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21/10/2019

Walt Whitman

 

« Je crois qu’une feuille d’herbe n’est en rien inférieure au labeur des étoiles

Et que la fourmi est également parfaite, et un grain de sable, et l’œuf du roitelet,

Et que la rainette est un chef-d’œuvre digne du plus haut des cieux,

Et que la ronce grimpante pourrait orner les salons du ciel,

Et que la plus infime jointure de ma main l’emporte sur toute mécanique,

Et que la vache qui broute tête baissée surpasse n’importe quelle stature,

Et qu’une souris est un miracle capable de confondre des milliards d’incroyants. »

 

 

 

La démocratie des modestes contre la République des immodestes

 

Par ALBIN WAGENER - article du 14 janvier 2019

 

Face à l’une des crises politiques les plus importantes de son histoire récente, la France doit choisir un modèle politique basé sur une démocratie réinventée, loin d’un logiciel dépassé et boursouflé par un système inégalitaire. La population n'en veut plus et veut renouer avec la politique – la vraie, pas celle des petites phrases ou de la langue de bois convenue qui cache mal l'injustice.

 

La République française va mal, non pas parce qu’elle soit fondamentalement mauvaise dans son ambition séculaire et ses envolées humanistes historiques, mais parce qu’elle a été dévoyée, petit à petit, par la création et la structuration d’élites – à savoir, pour le définir, des individus qui ont les moyens de pouvoir exercer la circulation de l’information et l’exercice du pouvoir. Ce pouvoir ne s’est pas structuré de manière nécessairement consciente : il ne faut y voir ni machiavélisme, ni complotisme. Simplement, sociologiquement, il est tout à fait usuel que ceux qui exercent une forme de pouvoir et récoltent les fruits d’un système souhaitent conserver le premier et les seconds, et mettent en place des stratégies pour ce faire. Il s’agit là d’une déviance humaine qui s’observe dans plusieurs domaines.

Mais ce qu’inspirent les faits de ces dernières semaines, et particulièrement de ce mois de janvier 2019, plongent les citoyens dans la sidération. Une sidération devant les mots totalement inconsidérés d’un Emmanuel Macron aux abois sur le « sens de l’effort ». Une sidération devant un Christophe Castaner qui assimile désormais tout à fait officiellement manifestants lambda et casseurs. Une sidération, encore, devant une Marlène Schiappa qui n’hésite plus à prendre quelques libertés avec le droit le plus élémentaire lorsqu’il s’agit de juger les récoltes de dons pour les frais de justice d’un prévenu, avant sa condamnation – je ne vais pas réexpliquer ici ce que plusieurs juristes ont déjà brillamment commenté par ailleurs.

Puisque désormais, la guerre du pouvoir se fait à grands coups de cagnottes Leetchi et de Facebook live, comme pour tenter de courir désespérément avec les moyens numériques d’interaction utilisés par les gilets jaunes, il convient de se pencher sur quelques chiffres fondamentaux. D’abord, l’ampleur : le nombre de policiers et gendarmes déployés, le nombre de gilets jaunes interpellés, le nombre de mois de prison qui commencent à tomber de manière relativement ahurissante, le nombre de blessés par tir de flashball à la tête ou grenade de désencerclement. On pourrait continuer, mais toutes ces données nous indiquent que nous avons affaire à quelque chose d’inédit depuis longtemps : il ne s’agit pas simplement d’un mouvement populaire, mais aussi des réflexes sécuritaires et « borderline » d’un pouvoir qui se protège.

Et c’est d’abord un pouvoir qui se protège contre sa population, contre ses citoyens – j’allais dire : contre ses électeurs. Barricadé dans les institutions, criant à l’agression de la « maison France », amalgamant ministres et institutions de la République, ce pouvoir, dans un dernier sursaut, manie avec véhémence ses mots creux en tentant vainement d’agiter les symboles dont il pense être les gardiens. Mais les élites au pouvoir ne sont pas les gardiennes de nos institutions : elles en sont les locataires temporaires, ce qui est très différent. Benjamin Griveaux, par exemple, n’a jamais été et ne sera jamais un gardien des institutions, et son ministère ne sera jamais la maison France, comme l’a par ailleurs déjà souligné Frédéric Lordon.

Car le voici, le vrai problème : les dépositaires actuels des mandats que nous leur avons confiés, tout simplement, souhaitent rester là où ils sont, jusqu’au bout. Pourquoi ? Parce que notre système de démocratie représentative, en tout cas le système que nous avons mis en place dans ce pays, est basé non pas sur la participation du peuple aux délibérations, mais une confiscation du pouvoir. Pour faire court : le peuple est appelé, tous les cinq à six ans par exemple, à choisir des élus qui vont le représenter. Ces élections, ce sont les seuls moments de respiration démocratique. Entre les élections, les mandats sont des longues phases de confiscation du pouvoir. Pendant ces phases, les élus peuvent littéralement prendre les décisions qu’ils veulent, sans jamais avoir de compte à rendre devant les électeurs – si ce n’est en imaginant, un an avant la prochaine échéance, comment trouver la bonne communication pour valoriser leur bilan et envisager une ré-élection, pour une nouvelle confiscation de la démocratie.

Ainsi avance donc notre République. Elle n’est pas une démocratie pleine et entière, au sens où le peuple serait invité à participer à sa vie même ; elle est un état de fait politique ponctué de respirations démocratiques, au cours desquelles notre droit est de choisir ceux qui vont parler et agir à notre place. En quelque sorte, nous nous achetons la quiétude et la tranquillité : nous n’avons pas à nous occuper de politique, puisque d’autres le font pour nous – fort mal pour certains, en ne prenant pas les décisions politiques élémentaires qui sont urgentes pour la planète, pour la répartition des richesses ou pour la dynamisation de notre économie, mais trop tard : ils s’en occupent.

Mais voilà, les citoyens ont maintenant envie de politique. Ils s’en réapproprient d’ailleurs matériellement les symboles ou les émanations : car n’importe quel chercheur en sociologie ou en sémiotique le dira, tagger un arc de triomphe ou défoncer la porte d’un ministère au transpalette, c’est d’abord et avant tout, symboliquement, une forme de réappropriation des lieux symboliques de la République. Mais en face de la Démocratie des Modestes, en face de ceux qui souhaitent simplement reprendre leur destin en main sans avoir à passer maintenant par des grandes sessions de confiscation périodique du pouvoir, il y a la République des Immodestes. Et chez les modestes, je compte d’ailleurs aussi les petits élus locaux trop peu rémunérés pour le travail qu’ils font (notamment les maires des petites communes rurales), ou encore les journalistes pigistes payés au lance-pierre qui se retrouvent obligés de travailler chez BFM TV pour pouvoir simplement vivre.

J’utilise cette terminologie à dessein : car j’entends à la fois une immodestie de rémunération - là où les modestes ne peuvent décemment pas en dire autant, eux qui se demandent pourquoi leur pouvoir d’achat n’augmente pas, et pourquoi leur fiscalité toujours plus lourde sert à financer des services publics qui disparaissent, s’appauvrissent ou croulent sous le manque de moyen. Mais les immodestes ne s’arrêtent pas là : comme certains d’entre eux tiennent ou trustent les plateaux de télévision, ils expliquent aux modestes ce qu’ils doivent penser, quelles images ils doivent retenir, et quelles interprétations ils doivent faire de la réalité. Une interprétation qui leur permet à eux, les immodestes, de pouvoir très simplement poursuivre leur vie. Ainsi, éditorialistes au verbe creux, femmes et hommes politiques qui se gargarisent de symbolisme républicain sali et volé, ou encore analystes économiques en pleine fièvre néolibérale dépassée s’imaginent en tenant de la vérité et de l’ordre juste.

Beaucoup de choses ont été écrites sur le concept de violence ou sa perception. C’est heureux, car cela permet de redécouvrir de nombreux auteurs sur la question, mais cela permet également de voir à quel point le gouvernement que nous avons aujourd’hui, et qui pense représenter l’Etat et la République, est prompt à utiliser violence, surenchère et fermeté – tout en faisant semblant d’écouter les citoyens à travers l’organisation d’un débat qui n’aurait jamais vu le jour sans les gilets jaunes (c’est dire le cynisme), et en sélectionnant les sujets en fonction de l’attachement du Président ou non à telle ou telle marotte (l’ISF, pour ne citer que ce sujet).

Mais les signes du changement sont là, puisqu’il n’est pas plus fébrile et incertain qu’une petite élite politique qui se sent obligée de jouer du bruit des bottes pour conserver son rôle totalement usurpé de « défenseur de la République ». Comme si les citoyens et électeurs qui défilent chaque samedi étaient des terroristes qui menacent l’ordre public, tout simplement parce qu’ils souhaitent qu’on les entende, eux et eux seuls, sans devoir passer par des formations syndicales ou des élections intermédiaires. Parce que la parole d’un citoyen n’a pas moins de valeur si son expression n’est pas encadrée par une manifestation déclarée ou non relayée par une corporation comme la CGT.

Source : https://blogs.mediapart.fr/albin-wagener/blog/140119/la-democratie-des-modestes-contre-la-republique-des-immodestes?fbclid=IwAR09habl9i-YwN9eWyvUMIqgNK_Db4JcBKCrLw10dFfL3uPWJ8aigi9nS4k

 

 

 

 

 

 

13/10/2019

Dictature et Surpopulation - Interview d'Aldous Huxley

 

La dictature parfaite serait une dictature
 qui a les apparences de la démocratie,
 une prison sans murs dont les prisonniers
 ne songeraient pas à s'évader.
 Un système d'esclavage où,
 grâce à la consommation et au divertissement,
 les esclaves auraient
 l'amour de leur servitude

Aldous Huxley, 1932

 

 

 

 

09/10/2019

Dé-camper de Florentine Rey

 

 

Gros Textes éd.2018

 

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50 pages, 9 €.

 

 

 

Avant que ne meure le temps d’aimer, comme le chante Barbara, avant de repeindre ou de redécorer, elle s’est désencombrée de tout ce qu’elle savait ne pas être elle pour tenter d’aller se trouver ailleurs. Seule.

 

« Elle se croit sans colère.

Rupture facile, pardon, grandeur d’âme ; elle flaire le mensonge, les bobards de la marchande de chimères, le cœur protégé par des ruses de sioux.

Sa colère c’est à elle qu’elle l’adresse.

Son cerveau cède le contrôle à des forces anciennes.

 

(…)

 

Son projet : mettre l’essentiel dans une valise et partir le plus loin de la ville, du béton, du plastique, des corps à la mode. »

 

Elle décampe donc pour aller camper seule dans le sud de la France. Une grande voiture, une tente, un carnet, un crayon. « Une assiette, un bol et trois couverts suffiront. » Une nouvelle tête :

 

« La crête c’est marrant, typé, mais pas joli. » Dixit sa mère.

« Toute la violence qu’elle essaie de contenir, elle la porte sur sa tête.

La coupe WOODY : une coupe de piqueuse de bois vert. »

 

WOODY à qui le PIVORE viendra tenir compagnie, le pic-vert vorace qui dévore les mots bavards, Maître PIVORE, le juge qui rendra son verdict : coupable de rien du tout, on remballe, on retourne sur la plage, écrivez, circulez.

 

Trouver ce qu’elle est hors des clichés. Femme ?

 

« Elle a une jupe dans la tête et les réflexes qui vont avec. Dans ses plis logent des chuchotements de nonnes, des histoires de sorcières, de la rage, de l’enfoui qui fait gonfler les jambes. »

 

Nomade.

Le mot la réconforte : perspective d’une identité la moins définie possible. »

 

Avec Dé-camper, Florentine Rey nous entraîne dans un inner-trip, avec des images, des mots bien à elle, une autodérision qui ne cache pas l’émotion à vif, la névrose, jouer avec les mots jusqu’à trouver la clé de l’énigme de soi, du mal-être. La quête d’une identité qui ne trahirait pas l’être dans sa réalité profonde, abyssale, mais comment émerger de cette mer en soi et affronter le large au-dehors peuplé d’Autres avec qui le contact s’avère difficile, compliqué. Malaise de l’incommunicabilité. Ne pas se noyer : ni hors de soi, ni en soi, sans pour autant chercher à se gaver pour contrer la peur, masquer la faim. Mâcher du chewing-gum, avaler du vide, mais mâcher quand même, mâcher jusqu’à plus de mâchoire, mâcher jusqu’à disparition. Jusqu’à l’apparition de Madame COUJOU, qui boursoufle, grosses joues, gros cou, qui gonfle.

 

« Elle élève la mâche au rang de drogue » mais « La mâche est toxique, ça devient dangereux. »

 

« Si elle reste bouche vide ?

Boucherie dans la bouche ? »

 

Camper, écrit-elle, c’est rétrécir l’habitation et retrouver de l’espace à l’intérieur de soi pour penser, créer.

 

« Ce qu’elle veut ?

Une vraie place dans le monde. »

 

Assumer la sensibilité et la déployer, la dire, se dire sans retenue, faire une force de ce que le monde lui renvoie comme étant un handicap : elle veut être encore plus sensible, sentir plus fort, en faire quelque chose.

 

« Elle dévoilera la planque du chasseur au chevreuil et fera témoigner les poules qui vivent à quinze sur un mètre carré de paille. Elle rencontrera des cochons qui souhaitent qu’on ferme leurs yeux avant qu’ils ne meurent. Les asticots lui montreront comment manger les morts. »

 

Décamper est le journal d’un accouchement d’un soi intégral, l’écriture sert de balancier entre le dehors et le dedans, le trop et le pas assez, tenter le pont de mots pour toucher l’autre sans se mettre en danger, sans creuser plus encore les blessures, celles qui lui donnent envie de se dissoudre, « de débarrasser son corps de tous ses organes, le remplir de sel et l’offrir à la mer ». L’écriture permet de toucher du mot les plaies, leur donner des coups de langue.

 

Femme-poisson, elle habite un château de sable. (…) Personne ne sait qu’elle creuse au centre du château. Un jour, elle coupera sa queue en deux pour se fabriquer des jambes et fuira par le fond du puits.

 

Dé-camper un recueil qui dit le pas pareil, la non-évidence de l’être au monde, la quête, la peur, le courage d’aller à sa propre source. Ce n’est pas un recueil de poésie, c’est de la poésie qui sourd d’un recueil au fur et à mesure où la source est désobstruée, c’est fort, c’est fragile, intime et bouleversant.

 

Cathy Garcia

 

 

 

 

rey 2.jpgFlorentine Rey est écrivain, poète et performeuse. Elle est née à Saint-Étienne en 1975. Des études de piano intensives affinent sa sensibilité, lui apprennent l’exigence mais l’isolent. Une année d’hypokhâgne lui fait rencontrer la philosophie. Elle entre ensuite à l’École Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy. À la fin de ses études, elle crée une structure de production artistique où se croisent l’art et la technologie. Six ans plus tard, la nécessité d’écrire et de créer la rattrape. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture et à la performance. Son travail interroge notamment le corps et le féminin. Son site :  https://florentine-rey.fr/

 

 

 

07/10/2019

à paraître : Atlas du business des espèces menacées

Braconnage, cruauté, contrebande...

Par l'association Robin des Bois

 

  • à paraître le 09/10/2019 :

https://www.arthaud.fr/Catalogue/hors-collection/recits-e...

9782081480186.jpg

    • Cartographie : Julien Perreaut
  •  
  • Éléphants, rhinocéros, tigres, faucons, concombres de mer, totoabas ou tortues étoilées de l’Inde… le business de l’extinction animale étend sa toile sur la terre entière avec un chiffre d’affaires annuel évalué à au moins 14 milliards d’euros et des profits qui augmentent de 4 à 5 % par an. Le marché des animaux de compagnie, la course à l’exotisme et la recherche de prétendues vertus curatives et aphrodisiaques emballent le moteur de cette apocalypse.
    L’ONG Robin des Bois traque dans le monde entier les actes de braconnage et de contrebande tels qu’ils sont rapportés par les rangers, les douanes, la presse internationale et locale et les institutions judiciaires pour dénoncer la cruauté, la violence, la corruption et l’inventivité des modus operandi de chaque filière.
    Les textes et cartes présentées dans cet Atlas démontrent sans équivoque la mondialisation et la diversification de la contrebande du vivant. Trente-deux espèces y sont examinées, ambassadrices de toutes les autres espèces, victimes de la guerre que l’humanité livre à l’animalité.
    Hors collection - Récits et témoignages

  • Genre : Documents
    152 pages - 182 x 240 mm
     Broché
     EAN : 9782081480186
     ISBN : 9782081480186

 

 

30/09/2019

Parution de la revue Nouveaux Délits numéro 64

 

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Je ne sais pas si cela vient de ce mois de septembre qui crépite de tensions, de nervosité ou de mon côté hyperactif, multitâche, de mon cerveau zébré en arborescence, de mon mental de Gémeaux capable de non seulement penser à plein de choses à la fois mais de les faire aussi simultanément, tout en réfléchissant, avec gourmandise, à toutes celles que j’ai envie de faire. Créer chez moi est compulsif, faire du lien aussi, transmettre, partager, pas étonnant que je me sois fait piéger par face de bouc.

Je ne sais cependant pas si c’est l’afflux incessant de sollicitations, de données, d’informations, de questions exigeant réponse instantanée, qui nous submergent via toutes les nouvelles technologies  — et encore je n’ai pas de portable (je ne suis pas loin de faire partie des derniers des Mohicans). Je ne sais pas si cela vient des individualités de plus en plus selfisées, de la paperasse à n’en plus finir, pire quand elle est dématérialisée, avec ce tsunami d’identifiants, de codes, de mots de passe, de captcha (attention, marque commerciale déposée) et paradoxalement d’un manque croissant de professionnalisme — wow, j’ai vraiment utilisé ce terme ? — en tous les domaines, car peu importe comment et pourquoi les choses sont faites, ce qui compte c’est le fric, le fric, le fric et les plus pauvres de ramer et suer après ou sombrer dans une hyperactivité pathologique (devrais-je consulter ?) et pour bien d’autres, les « élus », c’est le fricot, le régal, la bombance. Ceux-là aussi sont en Enfer, comme Tantale, mais ils ne le savent pas, tant il leur est doux de se gaver, mais plus ils en ont et plus ils en veulent, jamais rassasiés et la planète n’est pas assez vaste, pas assez nutritive pour leur goinfrerie. S’ils aimaient manger de la chair humaine, c’est certain, ils nous dévoreraient littéralement.

Je ne sais pas si c’est le fait que tant de mes convictions profondes, et qui ne datent pas d’hier, soient aujourd’hui à la une des médias et alors que je devrais m’en réjouir, j’ai pourtant l’impression que cela fait surtout du bruit, de la mode, du tweet et que la meilleure des intentions est récupérée, détournée, avant même d’avoir été énoncée. Je ne sais pas si c’est la sensation de vivre de plus en plus dans un gros fake, une cauchemardesque fête foraine, bien que je fasse partie de celles et ceux — il y en a — qui sont descendu-e-s du manège depuis longtemps.

Bref, je suis fatiguée et je voulais donc dire que je faisais pour ce numéro, une grève d’édito ! Trop tard ? C’est tout moi, incapable de ne pas faire les choses, surtout quand personne ne m’oblige à les faire. Mais j’avoue, encore une fois, ce fut un plaisir de m’adresser à vous, je suis descendue du manège mais pas du bateau, alors ramons les amis, ramons ensemble et chantons, chantons avec nos voix, nos mots, nos poumons, nos tripes. Et apprécions le silence qui suit, le vrai silence : celui qui nous permet de sentir le battement de nos cœurs à l’unisson. Tant qu’on le peut encore.


C.G.

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Il faut faire attention : avoir le vent en poupe, c'est l'avoir dans le cul.
Pierre Peuchmaurd in Fatigues

 

 

 

AU SOMMAIRE


Délit de poésie :

Hommage à Jean-Pierre Hanniet et ses Poélitiques
Duo pour les gilets jaunes : Laurent Thines & Cathy Jurado
Olivier Robert, des extraits d’Accalmie un souffle

Délit de griot blanc : aphorismes, pensées et un conte rouge du tribun des rues, Jg Tartar(e)

Délit d’autopromotion : Cathy Garcia Canalès, préface et extraits de Pandémonium II

Résonance : L’anarchie ou le chaos de Philippe Godard


Les Délits d’(in)citations arrosent les coins de pages pour lutter contre la sécheresse de la pensée tandis que le bulletin de complicité sifflote au fond en sortant. Il ne va pas tarder à tendre le chapeau.

 

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Illustrateur : Joaquim Hock

https://joaquimhock.blogspot.com




Il n’est personne au monde aujourd’hui qui ne sache à quoi s’en tenir. Et que nous faisons tout ce que nous ne devons pas faire, que nous acceptons tous ce que nous savons ne pas pouvoir, ne pas vouloir accepter, que nous nous laissons tous entraîner en mettant tout sur le compte de la fatalité historique, aussi bien d’un côté que de l’autre… du mur de l’argent.


Louis Guilloux 
in Carnets, 5 août 1969

 

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Comme une vaillante petite tailleuse de livres, je vous en sors deux d’un coup ! Et c’est dans la posture du grand écart que je fais moi aussi ma rentrée littéraire, avec deux livres aux antipodes l’un de l’autre : un dur et un doux, un noir et un lumineux, un grave et un léger, un engagé enragé et un tout délicieux sans danger pour le lecteur, ce qui n’empêche l’humour dans le premier avec les superbes illustrations originales de Joaquim Hock — l’Illustre Illustrateur Attitré de cette revue que l’on retrouve aussi avec une vive joie dans ce présent numéro — et de la profondeur dans la légèreté du second : toutes ces nuances humaines.

Donc, en même temps que Pandémonium II  présenté dans ces pages, paraît aussi Toboggan de velours, qui comme son nom l’indique vous invite à vous laisser glisser les yeux bandés. Poèmes d’atmosphère, douceur, magie, mystère et quelques piquants soyeux d’impertinence. D’un format vertical cette fois de 32 pages et accompagné de collages en couleur de l’auteur.

 

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 « Glissade vers la nuit
ses rivages de velours
son écrin de pluie
toute chaude d'amour
se saisir de la chair
y sculpter le plaisir
descendre vers la mer
abreuver son désir
et rejoindre l'Éther »




En savoir + sur ses deux parutions sur :  http://cathygarcia.hautetfort.com/


Tous mes livres auto-édités sont fabriqués et imprimés par mes soins, exclusivement sur du papier 100% recyclé haut de gamme.

Tirages entièrement numérotés.

 

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Nouveaux Délits - Octobre 2019 – ISSN : 1761-6530 - Dépôt légal : à parution - Imprimée sur papier recyclé et diffusée par l’Association Nouveaux Délits - Coupable responsable : Cathy Garcia Canalès -  Illustrateur : Joaquim Hock - Correcteur : Élisée Bec

http://larevuenouveauxdelits.hautetfort.com

 

 

 

 

 

 

 

 

18/09/2019

Kintu de Jennifer Nansubuga Makumbi

 

traduit de l’anglais (Ouganda) par Céline Schwaller

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Métailié éd., 22 août 2019. 480 pages.

 

Ce roman est une fresque étourdissante d’une densité telle qu’il est impossible de le résumer, et d’ailleurs tel n’est pas le but de cette note, mais il faut tout de même pouvoir donner quelques pistes au lecteur. De quoi s’agit-il ? D’une histoire de famille sur plusieurs générations, trois siècles, en Ouganda, donc bien avant que ce pays ne soit arbitrairement nommé ainsi par le colon britannique, en référence à l’ethnie Ganda, occultant ainsi toutes les autres qui peuplaient cette terre.

Kintu est donc une histoire de famille, mais à vrai dire, c’est avant tout l’histoire d’un geste malheureux et de ses conséquences : la répétition transgénérationnelle d’une malédiction. La gifle d’un père, Kintu, à son fil adoptif, Kalema, lors d’une déjà difficile traversée de désert, ayant entraîné accidentellement la mort de ce dernier, qui de plus, fut vite et mal enterré par mégarde à coté d’un arbuste épineux auprès duquel on enterre habituellement les chiens.

Le roman démarre par un prologue, nous sommes en janvier 2004 à Bwayse, un bidonville situé dans une zone marécageuse au pied de Kampala. Kamu Kantu y est assassiné. Kamu Kantu est un descendant de Kintu Kidda, l'ancêtre qui a attiré la malédiction sur sa lignée. Et ce prologue laisse place au premier chapitre qui nous ramène à l’origine donc de cette malédiction : en 1750, dans la Province du Buddu, au Buganda.

Plusieurs générations vont ainsi se succéder, depuis le temps des clans, des royaumes jusqu’au début du XXIe siècle. L’histoire des individus mêlée, emmêlée à l’Histoire d’une terre sur laquelle sont venues, les unes après les autres, se greffer des religions importées et conflictuelles, dont la pas si petite dernière : la très activiste évangéliste. Une terre démembrée par la colonisation, ce qui a entre autre ravivé et compliqué les guerres tribales, et qui essaie d’avancer avec de douloureuses prothèses occidentales comme tout le reste du continent, et tous les flux migratoires consécutifs, la modernisation et la paupérisation qui va avec, les guerres encore, le sida… Y est évoqué bien-sûr la sinistrement célèbre figure d’Idi Amin Dada, mais d’un point de vue ougandais, notamment dans une discussion entre deux amis qui ne sont pas d’accord. La figure était cependant déjà suffisamment et atrocement sanguinaire, sans besoin que les fantasmes occidentaux n’en rajoutent pour en faire une caricature révélatrice de leur propre peur du « noir », tout en faisant oublier ainsi leur responsabilité dans l’instauration de ce dictateur, comme tant d’autres en Afrique.

Kintu est un roman, écrit forcément dans la langue de l’ancien colon britannique, mais c’est vraiment un roman ougandais, sans compromis.

Si la toile de fond se transforme au cours des siècles, Jennifer Nansubuga Makumbi tisse sa trame avec tant de subtilité, l'art de montrer sans dire, que ce n'est pas ce qu’on pourrait appeler une fresque historique. L’Histoire est un grand fleuve, mais ce sont les êtres humains qui sont ici au centre de la fresque, ils sont bien-sûr entraînés par le courant, roulés, malaxés, modelés et parfois brisés par lui, mais, comme des galets, ils sont solides. Ils ont leur propre densité, identité, ils sont tous reliés à une montagne originelle, ancestrale et si la destinée de chacun est à la merci des événements, il existe aussi une forme de prédestination. La force du fleuve ne change rien à la malédiction qui poursuit les descendants de Kintu Kidda, génération après génération, mais cela pourrait tout aussi bien être une bénédiction, ce qui émerge de ce roman, c’est le fil qui nous relie les uns aux autres et qui traverse le temps.

Roman foisonnant, puissant, où l’on se perd facilement mais, comme les personnages, nous sommes entraînés par la force du courant. Une liste et un arbre généalogique en début d’ouvrage peut nous aider à reprendre pied, mais à vrai dire on n’en a pas forcément envie, car très vite, il n’est pas tant question de tout comprendre, mais plutôt de se laisser emporter et peu à peu imprégner de cette langue franche et magnifique avec laquelle Jennifer Nansubuga Makumbi nous raconte sa terre d’origine.

Un premier roman magistral.

Cathy Garcia

 

jennifer-nansubuga-makumbi.jpgJennifer Nansubuga MAKUMBI est née à Kampala. Elle a étudié et enseigné la littérature anglaise en Ouganda, avant de poursuivre ses études en Grande-Bretagne, à Manchester, où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Kintu, lauréat du Kwani Manuscript Project en 2013, sélectionné pour le prix Etisalat en 2014, a reçu un accueil critique et public extraordinaire, aussi bien en Afrique qu'aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, qui lui a valu d'être comparée à Chinua Achebe et considérée comme un « classique » instantané. Elle a remporté le Commonwealth Short Story Prize en 2014 et le prix Windham Campbell en 2018. En sélection pour le Prix Médicis étranger 2019.

 

 

 

La « ville sûre » ou la gouvernance par les algorithmes

Source :

https://www.monde-diplomatique.fr/2019/06/TREGUER/59986

 

 

« Résister à la mise sous surveillance totale de nos villes et de nos vies » : c’est l’ambition de la plate-forme Technopolice, lancée par plusieurs associations de défense des droits humains afin de documenter les projets de villes dites « intelligentes ». Pour mieux s’y opposer collectivement. En juin dernier, Félix Tréguer, membre de La Quadrature du Net, décrivait quelques-unes de ces « villes sûres », pointant la « privatisation sans précédent des politiques de sécurité » qu’elles favorisent, et fustigeant le « laisser-faire indolent » de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL).

Surveiller, analyser, prédire, contrôler

La « ville sûre » ou la gouvernance par les algorithmes

Les outils policiers fondés sur le big data et l’intelligence artificielle se déploient dans de nombreuses villes françaises. À travers des expérimentations pilotées par des groupes privés qui cherchent à se hisser au niveau de la concurrence américaine ou chinoise, la « ville intelligente » révèle son vrai visage : celui d’une cité sous surveillance.

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Nathan Lerner. — « Eye on Window » (L’œil à la fenêtre), 1943
© Kiyoko Lerner - ADAGP, Paris, 2019 - Centre Pompidou - RMN-Grand Palais

En ce 28 décembre 1948, dans Le Monde, le logicien Dominique Dubarle publie l’un des tout premiers articles consacrés aux nouveaux calculateurs mis au point aux États-Unis durant la seconde guerre mondiale. D’emblée, il tente d’anticiper les effets politiques de ce qu’on appellera bientôt l’informatique. La cybernétique balbutie, et le capitalisme de surveillance n’est pas encore d’actualité (1), mais il comprend déjà que, à terme, cette technologie est appelée à muter en une « machine à gouverner » : « Ne pourrait-on imaginer, écrit-il, une machine à collecter tel ou tel type d’informations, les informations sur la production et le marché, par exemple, puis à déterminer, en fonction de la psychologie moyenne des hommes et des mesures qu’il est possible de prendre à un instant déterminé, quelles seront les évolutions les plus probables de la situation ? » Dubarle prédit que, au gré de l’accroissement des capacités de stockage et de traitement des données, l’informatique conduira au « surgissement d’un prodigieux Léviathan politique ».

Soixante-dix ans plus tard, les projets de « ville intelligente » (smart city) essaiment dans le monde. Après les États-Unis, la Chine, les pays du Golfe ou le Royaume-Uni, c’est en France que de grands groupes industriels se positionnent sur ces marchés en s’alliant à des élus locaux adeptes du solutionnisme technologique (2). Comme en écho aux prédictions de Dubarle, ils entendent faire proliférer les outils informatiques dans l’espace public urbain pour surveiller, analyser, prédire et contrôler les flux de personnes et de marchandises. Le gouvernement des villes passe ainsi à l’ère de la gouvernance algorithmique. Et, en dehors de quelques initiatives en matière de mise à disposition des données, de gestion « intelligente » de l’éclairage public ou des bennes à ordures, la « ville intelligente » se définit surtout par son volet sécuritaire. À tel point que les industriels parlent désormais de « ville sûre » (safe city).

Les documents administratifs liés à ces projets témoignent de la porosité entre la gouvernance urbaine et les doctrines issues du monde militaire. Ainsi, la convention d’expérimentation conclue en juin 2018 entre la mairie de Nice et un consortium de quinze entreprises dirigé par Thales part du constat d’une « urbanisation galopante à la surface du monde ». Évoquant des « menaces de plus en plus importantes », elle met sur le même plan les « risques naturels », qui peuvent être liés au dérèglement climatique, et les « risques d’origine humaine » (criminalité, terrorisme, etc.). Pas question de s’interroger sur les ressorts économiques, sociaux, politiques de ces phénomènes, et encore moins d’agir sur eux. Il importe avant tout d’« évaluer chaque situation pour pouvoir anticiper les incidents et les crises », d’identifier les « signaux faibles »afin de fournir une « aide à la planification », de proposer des « prédictions sur base de scénarios », le tout dans le cadre d’une « gestion en temps réel » à travers l’exploitation du « maximum de données existantes » au sein d’un « centre d’hypervision et de commandement » (3).

Les « risques » sont ainsi réduits à un état de fait dont la puissance publique se contente de gouverner les effets. Chez les concepteurs de la « ville sûre », la police recouvre sa vieille fonction théorisée au XVIIIe siècle : produire un savoir sur la population, orienter sa conduite en agissant sur les variables qui la déterminent, assurer sa docilité et sa productivité. La nouveauté tient à l’abandon de l’horizon décidément trop fuyant de l’« ordre public ». On se contente désormais de gérer le désordre. Grâce à la surenchère technologique, les technocrates croient pouvoir repérer dans la nuée du chaos certaines caractéristiques ou régularités statistiques à partir desquelles on pourra catégoriser, trier, corréler et, in fine, anticiper, prévenir, préempter, ajuster — mais aussi, quand cela sera nécessaire, cibler et réprimer.

Pour ce faire, la « ville sûre » s’appuie sur deux grandes innovations technologiques. D’abord, la possibilité de réunir et d’analyser divers jeux de données, comme les fichiers de police, les informations personnelles glanées en ligne — et en particulier sur les réseaux sociaux —, etc., afin de produire des statistiques et de l’aide à la décision dans une logique de police prédictive. Les outils de surveillance expérimentés depuis dix ans par les grandes agences de renseignement se généralisent à l’ensemble des activités policières...

À Marseille, le projet d’observatoire big data de la tranquillité publique, confié depuis novembre 2017 à l’entreprise Engie Ineo, vise à intégrer des sources issues des services publics municipaux (police, régie de transport, hôpitaux, etc.), mais aussi des « partenaires externes », tels que le ministère de l’intérieur, qui centralise de nombreux fichiers et données statistiques, ou les opérateurs télécoms, dont les données relatives à la localisation des téléphones portables permettent de cartographier en temps réel les « flux de population ».

Détection des expressions faciales

Par ailleurs, les citoyens seront appelés à contribuer en fournissant directement des informations (textos, vidéos, photographies, vitesse de déplacement, niveau de stress…) à travers « une application sur smartphone ou des objets connectés ». La surveillance des conversations sur les réseaux sociaux comme Twitter ou Facebook est aussi de mise, que ce soit pour « récupérer les publications dont les thèmes ont un intérêt pour la sécurité de la ville », pour « anticiper la menace » et évaluer le « risque de rassemblements dangereux par analyse des tweets », ou encore pour procéder à « l’identification des acteurs » en repérant « qui parle, qui agit, qui interagit avec qui » (4). Pour héberger et traiter ces immenses volumes de données, la ville de Marseille a acquis plusieurs serveurs auprès de l’entreprise Oracle. Elle dispose désormais d’un espace de stockage de six cents téraoctets, soit une capacité équivalant à celle de la Bibliothèque nationale de France pour sa politique d’archivage d’Internet.

Second soubassement technique de la « ville sûre » : l’analyse automatique des flux de vidéosurveillance. Alors que l’État et les collectivités françaises ont investi des centaines de millions d’euros dans l’achat de caméras depuis 2007, et ce pour des résultats dérisoires (5), l’automatisation promet monts et merveilles — et, cerise sur le gâteau, sans embauche de fonctionnaires employés au visionnage. Des projets de vidéosurveillance dite « intelligente » se mettent en place à Toulouse, Nice, Marseille, Valenciennes, Paris, ou encore dans les départements du Gard et des Yvelines.

Le maire de Nice, M. Christian Estrosi, compte parmi les responsables politiques les plus enthousiastes quant au potentiel de ces technologies. En décembre 2018, il faisait adopter par le conseil régional de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) une délibération autorisant l’expérimentation de portiques de reconnaissance faciale dans deux lycées afin de surveiller les entrées et sorties, en collaboration avec l’entreprise américaine Cisco. Le dernier carnaval de la ville a d’ailleurs servi de laboratoire pour l’expérimentation de dispositifs similaires.

Nice fait également partie de ces municipalités françaises qui entendent coupler la vidéosurveillance à des algorithmes de reconnaissance des émotions. Les édiles ont approché la start-up Two-i pour déployer sa solution dans les tramways de la ville. À Nancy et à Metz, Two-i travaille avec un bailleur social pour évaluer le ressenti des habitants. À Irigny, près de Lyon, la gendarmerie a préféré un concurrent, l’entreprise DC Communication, pour analyser l’« état d’esprit » du public accueilli dans ses locaux. Ces outils issus du « neuromarketing » détectent les expressions faciales associées à la joie, à la tristesse, à la peur ou encore au mépris. « L’algorithme va ensuite tourner pour mesurer ces émotions et faire ressortir la plus présente », explique M. Rémy Millescamps, fondateur de DC Communication et gendarme réserviste.

Si les usages potentiels de la vidéosurveillance « intelligente » ne manquent pas, l’identification automatique d’individus ou de comportements suspects fait figure de priorité. En juin 2018, dans un discours consacré aux doctrines de maintien de l’ordre, l’ancien ministre de l’intérieur Gérard Collomb annonçait des outils d’intelligence artificielle bientôt capables de « repérer dans la foule des individus au comportement bizarre ». Une perspective à nouveau évoquée au Parlement français cet hiver, à l’occasion du débat sur la loi antimanifestation adoptée par le gouvernement en réponse au mouvement des « gilets jaunes ». À travers des amendements finalement rejetés, des députés Les Républicains ont tenté de légaliser le couplage des images de vidéosurveillance avec divers fichiers afin d’automatiser « l’identification des individus dangereux au sein d’une manifestation ». Outre le cas des militants politiques jugés dangereux ou des personnes suspectées d’activités terroristes, la multiplication des fichiers biométriques — notamment ceux liés à l’immigration, ou le fichier des titres électroniques sécurisés (TES), qui, depuis 2016, agrège les données de tous les demandeurs de carte d’identité et de passeport — rend possible une extension rapide de la reconnaissance faciale à des catégories toujours plus larges (6).

Avec le Royaume-Uni, la France fait aujourd’hui figure de leader européen dans l’utilisation de ces technologies de contrôle social. Alors que, en 2016, ses services de renseignement avaient dû acheter les outils d’analyse de données à l’entreprise américaine Palantir, l’émergence de champions nationaux en matière de big data sécuritaire apparaît désormais comme une priorité. Les projets de « ville sûre » permettent aux sociétés de services aux collectivités, à l’instar d’Engie Ineo, ou de la défense-sécurité, comme Thales, de se positionner sur ces nouveaux marchés face à la concurrence américaine ou chinoise, avec les encouragements de l’État, qui demeure le premier actionnaire de chacun de ces deux grands groupes (23,6 % et 25,8 % des parts respectivement, et plus d’un tiers des droits de vote dans les deux cas).

Outre les collectivités commanditaires, de nombreux organismes publics participent à ces évolutions. De ce point de vue, le projet de « ville sûre » mené par Thales à Nice est emblématique. Conçu pour suivre les axes thématiques identifiés par le Comité de la filière industrielle de sécurité — qui assure l’interface entre gouvernement et secteur privé —, il bénéficie d’un label délivré par ce même organisme. Au titre du Programme d’investissements d’avenir, la Banque publique d’investissement (Bpifrance) lui a versé une aide de 11 millions d’euros sous forme de subventions et d’avances récupérables, pour un coût total du projet de 25 millions en trois ans. Enfin, plusieurs des technologies proposées ont été mises au point grâce à des projets de recherche associant des acteurs industriels et des organismes publics, comme l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), à travers des financements de l’Agence nationale de la recherche ou de la Commission européenne.

Sur le terrain aussi, la « ville sûre » engage une privatisation sans précédent des politiques de sécurité. L’expertise technique est tout entière confiée aux acteurs privés, tandis que les paramètres qui président à leurs algorithmes resteront selon toute vraisemblance soumis au secret des affaires. Sur le plan juridique, il n’existe à ce jour aucune analyse sérieuse de la conformité de ces dispositifs avec le droit au respect de la vie privée ou avec la liberté d’expression et de conscience, pourtant directement mis en cause. Pour l’heure, seuls les juristes des entreprises concernées veillent, sans zèle excessif, au respect de la législation en vigueur, révisée en 2018 mais déjà dépassée. Les effets politiques de tels déploiements s’annoncent significatifs : surenchère dans le traitement policier de certains quartiers, aggravation des discriminations que subissent déjà certaines catégories de personnes, répression des mouvements sociaux. Ils ne sont, bien entendu, jamais évoqués par les promoteurs.

Quant à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), elle s’en tient à un laisser-faire indolent. Abritée derrière son manque de moyens et derrière le fait que le règlement européen sur la protection des données personnelles lui a ôté son pouvoir d’autorisation a priori, elle appelle à un « débat démocratique » afin que « soient définis les encadrements appropriés » (7). Et reconnaît par là l’absence de tout cadre juridique spécifique, ce qui, en vertu de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, suffit pourtant à démontrer l’illégalité pure et simple de ces projets. Le gouvernement, qui a annoncé une révision de la loi relative au renseignement pour 2020, pourrait quant à lui profiter de ce texte pour blanchir sur le plan législatif les expérimentations en cours, et préparer la généralisation de ces dispositifs de surveillance policière. À moins que des mobilisations citoyennes ne parviennent à les tenir en échec.

Félix Tréguer

Chercheur et membre de La Quadrature du Net.

(1Lire Shoshana Zuboff, « Un capitalisme de surveillance », Le Monde diplomatique,janvier 2019.

(2Cf. Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, FYP Éditions, Limoges, 2014.

(4« Création d’un outil big data de la tranquillité publique et prestations d’accompagnement (2 lots). Cahier des clauses techniques particulières (CCTP) » (PDF), délégation générale adjointe du numérique et des systèmes d’information de la ville de Marseille.

(5Cf. Laurent Mucchielli, Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance,Armand Colin, Malakoff, 2018.

(6Lire François Pellegrini et André Vitalis, « L’ère du fichage généralisé », Le Monde diplomatique, avril 2018.

11/09/2019

After Winter, Spring, un film documentaire de Judith Lit (2017)

 

 

 

01/09/2019

Adults in the Room de Costa-Gravas, sort le 6 novembre prochain

 

 

Adapté du livre de Yanis Varoufakis sur la crise grecque

Reprenant le titre de ce récit, tiré d’une phrase prononcée par Christine Lagarde, alors patronne du FMI, Adults in the Room est un film résolument international (et internationaliste), tous les rôles étant tenus par des acteurs de la même nationalité que les protagonistes qu’ils incarnent. Comme toujours dans le cinéma de Costa-Gavras, c’est par l’action que se fait la narration. Aussi la réussite du film est-elle de créer une tension dramatique dans le huis clos des réunions technocratiques européennes.

Présenté en avant-première mondiale samedi 31 août à la Mostra de Venise, le grand festival international italien du cinéma, Adults in the Room sortira en France le 6 novembre. 

 

 

30/08/2019

Avis de double parution : Pandémonium II et Toboggan de velours

 

Comme une vaillante petite tailleuse de livres, je vous en sors deux d’un coup ! Et c’est dans la posture du grand écart que je fais moi aussi ma rentrée littéraire, le 1er septembre, avec deux livres aux antipodes l’un de l’autre : un dur et un doux, un noir et un lumineux, un grave et un léger, un engagé enragé et un tout délicieux sans danger pour le lecteur, ce qui n’empêche l’humour dans le premier avec les superbes illustrations originales de Joaquim Hock et de la profondeur dans la légèreté du second : toutes ces nuances humaines.

 

Voici donc Pandémonium II

 

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Pandémonium II fait suite à Pandémonium I et il est dédié à mon tout premier et très regretté éditeur, Marcel Chinonis, qui avait publié ce tout premier livre en 2001. Il est illustré par Joaquim Hock, un complice de la première heure également, Illustre Illustrateur Attitré de ma revue Nouveaux Délits pendant des années, illustrateur également de mon Jardin du causse (à tire d’ailes, 2004) et des Poèmes follets & chansons follettes pour grands petits et petits grands (Nouveaux Délits, 2013).

 

« mais ce que nous n'avions pas prévu
c'était l'immense vague des bas-fonds
toute la misère accumulée
en strates et dératés
toutes les injustices
et nos impunités
rois du monde nous étions
à faire péter le bouchon
de nos magnums de pétrole »

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Édité et imprimé par l’auteur

sur papier 100 % recyclé

 

Illustrations en nb de Joaquim Hock

 

Format 14,8 x 21 cm

48 pages agrafées

 

12 € + port

 

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et Toboggan de velours !

 

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Toboggan de velours comme son nom l’indique vous invite à vous laisser glisser les yeux bandés. Poèmes d’atmosphère,  douceur, magie, mystère et quelques piquants soyeux d’impertinence.

 

 

« Glissade vers la nuit

ses rivages de velours

son écrin de pluie

toute chaude d'amour

se saisir de la chair

y sculpter le plaisir

descendre vers la mer

abreuver son désir

et rejoindre l'Éther »

 

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Édité et imprimé par l’auteur

sur papier 100 % recyclé

 

illustrations en couleur de l’auteur 

 

Format 10,5 x 20,5 cm

32 pages agrafées

 

10 € + port

 

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Frais de port : 2 € par livre.

Si vous commandez les deux en même temps : 3,50 €

 

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Et le monde devint silencieux - Comment l'agrochimie a détruit les insectes de Stéphane Foucard

 

 

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Date de parution 29/08/2019 aux éd. du Seuil
20.00 € TTC
336 pages

 

 

Comment l’industrie des pesticides a orchestre? Le plus grand désastre écologique du début du XXIe siècle.

 

Souvenez-vous de la route des vacances. Il y a seulement vingt-cinq ans, il était impossible de traverser le pays en voiture sans s’arrêter pour éclaircir le pare-brise, où des myriades d’insectes s’écrasaient. Cette vie bourdonnante s’est comme évaporée.

Depuis le début des années 2000, les géants de l’agrochimie ont installé l’idée que la disparition des insectes était une énigme. Cette conjonction mystérieuse serait due à de multiples facteurs, tous mis sur un pied d’égalité : destruction des habitats, maladies, espèces invasives, éclairage nocturne, mauvaises pratiques apicoles, changement climatique…

 

En réalité, la cause dominante de ce désastre est l’usage massif des pesticides néonicotinoïdes. Depuis leur introduction dans les années 1990, les trois quarts de la quantité d’insectes volants ont disparu des campagnes d’Europe occidentale.

 

Ce livre montre comment les firmes agrochimiques ont rendu possible cette catastrophe, en truquant le débat public par l’instrumentalisation de la science, de la réglementation et de l’expertise. Voici le récit complet et précis de l’enchaînement de ces manipulations, les raisons de ce scandale.

 

Stéphane Foucart est journaliste au Monde, où il couvre les sciences de l’environnement. Il a été lauréat, en 2018 avec Stéphane Horel, de l’European Press Prize, catégorie « investigation ».

 

 

 

 

19/08/2019

Tout est provisoire même le titre de Mix ô ma prose

Cactus Inébranlable, coll. Les p’tits cactus # 49

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2019. 80 pages, 9 €.

 

 

« Être fier d’aller de l’avant,

Debout sur un tapis roulant »

 

 

En voilà un drôle de zèbre (clin d’œil à ceux qui se reconnaîtront) ce Mix ô ma prose ! Son Tout est provisoire même le titre est un vrai festin, un concentré de nourriture aussi délicieuse que corrosive, le lecteur n’en fera cependant pas indigestion car le plat est drôlement bien équilibré. Avec intelligence, justesse, une lucidité à vif et une ironie salvatrice, l’auteur qui n’aime pas signer de son nom, pose des pensées qui claquent, des mots kits de survie dans un monde carré à sens unique où l’impératif d’avoir, de réussir, mentir, gonfler, tricher, paraître mieux pour gagner du creux, assomment toute tentative de réelle humanité.

 

« Je voulais être,

Je me suis fait avoir. »

 

Et savoir exprimer l’essentiel en deux phrases, c’est un art.

 

« Entre moi et le bleu du ciel,

Le langage institutionnel. »

 

Tout est provisoire même le titre est une sorte de pense pas bête libert’air qui sans se prendre au sérieux, ni donner de leçons à personne, creuse des issues de secours vers des cieux plus sauvages, plus authentiques, vers la liberté d’être soi envers et avec tout en échappant aux injonctions de l’artifice.

 

« Connaissant la musique,

Je reste hors de portée. »

 

« De nos jours,

Réfléchir,

C’est refléter

Ce qui est proposé. »

 

« La nature enfin dominée,

Belle et triste comme un herbier. »

 

« Tout est cher,

Même la réalité a augmenté. »

 

« C’est vous qui composez votre menu,

Et c’est comme cela qu’ils nous ont eus. »

 

« Avoir un cœur de pierre

Pour faire carrière. »

 

Mais l’auteur, s’il pense que son nom n’a pas d’importance, ne se cache pas tant que ça : maniant l’humour sans céder à la facilité, il s’expose au contraire, se dénude, dans sa fragilité, son handicap à la normalité et ses « rêves savonnettes ».

 

« Si je devais résumer ma vie :

Tant pis ! »

 

« J’ai pris de la mort avec sursis. »

 

« Avec la société d’aujourd’hui,

J’ai des rapports non consentis. »

 

« Ma vie parmi les hommes :

Syndrome de Stockholm. »

 

« Pas évident,

quand nos centres d’intérêt

Sont à la marge. »

 

« Mes utopies

Sur un bûcher

Sont accusées

De sorcellerie. »

 

« Depuis le temps que la lutte est finale... »

 

« Je me suis coupé de la société

Et la plaie ne s’est jamais refermée. »

 

 

Si vains les efforts pour « en être ».

 

« L’ego gonflé à bloc

Pour aller en soirée

Tenter de s’éclater. »

 

« Toujours à fond,

Mais en surface. »

 

« Merde, le fond de ma pensée est percé ! »

 

« Miroir, miroir, mon beau miroir,

Suis-je le plus rebelle ? »

 

« Suis-je négatif parce que j’ai refusé

d’être un cliché ? »

 

« Je reste à l’écart

Et il se creuse. »

 

 

Comme il le dit lui-même, Mix ô ma prose fait

«  de la poésie

Par souci d’intégrité

Car c’est bien connu,

Elle ne se vend pas. »

 

« Pour être précis,

La formule exacte est :

Poète autotorturé »

 

 

Mais le poète a pris l’option linguistique pour mettre à jour nos tics de langage.

 

« Ah des tics !

J’ai eu peur, j’avais compris

"d’éthique" ! »

 

 

« J’ai beau lécher les vitrines,

Aucune trace de cyprine. »

 

 

« Et pour une fois

Qu’il y a quelque chose de gratuit

c’est la méchanceté »

 

 

«  Ainsi les publicités pourraient être

mensongères ? »

 

 

«  Au lieu de la campagne

C’est la ville qu’on devrait battre. »

 

 

Il gratte le vernis qui recouvre nos mots pour nous faire entendre ce qui est vraiment dit :

 

 

« Même pour la lecture,

Ils nous ont foutu des grilles. »

 

 

« Même le respect

Il faut le forcer. »

 

 

« Avec tous ces profils,

On ne se regarde plus en face. »

 

 

« Quand on aime, on ne compte pas

Mais on se calcule. »

 

 

« Les décisions sont si lourdes

Qu’il nous faut un porte-parole. »

 

 

« Je ne connais pas le prix de la vie,

Mais il m’a tout l’air soldé ces temps-ci. »

 

 

« On a plus de compassion pour les batteries ;

Quand elles sont faibles, on les recharge. »

 

 

« Sinon pour la prise de conscience,

C’était le bon voltage ? »

 

 

« Ne dites pas que l’on va droit dans le mur ;

Faites comme tout le monde, dites futur. »

 

 

Il dévoile l’absurde dont nos cécités quotidiennes camouflent l’évidence.

 

 

« À part l’épargne,

Y’a quoi comme plan ? »

 

 

« Rien ne marche,

Tout fonctionne. »

 

 

« Même nos codes se barrent. »

 

 

« Le plus inquiétant

C’est que tout soit normal. »

 

 

« Tellement intégré

Que j’ai disparu. »

 

 

« Il y a un scénario à la base

Ou c’est improvisé ? »

 

 

« Putain les gens,

Merde, quoi !

Ça se voit !!! »

 

 

Tout est provisoire même le titre est un petit shoot qui devrait être remboursé par la Sécu :

 

« Bien sûr que l’on a progressé ;

Au départ, il y avait un point

Et on a une ligne à l’arrivée. »

 

« Franchement, Dieu n’est pas si con

Aucune enquête de satisfaction. »

 

 

Petite mais efficace piqûre de rappel pour temps sombre : tant qu’il y a de l’humour, il y a encore une chance pour qu’il y ait de la vie, de la vraie, vivante, impertinente qui se glisse en douce sous des plumes de poètes, là où elle sait qu’elle sera respectée, protégée.

 

 

Cathy Garcia

 

 mix-o-ma-prose-par-morgan-prudhomme.jpgDerrière Mix ô ma prose se cache Olivier Boyron, un Viennois d’origine qui a eu le privilège de grandir dans la « vallée de la mort ». Malgré un cadre apaisant et propice au recueillement, il peine à s’adapter au monde qui l’encercle. Pour lui, le chaos n’est déjà plus une théorie mais une réalité dont il dépassera la friction au travers de nombreuses expériences : écriture, dessins, peintures, théâtre de rue… Mix ô ma prose, lui, nait en 2002 d’une rencontre avec le slam dont il devient un des pionniers en Rhône-Alpes avec La Section lyonnaise des Amasseurs de Mots et Les Polysémiques, association qu’il fonde à la même période. En 2006 il co-fonde La Tribut du Verbe, une compagnie de slam poésie qui propose toujours spectacles et performances. En 2016 Les Polysémiques rajoutent une branche éditions à leurs activités, il en devient le responsable d’éditions. Malgré tout, toujours mal à l’aise avec les conventions, il stoppera net sa déjà courte bio.

 

 

 

 

18/08/2019

Un cadre d’HSBC démissionne publiquement avec une lettre ouverte à l’humanité

 
« Je prends en ce jour la décision de démissionner publiquement à travers cette lettre ouverte ! »Jérémy Désir est un « quant », un mot utilisé dans le milieu de la finance pour désigner un analyste quantitatif. Toujours pas clair ? Les quants, ce sont des ingénieurs spécialisés dans l’application de méthodes mathématiques et statistiques de haut vol à des problèmes de gestion financière. Vulgairement : maîtriser les chiffres pour maximiser les profits. Hier encore, l’homme travaillait au siège de la banque HSBC au département des risques, une position prestigieuse dans le milieu de la finance.

 

Mais voilà, le décalage entre la réalité de la crise écologique et les objectifs de l’entreprise et du milieu financier en général était devenu trop lourd que pour être humainement supportable. Dans sa lettre, il dénonce la passivité grossièrement déguisée de son employeur, HSBC. Il accuse de l’intérieur les manœuvres des puissances financières pour « maintenir cet obscurantisme capitaliste meurtrier ».

Mais il ne s’arrête pas là. L’expert livre surtout un rapport de 50 pages décrivant l’inadéquation criante de la réponse des banques à la crise climatique et ce pourquoi on ne sauvera plus l’humanité en préservant le statut quo.


Un document important qu’il avait précédemment remis à sa hiérarchie, sans effet. L’employé a donc décidé de rendre ce rapport disponible en téléchargement libre. On y trouve « un condensé de faits et d’analyses indiscutables sur l’urgence de notre nécessité d’agir drastiquement avec courage » selon ses mots. Une véritable mine d’or d’informations et surtout une critique systémique des institutions invitant à un changement profond de civilisation et de ses structures économiques dévastatrices.

Ce lundi 29 Juillet 2019, le jour du dépassement mondial, Jérémy Désir prenait donc la décision de démissionner publiquement. Voici sa « Lettre ouverte à l’humanité » telle qu’il nous la livre.



Lettre ouverte à l’humanité


Le capitalisme est mort. Et bien que ces terres encore vierges sur le point d’être broyées, que ces vies encore fragiles sur le point d’être noyées, ne verront peut-être jamais éclore leur lendemain, le capitalisme est bel et bien mort dans son essence, en tant que concept et force structurante de nos affects. Plus vite rendrons-nous les armes avec humilité devant cette incontournable réalité, plus densément la vie dans sa diversité aura de chances de se régénérer. La démonstration ? Bien entendu, l’essor du capitalisme est indissociable des premières formes d’échange mondialisé, dont la plus marquante fut l’esclavage professionnalisé du commerce triangulaire entre l’Europe, les côtes d’Afrique de l’Ouest et l’Amérique. Le capitalisme s’est ensuite imposé comme structure dominante de nos civilisations avec la Révolution Industrielle. Les conceptions économiques, ou courants idéologiques, qui l’ont théorisé se sont exprimés en 1776 avec la Richesse des Nations d’Adam Smith, acte intellectuel fondateur du libéralisme. La « main invisible » y est postulée comme « mécanisme d’autorégulation induit par la rencontre d’une offre et d’une demande sur des marchés décentralisés », et où le point aveugle de l’œuvre tient dans l’omission de l’esclavage, quand bien même ce soit la source principale d’enrichissement des marchands de Glasgow chez qui le professeur Smith vient apprendre l’essentiel de ce qu’il sait en économie. Ce qui fait écrire à Gaël Giraud qu’«autrement dit, la « main invisible » est une main de couleur noire, restée invisible aux yeux de l’analyste « éclairé » que fut Smith.»

Depuis lors, le capitalisme et ses différents courants de pensée libérale, s’est reposé sur trois piliers fortement inter-dépendants :

La propriété privée, notamment des moyens de production;
Le libre échange sur des marchés;
La concurrence libre et non faussée.
Des siècles durant, de Proudhon à Makhno, en passant par Pelloutier ou Ferrer, à la fois créateurs de concepts et de pratiques de solidarité, de réciprocité et de complémentarité, c’est depuis les rangs des libertaires, artisans de la désobéissance civile jusqu’aux luttes révolutionnaires, que se sont dessinés les premières critiques radicales du capitalisme, et arrachées avec violence les premières revendications sociales d’une société humaine plus juste. Ces artisans de la dénonciation et de la destruction méthodiques du capitalisme sont héroïques à plusieurs égards, mais se distinguent d’après moi pour l’avant-gardisme presqu’exclusivement intuitif de leur résistance contre ce système d’oppression totalitaire.

Aujourd’hui, les crises écologiques et climatiques sans précédent affrontées par le vivant, dont l’humanité, ont été modélisées, étudiées et confirmées depuis près de 50 ans. L’état le plus avancé de la recherche scientifique est capable de lire cette altération durable de notre planète dans l’atmosphère, dans les sédiments, dans les roches et dans les glaces. Pour la première fois dans son histoire, l’homme est en mesure de connaître avec une unanimité internationale les causes précises de sa proche extinction, mais aussi les trajectoires à suivre drastiquement s’il veut l’éviter. En Novembre 2018, le Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC), a publié un rapport spécial sur les effets du réchauffement de la planète de 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels et les voies d’émission de gaz à effet de serre (GES) connexes, dans le contexte du renforcement de la réponse mondiale à la menace du changement climatique, du développement durable et des efforts visant à éliminer la pauvreté. Ce rapport répond à l’invitation des 195 pays membres de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), contenue dans la décision de la 21e Conférence des Parties (COP 21) pour adopter l’Accord de Paris signé en Décembre 2015.

Les recommandations de ce dernier rapport sont saisissantes, presque révolutionnaires, pour quiconque prenant la peine d’en comprendre les conséquences, malgré des tournures suffisamment policées pour être reprises par toutes les plus hautes instances du capitalisme, au premier rang desquelles se trouvent les banques. C’est à cet instant que s’est figée la contradiction dont elles ne pourront plus sortir, car enfermées dans un contexte de neutralité des émissions totales de CO2 d’ici 2050 auquel elles ont officiellement adhéré:

« D.7.1. Des partenariats impliquant des acteurs non étatiques publics et privés, des investisseurs institutionnels, le système bancaire, la société civile et les institutions scientifiques faciliteraient les actions et les réponses permettant de limiter le réchauffement climatique à 1,5°C (très grande confiance). »
En 2014, le GIEC écrivait déjà dans ses recommandations que:

« L’atténuation efficace du changement climatique ne sera pas atteinte si chaque agent (individu, institution ou pays) agit indépendamment dans son propre intérêt égoïste (voir Coopération internationale et échange de droits d’émission), ce qui suggère la nécessité d’une action collective. »
Les révolutions conceptuelles du GIEC que l’on peut déduire sont doubles: (1) les sciences naturelles peuvent et doivent produire des recommandations aux dimensions sociale et humaine, en se basant sur ses constats physiquement mesurables (2) le partenariat et l’action collective, nécessaires à un très haut degré de confiance par la communauté scientifique internationale, sont incompatibles avec le troisième pilier du capitalisme: la compétition libre et non-faussée. Déroger à cette règle est explicitement illicite dans le secteur bancaire alors que le GIEC suggère à demi-mot son abolition immédiate via une coopération internationale. Le récent Network for Greening the Financial System (NGFS) faisant suite au « One Planet Summit », regroupant superviseurs financiers et banques centrales afin d’accompagner le secteur dans une transition compatible avec l’Accord de Paris, n’en suggère pas moins dans ses Recommandations d’Avril 2019.

Toujours en termes de réponses institutionnelles, c’est quelques semaines avant la COP 21, en Septembre 2015, que Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre déclare que « le changement climatique menacera la résilience financière et la prospérité à long terme. Bien qu’il soit encore temps d’agir, la fenêtre d’opportunité est limitée et se rétrécit […] Nous aurons besoin de la collaboration du marché afin de maximiser leur impact ». Il annoncera également dans ce discours fondateur ambitionnant de « briser la tragédie de l’horizon », la création future d’un groupe dirigé par l’industrie : Task Force on Climate-related Financial Disclosures (TCFD). Ce groupe de travail, présidé par Michael R. Bloomberg, a pour but d’entreprendre « une évaluation coordonnée de ce qui constitue une divulgation efficiente et efficace, et concevoir un ensemble de recommandations pour la divulgation financière volontaire des risques climatiques par les entreprises.» Dans leurs recommandations de Juin 2017, une seule métrique quantitative d’intérêt est suggérée de leur part et mise au coeur de leur schéma de divulgation des risques climatiques: l’émission de GES et l’empreinte carbone.

Deux ans plus tard, en Juillet 2019, le TCFD admet le terrible aveu d’impuissance que « compte tenu des changements urgents et sans précédent nécessaires pour l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, le Groupe de travail est préoccupé par le fait qu’un nombre insuffisant d’entreprises divulguent de l’information sur les risques et les possibilités liés au climat. » Ceci était entièrement prévisible étant donné l’absence alarmante d’une quelconque forme de sanction légale ou économique dans ces initiatives endogames, complaisantes et basées sur le volontariat. C’est aussi avec la plus grande décontraction que ce rapport nous renvoie à un autre rédigé par les Nation Unis, où l’on apprend que « les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent culminer d’ici 2020 et diminuer rapidement par la suite pour limiter l’augmentation de la température moyenne mondiale à 1,5 °C […]. Cependant, sur la base des politiques et engagements actuels,  » les émissions mondiales ne devraient même pas culminer d’ici 2030, et encore moins d’ici 2020.  » »

Ainsi, les seules institutions légitimes pour accompagner les plus hautes instances d’un « capitalisme devenu fou » dans des contraintes éco responsables sont impuissantes devant un secteur privé incontrôlable et hostile aux moindres formes de régulation. Pourquoi une telle réticence de la part des banques et des plus grandes multinationales cotées à ne serait-ce que traquer leurs émissions de GES, et donc l’impact carbone de leur bilans financiers ? Car aucune de ces firmes ne tient à dévoiler publiquement la contre-partie meurtrière pour la Terre et les Hommes de leurs profits et valorisations toujours plus déconnectées de toute réalité physique. En outre, cela donnerait une mesure indiscutable de la toxicité d’un libre-échange toujours plus énergivore, pourtant second pilier du capitalisme.

Concernant le premier pilier, sans doute le plus coriace à remettre en question tant il déchaîne les passions, y compris dans le camp de ceux que le capitalisme oppresse plus qu’il n’enrichit, la vacuité de ses justifications théoriques est progressivement mise en lumière par une approche énergétique de la croissance qui ne peut que tendre à se populariser. Une fois ce constat établit et les liens tissés par l’incompatibilité des deux autres piliers avec les objectifs de neutralité carbone d’ici 2050, même les idéologues les plus charismatiques ne pourront plus désigner la propriété privée comme autre chose qu’un vol. Un vol auprès des peuples qui font vivre ces biens communs et sont condamnés à n’en récolter qu’une fraction des bénéfices, mais aussi auprès des espèces vivantes dont l’extinction de masse en cours fera comprendre bien assez vite aux plus irresponsables et inconscients ce que leur manque signifie pour nos écosystèmes fragiles.

En d’autres termes, les trois piliers sur lesquels se sont appuyés le « progrès » de nos civilisations ont systématiquement occulté, volontairement ou non, la notion d’énergie primaire et humaine dans leurs chaînes de valeurs, les soumettant ce faisant à des arbitrages incontrôlables et dénaturés. L’économie, voulant pourtant se travestir en science naturelle et donc quasi indiscutable hors des cercles les plus savants, s’est permise d’omettre les sciences physiques de ses équations financières, et son ignorance crasse en fait payer le prix à la Terre de manière irréversible, ainsi qu’un reste d’une humanité, réduits à l’état de « déchets ».

J’en viens au but de cette lettre. Celui-ci passe par une brève description de mon parcours personnel.

En premier lieu concernant ma formation académique. Elle s’est formée autour des Mathématiques, de la classe préparatoire à la grande école d’ingénieur, aux Mines de Saint-Etienne. Après une première année de tronc commun, je prends l’option Data Science couplée à la spécialité Big Data en 2ème année, puis me dirige vers une 3ème année en double diplôme au « Master of Science in Risk Management and Financial Engineering » de l’Imperial College London.

L’ambition étant de devenir un analyste quantitatif, ou quant. Ces ingénieurs et chercheurs modélisent des problèmes financiers: du pricing de produits dérivés aux stratégies de trading, en passant par la gestion des risques. Décidant de vouloir pousser la fibre mathématique qui m’y avait conduit car partiellement déçu du contenu technique de ce master, je décidais après un deuxième stage en finance, de poursuivre mes études par l’une des meilleures formations en mathématiques financières: le M2 « Probabilité et Finance », co-habilité par l’UPMC et l’Ecole Polytechnique, à Paris-VI.

Trois ans plus tard, me voici à Londres, au siège de la banque HSBC, occupant depuis près d’un an le poste de quant dans le département des risques. J’y valide indépendamment les stratégies de trading algorithmiques élaborées par le front office, de la qualité des données à la gouvernance, en passant par les performances de l’algorithme. Après plusieurs mois d’exposition médiatique intense des crises sociales et écologiques de notre monde, je n’arrive plus à me contenter de ces maigres éparpillements bénévoles auxquels je croyais pourtant profondément. Cette tendance nouvelle de la « Data For Good » en partenariats avec ONG et charités, énième anesthésiant de bonne conscience sur une plaie gangrenée qu’on ignore, dont les acteurs les plus sincères ne remettent jamais en question les fondements aliénants de notre civilisation. Même la désobéissance civile aux méthodes jugées « radicales » d’Extinction Rebellion, à laquelle je pris partiellement part en Avril, n’y suffisaient évidemment plus. La passivité grossièrement déguisée de mon employeur pour faire face à ce désastre enfin médiatisé, qui plus est suivant la farce symbolique d’ un « état d’urgence climatique » décrété le 1er Mai par la Grande-Bretagne, a confirmé mes intuitions d’une impuissance passive et complaisante face au désastre en cours.

C’est pourquoi j’ai élaboré un rapport de 50 pages sur l’inadéquation criante de la réponse des banques à la crise climatique, ainsi que plusieurs recommendations, et l’ai transmis Lundi 15 Juillet, à mon chef d’équipe, docteur en physique et ancien trader quantitatif aujourd’hui superviseur de validation de modèles. Cet ultime condensé de faits et d’analyses indiscutables sur l’urgence de notre nécessité d’agir drastiquement avec courage, met également l’accent sur les réponses institutionnelles données par le secteur bancaire. Outre l’inefficacité et l’impuissance admises des mesures et structures élaborées par les régulateurs, superviseurs et banques centrales (TCFD – NGFS), ce sont les initiatives portées par HSBC, comme illustrative du secteur bancaire privé dans son ensemble, qui sont détaillées et soumises à leurs propres contradictions. Suite à une description méthodique de l’inadéquation des réponses du secteur bancaire et financier aux urgences climatiques de notre époque, les engagements recommandés par les trois instances les plus légitimes à en émettre (TCFD–NGFS–GIEC), théoriquement reconnus par les banques dans un cadre non contraignant qu’elles ont signé et par rapport auxquelles elles ne manquent pas de communiquer avec emphase, sont rappelés. Enfin, une hiérarchisation en trois étapes graduelles de faisabilité d’implémentation de ces recommandations est proposée selon des critères, cette fois-ci uniquement, personnels. Ces étapes consistent à: ENSEIGNER massivement – RECHERCHER abondamment – AGIR courageusement.

Production de pétrole dans le temps. Extrait du rapport.
Comme je m’en doutais, plusieurs jours après la remise de ce rapport, dont une majeure partie ne devrait être autre chose qu’un rappel pour des scientifiques, qui plus est, rattachés au système financier international, l’effet est très limité et nous n’en avons pas reparlé.

Je n’en attends pas plus de mon proche entretien avec l’un des plus hauts représentants de la banque, directeur mondial de la stratégie des risques et ayant participé de première main aux recommandations de la TCFD. Suite à ce cri d’alerte volontairement très dense, quantifié et documenté, afin de ne jeter aucun doute sur sa crédibilité, je pense qu’on s’excusera au mieux d’une forme d’impuissance devant la nécessité d’actions drastiques coordonnées, qu’on me montera au pire la direction de la sortie.

Je suis prêt à prendre ce risque et à ce qu’il fasse écho dans ma communauté.

Tout comme moi, la majorité des quant ou data scientist – deux titres auxquels je peux prétendre – pensent être très rationnels et guidés par la science. Nous ignorons pourtant déplorablement les alarmes retentissantes et toujours plus aigües de la communauté scientifique internationale. Et ce depuis des décennies. Par pudeur et humilité, les plus honnêtes d’entre nous pensions qu’il ne s’agissait pas de notre métier: « nous ne sommes pas économistes, nous ne devons pas nous engager sur les décisions de notre direction. » Et c’est précisément par ce trou de serrure que s’est envolée notre conscience. Si quelques doutes persistaient, notamment grâce aux millions investis par les plus hostiles aux conséquences d’une prise de conscience radicale de la crise écologique, ils sont aujourd’hui impossibles.

Encore une fois, je suis prêt à prendre le risque de confronter mon employeur à ses propres manquements, et d’en assumer les conséquences, tout en relayant l’absurdité de la situation au plus grand nombre via une version absolument non-violente de la propagande par le fait.

Nous voici aujourd’hui au jour du dépassement, estimé pour la première fois de sa création en Juillet: le Lundi 29 Juillet 2019, la consommation de ressources de l’humanité pour l’année dépasse la capacité de la Terre à régénérer ces ressources pour cette année-là.

Devant cette conspiration internationale des puissances financières pour maintenir cet obscurantisme capitaliste meurtrier et endormir la conscience de ses meilleures ressources intellectuelles devant les causes et conséquences de notre crise écologique et climatique, je prends en ce jour la décision de démissionner publiquement à travers cette lettre ouverte. Je suis incapable, sachant ce qui précède, de perpétrer ce même mensonge glaçant en regardant ma conscience dans les yeux, et cesse donc dès aujourd’hui de collaborer avec ce totalitarisme sanguinaire. Mes chers collègues, ceux qui me connaissent et seront plus directement menacés par les conséquences de mon action, j’espère que vous comprendrez que ce n’est absolument pas vos personnes auxquelles je cherche à nuire, mais bien ce carcan d’illusions qui nous broie.

J’invite également ma communauté de chercheurs et d’ingénieurs, principalement ceux travaillant dans les banques d’importance systémique, mais aussi chez les géants du numérique, ceux pour qui les sirènes de l’argent n’ont pas fini d’envoûter leur sens de l’éthique et leur amour des sciences, à déclarer une grève générale le Vendredi 2 Août 2019, à renouveler tant qu’une stratégie de coopération internationale n’est pas actée par leur employeur (se servir des trois étapes E–R–A du rapport précédemment mentionné comme base de discussions à étoffer par la suite).

J’invite aussi le plus grand nombre, convaincus de la nécessité vitale d’une résistance groupée et organisée contre ce système d’oppression tentaculaire qui est en guerre contre le vivant, à venir gonfler les rangs et les coeurs souillés par la propagande calomnieuse de nos derniers révolutionnaires, en initiant ou participant aux manifestations du Samedi 3 Août 2019. Le mouvement social des Gilets Jaunes sera peut-être la dernière manifestation d’ampleur dénonçant les crimes quotidiens et étouffés d’un système oligarchique, obscurantiste et oppressif pour la Terre et les Hommes.

Concernant le futur auquel j’aspire, et pour répondre par avance aux plus pauvres d’esprits qui croient sans doute qu’une révolte radicale et cohérente consisterait à fuir dans la nature avec l’optique d’auto-suffisance: je n’en ferai rien, pour le moment. Tout d’abord car comme l’indique Yves-Marie Abraham: « La « civilisation » n’a plus d’en-dehors où il serait possible de se réfugier. En outre, éco-communautés et « villages en transition » ne menacent absolument pas l’ordre en place. Ils lui laissent le champ libre et risquent même de contribuer à le renforcer en participant à la revitalisation économique des campagnes qu’il a dévastées. » Et deuxièmement car en tant que scientifique conscient de l’état de notre monde, fort d’un bagage cognitif et culturel capable de déconstruire méthodiquement le monstre que nos illusions de croissance infinie a nourri, je pense avoir une utilité au sein des derniers bastions de résistance disponibles dans notre civilisation: l’éducation et la recherche; plus précisément via l’activisme scientifique oeuvrant à une société humaine post-carbone. Le seul phare de portée internationale dans la nuit des appétits narcissiques de notre civilisation moderne est représenté par le GIEC.

C’est aussi pourquoi je tiens à demander ici solennellement au GIEC, l’examen de ma candidature à leurs travaux, notamment concernant la revue de l’état de l’art scientifique sur l’adaptation du secteur financier à un monde neutre en carbone d’ici 2050. Je souhaiterai si possible conduire ma contribution depuis l’Ecole des Mines de Saint-Etienne où la composante humaine de notre expérience étudiante a su perduré bon gré mal gré face au productivisme expansionniste de nos consœurs parisiennes. Mes convictions sont claires et évidement clivantes – au début, car l’objectif final est bien de coopérer malgré les réticences musclées de ceux qui n’ont rien à y gagner –, à l’image d’une lecture littérale de vos recommandations, que je n’ai fais que vouloir mettre en lumière de mon mieux. Mon éthique me faisant renoncer à un secteur bien plus lucratif et socialement respecté que celui d’enseignant-chercheur, j’espère vous convaincre que malgré ma prise de position, je n’aurai de cesse d’appliquer les plus hauts standards de rigueur que vous préconisez.

À ma mère que j’aime et qui nous a quitté trop tôt. Cela fera un an le Dimanche 4 Août 2019 à midi. Ce courage, aujourd’hui, vient de toi.

– Jérémy Desir-Weber

 

Lien vers le rapport : https://www.fichier-pdf.fr/2019/07/29/meschersamis/

 

 

 

 

 

Cocktail toxique de Barbara Demeneix


9782738140067.jpgComment les perturbateurs endocriniens empoisonnent notre cerveau

Tous les jours, notre organisme absorbe et emmagasine une quantité croissante de polluants chimiques provenant de notre environnement.

Ces produits toxiques ont des conséquences néfastes sur notre cerveau et sur celui de nos enfants dès leur conception.

Pesticides, plastifiants, désinfectants, retardateurs de flamme, agents tensio-actifs, filtres UV : ces polluants omniprésents contribuent non seulement à la multiplication alarmante des troubles neurologiques et des difficultés d’apprentissage, mais ils pourraient bien, dans un futur plus ou moins proche, être à l’origine d’une baisse globale des performances cognitives chez l’être humain – une première dans l’histoire de l’humanité.

Face à ce bilan très inquiétant, Barbara Demeneix, spécialiste mondiale des perturbateurs endocriniens, nous explique quelles mesures concrètes prendre, pour aujourd’hui et pour demain, afin que nous tous, adultes, enfants, petits-enfants, nous puissions rester intelligents et en bonne santé !

Barbara Demeneix est biologiste et professeur au Muséum national d’histoire naturelle de Paris. Internationalement reconnue pour ses travaux en endocrinologie sur l’hormone thyroïdienne et les perturbateurs endocriniens, elle est à l’origine d’une technologie originale et innovante permettant l’identification de polluants environnementaux. Elle a reçu la médaille de l’Innovation du CNRS. Elle est aussi l’auteur du Cerveau endommagé. Comment la pollution altère notre intelligence et notre santé mentale. 

 

https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences/neuroscience...

 

 

 

 

 

 

10/08/2019

La Capitana d’Elsa Osorio

 
traduction de l'espagnol (Argentine) par François Gaudry - Métailié 2014
 

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"Il y a des vies qui sont des romans qu’aucun romancier n’oserait écrire par crainte d’être taxé d’invraisemblance. Mika, la Capitana d’Elsa Osorio, semble avoir eu l’habitude de se trouver à l’épicentre des convulsions qui ont secoué le monde contemporain depuis les années 30.

Mika, Micaela Feldman de Etchebéhère (1902-1992), la Capitana, a réellement vécu en Patagonie, à Paris, à Berlin, en Espagne, elle a tenu toute sa vie des carnets de notes. À partir de ces notes, des rencontres avec les gens qui l’ont connue, des recoupements de l’Histoire, Elsa Osorio transforme ce qui pourrait n’être qu’une biographie en littérature. Mika a appartenu à cette génération qui a toujours lutté pour l’égalité, la justice et la liberté. Elle est allée à Paris avec son mari pour participer au mouvement intellectuel dans les années 30, ils ont fondé la revue Que faire ?. Puis ils sont allés vivre à Berlin dont les ont chassés la montée du nazisme, ainsi que les manipulations du mouvement ouvrier par le stalinisme. Enfin ils sont allés rejoindre les milices du POUM dans la guerre civile en Espagne.

Dans des circonstances dramatiques, elle, qui ne sait rien des armes et des stratégies militaires, se retrouve à la tête d’une milice. Son charisme, son intelligence des autres, sa façon de prendre les bonnes décisions la rendent indispensable et ce sont les miliciens eux-mêmes qui la nomment capitaine. Poursuivie par les fascistes, persécutée par les staliniens, harcelée par un agent de la Guépéou, emprisonnée, elle sera sauvée par les hommes qu’elle a commandés. Elle a fini sa vie d’inlassable militante à Paris en 1992. Elsa Osorio, portée par ce personnage hors du commun, écrit un roman d’amour passionné et une quête intellectuelle exigeante en mettant en œuvre tout son savoir faire littéraire pour combler les trous de l’Histoire."

 

 

 

17/07/2019

Où est Steve ? (et où va la police ?) par Frédéric Lordon

 Source : https://blog.mondediplo.net/ou-est-steve-et-ou-va-la-police - 15 juillet 2019


On peine à le croire et pourtant il le faut. Dans la France de Macron, il est désormais possible d’aller à une fête et de n’en pas revenir. Dans la France de Macron, la police a tout pouvoir. Éborgner du manifestant, on savait ; jeter à la noyade du teufeur, on découvre. En réalité, avec ce pouvoir on n’arrête pas de découvrir. De découvrir vraiment, ou de voir révélé ? — des essences : ici le macronisme comme essence du pouvoir néolibéral, c’est-à-dire de l’État du capital quand le capital pousse tous les feux. Comme souvent, l’essence est indiquée par le premier mouvement, le plus chargé de vérité, ici celui du préfet : l’intervention de Nantes s’est déroulée « de manière proportionnée ». Nous voilà donc informés des proportions en vigueur sous le macronisme : une fête, un mort. La proportion, le tarif — de même que : un acte de « gilets jaunes », tant d’éborgnés.

On le sait en toute généralité : l’essence des institutions commande le mensonge. Car les institutions ne vivent plus pour ceux qu’elles sont censées servir : elles vivent pour elles-mêmes, et n’ont plus cas que d’elles-mêmes. Si la persévérance requiert de mentir, on mentira. Et comme les institutions sont des lieux de pouvoir, ça requiert beaucoup. Alors on ment beaucoup.


Lire aussi Vincent Sizaire, « Maintien de l’ordre, les faux-semblants du modèle français », Le Monde diplomatique, avril 2019.Cependant il y a tout de même des variations historiques. Lorsque la légitimité s’effondre, l’institution n’a plus que le recours de se mettre à mentir chroniquement, et puis énormément. Non seulement la fréquence, mais la taille des mensonges n’en finissent plus de croître, jusqu’au tragico-grotesque — registre caractéristique du macronisme : l’ignoble gorafisé. Par exemple, le cas de Geneviève Legay (1). Contre le procureur, qui bien sûr s’était empressé de mentir, les vidéos ont fini par faire voir la vérité. Dans les coordonnées de la langue préfectorale-policière, évidemment validée comme telle par les médias (« on ne fait que rapporter, c’est plus objectif »), tout le débat a tourné autour de la question de savoir si Geneviève Legay a, ou non, « été en contact avec la police ». Dans une langue qui n’aurait pas encore été martyrisée, « être en contact avec » signifie plutôt quelque chose comme « avoir pris langue pour se présenter ». Dans la police de Macron, les présentations se font par bouclier interposé. On se met en rapport avec le bouclier — ou avec la matraque, c’est selon (un tir de LBD, non, c’est autre chose, il reste une distance, il faut encore briser la glace).

Non seulement la fréquence, mais la taille des mensonges n’en finissent plus de croître, jusqu’au tragico-grotesque
Voilà où nous en sommes. Vienne le corps de Steve (2) à être retrouvé, on peut déjà redouter ce qui suivra de l’expertise médico-légale — qu’il était alcoolisé ou sous substance, et que telle est la raison. Comme telle avait été la raison d’Adama Traoré, dont on ne souvient plus bien d’ailleurs si elle était celle de l’infection généralisée (procureur) ou des 400 mètres courus en 20 minutes (expertise médicale d’État). Par quoi, au passage, on mesure aussi l’extension du périmètre des menteurs. Par cercles concentriques : le président « il n’y a pas de violences policières », le ministre de l’intérieur « il n’y a pas de violences policières », donc forcément à leur suite le collaborateur de TF1 « il n’y a aucun blessé grave », puis logiquement, les préfets, les procs (idéalement il faudrait écrire « procureurs » en entier car, avec « procs », une typo peut avoir des effets regrettables), l’IGPN « il n’y a pas de violences policières », et donc également la médecine légale « 400 mètres c’est tout de même un effort », et puis, dans son genre, la chefferie de l’AP-HP qui, comme à la belle époque, fiche les amochés de la police, en jurant n’avoir rien fait de tel, la preuve c’est qu’elle promet de ne pas livrer les fichiers à la police.

En bout de chaîne les médias. Cas plus retors, qui ne ressortit pas toujours au mensonge à proprement parler. Certes, on peut toujours compter sur le collaborateur de TF1 (on n’a pas souvenir que, de l’intérieur du champ journalistique, la moindre condamnation sérieuse ait été émise à l’endroit de Georges Brenier), et puis aussi sur un épisode propice qui fait revenir le naturel (« les casseurs envahissent la Pitié-Salpêtrière »). Pour le reste, s’exonérer du mensonge d’institution (du mensonge du bloc des institutions hégémoniques) ne demande que de ne pas parler. Rien dit, pas menti.

On ne peut pas dire qu’on se soit bousculé pour parler de Steve. Plus exactement, et c’est presque pire, « on en a parlé » — se récrieront les médias. Qui ont depuis longtemps appris à cultiver cet art paradoxal de parler en ne parlant pas : on « en parle », c’est-à-dire on rapporte, factuellement, alors on peut se dire à jour de tous ses devoirs « d’informer », mais dans un articulet, voire une simple dépêche bâtonnée, enfouie dans les profondeurs du journal ou du site Web, et on n’y revient pas. De sorte qu’on en a parlé sans en parler — du grand art. On écrira désormais : on en a « parlé ». Quand la presse veut parler de quelque chose, nul n’en ignore. La canicule, les pitreries one-man-show-grand-débat de Macron : on en a parlé. Le référendum Aéroports de Paris, on en a « parlé ». La mort de Steve, « parlé », pareil.

On ne peut pas dire qu’on se soit bousculé pour parler de Steve
Il arrive aussi qu’inexplicablement, après une longue catatonie, la chape se soulève. Après deux mois de déni des violences policières contre les « gilets jaunes », la presse, soudain, s’était décidée à en parler, mais sans guillemets. Réveil étrange au demeurant, essentiellement focalisé sur les LBD — aller au plus spectaculaire — pour laisser dans l’ombre la cohorte des « petites violences », celle, misérable, qui dit pourtant l’arbitraire de l’État dans l’État, et indique une tendance installée, un nouveau régime. Et puis rendormissement. Ici pareil : après trois semaines de silence, Le Monde fait un article sur Steve, mais un vrai article qui, étonnamment, dit quelque chose. Libération ne veut pas être en reste : une « couv » dès le lendemain. La pompe mimétique est amorcée : d’autres devraient suivre. Et le cycle énervé de l’imitation concurrentielle parcourue, le sentiment du devoir accompli, on passera sans doute à autre chose. On se retiendra donc de pavoiser prématurément, car parler vraiment, parler pour amener un gouvernement policier à s’expliquer, requiert plus que de parler : de faire campagne. « Allô Place Beauvau, c’est pour un signalement », ça, c’est parler. Mais après tout on ne sait pas, ça pourrait s’étendre. Les journalistes en sont venus au point d’avoir dû rédiger un « guide de survie » pour aller dans les manifs sous le macronisme. Les éditocrates et les vedettes du micro/écran ne cillent pas, mais dans les soutes, en plus de la précarisation, ça commence aussi à « détester la police ».

C’est nouveau. Quoique d’une nouveauté conforme aux enseignements d’une sociologie ordinaire : ce que vivent les autres classes, tant que vous ne l’avez pas expérimenté vous-même, rien ne rentre. Les violences policières, l’abus et l’arbitraire extrêmes, tant que c’était confiné aux quartiers des banlieues : rien. Énorme progrès avec les « gilets jaunes », s’il est cher payé (atrocement pour certains) : des couches bien plus larges de la population — y compris des journalistes ! — savent désormais ce qu’il y a lieu de penser de la police : une milice fascistoïde.

Ce que vivent les autres classes, tant que vous ne l’avez pas expérimenté vous-même, rien ne rentre
Dans un texte méconnu, de ceux qu’on dit injustement « secondaires », Bourdieu, dialoguant avec Jacques Maître (3), évoque ces transactions étranges qui se jouent entre les institutions et les individus qui les rejoignent (« qui les choisissent parce qu’elles les ont choisis » dirait-il), transactions implicites par lesquelles les individus trouvent dans l’institution une solution d’assouvissement de certaines pulsions, et les institutions un matériel pulsionnel à exploiter à leurs propres fins. En quelque sorte un échange de bons procédés entre les nécessités fonctionnelles des unes et les nécessités pulsionnelles des autres. Il n’est probablement pas d’institution qui, mieux que la police, illustre cette forme de troc inavouable, dont on trouverait sans doute la trace de bas en haut de la hiérarchie.

Žižek, pour sa part (4), ajoute que le pervers se caractérise en ceci qu’il peut donner carrière à ses pulsions les plus viles en s’exonérant de toute culpabilité du fait de s’abriter derrière quelque grande Justification, de quelque Autorité requérante : le service de Dieu, la Cause, le Devoir, l’État (protéger son autorité). En haut : dans un échantillon de veulerie journalistique difficilement surpassable, Paris Match nous informe que le préfet Lallement rejoint ses réunions « maintien de l’ordre » « en rangers et en pantalon commando » — mais hésitera peut-être à nous montrer sa pavane glaçante où il faut se retenir pour ne pas voir un sadique en liberté. En bas : la totale détente des flics qui gazent à bout portant les malheureux militants climatiques du pont de Sully, bonheur du corps parfaitement à son affaire gazeuse en main, libéré de toute réserve, jouissant d’une position de domination et d’impunité sans une ombre… jusqu’au moment gorafique où le grotesque reprend le pas sur l’ignoble, et le commandant des CRS perd connaissance sous les gaz qu’il fait lui-même asperger !

Mentir, dans ces conditions, c’est vraiment la moindre des choses. En réalité, on peut tout dire, et tout faire. On peut tuer une octogénaire d’un tir visé tendu et puis refuser de fournir les matériels qui permettraient d’établir des preuves. Non sans avoir bien sûr souillé sa mémoire en prétendant que la grenade lacrymogène n’y était pour rien. En fait on n’en finirait pas de dresser le tableau de l’ignominie policière-judiciaire-préfectorale-gouvernementale qui s’est donnée en spectacle depuis deux ans. Sans doute bien entamé à la fastueuse époque du socialisme pragmatique sous Hollande et Valls. Mais quand même avec un nombre de crans impressionnants franchis depuis lors.


Lire aussi Anna Feigenbaum, « Gaz lacrymogène, des larmes en or », Le Monde diplomatique, mai 2018.On se souvient de ce tour de l’inconscient qui avait conduit Macron à cet aveu échappé, ensuite transformé en élément de langage et retrouvé en bouillie dans la bouche de Griveaux, aveu que le mouvement des « gilets jaunes » faisait un tort considérable à « l’image de la France à l’étranger » (5). Bien sûr dans « le mouvement des “gilets Jaunes” », nous étions invités à entendre, non pas l’épisode, mais les « gilets jaunes » eux-mêmes — « une infime minorité violente » avait dit Macron. Qui pour le reste avait vu assez juste, mais pas comme il croyait. Car il est certain que l’« image de la France à l’étranger » est désormais passablement « détériorée ». L’« étranger » n’en disconvient pas d’ailleurs, il le dit même de manière de plus en plus nette. Die Welt, qui n’est pas exactement une feuille de squatteurs berlinois, titre sur la police française : « La plus brutale d’Europe ». Le moment ne devrait pas tarder où l’on lira — mais dans la presse étrangère seulement — des mises en comparaison de la pratique gouvernementale-policière française et de celle d’Erdoğan. C’est qu’à l’aveugle (sans la reconnaissance des lieux, des tenues, etc., qui identifient), on peine déjà à dire quelles images viennent d’où. Pourtant, d’ici que l’éditocratie française en vienne à lâcher sa scie du « libéralisme » de Macron et de l’« illibéralisme » de Salvini-Orbán-Erdoğan, son théâtre de Guignol préféré, son objet transitionnel, sa certitude du bon dodo, il va en falloir de l’œil crevé et de la main arrachée.

Pendant ce temps, le niveau des eaux boueuses du macronisme n’en finit pas de monter. Une mer de boue en fait, car le délire policier ne trouve ses autorisations que dans un climat d’ensemble — le macronisme, précisément. « Macronisme » est la dénomination française de ce que Tariq Ali, puis Alain Deneault, ont appelé « l’extrême centre ». Il y a quelque chose de très profond dans cette appellation, et pas seulement un effet d’oxymore, quelque chose de très profond qui dit le lieu véritable de la radicalisation dans les sociétés néolibérales. Ça n’est nullement un hasard que ce soit depuis le cœur de ces sociétés, le cœur des dominants, que soit diffusée cette catégorie de « radicalisation », comme de juste sur le mode projectif-inversé : pour en réserver l’application à tout ce qui n’est pas eux quand les véritables radicalisés, ce sont eux.

Les indices les plus accablants ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Certes nous savons que nous sommes sous la coupe d’un pouvoir de sociopathes, qui mutile sans un mouvement de conscience, et dont il n’est pas extravagant, au point où nous en sommes, d’imaginer qu’il pourrait faire tirer sur la foule si sa protection l’exigeait. Mais les mouvements collectifs de pensée et de discours de la base des convaincus dont ce gouvernement se fait une ceinture protectrice, quoique moins directement, physiquement, destructeurs, ne sont pas moins inquiétants pour autant. Le malheureux chef des Décodeurs du Monde qui devait sans doute communier dans la représentation centrale de son journal, où la violence est réservée aux extrêmes « usuels » — l’extrême droite et « l’extrême gauche », avec l’avantage indéniable de pouvoir mettre un signe « égal » entre le RN et la France Insoumise — et qui pensait probablement, sur cette base que le macronisme avait l’évidence démocratique du barrage, a découvert à ses dépens la vérité de l’extrême centre, des armées de trolls macroniens, parfois automatisées, parfois décentralisées, d’une morgue, d’une arrogance de classe et d’une violence verbale inouïes — au point de lui faire jeter l’éponge et se retirer des réseaux sociaux. Paradoxe qui, en raccourci, dit tout de l’époque : c’est la macronie qui aura eu la peau de Samuel Laurent !


Lire aussi Constantin Brissaud, « Les extrêmes se rejoignent… », Le Monde diplomatique, avril 2019.On aurait tort de croire le phénomène strictement français : il a la même généralité que le néolibéralisme international. En mai 2018, une tribune publiée par un chercheur en sciences politiques dans un New York Times sans doute passablement déboussolé avait fait découvrir que, dans un assez large spectre de pays, les électeurs du centre étaient les plus sceptiques en les valeurs de la démocratie, et les plus enclins, s’il le fallait, à en congédier les institutions caractéristiques, notamment les élections et la presse libres, et à soutenir des régimes autoritaires, et ceci dans des proportions plus importantes que même l’extrême droite et l’extrême gauche ! Le macronisme est la parfaite émanation de cette inclination violemment antidémocratique des « démocrates », ce « centre » que la presse célèbre depuis des décennies, dont elle a épousé toutes les positions, et dont on se demande jusqu’où il faudra aller pour obtenir d’elle le premier décollement.

La « République du centre », cet éden de rationalité apaisée et de pragmatisme bien urbain, jadis célébrée par Rosanvallon, Furet et Julliardpour convaincre (avec succès) le PS d’enfin se rendre à la raison, peine, au bout de trois décennies, à masquer son vrai visage : celui d’une bourgeoisie possédante totalement dégondée. Le « centre » a la tête de malade mental de Macron, celle de voyou des plages de Castaner, et celle d’emmuré de Philippe. Il est assis sur un stock renouvelé de munitions LBD, et adossé à une police qui le tient bien plus qu’il ne la tient. Car évidemment, propre de tous les pouvoirs aux abois, le rapport de force hiérarchique interne s’est complètement renversé. Un gouvernement qui ne se maintient plus que par elle tombe nécessairement dans la main de sa police. Aux inclinations spontanées des gouvernants, s’ajoutent les coudées franches qu’une police sûre de sa position leur extorque. De là qu’« il n’y a pas de violences policières ». Où est Steve ? On ne sait pas. On s’en fout.


Frédéric Lordon
 
(1) Geneviève Legay est une militante d’Attac de 73 ans, gravement blessée pour avoir été jetée à terre par une charge de police lors de l’acte 19 des « gilets jaunes », le 23 mars à Nice.
(2) Steve Maia Caniço, un Nantais de 24 ans, disparu depuis qu’une charge de la police le soir de la fête de la musique à Nantes a poussé quatorze personnes dans la Loire.
(3) Pierre Bourdieu et Jacques Maître, « Avant-propos dialogué », in. Jacques Maître, L’Autobiographie d’un paranoïaque, Anthropos, 1994.
(4) Slavoj Žižek, Comment lire Lacan ?, Nous, 2001.
(5) CNews, 20 mars 2019.

 

 

 

 

 

15/07/2019

Thibaut Soulcié

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22/06/2019

Le Singe sous la montagne d’Aodren Buart

 

Phébus éd., mars 2019. 128 pages, 13 €.

 

aodren buart (2).jpgNous ressentons à travers ce conte très directement inspiré d’un grand classique chinois : la deuxième partie de la très populaire légende du Roi Singe, l’attrait qu’a exercé la culture ancienne chinoise sur l’auteur lors de son voyage en solo en Chine. Cette quête l’aura poussé vers l’Est, mais donc ici, comme dans la seconde partie de la légende du Roi Singe — le Voyage vers l’Occident —, c’est vers l’Ouest que le moine Sanzang est envoyé par l’Empereur, pour aller chercher au-delà de bien des montagnes et sur des chemins parfois dangereux, les sutras du Bouddha. « La route, jusqu’au Grand Bouddha de l’Ouest, ne sera pas un simple sentier battu menant sereinement aux confins du monde. Et si je l’ai pensé, c’est par stupidité ou candeur. » L’Ouest étant, dans la légende originelle, l’Inde. On reconnaîtra donc dans ce texte divers éléments du Bouddhisme qui figurent dans la légende, mais aussi des références à la poésie et la peinture traditionnelles chinoises taoïstes, si bien que l’on a parfois la sensation de traverser des tableaux.

Malgré ses références marquées, c’est un conte initiatique qui se veut intemporel — où le voyage extérieur est un reflet du cheminement intérieur du moine qui n’avait jusque là jamais quitté l’abri du monastère —, servi par une belle et sensible écriture à travers laquelle une authentique sagesse semble transparaître. On le lit avec plaisir et il exerce sur le lecteur une influence apaisante, comme la méditation et la poésie taoïste. Et c’est cet effet qui est le plus remarquable et qui prouve que ce très jeune auteur a su saisir l’essence de ces philosophies orientales et cela donne vraiment envie de savoir quel sera son prochain livre, en espérant qu’il saura s’appuyer après avoir cheminé comme disciple, sur sa propre intériorité, son propre imaginaire qui sans nul doute, ont beaucoup de richesses à offrir.

« Chaque homme se découvre dans les traces qu’il laisse sur la poussière du chemin, et il t’a fallut briser ta jeunesse en durcissant la plante de tes pieds pour trouver celui que tu es. »

 

Cathy Garcia

 

aodren buart.jpgAodren Buart est né en 1996. Il a fait des études littéraires et cinématographiques avant de pratiquer le théâtre baroque. En 2016, il voyage seul en Chine durant un mois. Cette rencontre avec la culture et le territoire chinois nourrit alors profondément son regard et son écriture. De cela, entre autres, est né Le Singe sous la montagne qui est son premier roman.

 

 

 

 

08/06/2019

Fred Vargas - L'humanité en péril - Virons de bord, toute !

 

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« Mais bon sang, comment vais-je me sortir de cette tâche insensée ? De cette idée de m’entretenir avec vous de l’avenir du monde vivant ? Alors que je sais très bien que vous auriez préféré que je vous livre un roman policier. 
Il y a dix ans, j’avais publié un très court texte sur l ’écologie. Et quand on m’a prévenue qu’il serait lu à l’inauguration de la COP 24, c’est alors que j’ai conçu un projet de la même eau, un peu plus long, sur l’avenir de la Terre, du monde vivant, de l’Humanité.
Rien que ça. »

Ce livre, qui explore l’avenir de la planète et du monde vivant, souhaite mettre fin à la « désinformation dont nous sommes victimes » et enrayer le processus actuel.

 

parution le 1er mai 2019, 256 pages.