreprise française Sodexo, qui y a mis en œuvre des « innovations » qui suscitent beaucoup d’inquiétudes.

Voici ce qu’en dit le Guardian :

Dans le cadre de ce contrat, Sodexo est en train d’accroître considérablement la surveillance des installations de Rio Tinto à Pilbara à travers une plateforme qui transmet en direct un flux d’informations vers une station de supervision à Perth employant 50 personnes.

« Cela nous donne des aperçus et des données chiffrées utilisables en temps réel sur nos équipements et le mouvement des individus, la satisfaction de nos clients, et même les dépenses effectuées sur le site », nous a écrit Weston [un cadre local de Sodexo, NdE]. « Notre but est d’en arriver au point où nous pouvons avoir une information individualisée sur où et comment les employés passent leur temps et dépensent leur argent, afin d’améliorer leur qualité de vie. »

« À terme, Sodexo projette d’ajouter des capteurs aux réverbères et aux poubelles, et nous avons déjà des expérimentations prévues avec des drones. »

Sont d’ores et déjà mis en oeuvre le traçage par GPS des mouvements des véhicules, ainsi que des réseaux d’eau intelligents qui alertent les opérateurs sur le déclin des ressources ou sur la dégradation des canalisations à un point où elles requièrent une réparation.

Lire l’intégralité de l’article sur le site du Guardian (en anglais).

Inquiétudes

Ces révélations ont suscité l’inquiétude aussi bien des défenseurs de la vie privée et des libertés individuelles que des syndicats et des médecins du travail. Les premiers soulignent les multiples utilisations problématiques qui pourraient être faites de ces données : surveillance et répression des activités syndicales, identification des éventuels lanceurs d’alerte, collaboration avec des enquêtes policières et judiciaires, etc. Les seconds craignent les conséquences pour l’emploi et les conditions de travail. À un moment où l’industrie minière australienne a connu de nombreuses restructurations et suppressions d’emploi, l’installation de ces dispositifs de surveillance pourrait avoir pour effet d’augmenter encore la pression sur les salariés, voire fournir à Rio Tinto les données nécessaires pour mettre en œuvre des mécanismes d’automation supplémentaire de ses opérations.

Sodexo est surtout connue en France pour ses prestations dans le domaine de la restauration collective, mais la firme française a depuis longtemps étendu ses activités à la gestion intégrale d’équipements collectifs comme des prisons ou des centres de détention pour migrants. Elle a également développé des services dans la « motivation » et la « qualité de vie » des salariés.

Le Guardian précise avoir tout d’abord été approché par Sodexo pour publier un article promotionnel sur les nouvelles expérimentations que la firme mettait en œuvre dans la zone de Pilbara. Lorsque les journalistes ont commencé à s’intéresser de plus près aux dispositifs effectivement mis en place et à leurs implications, Sodexo et Rio Tinto ont cherché à entraver leurs efforts. Suite à la publication de l’article du quotidien britannique, Sodexo a précisé que l’utilisation de drones n’était qu’un projet, et que les données collectées l’étaient conformément à la législation australienne.

Reste que l’entreprise française a clairement conçu son contrat australien comme un projet pilote qu’elle pourrait vendre ensuite à d’autres entreprises ou à des collectivités locales. Bienvenue dans le meilleur des mondes.

Olivier Petitjean

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Photo : Wikimedia Commons CC

 

 

11/01/2017

Sur la piste du mythe du chef Seattle

 

Par Olivier Le Naire avec Philippe Coste (aux Etats-Unis), publié le
source : L'Express
La seuls photo connue du chef Seattle. Sa légende commence en 1887, quand le Seattle Sunday Star publie une première transcription de ses propos.

La seuls photo connue du chef Seattle. Sa légende commence en 1887, quand le Seattle Sunday Star publie une première transcription de ses propos.

DR

Tout beau, tout faux: l'Express part sur la trace de quelques cas exemplaires de mystification. Fin du bal avec le discours de ce chef amérindien, en 1854, chantant ses terres et sa civilisation. Un texte devenu culte pour les Américains... jusqu'à ce que l'on découvre que la parole du vieux sage avait été tronquée, déformée, récupérée.

D'abord se laisser bercer par ce texte comme on écouterait couler une rivière, s'abandonner à sa beauté, sa poésie, sa pureté. Puis frémir lorsqu'il s'agite, gronde et se révolte. Respecter ses silences aussi. Nous sommes en 1854, sur les territoires encore sauvages du Nord-Ouest américain. A Washington, Franklin Pierce, 14e président des Etats-Unis, a confié à son chargé des Affaires indiennes la délicate mission de négocier l'achat de 2,5 millions d'acres (plus de 1 million d'hectares!) de leurs terres ancestrales aux peuples indiens Duwamish et Suquamish. Ecoutons, dans une de ses multiples traductions françaises, la longue réponse orale du chef Seattle - il a depuis donné son nom à la capitale de l'aéronautique américaine- à cette proposition. 

"Peut-on acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre? Etrange idée pour nous! Si nous ne sommes pas propriétaires de la fraîcheur de l'air, ni du miroitement de l'eau, comment pouvez-vous nous l'acheter? Le moindre recoin de cette terre est sacré pour mon peuple. Chaque aiguille de pin luisante, chaque grève sablonneuse, chaque écharpe de brume dans le bois noir, chaque clairière, le bourdonnement des insectes, tout cela est sacré dans la mémoire et la vie de mon peuple. La sève qui coule dans les arbres porte les souvenirs de l'homme rouge. Les morts des hommes blancs, lorsqu'ils se promènent au milieu des étoiles, oublient leur terre natale. Nos morts n'oublient jamais la beauté de cette terre, car elle est la mère de l'homme rouge; nous faisons partie de cette terre comme elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs, le cerf, le cheval, le grand aigle sont nos frères; les crêtes des montagnes, les sucs des prairies, le corps chaud du poney, et l'homme lui-même, tous appartiennent à la même famille." On imagine volontiers la stupeur du gouverneur Stevens, le représentant de Washington, en entendant cette adresse qu'il est chargé de transmettre au président des Etats-Unis. Surtout quand, durant tout ce discours long d'une demi-heure, le grand Seattle garde une main posée sur la tête de son interlocuteur, connu pour sa petite taille. 

 

Seattle poursuit : "L'eau étincelante des ruisseaux et des fleuves n'est pas de l'eau seulement; elle est le sang de nos ancêtres. [...] Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos pensées. Pour lui, un lopin de terre en vaut un autre, car il est l'étranger qui vient de nuit piller la terre selon ses besoins.  

Le sol n'est pas son frère, mais son ennemi, et quand il l'a conquis, il poursuit sa route. Il laisse derrière lui les tombes de ses pères et ne s'en soucie pas. [...] Apprenez à vos enfants ce que nous apprenons à nos enfants, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre. Lorsque les hommes crachent sur la terre, ils crachent sur eux-mêmes. Nous le savons : la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre. Nous le savons: toutes choses sont liées comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses sont liées." 

 

Ces paroles sont devenues quasi sacrées aux Etats-Unis, où la repentance pour les exactions commises contre les "natives" a commencé à prendre sa véritable ampleur voilà une cinquantaine d'années. A l'entrée des réserves, dans les musées et les parcs, le discours de Seattle est affiché partout. Le livre pour adolescents Brother Eagle, Sister Sky, reprenant le "discours du chef Seattle", agrémenté de dessins de l'illustratrice Susan Jeffers, s'est vendu à plusieurs millions exemplaires dans le monde. Et chaque année, à la Journée de la Terre, il est lu religieusement dans des centaines de villes. Al Gore, dans son livre Sauver la planète Terre, publié en 1992, a repris de longs passages de ce fameux discours. Même George W. Bush y fait régulièrement allusion. 

Incohérences et anachronismes

Las, ce texte digne d'un Abraham Lincoln ou d'un Martin Luther King défendant la cause des Indiens d'Amérique est un faux. Ou plutôt une copie du discours original de Seattle, mais une copie déformée, triturée, arrangée au fil de l'Histoire et des intérêts de ceux qui voulaient s'accaparer non seulement sa mémoire, mais aussi ses mots. Car cette version moderne du texte, qui a tant de succès encore aujourd'hui, a été rédigée en... 1971, par un certain Ted Perry - scénariste texan à qui la commission de radio et de télévision baptiste du Sud avait commandé un film sur l'environnement. Lorsque ledit film est diffusé quelques mois plus tard sur la chaîne ABC, les producteurs se gardent bien de préciser que ces paroles attribuées à Seattle ne sont qu'une très libre adaptation du discours d'origine. Et c'est ainsi que, bouleversés par ce discours, des milliers de téléspectateurs réclament le texte de Perry, qui va alors se répandre comme une traînée de poudre. 

Seuls quelques connaisseurs ou érudits- en particulier parmi les Indiens de la réserve des Duwamish- relèvent à l'époque les incohérences ou anachronismes de ce vrai-faux discours. Il faudra attendre le tout début des années 1990 pour qu'un ethnologue allemand, Rudolf Kaiser, dévoile la vérité.  

SOLENNEL Poster récent reprenant des éléments du discours de Seattle, dont le fameux "la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre".

SOLENNEL Poster récent reprenant des éléments du discours de Seattle, dont le fameux "la terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre".   DR

Comment Seattle aurait-il pu, en effet, regretter la "vue des collines en pleine fleur ternie par des fils qui parlent", quand, relève Kaiser, le télégraphe ne devait faire son apparition sur ces terres que plusieurs années plus tard? Comment le vieux chef aurait-il pu voir "un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait", quand il est aujourd'hui prouvé qu'il n'y avait, à cette époque et en ce lieu, pas plus de bisons sur la prairie (ils paissaient à 1 000 kilomètres de là!) que de "cheval de fer fumant", cette ligne ayant été construite bien plus tard? 

Un texte reconstitué de mémoire

Alors, un imposteur, Perry? Pas vraiment. Ou alors imposteur malgré lui, car le malentendu qui subsiste encore aujourd'hui est dû à une cascade assez extraordinaire de circonstances et de louvoiements avec la vérité qui montrent comment se construisent les mythes. 

Ted Perry, faussaire malgré lui.

Ted Perry, faussaire malgré lui.    DR

Le début de l'imposture remonte au 29 octobre 1887, lorsque, trente-trois ans après les faits, le Seattle Sunday Star publie, sous la signature du Dr Henry Smith, la première transcription écrite des propos. Smith, qui était présent à l'entrevue d'origine entre le chef indien et le gouverneur Stevens, donne une version pour le moins personnelle de ce texte, qu'il reconstitue de mémoire, et dans un style emphatique à consonance très catholique qui n'a, d'après les spécialistes, pas grand-chose à voir avec la façon dont Seattle devait s'exprimer. Par-delà les questions de langage ou les flous de la mémoire, David Buerge, un des grands spécialistes de l'histoire du Nord-Ouest américain, explique aujourd'hui à L'Express: "Cette transcription de Smith s'inscrit dans un contexte particulier. Il la publie au moment où une certaine classe moyenne commence à débarquer à Seattle et supplante les pionniers. Voilà pourquoi il tend à faire, volontairement ou non, un parallèle entre le sort de ces pionniers et celui des Indiens." 

Durant près d'un siècle, de multiples versions de ce texte vont circuler. Le fameux discours est, par exemple, souvent cité par les journaux américains lors de la crise économique et sociale des années 1930. Mais, cette fois, pour rappeler que ceux qui détiennent le pouvoir ou l'argent doivent se montrer justes avec leur peuple. Seattle, défenseur des opprimés! Jusqu'au jour où, en 1969, un professeur de littérature de l'université du Texas - William Arrowsmith- restitue ce discours dans une adaptation plus moderne, le publie, et... le lit en public lors du premier Jour de la Terre, en avril 1970.  

PIEDESTAL Statue du chef, érigée à Seattle en 1912.

PIEDESTAL Statue du chef, érigée à Seattle en 1912.       DR

C'est le moment où la vague écologiste et hippie déferle sur une Amérique qui, en pleine guerre du Vietnam, doute de ses valeurs comme de son modèle, synonyme, aux yeux de beaucoup, de gaspillage, de pollution, de domination. Parmi les auditeurs d'Arrowsmith, le scénariste Ted Perry, qui prépare justement un film écologiste. Il s'empare donc du personnage et du discours de Seattle pour réaliser une oeuvre de semi-fiction, avec le succès que l'on sait. 

La puissance d'un mythe se mesure sans doute au fait que, même lorsque l'on sait qu'il ne s'appuie pas sur une base réelle, on désire encore y croire. C'est le cas de ce discours fameux, qui continue à être une référence même si, dans la foulée des révélations de l'Allemand Rudolf Kaiser, le New York Times a publié, en 1992, un article expliquant la vérité. Dans une lettre à Kaiser, Perry a confessé qu'"il avait été horrifié" de voir son adaptation confondue avec le véritable discours du chef Seattle, et le mythe devenir plus fort que la réalité. Il va même plus loin : "Pourquoi sommes-nous si disposés à accepter un texte de la sorte lorsqu'il est attribué à un chef indien? Parce que nous voulons placer les premiers habitants de ce continent sur un piédestal pour esquiver la responsabilité de nos actes."L'autre explication est aussi, peut-être, que Perry a trop bien travaillé. Et son texte, fidèle à l'esprit sinon à la lettre des propos du vieux chef, résonne si juste aux oreilles d'un monde à la dérive que l'on en a besoin aujourd'hui. Mais quand David Buerge parle, à propos de Seattle, du "plus grand prophète manufacturé" de notre époque, il pourrait aussi rappeler les cas de Jésus ou Mahomet. Leurs paroles, elles aussi, ont été si déformées qu'ils ne les reconnaîtraient sans doute pas aujourd'hui.