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12/12/2009

Mélancolie spécieuse par Zoé Lucinder

Dans ce monde, on bâtit, on sculpte, on sarcle, on soude, on emboite, on ligature, on éviscère, on torture, en un mot, on s'occupe.
Quand on ne s'occupe pas, on périclite. N'essayez pas d'y échapper, c'est sans issue.
Petits égos solitaires, dont il faut sans cesse déterrer le cou du sable des certitudes.
Cerveaux stratifiés de milliards de mots, de billions d'émotions.
Sexes définitifs ou définitoires, besoin de plein et de chaud vrillé sous le nombril.
Stylo et encre n'y feront rien. Au contraire, ils vous y ramènent.
Vous croyez recracher la mixture en l'étalant sur votre petit papier. Innocence!
Elle sera dans votre bouche demain. Aussi amère qu'aujourd'hui.
Allez plutôt dormir. Dans un désert, que faire de mieux. C'est une consolation savez vous ?
Allez, ne résistez pas. Votre Ça ne demande que ça.
Votre moi sans aucun toi finira par se taire.
Et votre surmoi voguera, sur les ondes alpha et béta de votre capsule crânienne, sur l'huile immobile de votre douleur.
Ça, moi, surmoi, tous en hérésie dans ce monde balisé.
Paix! Revenez à la raison !
Tout est prévu pour la gouverne. Inscrivez vos empreintes digitales sur ce petit carton, mettez votre salive à l'abri de notre coffre, souriez à la caméra.
Jurez fidélité à votre mari et à votre banquier et tout ira bien.
Le catalogue des étoiles est disponible et le noyau d'énergie sous contrôle.
Laissez-vous aller. Ce n'est qu'une longue attente. Avant de rencontrer le dentiste de l'âme.
Patientez. La mort est au bout.
Commencez par vous endormir. Ce sera moins douloureux. Vous serez habitués.
Puisez dans la gamme d'hypnotiques, c'est gratuit.
La révolte est taxée, l'ignorez vous? Ne vous l'a-t-on pas assez dit!
Le rêve n'est qu'un regret, un prurit. Croyez moi ! Une mélancolie spécieuse! Une fainéantise.

Zoé Lucinder

L'Arbre à palabres  http://zolucider.blogspot.com/

PRÉCIS D’HUMILIATION - Bernard Noël

PRÉCIS D’HUMILIATION
avril 2009

Toujours, l’État s’innocente au nom du Bien public de la violence  
qu’il exerce. Et naturellement, il représente cette violence comme la  
garantie même de ce Bien, alors qu’elle n’est rien d’autre que la  
garantie de son pouvoir. Cette réalité demeure masquée d’ordinaire par  
l’obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés,  
c’est-à-dire leur sécurité. Tant que cette apparence est respectée,  
tout paraît à chacun normal et conforme à l’ordre social. La situation  
ne montre sa vraie nature qu’à partir d’un excès de protection qui  
révèle un excès de présence policière. Dès lors, chacun commence à  
percevoir une violence latente, qui ne simule d’être un service public  
que pour asservir ses usagers. Quand les choses en sont là, l’État  
doit bien sûr inventer de nouveaux dangers pour justifier le  
renforcement exagéré de sa police : le danger le plus apte aujourd’hui  
à servir d’excuse est le terrorisme.

Le prétexte du terrorisme a été beaucoup utilisé depuis un siècle, et  
d’abord par les troupes d’occupation. La fin d’une guerre met fin aux  
occupations de territoires qu’elle a provoquées sauf si une  
colonisation lui succède. Quand les colonisés se révoltent, les  
occupants les combattent au nom de la lutte contre le terrorisme. Tout  
résistant est donc qualifié de « terroriste » aussi illégitime que  
soit l’occupation. En cas de « libération », le terroriste jusque-là  
traité de « criminel » devient un « héros » ou bien un « martyr » s’il  
a été tué ou exécuté.

Les héros et les martyrs se sont multipliés depuis que les guerres ont  
troqué la volonté de domination contre celle d’éradiquer le «  
terrorisme ». Cette dernière volonté est devenue universelle depuis  
les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade  
Center : elle a même été sacralisée sous l’appellation de guerre du  
Bien contre le Mal. Tous les oppresseurs de la planète ont sauté sur  
l’occasion de considérer leurs opposants comme des suppôts du Mal, et  
il s’en est suivi des guerres salutaires, des tortures honorables, des  
prisons secrètes et des massacres démocratiques. Dans le même temps,  
la propagande médiatique a normalisé les actes arbitraires et les  
assassinats de résistants pourvu qu’ils soient « ciblés ».

Tandis que le Bien luttait ainsi contre le Mal, il a repris à ce  
dernier des méthodes qui le rendent pire que le mal. Conséquence : la  
plupart des États
— en vue de ce Bien là — ont entouré leur pouvoir de précautions si  
outrées qu’elles sont une menace pour les citoyens et pour leurs  
droits. Il est par exemple outré que le Président d’une République,  
qui passe encore pour démocratique, s’entoure de milliers de policiers  
quand il se produit en public. Et il est également outré que ces  
policiers, quand ils encombrent les rues, les gares et les lieux  
publics, traitent leurs concitoyens avec une arrogance et souvent une  
brutalité qui prouvent à quel point ils sont loin d’être au service de  
la sécurité.

Nous sommes dans la zone trouble où le rôle des institutions et de  
leur personnel devient douteux. Une menace est dans l’air, dont la  
violence potentielle est figurée par le comportement des forces de  
l’ordre, mais elle nous atteint pour le moment sous d’autres formes,  
qui semblent ne pas dépendre directement du pouvoir. Sans doute ce  
pouvoir n’est-il pas à l’origine de la crise économique qui violente  
une bonne partie de la population, mais sa manière de la gérer est si  
évidemment au bénéfice exclusif de ses responsables que ce  
comportement fait bien davantage violence qu’une franche répression.  
L’injustice est tout à coup flagrante entre le sort fait aux grands  
patrons et le désastre social généré par la gestion due à cette caste  
de privilégiés, un simple clan et pas même une élite.

La violence policière courante s’exerce sur la voie publique ; la  
violence économique brutalise la vie privée. Tant qu’on ne reçoit pas  
des coups de matraque, on peut croire qu’ils sont réservés à qui les  
mérite, alors que licenciements massifs et chômage sont ressentis  
comme immérités. D’autant plus immérités que l’information annonce en  
parallèle des bénéfices exorbitants pour certaines entreprises et des  
gratifications démesurées pour leurs dirigeants et leurs actionnaires.  
Au fond, l’exercice du pouvoir étant d’abord affaire de « com  
» (communication) et de séduction médiatique, l’État et ses  
institutions n’ont, en temps ordinaire, qu’une existence virtuelle  
pour la majorité des citoyens, et l’information n’a pas davantage de  
consistance tant qu’elle ne se transforme pas en réalité douloureuse.  
Alors, quand la situation devient franchement difficile, la douleur  
subie est décuplée par la comparaison entre le sort des privilégiés et  
la pauvreté générale de telle sorte que, au lieu de faire rêver, les  
images « people » suscitent la rage. Le spectacle ne met plus en scène  
qu’une différence insupportable et l’image, au lieu de fasciner, se  
retourne contre elle-même en exhibant ce qu’elle masquait.  
Brusquement, les cerveaux ne sont plus du tout disponibles !

Cette prise de conscience n’apporte pas pour autant la clarté car le  
pouvoir dispose des moyens de semer la confusion. Qu’est-ce qui, dans  
la « Crise », relève du système et qu’est-ce qui relève de l’erreur de  
gestion ? Son désastre est imputé à la spéculation, mais qui a spéculé  
sinon principalement les banques en accumulant des titres aux  
dividendes mirifiques soudain devenus « pourris ». Cette pourriture  
aurait dû ne mortifier que ses acquéreurs puisqu’elle se situait hors  
de l’économie réelle mais les banques ayant failli, c’est tout le  
système monétaire qui s’effondre et avec lui l’économie.

Le pouvoir se précipite donc au secours des banques afin de sauver  
l’économie et, dit-il, de préserver les emplois et la subsistance des  
citoyens. Pourtant, il y a peu de semaines, la ministre de l’économie  
assurait que la Crise épargnerait le pays, puis, brusquement, il a  
fallu de toute urgence donner quelques centaines de milliards à nos  
banques jusque-là sensées plus prudentes qu’ailleurs. Et cela fait, la  
Crise a commencé à balayer entreprises et emplois comme si le remède  
précipitait le mal.

La violence ordinaire que subissait le monde du travail avec la  
réduction des acquis sociaux s’est trouvée décuplée en quelques  
semaines par la multiplication des fermetures d’entreprises et des  
licenciements. En résumé, l’État aurait sauvé les banques pour écarter  
l’approche d’un krach et cette intervention aurait bien eu des effets  
bénéfiques puisque les banques affichent des bilans positifs,  
cependant que les industries ferment et licencient en masse. Qu’en  
conclure sinon soit à un échec du pouvoir, soit à un mensonge de ce  
même pouvoir  puisque le sauvetage des banques s’est soldé par un  
désastre?

Faute d’une opposition politique crédible, ce sont les syndicats qui  
réagissent et qui, pour une fois, s’unissent pour déclencher grèves et  
manifestations. Le 29 janvier, plus de deux millions de gens défilent  
dans une centaine de villes. Le Président fixe un rendez-vous aux  
syndicats trois semaines plus tard et ceux-ci, en dépit du succès de  
leur action, acceptent ce délai et ne programment une nouvelle journée  
d’action que pour le 19 mars. Résultat de la négociation : le « social  
» recevra moins du centième de ce qu’ont reçu les banques. Résultat de  
la journée du 19 mars : trois millions de manifestants dans un plus  
grand nombre de villes et refus de la part du pouvoir de nouvelles  
négociations.

La crudité des rapports de force est dans la différence entre le don  
fait aux banques et l’obole accordée au social. La minorité  
gouvernementale compte sur l’impuissance de la majorité populaire et  
la servilité de ses représentants pour que l’Ordre perdure tel qu’en  
lui-même à son service. On parle ici et là de situation «  
prérévolutionnaire », mais cela n’empêche ni les provocations  
patronales ni les vulgarités vaniteuses du Président. Aux déploiements  
policiers s’ajoutent des humiliations qui ont le double effet  
d’exciter la colère et de la décourager. Une colère qui n’agit pas  
épuise très vite l’énergie qu’elle a suscitée.

La majorité populaire, qui fut séduite et dupée par le Président et  
son clan, a cessé d’être leur dupe mais sans aller au-delà d’une  
frustration douloureuse. Il ne suffit pas d’être la victime d’un  
système pour avoir la volonté de s’organiser afin de le renverser. Les  
jacqueries sont bien plus nombreuses dans l’histoire que les  
révolutions : tout porte à croire que le pouvoir les souhaite afin de  
les réprimer de façon exemplaire. Entre une force sûre d’elle-même et  
une masse inorganisée n’ayant pour elle que sa rage devant les  
injustices qu’elle subit, une violence va croissant qui n’a que de  
faux exutoires comme les séquestrations de patrons ou les sabotages.  
Ces actes, spontanés et sans lendemain, sont des actes désespérés.

Il existe désormais un désespoir programmé, qui est la forme nouvelle  
d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de  
résistance. Et de le faire en poussant les victimes à bout afin de  
leur démontrer que leur révolte ne peut rien, ce qui transforme  
l’impuissance en humiliation. Cette violence est systématiquement  
pratiquée par l’un des pays les plus représentatifs de la politique du  
bloc capitaliste : elle consiste à réduire la population d’un  
territoire au désespoir et à la maintenir interminablement dans cet  
état. Des incursions guerrières, des bombardements, des assassinats  
corsent régulièrement l’effet de l’encerclement et de l’embargo. Le  
propos est d’épuiser les victimes pour qu’elles fuient enfin le pays  
ou bien se laissent domestiquer.

L’expérimentation du désespoir est poussée là vers son paroxysme parce  
qu’elle est le substitut d’un désir de meurtre collectif qui n’ose pas  
se réaliser. Mais n’y a-t-il pas un désir semblable, qui bien sûr ne  
s’avouera jamais, dans la destruction mortifère des services publics,  
la mise à la rue de gens par milliers, la chasse aux émigrés ? Cette  
suggestion n’est exagérée que dans la mesure où les promoteurs de ces  
méfaits se gardent d’en publier clairement les conséquences. Toutefois  
à force de délocalisations, de pertes d’emplois, de suppressions de  
lits dans les hôpitaux, de remplacement du service par la rentabilité,  
d’éloges du travail quand il devient introuvable, une situation  
générale est créée qui, peu à peu, met une part toujours plus grande  
de la population sous le seuil du supportable et l’obligation de le  
supporter.

Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la  
Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il  
ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison  
de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment  
aussi exaspérées qu’impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la  
force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du  
haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant  
soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.

Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater  
définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que  
la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis  
longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été  
provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont  
mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination,  
mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des médias  
avait déjà poussé très loin son plan. Cette passivité s’est trouvée  
brusquement troublée par des atteintes insupportables à la vie  
courante si bien — comme dit plus haut — que les cerveaux ont cessé  
d’être massivement disponibles. Il fallait dès lors décourager la  
résistance pour que son mouvement rendu en lui-même impuissant  
devienne le lieu d’une humiliation exemplaire ne laissant pas d’autre  
alternative que la soumission. Ainsi le pouvoir économique, qui  
détient la réalité du pouvoir, dévoile sa nature totalitaire et son  
mépris à l’égard d’une majorité qu’il s’agit de maintenir dans la  
servilité en attendant qu’il soit un jour nécessaire de l’exterminer.


Bernard Noël

 

01/12/2009

Lettre de Michel Onfray au président

 
Monsieur le Président, devenez camusien !, par Michel Onfray

LE MONDE | 24.11.09 | 14h05

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le
temps. Vous venez de manifester votre désir d'accueillir les cendres d'Albert Camus au
Panthéon, ce temple de la République au fronton duquel, chacun le sait, se trouvent
inscrites ces paroles : "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante". Comment vous
donner tort puisque, de fait, Camus fut un grand homme dans sa vie et dans son oeuvre
et qu'une reconnaissance venue de la patrie honorerait la mémoire de ce boursier de
l'éducation nationale susceptible de devenir modèle dans un monde désormais sans
modèles.
De fait, pendant sa trop courte vie, il a traversé l'histoire sans jamais commettre d'erreurs
: il n'a jamais, bien sûr, commis celle d'une proximité intellectuelle avec Vichy. Mieux :
désireux de s'engager pour combattre l'occupant, mais refusé deux fois pour raisons de
santé, il s'est tout de même illustré dans la Résistance, ce qui ne fut pas le cas de tous ses
compagnons philosophes. De même, il ne fut pas non plus de ceux qui critiquaient la
liberté à l'Ouest pour l'estimer totale à l'Est : il ne se commit jamais avec les régimes
soviétiques ou avec le maoïsme.
Camus fut l'opposant de toutes les terreurs, de toutes les peines de mort, de tous les
assassinats politiques, de tous les totalitarismes, et ne fit pas exception pour justifier les
guillotines, les meurtres, ou les camps qui auraient servi ses idées. Pour cela, il fut bien
un grand homme quand tant d'autres se révélèrent si petits.
Mais, Monsieur le Président, comment justifierez-vous alors votre passion pour cet
homme qui, le jour du discours de Suède, a tenu à le dédier à Louis Germain, l'instituteur
qui lui permit de sortir de la pauvreté et de la misère de son milieu d'origine en devenant,
par la culture, les livres, l'école, le savoir, celui que l'Académie suédoise honorait ce jour
du prix Nobel ? Car, je vous le rappelle, vous avez dit le 20 décembre 2007, au palais du
Latran : "Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre
le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé." Dès lors, c'est à La
Princesse de Clèves que Camus doit d'être devenu Camus, et non à la Bible.
De même, comment justifierez-vous, Monsieur le Président, vous qui incarnez la nation,
que vous puissiez ostensiblement afficher tous les signes de l'américanophilie la plus
ostensible ? Une fois votre tee-shirt de jogger affirmait que vous aimiez la police de New
York, une autre fois, torse nu dans la baie d'une station balnéaire présentée comme très
prisée par les milliardaires américains, vous preniez vos premières vacances de président
aux Etats-Unis sous les objectifs des journalistes, ou d'autres fois encore, notamment
celles au cours desquelles vous avez fait savoir à George Bush combien vous aimiez son
Amérique.
Savez-vous qu'Albert Camus, souvent présenté par des hémiplégiques seulement comme
un antimarxiste, était aussi, et c'est ce qui donnait son sens à tout son engagement, un
antiaméricain forcené, non pas qu'il n'ait pas aimé le peuple américain, mais il a souvent
dit sa détestation du capitalisme dans sa forme libérale, du triomphe de l'argent roi, de la
religion consumériste, du marché faisant la loi partout, de l'impérialisme libéral imposé à
la planète qui caractérise presque toujours les gouvernements américains. Est-ce le
Camus que vous aimez ? Ou celui qui, dans Actuelles, demande "une vraie démocratie
populaire et ouvrière", la "destruction impitoyable des trusts", le "bonheur des plus
humbles d'entre nous" (OEuvres complètes d'Albert Camus, Gallimard, "La Pléiade", tome
II, p. 517) ?
Et puis, Monsieur le Président, comment expliquerez-vous que vous puissiez déclarer
souriant devant les caméras de télévision en juillet 2008 que, "désormais, quand il y a
une grève en France, plus personne ne s'en aperçoit", et, en même temps, vouloir
honorer un penseur qui n'a cessé de célébrer le pouvoir syndical, la force du génie
colérique ouvrier, la puissance de la revendication populaire ? Car, dans L'Homme
révolté, dans lequel on a privilégié la critique du totalitarisme et du marxisme-léninisme
en oubliant la partie positive - une perversion sartrienne bien ancrée dans l'inconscient
collectif français... -, il y avait aussi un éloge des pensées anarchistes françaises,
italiennes, espagnoles, une célébration de la Commune, et, surtout, un vibrant plaidoyer
pour le "syndicalisme révolutionnaire" présenté comme une "pensée solaire" (t. III, p.
317).
Est-ce cet Albert Camus qui appelle à "une nouvelle révolte" libertaire (t. III, p. 322) que
vous souhaitez faire entrer au Panthéon ? Celui qui souhaite remettre en cause la "forme
de la propriété" dans Actuelles II (t. III, p. 393) ? Car ce Camus libertaire de 1952 n'est
pas une exception, c'est le même Camus qui, en 1959, huit mois avant sa mort, répondant
à une revue anarchiste brésilienne, Reconstruir, affirmait : "Le pouvoir rend fou celui qui
le détient" (t. IV, p. 660). Voulez-vous donc honorer l'anarchiste, le libertaire, l'ami des
syndicalistes révolutionnaires, le penseur politique affirmant que le pouvoir transforme
en Caligula quiconque le détient ?
De même, Monsieur le Président, vous qui, depuis deux ans, avez reçu, parfois en grande
pompe, des chefs d'Etat qui s'illustrent dans le meurtre, la dictature de masse,
l'emprisonnement des opposants, le soutien au terrorisme international, la destruction
physique de peuples minoritaires, vous qui aviez, lors de vos discours de candidat,
annoncé la fin de la politique sans foi ni loi, en citant Camus d'ailleurs, comment
pourrez-vous concilier votre pragmatisme insoucieux de morale avec le souci camusien
de ne jamais séparer politique et morale ? En l'occurrence une morale soucieuse de
principes, de vertus, de grandeur, de générosité, de fraternité, de solidarité.
Camus parlait en effet dans L'Homme révolté de la nécessité de promouvoir un
"individualisme altruiste" soucieux de liberté autant que de justice. J'écris bien : "autant
que". Car, pour Camus, la liberté sans la justice, c'est la sauvagerie du plus fort, le
triomphe du libéralisme, la loi des bandes, des tribus et des mafias ; la justice sans la
liberté, c'est le règne des camps, des barbelés et des miradors. Disons-le autrement : la
liberté sans la justice, c'est l'Amérique imposant à toute la planète le capitalisme libéral
sans états d'âme ; la justice sans la liberté, c'était l'URSS faisant du camp la vérité du
socialisme. Camus voulait une économie libre dans une société juste. Notre société,
Monsieur le Président, celle dont vous êtes l'incarnation souveraine, n'est libre que pour
les forts, elle est injuste pour les plus faibles qui incarnent aussi les plus dépourvus de
liberté.
Les plus humbles, pour lesquels Camus voulait que la politique fût faite, ont nom
aujourd'hui ouvriers et chômeurs, sans-papiers et précaires, immigrés et réfugiés, sanslogis
et stagiaires sans contrats, femmes dominées et minorités invisibles. Pour eux, il
n'est guère question de liberté ou de justice... Ces filles et fils, frères et soeurs,
descendants aujourd'hui des syndicalistes espagnols, des ouvriers venus d'Afrique du
Nord, des miséreux de Kabylie, des travailleurs émigrés maghrébins jadis honorés,
défendus et soutenus par Camus, ne sont guère à la fête sous votre règne. Vous êtes-vous
demandé ce qu'aurait pensé Albert Camus de cette politique si peu altruiste et tellement
individualiste ?
Comment allez-vous faire, Monsieur le Président, pour ne pas dire dans votre discours de
réception au Panthéon, vous qui êtes allé à Gandrange dire aux ouvriers que leur usine
serait sauvée, avant qu'elle ne ferme, que Camus écrivait le 13 décembre 1955 dans un
article intitulé "La condition ouvrière" qu'il fallait faire "participer directement le
travailleur à la gestion et à la réparation du revenu national" (t. III, p. 1059) ? Il faut la
paresse des journalistes reprenant les deux plus célèbres biographes de Camus pour faire
du philosophe un social-démocrate...
Car, si Camus a pu participer au jeu démocratique parlementaire de façon ponctuelle
(Mendès France en 1955 pour donner en Algérie sa chance à l'intelligence contre les
partisans du sang de l'armée continentale ou du sang du terrorisme nationaliste), c'était
par défaut : Albert Camus n'a jamais joué la réforme contre la révolution, mais la réforme
en attendant la révolution à laquelle, ces choses sont rarement dites, évidemment, il a
toujours cru - pourvu qu'elle soit morale.
Comment comprendre, sinon, qu'il écrive dans L'Express, le 4 juin 1955, que l'idée de
révolution, à laquelle il ne renonce pas en soi, retrouvera son sens quand elle aura cessé
de soutenir le cynisme et l'opportunisme des totalitarismes du moment et qu'elle
"réformera son matériel idéologique et abâtardi par un demi-siècle de compromissions
et (que), pour finir, elle mettra au centre de son élan la passion irréductible de la
liberté" (t. III, p. 1020) - ce qui dans L'Homme révolté prend la forme d'une opposition
entre socialisme césarien, celui de Sartre, et socialisme libertaire, le sien... Or, doit-on le
souligner, la critique camusienne du socialisme césarien, Monsieur le Président, n'est pas
la critique de tout le socialisme, loin s'en faut ! Ce socialisme libertaire a été passé sous
silence par la droite, on la comprend, mais aussi par la gauche, déjà à cette époque toute
à son aspiration à l'hégémonie d'un seul.
Dès lors, Monsieur le Président de la République, vous avez raison, Albert Camus mérite
le Panthéon, même si le Panthéon est loin, très loin de Tipaza - la seule tombe qu'il aurait
probablement échangée contre celle de Lourmarin... Mais si vous voulez que nous
puissions croire à la sincérité de votre conversion à la grandeur de Camus, à l'efficacité de
son exemplarité (n'est-ce pas la fonction républicaine du Panthéon ?), il vous faudra
commencer par vous.
Donnez-nous en effet l'exemple en nous montrant que, comme le Camus qui mérite le
Panthéon, vous préférez les instituteurs aux prêtres pour enseigner les valeurs ; que,
comme Camus, vous ne croyez pas aux valeurs du marché faisant la loi ; que, comme
Camus, vous ne méprisez ni les syndicalistes, ni le syndicalisme, ni les grèves, mais qu'au
contraire vous comptez sur le syndicalisme pour incarner la vérité du politique ; que,
comme Camus, vous n'entendez pas mener une politique d'ordre insoucieuse de justice et
de liberté ; que, comme Camus, vous destinez l'action politique à l'amélioration des
conditions de vie des plus petits, des humbles, des pauvres, des démunis, des oubliés, des
sans-grade, des sans-voix ; que, comme Camus, vous inscrivez votre combat dans la
logique du socialisme libertaire...
A défaut, excusez-moi, Monsieur le Président de la République, mais je ne croirai, avec
cette annonce d'un Camus au Panthéon, qu'à un nouveau plan de communication de vos
conseillers en image. Camus ne mérite pas ça. Montrez-nous donc que votre lecture du
philosophe n'aura pas été opportuniste, autrement dit, qu'elle aura produit des effets
dans votre vie, donc dans la nôtre. Si vous aimez autant Camus que ça, devenez
camusien. Je vous certifie, Monsieur le Président, qu'en agissant de la sorte vous vous
trouveriez à l'origine d'une authentique révolution qui nous dispenserait d'en souhaiter
une autre.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, à mes sentiments respectueux et
néanmoins libertaires.
 
 

Michel Onfray
est philosophe.

Article paru dans l'édition du 25.11.09

Tes ailes clouées en l’Hôtel des marchands

Tes ailes clouées en l’Hôtel des marchands


        A Charles Baudelaire, mort miséreux le 31 août 1867 sans avoir fait de testament, dont les derniersvestiges (lettres, livres…) seront dispersés en l’Hôtel Drouot, ce 1er décembre 2009, sans un geste de     l’état pour sauvegarder le souvenir du poète…

.
Il a les ailes clouées au sol
Du goudron plein les plumes
Un hoquet odieux lui prête encore un souffle
Mais il agonise en silence
*
Nul ne viendra à son secours
Son vol s’est achevé
En un train de misère
Rien ne restait de ses rêves
*
Tant de fois il aurait voulu mourir
Tant de fois ses ailes en un dernier effort
Le poussaient à décoller
Toujours plus loin
Toujours plus précis
En ses mots de délivrance
*
Mais voilà que la tombe s’est refroidie
La pierre scellée
Sur ses paroles de prophète
Il ne fut qu’une mère pour recueillir
Pieusement
Les pièces d’un jeu
Dont le fils est sorti
Les pieds devant
Les ailes brisées
*
Il ne fut qu’une mère
Puis un ami
Lettres et photographies
Ouvrages et archives
Tout fut pieusement conservé
Jusqu’au jour où
*
Jusqu’au jour où la mort te rattrape
Charles
La voici qui scelle encore un peu
La pierre
Cloue tes ailes au pilori des marchands
De ta misère
Charles
Ils feront fortune
Sans un état d’âme
*
Que triste est le bruit que fait
Un poète qu’on tue pour la deuxième fois
Que triste est le pays
D’où nulle âme ne s’élève
Pour empêcher le crime
.
        Xavier Lainé
        Manosque, 1er décembre 2009

 

Source : http://poesiedanger.blogspot.com/2009/12/les-ailes-clouee... Merci André, toujours attentif ! 


26/11/2009

Gaëlle Josse écrit sur ma voix

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"En écoutant la voix de Cathy Garcia" une évasion de Gaëlle Josse à l'audition d'une improvisation vocale de  cg avec accompagnement  de sitar électro, aquarelles de Jean-Louis Millet        

A lire & à écouter ici : http://evazine.com/Musique/musiques.htm

 

 

20/10/2009

Cassandre/Horschamp « Contre la machine à décerveler » et "Un rêve d'Afrique"


Pour marquer l'emménagement de la rédaction de Cassandre/Horschamp
dans le 18e arrondissement de Paris et la sortie du numéro d'automne,
nous vous invitons chez un voisin :


Mercredi 21 octobre 2009 de 19h à 22h
au Lavoir Moderne Parisien

35, rue Léon - Paris18e, métro Marcadet ou Château rouge

entrée libre

Avec l'équipe de la revue Cassandre/Horsch
amp, et Madeleine Abassade, chargée de l'action culturelle à l'Institut psychiatrique Marcel-Rivière - Gaspard Delanoë, aftersquatter 59Rivoli  - Jean-Jacques Hocquard, La Maison de l'arbre à Montreuil


Chronique des désastres en cours, dans la culture (entre autres) : partout, le soutien public aux équipes artistiques se réduit comme peau de chagrin, en particulier là où l'art «ne va pas de soi»: banlieues, hôpitaux, prisons...

Garder la flamme, grâce à la parole de maquisards de l'esprit tels que le poète Armand Gatti, ou Emmanuel Genvrin, porteur de l'aventure du Théâtre Vollard à la Réunion, Marcel Gauchet, philosophe, Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l'Homme ou Jean-Louis Hourdin, metteur en scène. Tous nous invitent, chacun à sa manière, à nous armer en pensée.

Dans ce paysage inquiet, nous saluons la vivacité d'artistes exigeants, généreux, concernés, Jean-Charles Massera, United Emmerdements of New Order (écritures contemporaines) - Breyten Breytenbach (poésie, peinture et dissidence sud-africaine) -  Zébrock (musiques actuelles et transmission en Seine-Saint-Denis) - 59 Rivoli (after squat, essaims d'art) - Aurillac, Gindou, Douarnenez, Minsk, Bussang, voyage en Berlusconie (scènes, cinéma, danse, art de rue, festivals)

Et nous rendons hommage à quelques-une des figures qui ont marqué le monde des arts et de la culture au sens le plus large : Francis Jeanson, André Benedetto, Pina Bausch, Merce Cunningham…

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Cassandre/Horschamp n° 79 - Automne 2009 - Contre la machine à décerveler, 100 p., 9 euros.

Parution novembre 2009 :

Un rêve d'Afrique

Cet ouvrage inaugure une nouvelle série consacrée à l’exploration par Cassandre/Horschamp de ce que nous appelons «les armes de l’art».  Cette revue culturelle qui se consacre à l'art en tant qu'outil de société, c'est-à-dire non seulement d'un point de vue esthétique, mais en prenant en compte ses implications anthropologiques, sociales et politiques — s'attarde sur quelques actions passionnantes menées aujourd'hui dans ce domaine.

 

Cette série portera, au plan mondial, sur les équipes et les artistes qui considèrent leur art comme un moyen de réfléchir et d'agir sur l'état du monde contemporain. Dans la période que nous traversons, il est important de faire entendre au plus grand nombre, et en particulier aux responsables politiques, l’importance des outils immatériels que sont la culture et les pratiques de l’art dans le combat aujourd'hui vital pour une réhumanisation de nos sociétés.

Ce premier ouvrage est aussi un chemin personnel suivi par Nicolas Roméas sur les traces de Michel Leiris, poète et auteur qui participa avec Marcel Griaule à l'expédition Dakar-Djibouti de 1931, et dont la vie et l'œuvre ont fortement contribué à notre connaissance de nous-mêmes et des autres.

Sur ce chemin, l'auteur a rencontré les travaux du grand africaniste Georges Balandier. L'œuvre majeure de ce chercheur a conforté et nourri une démarche qui s'inscrit dans une volonté de revalorisation des cultures d'Afrique noire par l'approfondissement des connaissances que nous en avons.
Nicolas Roméas a rapporté d'Afrique plusieurs témoignages et y a rencontré, au Mali, des expériences décisives de rencontre entre l’art et le soin qui sont une confirmation en acte de la quête d’un art de la relation menée depuis 15 ans par Cassandre/Horschamp. Il s'est aussi nourri de la remarquable thèse de l’écrivain et homme de théâtre Koulsy Lamko sur le théâtre de participation en Afrique.

Ces chercheurs d’or ont été des compagnons de route précieux dans cette première incursion en ces terres.  Avec eux, et également avec l'aide des travaux d'Adame Ba Komaré, ce livre veut porter ce message : nous avons besoin de l’Afrique noire. Nous, occidentaux modernes qui ne nous résignons pas à subir un monde marchandisé, nous devons non seulement respecter ses valeurs, mais il faut, en ces temps de destruction programmée de l’humain, prendre la pleine mesure de leur force civilisationnelle.


Les armes de l'art 1
Un Rêve d'Afrique
116 pages avec illustrations
Prix en librairie : 20 euros.


______________

Culture(s), Politique(s), Société(s)…
Retrouvons-nous dans les hors-champs de l'art, p
our des
 échanges «libres» et des paroles en recherche
!

/// //////////

Cassandre/Horschamp porte depuis 1995 les valeurs d'un art en prise avec la société dans la lignée des combats de l'après-guerre, fait avancer les idées et lutte contre l'endogamie. Notre travail est celui d'une «nouvelle critique» qui ne se contente pas de juger l'«objet», mais appréhende le geste de l'art en prenant en compte la relation à l'histoire, aux populations et aux lieux. Mettez vos informations en ligne sur www.passeurs.org, consultez, contribuez au blog microCassandre et abonnez-vous à Cassandre/Horschamp, la revue art/culture/société !

Cassandre/Horschamp, 16, rue Girardon, 75018 Paris-France.
Tél.: 01 40 35 00 98 www.horschamp.org

 


22/09/2009

Le jour où...

Le jour où les Arabes se mobiliseront autant pour le Honduras que pour Gaza...
Le jour où les Latinos se mobiliseront autant pour Gaza que pour le Honduras....
Le jour où tous se mobiliseront pour les Africains oubliés...
Le jour où les Européens cesseront de croire leur télé pour se mettre enfin à l'écoute des peuples colonisés...

Ce jour-là, la solidarité internationale sera si forte qu'elle empêchera les guerres et les coups d'Etat.

MICHEL COLLON

http://www.michelcollon.info

- Investig'Action travaille à briser les murs afin de favoriser la solidarité internationale.

02/09/2009

Cat Shadow par Jean-Marc Couvé, poème de Gabrielle Josse

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violente oh violente elle te regarde

or et argile mêlés à ses cheveux

 

elle te regarde

dans ses yeux mille ans de désirs

de désirs très anciens aux yeux de loup

 

elle te regarde

& t’attend dans l’ombre sauvage

de sa nuit

 

elle t’attend

ses mains cherchent

les tiennes pour d’incandescentes

célébrations veines battantes au temps

suspendu au temps infini

des gestes dépliés

 

elle t’attend

pour te réapprendre à prier en quelque

abbaye disparue puis t’emporter dans ses galops

 

elle t’attend

pour te parler dans ses brumes

infinies et leurs couleurs blessées

 

elle t’attend

pour te brûler dans ses soleils

ses hanches des roues de feu

& ses cheveux comme des haubans

 

elle t’attend

pour te murmurer qu’elle pleure

le jour et rit aux soleils descendus

 

elle t’attend

pour te dire qu’elle est folle &

qu’elle est libre et

devant toi sans mémoire

 

Gaëlle Josse

 

30/05/2009

Excusez-moi de vous déranger...

par Eduardo Galeano   

 


Qui est le terroriste? Celui qui a visé, ou celui qui a été visé? N'est-il pas coupable de terrorisme le tueur en série qui, en mentant, a inventé la guerre en Irak, assassiné une multitude, légalisé la torture et ordonné de l'appliquer? Sont-ils coupables les paysans d'Atenco au Mexique, ou les indigènes mapuches du Chili, ou les Kelchies du Guatemala, ou les paysans sans terre du Brésil, tous accusés de terrorisme pour défendre leur droit à la terre? Si la terre est sacrée - même si la loi ne le dit pas - , ceux qui la défendent ne sont-ils pas sacrés aussi?

Selon la revue Foreign Policy, la Somalie est le lieu le plus dangereux de tous. Mais, qui sont les pirates ? Les crève-la-faim qui attaquent des bateaux, ou les spéculateurs de Wall Street qui attaquent le monde depuis des années et reçoivent à présent des récompenses multimillionaires pour leurs efforts ? Pourquoi le monde récompense-t-il ceux qui le dévalisent ?

Pourquoi la justice ne voit-elle que d'un œil ? Wal Mart, l'entreprise la plus puissante de toutes, interdit les syndicats. McDonald's aussi. Pourquoi ces entreprises violent-elles, avec une impunité coupable, la loi internationale ? Serait-ce parce que, dans le monde actuel, le travail vaut moins que rien, et que valent encore moins les droits des travailleurs ? Où sont les justes, et où sont les injustes? Si la justice internationale existe vraiment, pourquoi ne juge-t-elle jamais les puissants ?  Les auteurs des boucheries les plus féroces ne vont pas en prison. Serait-ce parce que ce sont eux qui en détiennent les clés? Pourquoi les cinq puissances qui ont droit de veto aux Nations Unies sont-elles intouchables ? Ce droit est-il d'origine divine ? Veillent-ils à la paix, ceux qui font des affaires avec la guerre ? Est-il juste que la paix mondiale soit à charge des cinq puissances qui sont les principaux producteurs d'armes ? Sans dédaigner les narcotrafiquants, ceci n'est-il pas aussi un cas de "crime organisé" ? Mais les clameurs de ceux qui exigent partout la peine de mort ne demandent pas de punition contre les maîtres du monde. Il ne manquerait plus que ça ! Les clameurs clament contre les assassins qui utilisent des rasoirs, non contre ceux qui utilisent des missiles. 

Et on se demande : si ces justiciers sont aussi follement désireux de tuer, pourquoi n'exigent-ils pas la peine de mort contre l'injustice sociale ? Est-il juste un monde qui affecte chaque minute trois millions de dollars aux dépenses militaires, tandis qu'au même moment quinze enfants meurent de faim ou de maladie guérissable ? Contre qui s'arme jusqu'aux dents la soi-disant communauté internationale ? Contre la pauvreté, ou contre les pauvres ? Pourquoi les fervents de la peine capitale n'exigent-ils pas la peine de mort contre les valeurs de la société de consommation qui portent atteinte, chaque jour, à la sécurité publique ? Ou peut-être ne pousse-t-il pas au crime, le bombardement de la publicité qui étourdit des millions et des millions de jeunes au chômage ou mal payés, leur répétant jour et nuit qu'être est avoir, avoir une automobile, avoir des chaussures de marque, avoir, avoir -et que celui qui n'a rien n'est rien ?  

Et pourquoi n'introduit-on pas la peine de mort contre la mort ? Le monde est organisé au service de la mort. Ou ne fabrique-t-elle pas la mort, l'industrie d'armement, qui dévore la plus grande partie de nos ressources et une bonne partie de nos énergies ? Les maîtres du monde condamnent seulement la violence quand ce sont les autres qui l'exercent. Et ce monopole de la violence se traduit par un fait inexplicable pour des extraterrestres, et aussi insupportable pour nous autres terriens qui voulons, contre toute évidence, survivre : nous les humains sommes les seuls animaux spécialisés dans l'extermination mutuelle, et nous avons développé une technologie de destruction qui est en train d'anéantir, au passage, la planète et tous ses habitants. Cette technologie se nourrit de la peur. C'est la peur qui invente les ennemis, et ceux-ci qui justifient le gaspillage militaire et policier. Et que penseriez-vous, tant qu’à appliquer la peine de mort, d'une condamnation à mort de la peur ? Ne serait-il pas sain de mettre un terme à cette dictature universelle des professionnels de la production d’angoisse ? Les semeurs de panique nous condamnent à la solitude, nous interdisent la solidarité : sauve qui peut, écrasez-vous les uns les autres, faites très attention, ouvrez l'œil, le prochain est toujours un danger qui guette, celui-ci va te voler, celui-là te violer, cette petite voiture d'enfant dissimule une bombe musulmane; et si cette femme, cette voisine d'aspect inoffensif te regarde, c'est sûr qu'elle te transmet la peste porcine.

Dans ce monde à l'envers, même les actes les plus élémentaires de justice et de sens commun font peur. En entamant la refondation de la Bolivie pour que ce pays de majorité indigène cesse d'avoir honte en se regardant dans le miroir, le Président Evo Morales a provoqué la panique. Ce défi était une catastrophe en regard de l'ordre traditionnel raciste, prétendument le seul possible : Evo était et apportait le chaos et la violence et, par sa faute, l'unité nationale allait exploser, se briser en morceaux. Et quand le président équatorien Correa a annoncé qu'il se refusait à payer les dettes illégitimes, la nouvelle sema la terreur dans le monde financier, et l'Équateur fut menacé de punitions terribles pour avoir donné un si mauvais exemple. Si les dictateurs militaires et politiciens véreux ont toujours été dorlotés par la banque internationale, ne nous sommes-nous pas déjà habitués à accepter comme fatalité du destin le paiement par le peuple du gourdin qui le frappe, de la cupidité qui le pille ?  

Serait-ce donc que le sens commun et la justice aient divorcé pour toujours ?  Le sens commun et la justice ne sont-ils pas nés pour marcher ensemble, collés l'un à l'autre ?  Ne relève-t-elle pas du sens commun, mais aussi de la justice, cette devise des féministes qui disent que l'avortement serait libre si nous, les mâles, pouvions tomber enceints [2] ? Pourquoi ne légalise-t-on pas le droit à l'avortement ? Serait-ce parce qu'il cesserait alors d'être le privilège des femmes qui peuvent le payer et des médecins qui peuvent le faire payer ? La même chose se passe avec un autre cas scandaleux de négation de justice et de sens commun : pourquoi ne légalise-t-on pas la drogue ? Peut-être n'est-elle pas, comme l'avortement, un sujet de santé publique ? Et le pays qui contient le plus de toxicomanes, quelle autorité morale a-t-il pour condamner ceux qui approvisionnent leur demande ? Et pourquoi les grands médias, si voués à la guerre contre le fléau de la drogue, ne disent-ils jamais que presque toute l'héroïne consommée dans le monde provient d'Afghanistan ? Qui commande en Afghanistan ? N'est pas un pays militairement occupé par le pays messianique qui s'attribue la mission de nous sauver tous ? Pourquoi ne légalise-t-on pas les drogues une bonne fois pour toutes ? Ne serait-ce pas parce qu'elles fournissent le meilleur prétexte pour les invasions militaires, en plus d'offrir les profits les plus juteux aux grandes banques qui de nuit fonctionnent comme blanchisseries ?

Maintenant le monde est triste parce que moins de voitures se vendent. Une des conséquences de la crise mondiale est la chute de l'industrie prospère de l'automobile. Si nous avions quelque reste de sens commun, et un petit quelque chose de sens de la justice, ne devrions-nous pas fêter cette bonne nouvelle ? Ou peut-être la diminution des automobiles n'est-elle pas une bonne nouvelle pour la nature -qui sera un peu moins empoisonnée-, et pour les piétons -qui mourront un peu moins ?  

La Reine a expliqué à Alice -celle de Lewis Carroll- comment fonctionnait la justice au Pays des  Merveilles :

 -Voilà !- dit la Reine -. Il est en prison, à purger sa peine ; mais le jugement ne commencera pas avant mercredi prochain. Et évidemment, à la fin, le crime sera bien commis.  

Au Salvador, l'Archevêque Oscar Arnulfo Romero a prouvé que la justice, comme le serpent, mordait seulement les va-nu-pieds. Il est mort par balles pour avoir dénoncé que, dans leur pays, les va-nu-pieds naissaient condamnés d'avance, par délit de naissance. Le résultat des élections récentes au Salvador n'est-il pas, d'une certaine manière, un hommage ? Un hommage à l'archevêque Romero et aux milliers comme lui qui sont morts en luttant pour une justice juste dans le royaume de l'injustice ? Parfois les histoires de l'Histoire terminent mal; mais l'Histoire, elle, ne termine pas. Quand elle dit adieu, ce n'est qu'un au revoir.

Traduit par Thierry Pignolet.

Source: Tlaxcala

Notes 

 [1]  NdT : par l'utilisation du terme zapatista, Eduardo Galeano réalise en espagnol un jeu de mots intraduisible en français. Par là, l'auteur adresse un clin d'œil à la filiation en espagnol du mot zapatista avec zapato, en français chaussure -le lancer de chaussures sur Bush-, tout se référant à l'Armée Zapatiste de Libération Nationale -en espagnol Ejército Zapatista de Liberación National ou EZLN-, groupe révolutionnaire symbole de la lutte altermondialiste basé au Chiapas, Etat du Mexique.

[2]  L'adjectif « enceint » semble ne pas exister en français. Serait-ce que la langue française est plus machiste que l'espagnole ?  

Je voudrais partager quelques questions qui me trottent dans la tête. Elle est juste, la justice? Elle tient debout, cette justice du monde à l'envers? Le zapatista [1] d'Irak, celui qui a lancé les chaussures contre Bush, a été condamné à trois années de prison. Ne méritait-il pas plutôt une décoration?

25/05/2009

Soutenir Cassandre

Si vous pensez qu'il est nécessaire
de continuer à réfléchir ensemble,
(et que cette revue est utile…)
c'est le moment de nous aider à la
faire connaître plus largement…

Merci !


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Cassandre/Horschamp, la revue Art(s)/Culture(s)/Société(s)

Où la trouver ?
––––––

www.horschamp.org
www.microcassandre.org
www.passeurs.fr

 

07/05/2009

Les 7 péchés d'Hugo Chavez

L'équipe Investig'Action est heureuse
de vous annoncer la sortie du livre


Les 7 péchés d'Hugo Chavez

de Michel Collon

Un livre au carrefour des grands problèmes du monde actuel.

C'est l'Histoire inconnue du pétrole. Comment il a déterminé notre Histoire. Comment il déterminera les grands conflits des années à venir.

C'est la face cachée de l'Amérique du Sud. Révélant les mécanismes de pillage du tiers monde, qu'occultent les manuels et les médias officiels.

C'est une analyse globale de la stratégie des Etats-Unis pour dominer le monde. Exposant les mécanismes et les lieux de pouvoir des multinationales. Que préparent-elles ?

Mais c'est aussi le récit, par un observateur privilégié, de la formidable aventure du Venezuela. Un homme dit qu'on peut résister aux multinationales et vaincre la pauvreté. Populisme ou réelle alternative ? Quels sont les vrais péchés d'Hugo Chavez ?

Un livre fondamental, mais simple et passionnant. Des clés pour comprendre où va le monde...

Les 7 péchés d’Hugo Chavez (Table des matières)




Premier péché : il leur apprend à lire

 

Chapitre 1. Ce merveilleux sourire sur la figure de Carmen…

 

Deuxième péché : chacun a droit à la santé

 

Chapitre 2. Avant Chavez, deux Vénézuéliens sur trois n’avaient jamais vu un médecin

 

Troisième péché : chacun peut manger à sa faim

 

Chapitre 3. La pauvreté n’est pas une fatalité

 

Comprendre l’Amérique latine

 

Chapitre 4. Comment sont-ils devenus si pauvres ?

 

Chapitre 5. L’aspirateur des richesses

 

Chapitre 6. Un pays dévalisé en une nuit, est-ce possible ?

 

Chapitre 7. Les 7 fléaux de l’Amérique Latine

 

La bataille pour l’or noir

 

Chapitre 8. L’Histoire sanglante du pétrole

 

Chapitre 9. La bataille du pétrole au Venezuela

 

Chapitre 10. Les multinationales pétrolières sont-elles compatibles avec l’avenir de l’humanité ?

 

Quatrième péché : il change les règles entre les riches et les pauvres

 

Chapitre 11. Le Venezuela pourra-t-il créer une nouvelle économie ?

 

Chapitre 12. La Solution Chavez fonctionne-t-elle ?

 

Chapitre 13. Chavez trop lent et trop conciliant ?

 

Cinquième péché : la démocratie, c’est plus qu’un bulletin de vote

 

Chapitre 14. Bureaucratie et corruption : la démocratie participative est-elle la solution ?

 

Chapitre 15. Chavez est-il un populiste ? Les faiblesses du chavisme.

 

Chapitre 16. Une armée qui fait la révolution ?

 

Sixième péché : il ne se soumet pas au pouvoir des médias

 

Chapitre 17. D’où provient et que vaut notre info sur Chavez ?

 

Chapitre 18. Le Monde est petit

 

Chapitre 19. Est-il possible de réaliser une révolution sociale sans et contre les médias ?

 

Septième péché : l’homme qui tient tête aux Etats-Unis

 

Chapitre 20. Unir l’Amérique Latine et les résistances internationales

 

Conclusion : Chavez et nous, le droit à l’alternative

 

Pour commander : http://www.michelcollon.info/index.php?view=article&c...

27/03/2009

Les poèmes de Guantánamo, Ed. Biliki

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Kaki Jaune - 12 titres
2009
ISBN : 978-2-930438-45-0
74 pages - 8 EUR
Format : 10 x 17 cm


Les poèmes et les textes que nous vous présentons dans ce recueil sont la traduction exacte du livre Poems from Guantánamo publié par les Presses de l’Université de l’Iowa (Etats-Unis) en 2007. Pour la première fois, grâce au travail d’avocats engagés, un ouvrage regroupe des textes écrits par des détenus de cette tristement célèbre prison américaine. Nous avons souhaité offrir aux lecteurs francophones une traduction de ce document historique.

Les vingt-deux poèmes de ce volume ont été écrits par des hommes détenus dans le centre de détention militaire américain de la baie de Guantánamo à Cuba. Comme tous les prisonniers de Guantánamo, ces poètes sont musulmans. Depuis la publication, certains d’entre eux ont été relâchés et renvoyés dans leurs pays d’origine mais la plupart endurent leur sixième année de captivité dans des conditions d’isolement quasi total, emprisonnés sans chefs d’accusation, procès ou protections les plus élémentaires garanties par les Conventions de Genève.

Leurs poèmes, tous écrits derrière les barreaux, furent composés avec peu d’espoir d’être présentés à un public plus large que le petit cercle de leurs codétenus. Mais maintenant que les poèmes ont été autorisés à la publication et réunis dans un volume, ils fournissent aux citoyens du monde, une opportunité unique d’entendre directement les détenus décrire leur vie dans ce centre de détention américain tristement célèbre.
 
Traduit de l'anglais par Keyvan Sayar et Pierre Guéry
 
Guantánamo est un trou noir. Grâce à la mobilisation, en particulier d’un collectif d’avocats, la parole des détenus devient audible, et l’expérience de la collecte de ces poèmes représente un travail réellement inédit. On lira avec intérêt la préface de Flagg Miller, linguiste et anthropologue, et la postface d’Ariel Dorfman, poète et essayiste américano-chilien, pour prendre la mesure des enjeux de cette mobilisation. Et l’on découvrira avec émotion et colère les profils des dix-sept détenus qui ont écrit ces vingt-deux poèmes et les ont fait sortir de manière clandestine dans des tubes de dentifrice ou grâce à de petits billets cachés. Le parti pris de l’édition est de présenter chaque détenu, puis son poème. Rappelons qu’ils étaient quelque sept cent soixante-quinze en 2002, arrêtés dans le monde et retenus, pour la plus grande partie d’entre eux, en toute illégitimité dans la baie cubaine.


Marina Silva - Le Monde Diplomatique

Voir : http://www.biliki.com/index.php?biliki=les-poemes-de-guan...

19/03/2009

Littérature & Homosexualité

Cahiers de la RAL,M - Nº 10 -
Revue - Collectif

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[...] que sait-on de l'existence hypothétique d'une littérature homosexuelle nécessairement clandestine dans ces pays islamiques où, comme en Iran, au nom de la sharia, les homosexuels sont encore pendus haut et court ? [...] À défaut de répondre à toutes ces questions, les textes qui suivent apportent des éléments de réponse. On constate tout d'abord une vitalité de la prose écrite par des homosexuels ou ayant l'homosexualité pour objet. Et pourtant, quoi qu'en dise Dominique Fernandez, il n'est sans doute pas entièrement révolu, le temps de la honte. À n'en pas douter des dizaines de manuscrits sommeillent encore dans des tiroirs, nouvelles ébauchées, fragments de romans ou confessions intimes, que l'on n'ose pas exhumer et publier par peur de s'exposer, à l'instar de ces acteurs hollywoodiens qui y réfléchissent à deux fois avant d'endosser un rôle "sulfureux". Or l'écriture est plus intime encore. Il pèse toujours, même sur les romans, un soupçon d'autobiographie. Toutefois certains amoureux de l'écriture ont décidé de relever le défi et se sont lancés dans l'aventure. Leurs textes apparaissent comme prometteurs. On y mesure surtout la distance qu'il y a entre une certaine image de l'homosexualité, citadine, festive et libérée, volontiers véhiculée par les media et le quotidien parfois plus sombre de milliers d'individus taraudés par la misère affective et sexuelle... Benoît Pivert.

dirigé par Benoit Pivert et incluant des essais, fictions et poésies autour de ce thème.  Le thème est décliné en 10 intertitres (La tentation/La discrétion/L'obsession/La joie/L'art/L'amour/L'homophobie/Le risque/L'ambiguité/L'humour). 

 http://www.artistasalfaix.com/revue/spip.php?page=collect...

Nous nous sommes bien amusés

Par Fred Vargas


"Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-
fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au 
bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne 
perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne 
vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous 
avons chanté, dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le 
reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous 
avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons 
conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé 
des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons 
éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand 
on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié 
la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien 
amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire 
fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous 
la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces 
vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans 
le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a 
bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il 
est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que 
de biner des pommes de terre.Certes.

Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution 
néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a 
pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » 
demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n’a pas le 
choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. 
C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement 
laissés jouer avec elle depuis des décennies.La mère Nature, épuisée, 
souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, 
d’uranium, d’air, d’eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi 
(à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car 
très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on 
s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et 
honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de 
s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa 
voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en 
partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à 
côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en 
laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là 
où il est –attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon 
tranquille- récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le 
phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est 
quand même bien marrés). S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir 
offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le 
voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas 
d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du 
crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité 
foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir 
venu, ce n’est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à 
condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des 
grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être. A ce prix, 
nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons 
encore.

23/02/2009

LETTRE OUVERTE D'ERNEST PÉPIN (A DIFFUSER) 27/01/09

Pour une meilleure réflexion
par Ernest PEPIN


Comme de nombreux Guadeloupéens, je suis fasciné par cet homme qui a réussi à faire entrer un noir à la maison blanche. Les commentaires élogieux pleuvent de partout. C’est l’état de grâce bien mérité. Pourtant une petite voix me souffle : et nous ?
Et nous guadeloupéens qu’avons-nous fait ? Que faisons-nous ? Que ferons-nous ?
Passé les brûlures de l’esclavage, passé les interminables débats sur l’identité, passés négritude et créolité, comment devons-nous aborder le XXIe siècle dans une perspective qui soit la notre.
Je ne renie aucune parcelle de mon passé et je suis solidaire de tous les combats que nous avons menés mais je voudrais me positionner résolument dans l’avenir.
Nous sommes un petit pays. Une petite lèche de terre peuplée seulement de 400 000 habitants et pour le moment nous sommes hors-jeu dans notre présent et presque condamné à quémander l’avenir à ceux qui nous gouvernent. Chacun y va de sa chanson, de son parcours, de ses rêves. C’est précisément cela qui nous manque : une chanson commune, un parcours commun, un rêve commun. Peut-être avons-nous besoin de savoir ce qu’est une société. Je veux dire une entité sociale, économique, politique, culturelle dont les rouages s’articulent dans un système cohérent et efficace.
Je constate que nous sommes une somme de revendications syndicales obsessionnellement tournées vers les questions salariales, le maintien des avantages acquis, la guerre contre le patronat etc. Et ceci nous condamne à des postures agressives ou impuissantes. Plus grave, agressives ET impuissantes. Ce ne sont pas les miettes lâchées ici ou là qui vont changer la donne en l’absence de tout projet viable.
Je constate que nous nous noyons dans le puits de la consommation. Les panneaux publicitaires fleurissent. Les voitures de luxe encombrent les routes. Les gadgets de toutes sortes tiennent lieu d’accès à la modernité. La modernité est un mot terrible. Cela fonctionne comme une machine à broyer le passé, la culture (reléguée au rang de tradition !), les manières de penser, de faire et de vivre. Nous voulons être en première classe sans nous soucier de la destination du train.

« J’ai envie de crier : construisons les rails, construisons le train, construisons la gare »

Nous avons le choix entre trois options :
- Laisser rouler les choses au risque de se perdre.
- Devenir indépendant au risque de s’appauvrir ;
- Tenter une autonomie au risque de se faire gruger.
Il y a toujours un risque ! C’est là notre douleur et c’est là notre lâcheté. En réalité, je crois qu’il faut reformuler un projet guadeloupéen en toute responsabilité et en toute lucidité.
Qu’est-ce à dire,
Définir (redéfinir) quelle peut-être notre fonction économique, sociale, politique et culturelle. Et surtout définir (redéfinir) notre relation à la France et à l’Europe pour sortir de l’assistanat (cette mendicité de droit) et de l’infantilisation (ce légitime impôt prélevé par les bailleurs de fonds). Il faut donc commencer par nous définir nous-mêmes en ayant le courage  et l’humilité d’éviter les postures victimaires ou héroïques, les positions dogmatiques, les immobilités conservatrices, les impasses de l’idéologie et le suivisme soi-disant moderniste. Cela fait beaucoup de contraintes mais la lucidité est à ce prix.
- Nous sommes, le plus souvent, de piètres chefs d’entreprise.
- Nous sommes le plus souvent des petits tas d’égoïsmes et au mieux des petites bandes de corporatismes.
- Nous sommes, le plus souvent, de mauvais maris, de mauvaises épouses et pour finir de mauvaises familles.
- Nous sommes, le plus souvent, une société violente au niveau des individus et au niveau du collectif.
- Nous sommes le plus souvent des viveurs au jour le jour, des jouisseurs inconséquents. Toutes les industries du loisir le savent : boite de nuit, sex-shop, déjeuner champêtre, hôtels, Midi-minuit. Etc.
- Nous sommes le plus souvent des travailleurs toujours en grève, en congé, en dissidence, en ruse et en laxisme.
- Nous sommes le plus souvent abonnés à la seule culture populaire, oublieux de la culture du monde et trop matérialiste pour comprendre qu’un poème, qu’un roman, qu’un tableau, qu’une chanson, qu’une pièce de théâtre, etc. ne sont ni des divertissements ni des exutoires mais des problématiques d’un autre possible de nous et du monde.
- Nous sommes le plus souvent une insociété comme on dit une incivilité.

« Toute critique est assimilé à une trahison ou à du vomi »
Et avec ça toujours empressé de nous comparer à la France comme si le monde entier, les seuls modèles, les repères absolus appartenaient à une France en crise depuis longtemps.
Nous regardons de haut la Caraïbe et nous ignorons les Amériques. C’est pourtant selon la formule consacrée notre environnement naturel. Alors que nous sommes si riches de l’argent des autres !
Il est de bon ton de dire qu’il ne faut pas diaboliser la Guadeloupe, qu’il ne faut pas se flageller et qu’il faut positiver. Toute critique est assimilé à une trahison ou à du vomi. Posons-nous la question qu’est-ce qui est positivable ?
Une jeunesse aux abois !
Des citoyens irresponsables !
Des personnes âgées de plus en plus isolées !
Un nombre grandissant d’exclus !
Un pouvoir local sans vision !
Des intellectuels bâillonnés par la proximité !
Des artistes impécunieux et subventionnés !
De grandes messes jubilatoires !
Une impuissance économique chronique !
Un tourisme impensé !
Des rapports de classe et de race viciés par le passé !
J’aime la Guadeloupe, mais je crois qu’il faut lui dire ses quatre vérités. Pas de presse capable de conscientiser ! Pas d’émissions éducatives et formatrices ! Une université trop extravertie. Un artisanat désuet. Une langue créole qui fout le camp ! Nous le disons entre nous, en petits comités. Nous le chuchotons mais nous avons honte de le crier en public. Comme dit Franky, c’est la vie en rose ! Césaire l’a écrit : « un paradis absurdement raté ». Maryse Condé l’a craché : la Guadeloupe n’est pas un paradis ! Et nous sommes là plein de rancœurs  rancies, pleins de rêves non muris, admirateurs des autres, ébahis devant notre moindre prestation d’humanité, toujours dans la logique du rachat. Ah nos sportifs ! Au nom de quoi, le fait d’être guadeloupéen fait d’un exploit sportif un miracle ? A moins de douter de soi et d’estimer inconsciemment que nous n’avons pas droit à l’excellence.
Et c’est la première leçon que je tire d’Obama : le droit au droit à l’excellence.
La deuxième étant de casser, de répudier tous les discours qui obstruent l’horizon : la race, konplo a neg sé konplo a chien ! Nou sé neg ! le fandtyou ! Cette moquerie permanente de tous ceux qui tentent, qui osent et même parfois qui font. Etc.… Cette mise en dérision de nous-mêmes !
La troisième étant de doter la Guadeloupe d’un vouloir collectif qui transcende les différences, les rancunes, les sottes compétitions, les querelles idéologiques, les xénophobies, les nombrilismes, les chauvinismes à bon marché.
La quatrième étant de miser sur l’intelligence, toutes les formes d’intelligence, pour élever le débat au-dessus des querelles de personnes.
La cinquième d’assumer notre histoire, toute notre histoire, par nous, pour nous, sans mendoyer une reconnaissance que nous ne nous octroyons pas très souvent. C’est de nous-mêmes, de notre énergie, de notre créativité, de nos talents, de nos forces, de notre rigueur, de notre respect pour nous-mêmes que viendra la reconnaissance et non de telles ou telles victoires plus symboliques que réelles.

«¡ Si nous disons... »
Se déplacer à Washington pour dire « j’y étais ! » c’est bien. S’atteler au char de la Guadeloupe c’est mieux !
Obama est un homme qui a cru en son pays sans renier ses origines. C’est un homme qui a cru en la capacité de son pays à dépasser les frontières des pensées établies. C’est un homme qui a su faire croire en lui. C’est ce pari là qu’il faut gagner.
Si nous disons : « mon pays c’est la France ». Alors, il faut assumer et faire en sorte que la France change et on ne peut le faire sans les Français de l’hexagone.
Si nous disons « mon pays c’est la Guadeloupe colonisée ».Alors, il faut l’assumer et décoloniser la Guadeloupe en privilégiant les armes de la décolonisation de l’imaginaire, de l’économie, du culturel, du politique et du social. Il est inconséquent de prôner la décolonisation en jouant le jeu d’une surintégration parfaite et indolore.
Si nous disons « mon pays c’est la Guadeloupe autonome ». Alors il faudra l’assumer en se préparant à exercer un pouvoir local plus riche en compétences et désireux de développer une richesse guadeloupéenne.
Si nous ne disons rien, nous sommes coupables de nous croiser les bras devant une société qui se saborde (violences sexuelles, violences des jeunes contre les jeunes, violence des hommes contre les femmes, violences au sein des familles, violences sociales plus ou moins sournoises). Une société  qui se cache derrière le paravent de la consommation. Une société de gestion ou de géreurs et non une société de l’entreprendre. Une société qui a mis en faillite les intellectuels de tous bords.

Une société en danger
Oui, je dis bien en danger ! Pendant que nous nous livrons à des actes de cannibalisme (les uns à l’encontre des autres !), en l’absence de projet construit par nous et soutenu par nous, des forces agissantes décident pour nous, grignotent le territoire, contrôlent l’économie, décident pour nous ! Je ne parle pas de race, je parle de filières, de réseaux, d’organisations structurées, de puissances financières. Il suffit de regarder Jarry, d’aller à Continent, à Millénis etc. Combien de Guadeloupéens font partie du vrai jeu économique ? Nous ne sommes, à part quelques cas, que des sous-traitants et surtout des sous-gagnants.
Il est vrai que nous sommes soumis comme les autres aux durs effets de la mondialisation, que nos marges de manœuvres sont limitées et que nous sommes un petit marché.
Ceci nous exonère pas de penser, de nous organiser, de lutter dès lors que l’objectif est clair, accepté et positif. Quels objectifs pour l’art, l’économie, le social, le politique ? Comment les atteindre ? Avec quelle stratégie ? En clair comment (re)bâtir la Guadeloupe ?
Il me semble souhaitable d’arriver à commercialiser notre culture sans la prostituer, à exporter ses meilleures créations et surtout à nous nourrir d’elle. Pour le moins, faire entrer la notion de dépenses culturelles diversifiées dans les budgets des familles et des entreprises serait un grand progrès.
Il me semble souhaitable d’envisager un développement rentable de l’agriculture afin de pourvoir, le plus possible, à nos besoins et à ceux des marchés qu’il nous appartient de trouver à l’extérieur.
Il me semble souhaitable de repenser de fonds en comble l’industrie touristique. Je dis bien l’industrie  en l’accompagnant des produits du soleil (maillots de bain, serviettes, lunettes de soleil, crème solaire, vêtements etc) made in Guadeloupe ou labellisés « Guadeloupe » . C’était une idée de Paco Rabanne. Je doute qu’elle ait été entendue !
Il me semble souhaitable de rechercher les voies et moyens d’une solidarité active au sein de la société guadeloupéenne. Nous sommes si généreux envers le téléthon !
Il me semble souhaitable de croire au développement de la langue et de la culture créoles dans une perspective non folkloristes mais diplomatique (il existe un monde créolophone), économique et culturel.
Il me semble enfin souhaitable que nos élus aillent se former non pas seulement à Paris mais aussi dans la Caraïbe. Ils connaîtraient mieux le fonctionnement des pays indépendants ou néo-colonisés. Ils seraient plus au fait des données de la diplomatie. Ils gagneraient en relations internationales. Ils créeraient d’utiles solidarités.
Mais tout cela n’est rien si nous ne répondons pas à la question suivante : quelle Guadeloupe voulons-nous ? Autrement dit avec quelles valeurs? Quel mode de fonctionnement ? Quel type de citoyens ? Quel système économique ? Quel budget ?
Ce sont des questions qui sont loin de l’élection d’Obama. Ce sont des questions auxquelles tout chef politique doit répondre de façon claire. La méfiance des Guadeloupéens envers les élus, parfois leur inertie apparente, résulte sans doute d’un manque de clarté, d’un manque de pédagogie, d’un manque de vouloir.
Je répète avec Obama l’histoire retiendra notre capacité à construire et non notre capacité à détruire !
Crier que nous sommes des petits-fils d’esclaves ne suffit pas !
Détester, singer ou vénérer la France, n’est pas une politique !
Croire que l’on peut construire sur des ruines est une erreur !
Seront nous capables de dire, nous aussi : YES WE CAN ! C’est cela la leçon, la grande leçon d’Obama !

Ernest PÉPIN

Lamentin le 21  janvier 2009

PS : Je ne suis pas un spécialiste et mes idées n’engagent que moi. Je ne les livre que pour lancer un débat que je crois nécessaire et salutaire.

22/01/2009

Khal Torabully : Lettre ouverte à Barak Hussein Obama, nouveau président des Etats-Unis

                                                                                             Le 22/01/09

                                                                                                                      Par Khal Torabully

 

Monsieur le Président,

Je vous écris cette lettre 2 jours après votre investiture, avec la distance nécessaire, car je la voulais décalée des ferveurs et liesses qui ont déferlé en torrents d'espoir et d'émotions en divers points de la planète, et pour cause. Il n'échappe à personne, M. Obama, que vous êtes l'homme du moment, je veux dire l'homme de ce vingt-et-unième siècle bouillonnant.

Pour moi, vous mettez fin à l'unlilatéralisme bushien. Les noirs, les métis, les minorités, les opprimés de ce monde voient en vous un des leurs. Vous voulez quitter le binarisme, en affirmant dans votre discours inaugural de président élu, qu'il fallait reprendre le dialogue avec le monde musulman, car c'est sur un mensonge historique que s'est bâti le choc des civilisations du triste sieur Huntington, maître à penser de la sinistre administration Bush, empêtrée dans des scandales et manipulations diverses.

Monsieur le Président, j'avais, au lendemain de l'incendie de la Bibliothèque de Baghdad, cela est douloureux pour un poète de l'avouer, perdu tout espoir en l'humanité. Le cynisme d'une armée d'occupation, violant toute convention internationale qui lui impose le respect et la défense du patrimoine culturel du pays occupé, m'avait littéralement anéanti. J'étais à Vérone le jour du déclenchement des hostilités, pour l'Académie Mondiale de Poésie, et le thème choisi était, ironiquement, la paix. Pour surmonter ce traumatisme, moi qui aime les livres, et encore plus les manuscrits – la Bibliothèque de Baghdad en avait de rares, d'exceptionnels – j'avais initié un projet de livre collectif à Paris, intitulé La cendre des mots. Geneviève Clancy, directrice de collection, m'avait donné sa totale confiance et 70 poètes du monde entier y avaient participé, rejetant la barbarie de la pax americana, que nous comparions à la pax romana mais sans  la culture de Rome… L'apex de cette atrocité est Guantanamo, une zone de non droit où la torture se pratique à la face du monde, impunément. Vous voulez effacer cette verrue de la démocratie américaine, au grand soulagement des gens épris de justice.

L'unilatéralisme est l'expression d'une barbarie sans nom, s'appuyant sur le racisme et l'exclusion. Permettez-moi de vous dire que votre élection me redonne foi en l'homme, et ce n'est pas peu dire, tant mon anéantissement fut grand à Vérone.

Certes, il vous faudra vous atteler à redonner une base et une idéologie économiques nouvelles à votre pays ravagé par les spéculations, l'effritement du système bancaire, les velléités du complexe militaro-industriel qui fait ses choux gras des guerres sans fin. Il faudra moraliser les pratiques monétaires et industrielles. Il faudra panser le social, car la fracture sociétale est béante et risque de s'aggraver dans le sillage des faillites. Ce sont des tâches urgentes chez vous, et elles auront un impact sur le monde.

Vous avez, cependant, une tâche incommensurable à l'étranger, surtout en ce qu'il s'agit de la Palestine, de l'Afghanistan et de l'Irak. Nonobstant la situation indescriptible qui règne à Gaza, je voudrais m'attarder sur le cas irakien.

Ce pays fut envahi sur des prétextes infondés d'armes de destruction massive… Ce pays se meurt sous nos yeux, les morts innocentes se comptent par centaines de milliers, les handicapés sont innombrables. L'Irak, l'ancienne Mésopotamie fut l'un des berceaux de l'humanité. Le code Hammurabi, l'alphabet et, ironie du sort quand on pense à la crise bancaire,  l'usage de la monnaie, y sont nés. C'est peut-être d'ici qu'il faudra partir pour moraliser les finances et les affaires du monde…

Monsieur le Président vous avez annoncé qu'il faudra régler ce dossier et arrêter le carnage. Vous avez ce bon sens qui manquait tant à votre prédécesseur, qui a projeté l'image d'une Amérique inculte, peut-être l'un des grands dommages collatéraux de cette guerre… Le récent comité Nobel, avant d'attribuer le Nobel à notre compatriote Le Clézio, ne disait-il pas qu'aucun auteur américain ne le méritait parce que le pays américain était « ignorant » ?

Monsieur le Président, permettez-moi de m'appesantir sur ce point. Et je m'arrêterai ici. Votre pays, avec Bush, a précipité ce que les analystes appellent le déclin américain. Ce déclin est imputable aux guerres menées çà et là pour une conception du monde, prônée pas les tenants apocalyptiques de l'entourage bushien, que le monde ne partage pas forcément. Le dominant, en colonisant d'autres terres, en malmenant la vie qui s'y trouve, se détruit aussi dans ce processus. On ne saurait faire de « guerre propre » ou « chirurgicale », autre production « culturelle » et lexicale de Bush. La guerre est forcément sale, et les manipulations médiatiques n'y peuvent rien.

En ce sens, il vous faut un symbole. Il nous est impératif de revenir à la Bibliothèque de Baghdad. Dans cette capitale de culture, déjà, en 1258, le mongol Hulagu et ses alliés menèrent une expédition punitive barbare contre le calife abbasside Al-Musta'sim et sa cité. Les livres inestimables de médecine et d'astronomie qui furent jetés dans le Tigre  assombrirent celui-ci, en raison de l'encre qui se répandit dans les flots. Le 14 avril 2003, cette triste histoire se répéta car les troupes de la pax amaricana, ont laissé brûler impunément les ouvrages de ce lieu unique au monde.

Robert Fisk écrivit ceci dans The Independent du 15 avril 2003 : « Et les Américains n'ont fait rien. Partout sur place étaient éparpillées les lettres de recommandation aux cours d'Arabie, des demandes de munitions pour des troupes (…), autant de manuscrits délicatement écrit en arabe. Je tenais dans mes mains les derniers vestiges de Bagdad, de l'histoire écrite de l'Irak. Mais pour l'Irak, c'est l'Année Zéro ; avec la destruction des Antiquités dans le Musée d'Archéologie samedi et la combustion des Archives nationales et ensuite la bibliothèque Coranique, l'identité culturelle de l'Irak est en train d'être effacée. Pourquoi ? Qui a allumé ces feux ? Dans quel dessein délirant cet héritage est-il détruit » ? Monsieur Obama, vous avez dit, dans votre discours inaugural, que  vous voulez développer de relations avec le monde musulman, basées sur le respect mutuel.

Il est important que vous alliez sur les cendres de cette Bibliothèque Monsieur le Président, là où les hordes de Hulagu et les troupes de la coalition ont laissé s'accomplir la detruction d'un pan de la mémoire de l'humanité.

Il est important que vous y alliez Monsieur Obama, que vous rouvriez symboliquement et officiellement ce refuge pour les productions de l'âme et de l'esprit, parce que nous sommes tous irakiens chaque fois qu'un livre de notre patrimoine humain est subtilisé ou se volatise au cœur d'une destruction programmée, au nom des armes de destruction massive ou non. Proclamez à la face du monde un pardon, un pardon de l'empire américain bushien au vu de ce crime contre les beautés de l'âme et de l'esprit, un crime avéré contre l'humanité, et redonnez à cette Bibliothèque la chance de respirer l'encre, le papier, les calligraphies, les miniatures, les vieux traités  d'hydrologie, les sublimes pages de poésie, les sensations des voyageurs parcourant la vieille terre d'Irak…

Et proclamez, je vous en conjure, Monsieur le Président, proclamez que la plus grande arme de destruction massive, c'est l'ignorance. C'est cela qu'il nous faut combattre, que ce soit aux Amériques, dans la vieille Europe, en Asie, en Afrique et dans le monde arabo-musulman. Faites que l'Amérique soit l'aiguillon de cette nouvelle conscience humaine. Vous en avez la carrure et la destinée historiques. En votant pour vous, l'Amérique est montrée belle de cet élan transculturel, et c'est le nouveau rêve américain qui se profile dans cette volonté de dépassement et de mise en relation avec les diversités de votre continent et du monde.

M. Barak Hussein Obama, vous incarnez l'espoir de toutes les nations et des citoyennes et citoyens qui croient au dialogue des civilisations dans un monde exsangue, livré aux « marchands », dont André Malraux disait « que leur monde est sans âme ». Good luck Mr President !

 

© Khal Torabully, Sémiologue, poète et écrivain, 22/01/09

21/01/2009

RMI... non, Goethe : L’audace a du génie

PAR Ludovic Bablon

http://www.ludovicbablon.com/-Blog-

Il y a deux mois, je me rendis à Marseille à une convocation sociale en vue de signer un nouveau "contrat d’insertion" RMI.

Passons sur ce ridicule document de pressurisation administrative, que j’ai toujours rédigé moi-même, le remplissant de conneries.

En l’occurrence, nous - ma "référente RMI" et moi - lors de ce rendez-vous ne nous sommes aucunement occupés de cela.

Car dès le départ, j’ai fait connaissance en attaquant le dispositif de surveillance lui-même. Le bâtiment où je venais d’entrer m’avait été fermé à l’entrée, et on m’expliqua que c’était parce que trop de miséreux venaient faire chier, en journée... Le lieu d’accueil RMI était donc un bunker de droite, et ça m’énerva d’entrée, aussi je ne cachais rien de mes idées anti-sécuritaires à ma référente. De là, je développai amplement mon analyse des méfaits du gouvernement, ce qui nous occupa 40 bonnes minutes, puis nous fîmes un petit tour des questions philosophiques générales, du genre "qu’est-ce que l’homme ? quelle est sa valeur ?" Dans les 3 minutes restantes, il était temps de signer le contrat d’insertion.

J’ai eu de la chance. Une fois, à l’ANPE, ça avait très mal tourné : la connasse m’avait accueilli en m’expliquant qu’elle allait "intégrer mon profil à son portefeuille de compétences"..., ce sur quoi je lui répondis grosso modo de se foutre son langage technocratique au cul : je n’étais pas à vendre.

Mais cette fois-ci, ça se passa très bien : ma référente était de gauche. Et c’est elle qui m’a transmis quelque chose de précieux - cette citation de Goethe qu’elle avait affichée devant son bureau.

"Tant que nous ne nous engageons pas, le doute règne, la possibilité de se rétracter demeure et l’inefficacité prévaut toujours. En ce qui concerne tous les actes d’initiatives et de créativité, il est une vérité élémentaire dont l’ignorance a des incidences innombrables et fait avorter des projets splendides. Dès le moment où on s’engage pleinement, la providence se met également en marche. Pour nous aider, se mettent en oeuvre toutes sortes de chose qui sinon n’auraient jamais eu lieu. Tout un enchaînement d’évènements, de situation et de décision crée en notre faveur toutes sortes d’incidents imprévus, des rencontres et des aides matérielles que nous n’aurions jamais rêvé de rencontrer sur notre chemin.... Tout ce que tu peux faire ou rêver de faire, tu peux l’entreprendre. L’audace a du génie, du pouvoir et de la magie."

12/01/2009

C'était dimanche dernier (4.01.09), à Annapolis, dans le Maryland

http://www.dailymotion.com/video/x7ymhl_gaza-rabbin-weiss...

 

06/01/2009

Hommage à Jean-Claude Koutchouk

        Père Noël d'Israël

 

Souviens-toi, aviateur d'Israël,

En ce vingt-sept décembre

Lorsque, lâchant tes bombes,

Tu massacres femmes et enfants,

Victimes innocentes de Gaza,

Gaza blessée, gaza détruite,

Souviens-toi que ton grand-père,

Ta grand-mère, ta grand tante,

il y a soixante cinq ans,

Là-bas, à Auchwitz et Tréblinka,

Furent, eux aussi, massacrés,

Réduits en cendres par milliers.

 

Souviens-toi, citoyen d'Israël,

Que des criminels furent pendus,

Jugés à Nuremberg,

Ceux-la même qui massacrèrent

Ceux de ta propre famille

Le crime a changé de camp

Petit fils de victimes innocentes

Te voici criminel à ton tour :

 

Souvenez-vous, gouvernants de France

Qui, jadis, capitulant à Munich,

Avez laissé les loups entrer dans Paris.

Aujourd'hui les loups sont dans le ciel de Gaza

Et,demain, des meutes entières y rentreront.

Réveillez-vous gens d'ici et d'ailleurs

Réveillez-vous gens de partout

Le peuple de Palestine assassiné

Vous appelle !

 

Jean-Claude Koutchouk – 28 décembre 2008

Jean-Claude Koutchouk nous a quitté hier 5 janvier 2009

Encore un poète que je découvre parce qu'il n'est plus là...

05/01/2009

Janvier 2009 : Pourquoi l’année 2009 peut devenir l’an neuf, par Yannick Yolountas

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Vers un basculement
et un changement radical de société


Dédié à mes ami-e-s athéniens qui résistent encore dans le silence médiatique


Plan :

I - Le mois de l’illusion
II - Ceux qui marchent à l’envers
III - Rester assis, c’est se mettre à genoux
IV - Notre société fonctionne comme un asile
V - Généralisation de la peur : cause, moyen, but
VI - Dynamique de résistance
VII - Le sortilège des perspectives
VIII - Le défi de La Boétie


Ante-scriptum : pour en savoir plus sur l’allusion à L’An 01 de Gébé et Doillon, cliquer ici (jeter un oeil, découvrir ou, éventuellement, se rafraîchir la mémoire).


POURQUOI L’ANNÉE 2009 PEUT DEVENIR L’AN NEUF

I - LE MOIS DE L’ILLUSION

Nous revoilà au traditionnel moment des vœux, au point de bascule du calendrier Grégorien, quelques jours après le point d’orgue de la société de consommation. Chacun y va donc de sa formule, à part quelques récalcitrants. On souhaite le meilleur à ses proches. On espère pour tous les autres. Ou bien on se tait, on hoche la tête ou on répond furtivement, de façon laconique. On proteste rarement.

Il est vrai que les vœux sont d’abord des manifestations d’amitié ou de sympathie, et sont, le cas échéant, difficiles à refuser, à critiquer, à contredire. Même si, chez certains notables, les vœux ressemblent à s’y méprendre à des rots de lendemains de fête, pour d’autres, plus modestes, ils sont simplement le prétexte pour reprendre brièvement contact avec des vieux amis. L’occasion de donner signe de vie, d’exprimer des désirs, de rêver un peu, avant de retourner grossir les rangs de ceux qui travaillent plus pour gagner moins ou de ceux, toujours plus nombreux, qui se débrouillent comme ils peuvent. Après avoir entretenu un peu partout la croyance enfantine au Père Noël, on s’octroie ainsi une variante entre adultes, cette fois complètement factice. Janvier est aux adultes ce que décembre est aux enfants : le mois de l’illusion et, à y regarder de plus près, du renoncement.

Car accepter l’ensemble des usages de cette saison n’est pas aussi négligeable qu’il y paraît. Cette concession parmi d’autres n’est pas la plus anodine. Si la période des fêtes est habituellement celle des pires épidémies de gastro-entérites, c’est peut-être parce qu’il y a de quoi vomir quand on voit tout ce qu’on veut nous faire avaler, au sens propre comme au sens figuré.

II - CEUX QUI MARCHENT À L’ENVERS

Pourtant, rares sont ceux qui refusent en arguant de l’absurde, de l’injuste, du décalé [1] et et de l’abscons, qui s’insoumettent en faisant un pas de côté à l’heure de la grande marche traditionnelle, qui résistent en diffusant un message à contre-courant. Rares sont ceux qui commettent un tel sacrilège, au milieu de la foule abrutie par le savant mélange de normes coutumières, religieuses, publicitaires et consuméristes. Rares sont ceux qui marchent à l’envers comme le jeune prisonnier de Midnight Express, dans la scène centrale durant laquelle ses compagnons de cellules tournent rituellement – en sens anti-horaire – autour du totem de la prison turque. Rares sont ceux qui prennent le risque de troubler le défilé des salamalecs, le sommeil de la raison, le requiem du corps et l’agonie de la Terre. Rares sont ceux qui mettent l’amitié au défi de la douloureuse raison et de l’insupportable vérité : celle d’être pris – et surtout de nous comporter – une fois de plus comme des imbéciles. Rares sont ceux qui reniflent le piège et restent les yeux ouverts, à l’écart des marchands de sable spirituels et matériels. Rares sont ceux qui observent depuis le bord du monde cette période qui en dit long sur notre lâcheté individuelle et sur notre folie collective. Rares sont ceux qui ne se renient pas sous la pression de la foule coutumière.

III - RESTER ASSIS, C’EST SE METTRE À GENOUX

Car, à première vue, il semble faire plus chaud au coeur du troupeau, docilement à l’écoute des bergers et de leurs chiens en uniformes qu’ils soient médiatiques, institutionnels, économiques ou policiers. De même, il paraît plus facile de contempler le monde à travers une petite fenêtre électronique, confortablement installé dans notre joli petit salon feutré rempli de bibelots collectés comme des trouvailles dans les rues marchandes, entouré de murs d’objets semblant personnaliser notre existence et la rendre unique alors qu’il ne s’agit que de lieux communs d’une ringardise avilissante, ridicule et stérile. Contempler le monde à travers son reflet brouillé ou son ombre sans nuance a toujours été le meilleur subterfuge pour ne pas le regarder en face et lui tourner le dos dans une caverne allégorique ou dans une fuite en avant. Tourner le dos à la réalité, c’est en réalité se tourner le dos. Faire face à un monde voilé, c’est se voiler la face. Rester assis, c’est se mettre à genoux.

Il n’y a d’homme que debout. Debout parmi les autres, comme un arbre parmi les arbres, lointain souvenir de la forêt originelle à l’aube préhistorique de l’humanité. Être humain, c’est porter, emporter, incarner l’arbre duquel l’évolution nous a séparé, éloigné, sevré en nous orientant dans la plaine, dans le désert de sens, dans le monde à réinventer, là où il y a tant à vivre, à faire et à être, à condition de se redresser.

IV - NOTRE SOCIÉTÉ FONCTIONNE COMME UN ASILE

Mais il n’y a pas plus grande menace pour qui veut continuer à se dresser dignement, humainement, solidairement, que l’abandon au dressage normatif qui rabaisse, avilit, asservit. Le spectacle assourdissant du monde et l’interminable répétition de ses rites d’aliénés ont exactement l’effet d’un traitement médico-psychiatrique sur la parole, l’imaginaire, la révolte et la création. Un traitement neurasthénique. Notre société fonctionne comme un asile, dans tous les sens du terme. Elle justifie sa légitimité, son intransigeance et ses rigidités non pas pour conduire à l’émancipation et au bonheur de ses membres, mais pour les protéger contre eux-mêmes en entretenant la peur. La peur de tout et de tous.

V - GÉNÉRALISATION DE LA PEUR : CAUSE, MOYEN ET BUT

Loin des belles devises du genre "Liberté - Égalité - Fraternité", notre société n’a pas d’autre fondement que la peur, pas d’autre cause que la peur, pas d’autre but que la peur, car pas d’autre moyen de conserver son pouvoir et sa forme d’existence. Elle justifie sa légitimité, son autorité et sa violence par la peur généralisée. Elle promet de protéger contre les innombrables motifs de peurs qu’elle suscite, entretient, distille et inocule comme une piqûre quotidienne aux effets inhibants. C’est ainsi que la foule de chenilles reste à l’état de chenilles dans la peur absurde et confuse du papillon et de l’oiseau. C’est ainsi que la foule de fœtus reste à l’état de fœtus dans la peur absurde et confuse de l’être humain et du risque inhérent à la vie.

Cette peur, c’est tout simplement la peur du dehors ou plutôt la peur de la potentialité, de l’être au-delà, au-dehors, c’est-à-dire la peur de la liberté. C’est ainsi qu’est bâtie notre société d’aliénés. C’est ainsi que l’asile n’a pas besoin de portes. Car les seules portes sont la parole, l’imaginaire, la révolte et la création.

VI - DYNAMIQUE DE RÉSISTANCE

Mais, tant que les piqûres seront administrées, les rébellions resteront marginales, les désobéissances illégales, les alternatives chimériques et les différences anormales. Tant que les protestations seront parcellaires, sporadiques et isolées, elles resteront inaudibles, fugaces et fragiles. Devenant plus répandues, fortes et persistantes, les différentes formes de protestations seront d’autant plus chassées, défigurées, brouillées, parodiées, mises à l’index et sévèrement punies. Mais, enfin généralisées, synergiques et permanentes, elles seront impossibles à contenir. La résistance est une danse qui devient irrésistible quand se multiplient, fusionnent et jubilent ses danseurs. Dès lors, ceux-là même qui semblaient les moins enclins à agir s’en font une joie. À condition de ne pas se rasseoir par trop d’impatience ou d’épuisement...

L’année 2009 sera peut-être l’an neuf. L’an neuf où le vieux piège sera déjoué, la piqûre refusée et l’asile déconstruit. L’an neuf où les foetus se débattront pour naître. L’an neuf où la vie sera dehors, partout et au-delà. L’an neuf où la parole, l’imaginaire, la révolte et la création seront libérés. L’an neuf où nous n’aurons plus peur.

VII - LE SORTILÈGE DES PERSPECTIVES

La peur trouble, altère, ruine l’espoir. Mais nous n’avons pas besoin d’espoir pour entreprendre, pour lutter, pour résister. Conditionner nos actes à la perspective d’un résultat, c’est s’appliquer une logique de spéculateur. C’est reproduire les cercles vicieux que suivent les cycles coutumiers des troupeaux. C’est suivre, évaluer et attendre. Attendre une initiative d’envergure. Une initiative entraînante. Toujours attendre. Encore attendre. Tel est le piège du calcul de probabilité qui conduit à l’immobilisme et à l’impuissance. Tel est le sortilège qui repousse au lendemain la multiplication des pas-de-côté. Il n’y a pas lieu d’espérer ni de désespérer, mais d’agir chacun sans attendre que le changement provienne d’ailleurs, de plus haut, de plus loin, de plus grand, de plus fort. Il n’y a rien de plus fort que la synergie des faibles en colère. Il n’y a rien de plus grand que le rassemblement des petits décidés à ne plus l’être. Il n’y a rien de plus loin que le dernier pas à accomplir, non pas en avant, mais de côté.

VIII - LE DÉFI DE LA BOÉTIE

Rien ne peut s’opposer à cette désobéissance – qu’elle soit civique, civile, économique ou financière – si les objecteurs se multiplient et se manifestent tour à tour, sans rien céder aux calculs désuets sur des perspectives insondables.

Le changement ne viendra que de nous-mêmes. L’inespéré n’adviendra que si l’on va au-delà de la pure spéculation à son sujet, si l’on se met vraiment en marche vers lui, si l’on choisit d’oser sans croire aux oiseaux – de bonnes comme – de mauvaises augures. Pas besoin de guide pour avancer dans l’inconnu. L’unique homme providentiel de chacun, c’est lui-même. Sa seule famille, c’est l’humanité. Sa seule patrie, c’est la Terre. Tous les gendarmes du monde n’y feront rien.

Le défi de La Boetie reste à accomplir. Quand nous serons résolus à ne plus servir, à ne plus nous servir, à ne plus nous asservir, nous serons libres.

Ελευθερία ή θάνατος !

Yannick Yolountas (Γίαννης Γιουλούντας)

http://www.youlountas.net/spip.php?article350