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28/10/2010

Pour la paix : Eduardo Galeano - mars 2009

http://www.youtube.com/watch?v=g4Y0Z9-ugKg

 

25/10/2010

Désobéissance

http://www.youtube.com/watch?v=0Hg4CW1Lzdw

 

22/09/2010

Nuage de poussières

http://fr.calameo.com/books/000233841cead7e92dcd5

HOPE

http://www.youtube.com/watch?v=lVSmLpNK45Q&feature=player_embedded

17/08/2010

MAINS - Angelo Venturi

 

à tous les déracinés

Mains tendues
Bouleversées
Mains inconnues
Mains transies
Mains nues
Meurtries
Exilées aux frontières non voulues
Jetées sur les routes
Mains errantes
Boueuses
Mains vivantes
Qui avez faim
Soif
Mains épuisées
Fatiguées de se tendre
Mains de neige
Aux miroirs aveugles
Aux soleils éteints
Aux lunes coupées
Aux haies franchies
Fuyantes
Sans amers
Mains vides
Qui cachez le regard
Les yeux éperdus
Les larmes
Les sourires battus
Mains qui avez peur
Peur de vous tendre
Peur de la peur
Peur qui crie dans vos veines
Qui bat dans vos doigts
Peur qui explose
Mains en fleur
Mains fanées
Mains-enfants
Qui s'enfuient dans les champs de cambarles
Mains de l'être et du temps
Mains d'arbres coupés
Déracinés
Mains de chênes et alisiers blancs
Mains de l'hiver
Des feuilles qui se perdent dans le vent
Du haut de ma paix
Je voudrais vous crier
Je suis là
Je viens
Mais je vous regarde avec honte
Honte de moi
De mon soleil sur la mer
De mes projets de voyages
Voyages libres
Aux frontières choisies
Sur des routes et ponts paisibles
Honte des boulevards aux arbres bien taillés
Où l'on s'assoit
Avec insouciance
A attendre le soir
Remplis d'angélus
bien chrétiens
Aux notes sereines
D'une bonne conscience.
Mains des tendresses perdues
Mains mutilées
Mains amies
Mains de mes nuits blanches
Je voudrais briser ma paix qui sépare
Tendre mes mains à vos mains tendues
Etre avec vous
Mêler mes larmes
Mes cris
Ma révolte
Déchiqueter l'habitude des sourires
Des promesses
D'une vie sans orages
Repue d'inutile
Et vomir
Enfin
Le sang qui remonte dans ma gorge
Le sang des brebis égorgées par les loups des montagnes
Assoiffés de croix-lunes-étoiles
Aux gueules masquées d'étendards
Tissus de haine
De charognards
Présents à toute heure
Et qui ont faim à la tombée de la nuit
Autour des bivouacs des bonnes intentions
Où les hyènes et les chacals
Ont la sale besogne
D'être les éboueurs de la mort
Des horreurs
Du MAL.

Au loin s'en vont les nuages
Mains courbées sous le vent.
La neige
Ecume de la terre
Fond dans les vergers.
Mes mains sont dans vos mains.
L'hiver n'est pas encore passé.
Rien n'est jamais fini
Nulle part.
Demain il va neiger.

 

 

L'effort humain - Jaques Prévert

n'est pas ce beau jeune homme souriant
debout sur sa jambe de plâtre
ou de pierre
et donnant grâce aux puérils artifices du statutaire
l'imbécile illusion
de la joie de la danse et de la jubilation
évoquant avec l'autre jambe en l'air
la douceur du retour à la maison
Non
l'effort humain ne porte pas un petit enfant sur l'épaule droite
un autre sur la tête
et un troisième sur l'épaule gauche
avec les outils en bandoulière
et la jeune femme heureuse accrochée à son bras
L'effort humain porte un bandage herniaire
et les cicatrices des combats
livrés par la classe ouvrière
contre un monde absurde et sans lois
L'effort humain n'a pas de vraie maison
il sent l'odeur de son travail
et il est touché aux poumons
son salaire est maigre
ses enfants aussi
il travaille comme un nègre
et le nègre travaille comme lui
L'effort humain n'a pas de savoir-vivre
l'effort humain n'a pas l'âge de raison
l'effort humain a l'âge des casernes
l'âge des bagnes et des prisons
l'âge des églises et des usines
l'âge des canons
et lui qui a planté partout toutes les vignes
et accordé tous les violons
il se nourrit de mauvais rêves
et il se saoule avec le mauvais vin de la résignation
et comme un grand écureuil ivre
sans arrêt il tourne en rond
dans un univers hostile
poussiéreux et bas de plafond
et il forge sans cesse la chaîne
la terrifiante chaîne où tout s'enchaîne
la misère le profit le travail la tuerie
la tristesse le malheur l'insomnie et l'ennui
la terrifiante chaîne d'or
de charbon de fer et d'acier
de mâchefer et de poussier
passe autour du cou
d'un monde désemparé
la misérable chaîne
où viennent s'accrocher
les breloques divines
les reliques sacrées
les croix d'honneur les croix gammées
les ouistitis porte-bonheur
les médailles des vieux serviteurs
les colifichets du malheur
et la grande pièce de musée
le grand portrait équestre
le grand portrait en pied
le grand portrait de face de profil à cloche-pied
le grand portrait doré
le grand portrait du grand divinateur
le grand portrait du grand empereur
le grand portrait du grand penseur
du grand sauteur
du grand moralisateur
du digne et triste farceur
la tête du grand emmerdeur
la tête de l'agressif pacificateur
la tête policière du grand libérateur
la tête d'Adolf Hitler
la tête de monsieur Thiers
la tête du dictateur
la tête du fusilleur
de n'importe quel pays
de n'importe quelle couleur
la tête odieuse
la tête à claques
la tête à massacre
la tête de la peur.

 

(extrait de Paroles)

 

... comme mille regards

Regarde tous ces gens
Ils inquiètent
La ville

Sans racines ni langues communes
Ils submergent les digues
Sans crainte de leurs désirs

Regarde

Ils convergent à bout de rêves
Vers des jours espérés

Et doucement émergent des ténèbres
De mille guerres de mille faims
Au-delà des horizons connus

Trempés de la boue de leurs naufrages
Ils jaillissent de l'oubli
Poussés vers le début d'une histoire

Ils avancent lentement au-delà du sang
Au rythme des exodes
Puissants et réguliers comme les récits

Écoute

Le vent qui porte leurs voix raconte
Dans les chants de l'exil
Aux fréquences graves et monocordes

L'attente patiente
Aux barrières des esprits quadrillés
Gardées par des cavaliers sans visage

Et le désir de cette terre de pollen
Où poser leurs vieux coffres de cuir
D'où leurs mains sortiront leurs outils

Sois heureux

Car leurs enfants jouent avec le vent
Ils sont gais et forts et beaux et libres
Ils sont déjà de partout et pour toujours

Le sais-tu vraiment

Leur mouvement silencieux et fort
Use les bornes qui arpentent le monde
Et inquiète ceux qui les croyaient légende

Ils passent sans papiers sans tampons sans permis
Ignorant la loi des territoires
Tabous interdits protégés

Et les flammes de leurs lampes
Vacillent comme mille regards

 

Francis Gast

 

 

25/07/2010

Pouse d'Orage du Djungalo Théâtre

Moi qui suis revenue de bien des aspects du spectacle et du théâtre de rue d'aujourd'hui, j'ai beaucoup aimé en retrouver la magie, et surtout l'authenticité, hier à Montricoux, en assistant à une répresentation du Théâtre Djungalo "Pousse d'Orage", aussi je vous fait partager ci-dessous ce qu'il en est dit sur leur blog, dont je vous donne l'adresse ici :

http://www.blogg.org/blog-82520.html

CG

 

 

Le Mouvement Intellectuel Tsigane  et son nouveau projet: ''Sinthan Thea''.

Sinthan Thea est parrainé par le Cirque Alexandre Romanes et le Réalisateur Tony Gatlif. (Un grand merci a Tony, qui  a offert à notre petit théâtre familial  O Djungalo Teàtro les costumes de son dernier film ''Liberté).

Sinthan Thea - Théâtre et Terre Tsigane

Peuple sans pays par excellence, le Peuple Tsigane n’en demeure pas moins attaché aux endroits qu’il traverse et à ceux où le ramènent ses souvenirs. Le profond attachement aux lieux qui se rattachent à notre mémoire en tant qu’individu, est paradoxalement une façon d’exprimer notre détachement, pourtant inhérent à chaque groupe humain, de la notion de territoire en tant que peuple. Notre répartition géographique mondiale, démontre en effet qu’avant nous, nos ancêtres ne semblent pas avoir eu plus de prédilection pour l’une ou l’autre des contrées traversées. Aucune Terre ne semble les avoir retenu plus qu’une autre, si ce n’est de force, et l’unique soif de l’ailleurs semble guider leurs pas à travers l’histoire. Ils visitent le monde, franchissent les siècles sans chercher à marquer de leurs empreintes le temps qu’ils ignorent.

Le message est clair !

Ils ne nous laissent en héritage que l’embarras de choisir nous même notre Terre. Le voyage est transgénérationnel, et rien, ni personne n’est, et ne sera à l’origine de notre éternelle migration, si ce n’est notre propre conception de l'Unité.

Peuple nomade, nous  n’aspirons pas  à errer pour autant, et s’il nous fallait dessiner les grandes lignes de ce que serai demain la Terre de nos enfants,  Sinthan Théâ en serait peut-être une ébauche. En effet, elle ne serait ni tsigane, ni musulmane, si juive, ni chrétiénne,  ni française, ni grecque, ni américaine, ni africaine ! Nous pourrions, c'est vrai,  vouloir en faire  une  Terre philosophale, qui transmuterait le vil en oeuvre d'art, mais l'histoire nous a montré que nous n'étions pas complètement maîtres de nos destinées, alors ne prenons pas le risque d'être les premiers ''sanctifiés''. Nous  nous contenterons donc d'une simple planète Terre, avec des arbres, pour mettre nos caravanes à l'ombre, des fleurs pour les cheveux de nos femmes, de nos filles, de nos sœurs, et de l'eau potable. Et puisque la Connaissance est source d’exclusion du jardin d’ Eden sur cette Terre , nous y resterons  donc, sans honte,  ignorants !   Marcel Hognon

 

1/ Exposition d’œuvres d’art.

L’exposition de sculptures en terre cuite,( bronzes, marbres et matiéres divers également), de Marcel Hognon, (artiste professionnel - Maison Des Artistes), est évidement symboliquement liée au thème de Sintahn Thea, et n’est pas sans une certaine référence avec  les Tanagras, et leurs appellations liées au site géographique de leur conception.

2/ Ateliers plastique. ''La terre entre nos mains''. Elle ne sera que ce que nous en ferons !

Réalisation de figurines en terre cuite, (encadrement Marcel Hognon),  reliant les participants des ateliers, au spectacle Pousse d’Orage. (Dans la pièce, la Terre Tsigane est représentée par une petite statuette en argile cuite par un éclair, que les participants reproduisent à leur façon). Ces dernières seront cuites sur place. Ces ateliers incitent chaque participant à porter un regard sur la responsabilité de ses actes dans la gestion de la planète, mais également sur  le caractère irréversible qui en découle, et qui n'est plus gérable par l'espèce humaine. (Une terre cuite est irréversiblement abiotique).

 

3/ Représentation théâtrale : Pousse d'Orage, par le Djungalo Teàtro. Pièce familiale tout public en plein air.

Bien que le génocide Tsigane transparaisse en filigrane dans la pièce, le fil conducteur de Pousse d’Orage,  tourne autour de ce concept original de peuple sans territoire défini, ayant néanmoins une cohérence, une identité, une langue et une histoire commune au delà des frontières étatiques et continentales ! Cette pièce ouvre donc une réflexion sur la philosophie atypique qui est la nôtre dans ce domaine précis.

Pousse d’Orage : De Marcel Hognon -  1er prix au Concours International de Culture Romani en octobre 2009, à Lanciano -Italie.

 

 

Sinthan Thea est construit sur plusieurs axes complémentaires.

Diversité culturelle

 

 

1/ Sculpture.

a: Exposition nomade d’œuvres d’art  dans une ancienne roulotte de travail. (voir photo roulotte ci-dessous).

b: Ateliers ouverts au public . (Scolaire et autres). Façonnage  et cuisson .

2/ Ecriture. Vente de livres et dédicaces.

3/ Théâtre. Représentation en plein air.

 

Territorialité équitable

Le spectacle se jouant au milieu de notre intimité, le spectateur, à l’occasion du verre de l’amitié offert après la représentation, se retrouve tout naturellement invité privilégié, ami de marque accueillit en famille. C’est l’occasion d’aborder divers sujets, et notamment d'approcher le thème majeur de l’identité tsigane en France: Nos caravanes, et le besoin de territoires provisoires.

Développement durable

Plusieurs aspects.  Liste  non exhaustive.

 

1/ Adaptation et administration permanente de notre environnement immédiat.

2/ Gestion des ressources naturelles: Eau, énergie, espace, etc...

 

3/ Les notions de superflu, de tri sélectif, etc, liés à l’espace limité de notre habitat.

 

Sociologie équitable
Le peuple Tsigane, peuple Indo-aryen, est originaire du nord de l'Inde. Hérodote, 425 av JC, est, jusqu'à ce jour, le premier historien à citer officiellement le peuple Tsigane, (en grec : Σιγγινον), et à le présenter comme l’un des peuples fondateurs de l'Europe. Prémislas III, roi de Bohême, dans une lettre au Papa Alexandre IV, le 13 juillet 1260, cite le peuple Gingarorum - Jean Alexandre Vaillant, 1815, fait remonter l’arrivée de ce peuple en Europe, à l’époque préhellénique.  Une fresque de la villa romaine de Cicéron, 106/43 av JC, représente une famille de musiciens Tsiganes en scène. Retrouver notre histoire dans l'histoire !

 

 

 

 

03/07/2010

De l’absence des poètes… par JM Bongiraud

Source : http://parterreverbal.unblog.fr/de-labscence-des-poetes/#comment-275

 

L’humanité s’est construite lentement, elle a poursuivi son chemin entre espoir et crainte ; de l’étape primaire où l’homme était terrifié par les éléments naturels, en passant, pour ce qui concerne le monde occidental, par le miracle philosophique grec, l’apogée romaine, le souffle de la « Renaissance », et la révélation des Lumières, pour finir par s’éteindre et se désagréger sous l’accélération irrationnelle de la technologie. Il est faux de croire que les choses allaient « naturellement », qu’il en fut toujours ainsi. L'humanité a connu des soubresauts, des reculs pour sans doute mieux avancer tant que l'homme demeurait le complice, voire l'enfant, au sens de l'être, produit organique de la nature. Il construisait son monde parfois en lutte contre les éléments, tout en respectant l’harmonie existante.  Mais le monde, depuis plusieurs décennies, est en « mue » perpétuelle, tous les liens qui existaient avec son environnement cèdent de plus en plus rapidement, et pour l'avoir déjà écrit, ces liens  universels mettent en danger la terre entière. Il ne peut donc poursuivre dans cette voie sans que nul ne puisse y trouver à redire. Le symptôme le plus alarmant de notre époque est cette coupable attitude des politiques et de ceux qui les soutiennent. De croire également que l’homme pris comme individu n’y est pour rien est tout aussi hypocrite. On peut toutefois s'interroger sur les possibilités de sursaut, de résistance, voire de révolte qui nous habite, quant on sait que l’autorité est entre les mains de « démocrates » inconstants et soudoyés, et que le pouvoir dans celles d’hommes invisibles dispersés aux quatre coins de la planète, s’abritant en haut de leurs buildings derrière des vitres teintées ! Face au quidam, tentant d’une voix éraillée de crier son désarroi, il n’y a plus rien, qu’une souffrance plus ou moins visible, latente, une résignation d’esclave, une chair, un visage, un esprit qui se désagrège dans ce milieu où l’absence, l’absence de réponse, l’absence de présence, l’absence de vie est outrageusement entretenue par ces esprits invisibles. Ils sont devenus les dieux de notre Olympe moderne que l’on ne voit pas mais qui disposent des êtres d’une manière si concrète que leurs excès leur sont d'avance pardonnés par l'abominable et subtile pression médiatique !

 

L'humanité par de grands esprits est parvenue plus ou moins à contrôler sa fougue, sa frénésie. Ces génies, puisque leur talent dépasse la mesure commune des autres hommes,  lui ont fait découvrir son corps, son esprit, ses relations au cœur de ses membres, sa nécessité de vivre en accord avec la nature. Ils ont enseigné la vie en société, l'influence des astres sur la terre… certains ont tenté de par leur raisonnement de montrer une voie politique nouvelle, anarchiste, communiste… périlleuse certes, mais dont l'accomplissement est porteur d'espérance. L'immense orgueil humain gâche ces entreprises. Si l'on faisait la somme de tous les écrits de ces philosophes, poètes, des tableaux de ces peintres, chacun serait effaré de cette gigantesque entreprise élaborée au cours des siècles, non pas fabriquée pour uniquement témoigner de l'humanité, mais pour appeler l'homme à la vigilance, à la réflexion, à la décence. Aujourd'hui encore on peut les lire, les voir, les entendre, et j'en rencontre, j'en croise de ces êtres fraternels. Leur pensée, imprégnée de leur propre souffrance, organisée autour de leur lucidité  face aux événements de l'histoire, tente d’ameuter, de rameuter la populace, persuadée qu’elle est que ces êtres invisibles sont les garants de leur avenir ! Je les entends, je les lis, je les écoute, ceux qui sont déjà passés, ceux qui passent. Car autant que le présent, le passé ne doit pas nous échapper comme cela se passe actuellement. Ces femmes, ces hommes sont philosophes, sociologues, chercheurs… ils ne sont pas poètes.

 

Les poètes existent, tout au moins ceux qui croient porter ce qualificatif. Ils sont nombreux à utiliser les pages des revues, à disserter autour d’une table sur le malheur poétique, de l’absence de visibilité du phénomène poétique, à chercher tel ou tel éditeur qui leur permettra de poser leur œuvre sur le catalogue des anthologies post-mortem, de s’exposer sur le monde Internet… Mais qu’écrivent-ils, que disent-ils, qu’attendent-ils de l’humanité et que veulent-ils pour elle ? J’essaie d’en lire, j’en lis, et quand ils ne s’exercent pas à quelque nouveauté stylistique, à s’ingénier à l’ornementation enfantine de leurs poèmes, à claudiquer avec leurs mots, à s’épancher sur leur vie avec un sentimentalisme naïf, voire à raturer le réel par quelque artifice, ils se trompent en voulant nous faire croire au pouvoir poétique, à son indicible phénomène, à sa présence ou à son absence, ce qui est un peu la même chose. Et ils égrènent leur moi philosophique, en badaud de leur propre esprit. Mais ils ne sont guère nombreux voire pas du tout à entendre le monde souffrir autour d’eux, à avoir senti que la poésie réclame l’inconfort, qu’elle est objet de lutte, qu’elle est non seulement l’engagement de l’esprit, mais celui du corps, et qu’elle ne peut s’adjoindre la nature en tant que « faire-valoir » quand celle-ci est déchiquetée, et qu’elle ne peut s’acoquiner au libéralisme quand celui-ci oppresse les plus démunis. Elle doit se faire le témoin de la médiocrité de la société, de sa déchéance culturelle. Elle doit être, non plus le lit dans lequel le professeur va se complaire et l'élève s'endormir, mais le brasier dans lequel le monde sentira son corps se révolter contre l'insupportable et stupide consensus actuel. Alors ces poètes présents qui se meuvent douillettement dans les draps des deniers publics, en résidence ici, en colloque là-bas, peuvent-ils rendre compte de cette apocalyptique existence qui est celle de millions de terriens ? Vivre dans ce conformisme ne peut engendrer ni révolte ni rébellion ! Et si je reconnais autant de misère dans la poésie qu’il en existe dans la musique ou la peinture, le nombre imposant de ces pseudo-artistes ne fait pas la grandeur de l’un ou de l’autre ! Les « assis » ne sont plus les bourgeois mais les poètes déguisés sous leurs avatars métaphoriques. La poésie n’a jamais pesé très lourd, et ce n’est pas parce que quelques-uns sont morts poètes en des temps obscurs, qu’aujourd’hui elle est parvenue à se frayer une quelconque reconnaissance : j’en vois tant de médiocres poètes, d’insignifiants poètes, d’ignares poètes qui parcourent les rues, les boutiques, les prix, les salons, les écoles pour comprendre que la poésie est à mille lieux de sa vérité. La poésie ne vaut plus rien, à l’instar d’autres arts, que l’on voit rabaissés au rang de l’exotisme culturel, et elle est encore moins considérée qu'une fleur en voie de disparition que l'on protège par décret ! Mais l'une fait peut-être plus que l'autre pour l'humanité ? Comprendre une œuvre, ressentir une peinture, être émotionné par une musique, au sens de leur témoignage passé, présent et futur, c’est faire un effort incessant et sans cesse renouvelé. Mais c’est faire figure de marginal, d’incompétent, de jaloux en ne voyant pas dans le dernier album de tel chanteur, dans la dernière toile ingrate de tel barbouilleur, dans le pénultième livre de tel journaliste-vedette, la magnificence de l’art alors que tout ceci n'est que le produit d’une sous-culture que l'on badigeonne ou saupoudre de modernité. Il est temps de réaffirmer que c'est loin de la fureur, du bruit que les oeuvres se forment et que rien n'est plus moderne que ce qui n'est pas encore ! Comment ces « pseudo-artistes » ne peuvent-ils pas voir la manipulation dont ils sont l’objet ? Mais peut-être aussi en approuvent-ils la manière ? Ou tout simplement aiment-ils la fange douillette du capitalisme ?

 

Mais il n’est pas dans mon intention de prôner un élitisme, tout aussi idiot et sans avenir que cette puérile culture remisée au rang d'objet de consommation, mais au contraire de tendre l’art, dans toute sa plénitude historique et présente, à ceux à qui on le masque. Nul n’est trop sot, ou trop bête, ou insuffisamment instruit pour partager, découvrir, comprendre l’art. Il ne lui manque que l’éducation, la vérité historique, le fil reliant l’art siècle après siècle et qui, en définitive, le relie à lui-même. Ceci n’est pas de la subjectivité, comme le laisse croire les imbéciles qui font figure de référence dans certains domaines, c'est en oublier la réalité du monde. On ne peut mieux préparer l’avenir qu’en comprenant, apprenant, tissant des liens avec le passé. Nulle œuvre poétique actuelle ne me rassure, pas même celle dont on vante les mérites, qu'elle soit naissante ou presque accomplie ! La réalité du monde les dépasse.

 

On ne saurait donc vivre aujourd’hui en écrivant de la poésie au coin d’un feu, alors que les mots perdent leur équilibre et leur richesse dans cet univers compacté, que la médiocrité remplace la modestie, que la fanfare arpente les rues au son des « vive l'argent » ! On est, on a toujours vécu au milieu de l’âtre, mais pour que l'humanité ne s'y brûle pas, ni ne s’y perde, la poésie doit être autant le souffle sur la braise que l'outre sur les flammes.

17/05/2010

ESKHATOS, Frédéric Ohlen


Pour Cathy Garcia
Cathy Cathy où est-il
Notre pays
Notre poing focal
Pour y retourner
Entre deux gens d'armes
Cette Oz
Où l'on oserait tout
Où tout serait
Sortilège
Où nous nous en irions
D'un pas léger d'un
Arpège
Nourrir le feu
Et guérir
La faille
Cette trace en nous du ciel
Toujours tu la ravives
Tu nous ouvres des estuaires d'écorce
Et d'un mot
L'autre, quelque chose
Passe
Un souffle
Cétacé qui sort des gouffres
Et remonte
Le fil
L'arborescence
Qui ne sait
Plus faire
Silence
Voix d'avant la mémoire
Habitante des veines
Et du sang
Avant même que les rocs se
Heurtent
S'agglutinent en planètes pour
Nous porter
Puisque qu'avant la chaleur et le chant
Puisqu'avant le désir
Tu étais


Frédéric Ohlen

12/05/2010

Non de non !

Je fais relai pour vous annoncer une naissance :

" Premiers feux, aujourd'hui, d'un webzine mécontent et bigrement content de naître : Non de non ! Où toutes les formes d'écriture sont appelées à chauffer le fer. Poésie, fiction, réflexion… Les mauvaises herbes les plus improbables seront les bienvenues, pourvu qu'elles épicent en diable le plat de résistance, persistance, ou de tout ce que nous concoctera l’affirmation d’un tel refus. Refus des inerties, des piaillements, ronrons continuels ou autres présents perpétuels qui nous tiennent lieu de liberté, d’existences par défaut, de fausses fatalités. La tambouille ne sera d’ailleurs pas livrée à nos quatre seuls claviers, ( à B. Redonnet, Solko, S. Beau et à moi-même) mais également et surtout à l’indétermination de nos invités. (Je vous invite d’ailleurs à vous inviter, on n'est jamais mieux invité que par soi-même!…) Pour ma part, c'est "le parti-pris de la joie de vivre" soutenant ce "non de non !", qui me frira l'encorné à l’huile de mes coudes et de ces pages. Et, comme aurait dit l'Autre, s'il avait été traduit en haut polonais :  je ne sais pas davantage ce matin que hier soir d’où j’arrive ni où je dérive, et ça me rend si péteux et joyeux en même temps !

Alors si vous vous sentez de ce chantier ! faîtes vos propositions, nom de nom !"

et ça démarre plutôt bien !

17/04/2010

L'Autre, sans qui je meurs

Numéro 81 de cassandre/Horschamp dédié à la culture Rrom

Bonne-couv81.jpg

http://www.horschamp.org/spip.php?breve209

02/02/2010

En hommage à Howard Zinn


 

Un des plus grands penseurs progressistes des Etats-Unis vient de nous quitter, à l'âge de 88 ans. Howard Zinn était l'auteur d'une magistrale "Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", mais aussi d'articles lucides et pénétrants. Nous vous en rappelons quelques-uns ici avec l'hommage rendu par son éditeur français.

Agone - Howard Zinn n'est plus

Howard Zinn - Mythes de l'« exceptionnalisme » américain

Howard Zinn - Les Etats-Unis ont besoin d'un esprit révolutionnaire

Howard Zinn - 27 mois d'occupation américaine - Que faisons-nous en Irak ?

Howard Zinn - La légalisation de l'injustice


Source : Sur michelcollon.info - Investig'Action

 

29/01/2010

Le baiser de Kahi

le baiser de kahi pastels small.jpg

Baiser-lumière

 

Il y aurait cette lumière

blanche, crue

à l’éblouie dans nos yeux nus…

 

Cette lumière des origines

venue des galaxies

à des milliers d’années-lumière,

peindrait, de ses pinceaux obliques

un doux fouillis d’hiéroglyphes

sur nos peaux d’incendie

 

Nos bras, nos jambes, en corbeille

nos cous, les plumes de nos têtes

toutes nos courbes entrelacées

serpenteraient en sinueux sentiers

d’enluminures balisés

jeux de marelle éclaboussés

de vierge lumière en quête

d’éternité

 

Les zones d’ombre ne  seraient plus

que repos, niches de lumière

 

Nous serions…

chair offerte

vie ouverte

en kaléidoscope

la première mosaïque du monde

 

Le baiser extatique

nectar d’ambroisie

de notre bouche unique

mutique

unirait

à jamais

l’amour et la lumière

 

Ce serait le dernier…

Ce serait le premier !

 

Nicole Hérault

3 mai 2009

 

Sur une illustration de Cathy Garcia, le baiser de Kahi

Syto Cavé, Haïti

Ma
place parmi les vivants.

 

C'était ça, Thurgeau? Une plaisanterie!
L'ancienne maison a vacillé, puis est tombée de toutes
ses colonnes et de son grand balcon, comme quelqu'un
ayant l'air de demander pardon au temps. C'est ce
qui s'appelle un séisme, un vrai! Il a parcouru la
ville et une bonne part du pays. Il a mangé plein de gens.
Mangé! Littéralement! C'est-à-dire: Moulu! Avalé!
Ceux qu'il a laissés dehors, les autres morts, sont
alignés sur les trottoirs, certains à découvert, dautres
enveloppés dans des draps ou du platic
blanc.

 


Les
églises aussi sont agenouillées: La Cathédrale,
Saint-Anne, Saint-Louis-Roi-De-France, Saint Joseph.
Quelques fidèles prient haut et fort. Une prière en
colère, d'autres le font à voix basse, dans leur
coeur. Le Christ, qu'on croyait en équilibre précaire,
est resté perché sur son socle au fond de l'église du
Sacré-coeur, impassible solitaire au milieu des
ruines.

 


Rue
Thoby, dans la zone de Frères, on a recueilli le corps de
deux de mes tantes paternelles sous des décombres.
L'une d'elles qui était aussi ma marraine
s'apprétait à fêter son centenaire. “ Il ne me
reste qu'une dent, disait-elle. En mars, si Dieu me
prête vie, je vous la montrerai dans un large sourire”
Adieu ma belle!

 


Il fait
lourd. Difficile de marcher. On a la tête encombrée de
morts. Chaque jour, le nombre augmente. Et les secousses
n'arrêtent pas. On est sur le qui-vive. Elles peuvent
s'étendre jusqu'à trois mois, six mois, un an. Qui
sait?

 


Ma
mère et ses deux soeurs ont été sauvées de justesse par
l'un des mes fils et un néveu qui ont dû les forcer à
sortir, car elles ont eu peine à croire que la maison
s'écroulait. Elles sont aujourd'hui à l'abri
chez l'un de mes frères, à l'abri, mais perdues,
sans repères, ne parlant jour et nuit que de retourner chez
elles.

 


Un
proche a vu mourir cinq cents de ses employés sous
l'effondrement de sa manifacture.

 


 


Un
bébé de vingt- deux jours a été repêché vivant au bout
d'une semaine sous des décombres.

 


Et
puis, il y a l'immense majorité avec ses morts, ses
sans-abri, et d'autres morts qui s'ajoutent à la
liste des morts du séisme: Ceux qui sont morts, la veille
ou après, et ne trouvent pas leur place de mort à part,
avec cette singularité qui leur est dûe: Pompe-funèbre,
convoi,  messe, chant et oraison. Toutes
les morgues sont engorgées, les cimetières dévastés. Il
faut créer des fosses communes.

 


Il y a
aussi les rats, qui sont des gens, s'échappent des
prisons, s'attaquent à la popuation. Le chef de la
police a promis de les traquer. Et la ministre de la culture
et de la communication leur aurait, semble t'il,
demandé, dans un appel radiophonique de regagner
gentillement leur cellule.

 


Quelqu'un m'a appelé hier pour me demander
si je suis mort. Absolument, ai-je dû
répondre.

 


Une
amie m'a suggéré d'écrire, comme pour reprendre
ma place parmi les vivants.

 


                                                                                              

Syto Cavé

 

                                                                      

Port-au-prince 23 janvier 2010


   


envoyé par Gerald BLONCOURT

gerald.bloncourt@club-internet.fr
Je transmets ce message car :
"je préfère laisser parler ceux qui vivent ça plutot qu'en parler à leur place. Face à ce désastre, j'ai préféré me taire, que pourrais-je en dire, je ne suis pas là bas et je n'y connais personne sinon tout le monde en tant que compagnes et compagnons humains de cette vie, de ce temps, je suis effarée du boucan médiatique, publicitaire presque, humanitaire dit-on, il faut aider oui, c'est évident mais il faut aider les gens à se relever et à s'aider eux mêmes, de la façon qu'il souhaitent, et non pas celle qui leur sera imposée pour des raisons que je préfère ne pas évoquer, on connait trop bien la chanson... le malheur des uns fait bien trop souvent la fortune des autres..." Cathy Garcia à Gérard Bloncourt

Syto Cavé est né le 7 août 1944 à Jérémie (Haïti). Après les études au Petit Séminaire-Collège Saint-Martial et au lycée Pétion à Port-au-Prince, il hésite entre des études de droit et de sciences économiques. Influencé par Gabriel Imbert, Cavé s'inscrit de préférence au Conservatoire d'Arts dramatiques à Port-au-Prince. Il y reste quatre ans où il fait ses premiers pas dans les arts dramatiques. Avec Charles-Alexandre Abellard et François Latour, Cavé fonde la Société des Messagers de l'Art, un groupe qui fait des lectures de poésie et du théâtre (français et haïtiens), sur scène et à la radio.

En 1968, Syto Cavé s'exile aux États-Unis avec sa femme, l'écrivaine et peintre Yanick Jean, et s'installe à New York où il reste jusqu'en 1982. Les années newyorkaises sont marquées par plusieurs activités professionnelles. Il occupe, parmi d'autres, un poste dans le programme d'éducation bilingue de la ville. Avec d'autres Haïtiens en exil – Georges Castera, Jacques Charlier, Hervé Denis, Daniel Huttinot, Josaphat-Robert Large et Jean-Marie Roumer – il fonde la troupe de théâtre Kouidor. Pendant une dizaine d'années, cette troupe expérimentale et politisée fera des mises en scène dans diverses universités et salles (e.g., Columbia University, Brooklyn Academy of Music), jouant un répertoire allant de Brecht à Kateb Yacine, d'Ionesco à Césaire. Kouidor est présente à de nombreux festivals, en Martinique, Guadeloupe, France, au Canada et au Festival Latino-américain – participant avec, parmi d'autres, le Living Theatre, Augusto Boal et Gato Barbieri. La troupe explore de nouvelles formes de théâtre.

Syto Cavé est de retour en Haïti en 1982, rejoignant sa deuxième épouse, Régine Charlier. Avec Cayotte Bissainthe, Hervé Denis, Lyonel Trouillot et Pierre-Richard Narcisse, Cavé fonde l'Atelier des Arts et Spectacles (ADASA) à Port-au-Prince en 1983. En 1989, il fonde la compagnie théâtrale Vigie, avec Toto Bissainthe.

Syto Cavé a en son nom plus d'une douzaine de pièces pour la scène, en créole et en français. Elles continuent à être jouées en Haïti, aux États-Unis, en France, en Martinique et en Guadeloupe. En plus d'écrire et de mettre en scène ses propres pièces, il réalise des mises en scènes des œuvres d'autres auteurs, tels que Simone Schwarz-Bart (Ton beau capitaine, 1985-86), Ina Césaire (Rosanie-Soleil, 1987-88) et Claude Innocent (Ce fou d'empereur, 2000). Il vit à Pétion-Ville, où il continue à se consacrer au théâtre et à l'écriture.

Voir : http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/cave.html


22/01/2010

Honneur et respect pour Haïti

Anne Cauwel   

 

La catastrophe qui frappe Haïti a soulevé un élan de solidarité impressionnant à l’échelle mondiale. Cela est bon : la solidarité c’est la tendresse des peuples ! Et l’aide d’urgence est indispensable, quand tout manque - à commencer par l’eau potable -, quand on ne parvient même pas à enterrer les dizaines de milliers de morts…et quand le chaos occasionné par le tremblement de terre vient s’ajouter à une réalité quotidienne déjà marquée par la pénurie d’eau potable et par la faim pour l’immense majorité du peuple haïtien.

 

Mais cette aide s’accompagne d’un discours tenu par tous les médias et les gouvernements occidentaux qui est une offense à Haïti et qui laisse présager le pire quant aux principes qui régiront la reconstruction du pays. On nous rabâche à longueur d’antenne et d’articles ce qui caractériserait Haïti : pauvreté extrême, délinquance et violence, proximité avec la France qui fait tout pour aider ce pays francophone. Enfin, Haïti, éprouvée il y a deux ans par quatre ouragans dévastateurs et aujourd’hui par ce séisme, serait frappée par une malédiction ! Quand on est maudit, c’est qu’une puissance divine vous punit : on doit être bien criminel pour attirer pareil châtiment !

 

Ne faudrait-il pas commencer par se demander pourquoi Haïti est si pauvre ? 


Haïti colonie française jusqu’à la fin du XVIIIème siècle -alors appelée Saint Domingue et surnommée « la perle des Antilles »-  a fait, grâce aux denrées qui y étaient produites au premier rang desquelles le sucre, la richesse de la France. Plus de 400 000 noirs travaillaient pour 30 000 propriétaires français. Les conditions de l’esclavage étaient si atroces que l’espérance de vie des esclaves ne dépassait pas 9 ans et que par conséquent la majorité d’entre eux étaient des « bossales » directement venus d’Afrique.

Lorsque ces esclaves se soulèvent contre leurs bourreaux et la puissance coloniale, leur chef Toussaint Louverture est emprisonné par les Français et meurt dans une prison glaciale du Jura ; Napoléon envoie son armée pour mater la révolte. Le général Leclerc, son beau-frère, dirige l’expédition et écrit à l’empereur : « Voilà mon opinion sur ce pays : il faut supprimer tous les nègres des montagnes, hommes et femmes, et ne garder que les enfants de moins de douze ans, exterminer la moitié des Noirs des plaines, et ne laisser dans la colonie aucun mulâtre portant des galons. » (1) L’armée française est défaite : en 1804, Haïti devient un état indépendant. C’est la première et l’unique fois dans l’histoire de l’humanité que des hommes et des femmes soumis à l’esclavage furent capables à la fois d’abolir l’esclavage, de rendre leur pays indépendant, de le défendre contre une armée réputée invincible et de mettre fin aux structures coloniales.

La révolution haïtienne fut et demeure un exemple pour les peuples opprimés : antiesclavagiste, anticoloniale, dès l’indépendance elle offre sa solidarité à ceux qui luttent pour libérer leurs propres peuples : le Venezuela, Cuba, le Mexique et la jeune république des Etats Unis (où l’esclavage perdurait) reçoivent l’aide d’Haïti pour leur propre émancipation du joug colonial ou de l’esclavage.
 Image : Toussaint Louverture

Considérée comme un exemple hautement dangereux pour les autres peuples, Haïti fut soumise à un long blocus international. Et elle fut lourdement châtiée, non par un quelconque dieu, mais par la France : alors qu’elle avait été dévastée par la guerre contre la France où un tiers de sa population avait péri et où toutes les infrastructures avaient été détruites, en 1825

 


 Haïti fut sommée, sous la menace d’une invasion militaire, de payer à la France une rançon de 150 millions de francs or pour dédommager ce pays des pertes subies par les colons. Le gouvernement haïtien se plia à cette exigence et Haïti, pour rembourser à la France cette somme dont l’équivalent actuel serait de plus de 20 milliards de dollars, coupa ses arbres pour vendre du bois précieux et surtout s’endetta auprès de banques étrangères : c’est ainsi que se constitua au XIXème siècle la première dette extérieure d’un pays du Sud. Haïti mit près de soixante dix ans à s’acquitter de sa rançon et les ultimes agios couraient encore au début du XXème siècle…


Par la suite, le trésor haïtien fut pillé par une expédition de marines en décembre 1914. S’en suivit une occupation militaire du pays par les Etats Unis qui dura vingt ans, à la fois parce que la résistance haïtienne fut particulièrement farouche (Charlemagne Peralte qui dirigea la résistance paysanne est un martyr dont les Haïtiens gardent la mémoire), parce que les Nord Américains tentèrent d’instaurer à nouveau de grandes plantations qui furent à l’origine d’une nouvelle déforestation et parce que les Etats Unis ne se retirèrent qu’après avoir obtenu l’abolition de l’article de la Constitution qui interdisait à des étrangers de posséder des entreprises en Haïti.


La dictature de la famille Duvalier dura ensuite 29 ans. A leur chute, ils furent accueillis en France avec une fortune de 900 millions de dollars, une somme qui dépassait le montant de la dette extérieure d’alors. Les Duvalier jouissent tranquillement de ces biens en France (tandis que la Suisse vient de restituer à l’Etat haïtien 6 millions de dollars déposés par les Duvalier dans des banques suisses: c’est peu par rapport aux sommes volées à Haïti, mais c’est dans ce sens que la justice devrait s’exercer).

En 1971, Bébé Doc avait succédé à son père: alors que le pays produisait son alimentation jusqu’à cette époque, il fut investi président par le Département d’État pour lancer les politiques qui allaient mettre fin à la souveraineté alimentaire d’Haïti, avec l’intervention du FMI et de la Banque mondiale.

A titre d’exemple : tous les porcs « créoles », base de l’économie de toute unité familiale rurale, furent abattus par un organisme spécialisé pour enrayer la peste porcine africaine soi disant imminente en Haïti –ce dont aucune preuve ne fut apportée-. Cet organisme haïtien d’élimination des porcs opérait à l’instigation des Etats Unis via la BID (Banque Interaméricaine de Développement) et avec la complicité d’autres pays tels le Canada.
  Image: Bébé Doc

Les Etats Unis, en inondant le marché haïtien de riz subventionné dont le prix était inférieur au prix du riz produit localement ont brisé la filière nationale de production de riz. Il en a été de même de tous les produits agricoles de base, de sorte que le dumping des denrées nord-américaines subventionnées par l’État nord-américain pour détruire la production locale qui n’a ni subventions ni moyens, a fini par avoir raison de l’alimentation produite sur place. Victime de cette concurrence déloyale, Haïti est devenue le réceptacle des produits alimentaires de mauvaise qualité des Etats-Unis.

Il faut se demander pourquoi les Etats Unis se sont livrés à cette destruction délibérée de l’agriculture haïtienne au cours des quarante dernières années : au-delà de l’intérêt à disposer d’un marché pour ses produits, intérêt fort relatif au demeurant vu le pouvoir d’achat limité des Haïtiens, a primé le besoin qu’avaient les Etats Unis d’installer des entreprises d’assemblage dans un pays proche de façon à approvisionner le marché nord américain. Les « maquilas » sont massivement installées au Mexique dans la région frontière avec les USA ; elles le sont également en Haïti. Tout a donc été fait pour disposer dans ce pays d’un réservoir de main d’œuvre réduite à l’oisiveté suite à l’exode rural et prête à accepter n’importe quels salaire et conditions de travail. La voie de l’émigration est pratiquement bloquée et l’on sait combien l’émigration clandestine sur des embarcations de fortune est meurtrière. Des dirigeants haïtiens se sont flattés du résultat de cette politique, qui constitue pour eux l’avantage comparatif d’Haïti dans la compétition mondiale: elle place la main d’œuvre haïtienne parmi les moins chères du monde. Tout au long de la frontière avec la République dominicaine et dans la capitale se sont donc développées ces entreprises d’assemblage. L’année 2009 a été marquée par de longues luttes ouvrières, relayées par les étudiants, pour obtenir une augmentation du salaire minimum : le président Préval s’est lui-même impliqué fortement dans ce débat pour éviter l’augmentation de ce salaire minimum initialement votée par l’assemblée nationale ; il faut dire qu’il subissait la pression de chefs d’entreprise menaçant de fermer leurs usines au cas où les salaires augmenteraient.

Il nous faut terminer cette revue de l’histoire de deux siècles où la misère d’Haïti est fabriquée par les grandes puissances qui ont continué à faire payer à ce pays de noirs son audace anticoloniale. En 1991, au cours des premières élections démocratiques que connaît Haïti, est élu le prêtre Aristide, issu de la théologie de la libération. Il est renversé par un coup d’état neuf mois plus tard. Il reviendra à la présidence en février 2001, non sans un passage par les Etats Unis qui rend à Haïti un personnage qui n’a plus grand-chose à voir avec le président qui avait soulevé tant d’espoir dix ans plus tôt. Pourtant, à l’approche de la célébration du bicentenaire de la Révolution, Aristide a l’audace de réclamer à la France réparation du tort qu’elle a causé à Haïti en demandant la restitution de la somme qui lui fut extorquée au siècle précédent.

La réponse ne se fit guère attendre : en 2004, Aristide fut à nouveau renversé par une expédition militaire menée par les Etats Unis, la France et le Canada. Enlevé manu militari, il fut expulsé et vit depuis lors en exil en Afrique du Sud.

L’expédition a fait place à une occupation militaire déguisée en mission de paix : la MINUSTAH, la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti. Déployée depuis juin 2004, son mandat a été récemment prolongé à la demande du président Préval. Alors qu’elle est composée de près de 9000 hommes -dont d’importants contingents de Brésiliens, Argentins, Chiliens et des contingents moins nombreux de Guatémaltèques, Boliviens et Equatoriens-, seuls 2 des 20 membres de l’Etat Major sont sud-américains et les Etats Unis contrôlent le renseignement militaire. Cette « intervention sous-traitée par les Etats-Unis », selon l’expression du Prix Nobel de la paix  l’argentin Adolfo Esquivel, est pour les Haïtiens le symbole de la perte de l’indépendance nationale. Qui a visité Haïti sait que la majorité de la population haïtienne ressent la présence de la MINUSTAH comme une offense. La tension s’est aggravée quand les 114 soldats du Sri Lanka, accusés de viols de femmes et d’adolescentes, ont été rapatriés. Ils ont bien sûr bénéficié d’une totale impunité.

 

Alors, qu’on ne vienne surtout pas nous parler d’une quelconque malédiction ! La pauvreté d’Haïti n’est pas tombée du ciel, elle a été fabriquée au cours de deux siècles d’interventions étrangères, elle a été l’œuvre délibérée de grandes puissances au premier rang desquelles figurent la France et les Etats Unis. Les Français d’aujourd’hui doivent connaître l’histoire tragique des relations entre la France et Haïti, le rôle que la France, directement et à travers les Institutions financières internationales, joue dans le maintien et l’aggravation de la misère d’Haïti.

Patrick Poivre d’Arvor, au titre d’ambassadeur de l’UNICEF, ose écrire dans le Figaro du 15 janvier : « c’est un des peuples…les plus maudits par l’histoire. Mais il n’est pas responsable de cette histoire là. Le peuple français non plus ». Ce ne sont pas là d’innocentes âneries, mais l’expression de la pensée unique à l’œuvre sur Haïti.

Nous ne pouvons pas oublier que l’extrême précarité de la situation sociale haïtienne, d'où dérive réellement la dimension gigantesque de la présente catastrophe, est le résultat de deux siècles de colonialisme violent, d'interventions militaires et de pillage qui ont amené Haïti à recevoir le triste titre de " pays le plus pauvre de l'Amérique". Cette situation a été aggravée au cours des deux dernières décennies avec l'application sauvage des programmes d'ajustement néolibéral dans l'économie et la société haïtienne, avec le maintien d'une dette extérieure illégitime qui épuise les ressources de la nation, avec la dévastation de l'environnement et de l'agriculture et avec l'imposition des intérêts des compagnies transnationales.

Voilà deux siècles que l’histoire d’Haïti est le symbole du racisme et de l’anti-humanisme blanc, exprimé sans ambages par le président Jefferson au XIXème siècle quand il évoquait « cette peste indépendantiste et antiesclavagiste de nègres qui ont pris leur indépendance par les armes » L’uruguayen Eduardo Galeano l’écrivait déjà en 1996 : «  L’histoire de l’acharnement contre Haïti, qui de nos jours prend des dimensions tragiques, est aussi l’histoire du racisme dans la civilisation occidentale » (2).

 


Tout porte aujourd’hui à craindre que, sous couvert d’aide d’urgence puis de reconstruction, face à un état haïtien déliquescent et fragilisé -ce dont l’écrasement du palais national, du palais de justice et de divers ministères est comme la matérialisation symbolique-, des puissances étrangères ne profitent de la situation offerte par le chaos pour mettre de manière radicale et définitive le pays sous tutelle. La MINUSTAH constituait déjà une mise sous tutelle militaire, la mission d’envoyé spécial des Nations Unies confiée à l’ex-président Bill Clinton au cours de l’année 2009 ouvrait la voie à une mise sous tutelle économique. Aujourd’hui, les Etats Unis ont pris le contrôle de l’aéroport et ont annoncé le déploiement de dix mille soldats dont deux mille marines. Ailleurs ou en d’autres temps, cela provoquerait une protestation mondiale. S’agissant d’Haïti et sous couvert de mission humanitaire, la nouvelle occupation a un coût diplomatique presque nul (la France a élevé une légère protestation face à l’impossibilité d’atterrir à Port au Prince  pour un avion français chargé d’un hôpital, quand le besoin de soins hospitaliers de la part d’innombrables blessés est des plus criants). C’est le Commandement Sud de l’armée nord-américaine qui a pris la direction des opérations. (Image: René Préval avec la MINUSTAH)

Il est nécessaire ici de rappeler que la position géostratégique d’Haïti dans la mer des Caraïbes fait de son contrôle un élément essentiel de la politique nord-américaine dans la région. La catastrophe qui frappe Haïti fournit une occasion rêvée aux Etats Unis d’exercer ce contrôle.

 

On ne peut non plus manquer d’être choqués du mensonge par omission de nos médias : apparaissent chaque jour à l’écran un médecin français, ou canadien ou nord-américain. Leur dévouement est magnifique. Mais pas un mot et pas une image de l’aide apportée par Cuba à Haïti. Or elle est sans commune mesure avec l’aide des pays occidentaux et n’est pas seulement donnée dans l’urgence : elle a commencé il y a plus de dix ans à la suite de l’ouragan Mitch. Les 100 premiers médecins cubains sont arrivés en Haïti fin 1998. Des centaines d’Haïtiens étudient à Cuba avec des bourses. Près de 400 médecins et personnel de santé cubains travaillent tous les jours dans 227 des 337 communes du pays. Le Venezuela et Cuba ont un programme commun de coopération pour monter en Haïti dix centres de santé (appelés centres de diagnostic intégral) : les quatre premiers, déjà installés, dispensent une assistance médicale gratuite et de qualité à des milliers d’Haïtiens. Cuba a envoyé à la suite du tremblement de terre son Contingent international de médecins spécialisés dans les situations de désastres et d’épidémies baptisé Henry Reeve formé de 152 médecins. Pourquoi nos médias passent-ils sous silence la solidarité de ce petit pays de la Caraïbe, d’autant plus exemplaire que Cuba est un pays appauvri par un blocus d’un demi-siècle et par les ouragans qui l’ont durement frappé en 2008?

 

 

Je voudrais enfin récuser absolument cette réputation de violence qui est faite aux Haïtiens. La délinquance n’est d’ordinaire pas plus forte à Port au Prince que dans les autres grandes villes du Sud. Hors de la capitale, on vit plus en paix en Haïti que dans bien des pays. Il n’est jamais rien arrivé de mal aux médecins cubains dispersés dans le pays.

Les chaînes de télévision montrent à plaisir des images de pillages dégradantes pour Haïti: n’est-il pas légitime, quand on est depuis plusieurs jours sans eau et sans nourriture, d’aller les chercher là où on peut les trouver, quand plus rien ne fonctionne normalement ?

Qui vit en Haïti sait à quel point la dignité des Haïtiens est blessée par l’image fausse qu’on présente d’eux. Cette image s’est renforcée depuis le tremblement de terre : misère, chaos, délinquance et incapacité de résoudre leurs propres problèmes.

Qui vit en Haïti sait aussi à quel point ce peuple est dans la vie quotidienne doux, hospitalier, bienveillant, courageux, travailleur, créatif. Ce pays fourmille de poètes, de déclamateurs, d’écrivains, de peintres, de sculpteurs, comme si créer de la beauté était la seule dignité de ceux à qui l’on a tout pris, la seule échappatoire à la laideur de la misère. Par ailleurs, il n’est pas un illettré haïtien qui ne connaisse et ne tire fierté de l’histoire de son pays.

 

Ce peuple fait aussi face avec un courage et un optimisme rares aux épreuves successives qui l’accablent. Le 16 janvier, sur le parvis des droits de l’homme au Trocadéro, au cours du rassemblement pour rendre hommage aux victimes du tremblement de terre et pour se recueillir, les Haïtiens sont venus dire qu’ils n’étaient pas un peuple maudit, mais un peuple vaillant qui se relèvera de ses cendres.

 

Comment exprimer notre solidarité  avec le  peuple haïtien ? 


D’abord ne pas prêter nos consciences à l’infâme discours dominant tenu sur Haïti basé sur l’hypocrisie et la charité : même l’héritier des Duvalier nettoie sa conscience en offrant aujourd’hui les fonds d’une fondation familiale, dérisoires par rapport au vol commis par cette même famille ! Etre en permanence en alerte pour défaire mentalement cette pensée dominante. Etre convaincu que le peuple haïtien est un grand peuple qui ne quémande pas d’aide pais mérite une totale solidarité et un engagement à ses côtés pour briser les entraves à son émancipation.

Au-delà de l’indispensable aide d’urgence, il faudra exiger réparation : non seulement l’annulation de la dette extérieure d’Haïti mais le remboursement des sommes indûment ponctionnées par les Institutions Financières Internationales (IFIs) au titre de la dette extérieure et la mise en place d’un fonds correspondant à la rançon payée à la France afin que soient menés des projets de reconstruction.
Il faut savoir que des milliards pourraient être déversés sur Haïti : cela ne changerait rien et ne ferait que renforcer la dépendance et la corruption, s’ils sont administrés par un Etat soumis au diktat des grandes puissances et des institutions financières internationales, ou pire encore si ces puissances (ou l’une d’elles) décident de prendre en main le sort d’Haïti, lui déniant ainsi sa capacité à s’administrer elle-même. Une manière d’aider les Haïtiens, c’est de lutter pour la non-ingérence de chacun de nos gouvernements pour qu’enfin, une fois pour toutes, les Haïtiens puissent être responsables de leur destin. Il faudra exercer une pression politique pour empêcher que la catastrophe ne serve de prétexte à l’aggravation de la mise sous tutelle d’Haïti.

Enfin être à l’écoute des demandes de la société civile haïtienne et leur répondre.                  

Le directeur de la PAPDA (Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif) a fait parvenir le 14 janvier une première information dont je reprends l’essentiel de la partie concernant la « SOLIDARITE STRUCTURANTE » qu’appelle cette plateforme d’organisations populaires :


« C’est l’heure d’une grande vague de solidarité de peuple à peuple qui permette de :

 

a)    Vaincre l'analphabétisme (45 % de la population)
b)     Construire un système d'enseignement public efficace gratuit qui respecte l'histoire, la culture, l'écosystème
c)    Vaincre la crise de l'environnement et reconstruire avec la participation massive des jeunes et des internationalistes les 30 bassins hydrographiques
d)    Construire un nouveau système de santé publique en articulant médicine moderne et traditionnelle et en offrant des services primaires de qualité accessibles à 100 % de la population pour vaincre la mortalité infantile, la malnutrition, la mortalité maternelle
e)    Reconstruire une nouvelle ville avec une autre logique basée sur une urbanisation humaine et équilibrée en respectant les travailleurs et les vrais créateurs de richesse, en privilégiant les transports collectifs, la recherche scientifique, l'agriculture urbaine, l'artisanat et les arts populaires, les parcs qui favorisent la biodiversité
f)    Construire la souveraineté alimentaire sur la base d'une réforme agraire intégrale, avec priorité aux investissements agricoles pour utiliser les réserves de productivité dans une logique qui respecte les écosystèmes, la biodiversité ainsi que les besoins et la culture de la  majorité de la population.
g)    Détruire les liens de dépendance avec Washington, l'Union Européenne et l'impérialisme. Abandonner les politiques dictées par les diverses versions du consensus de Washington. Rompre avec les IFIs et leurs plans (…) »

PAPDA propose enfin d’en finir avec la MINUSTAH et de construire des brigades de solidarité de peuple à peuple.

Que chacun et chacune de nous se mobilise !

 

Notes:

(1)cité par Michel Collon dans « les sept pêchés de Chavez »

(2)Galeano « los pecados de Haiti »

Envoyé par l'auteur pour michelcollon.info

 

16/01/2010

Oui, le numéro 80 de Cassandre/Horschamp est arrivé

dans les (très bonnes) librairies et kiosques…
(un bel outil, ma foi, de résistance/invention pour l'art et la culture !
Une revue à soutenir !)
 

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Cassandre/Horschamp # 80
en librairies et kiosques à partir du 15 janvier 2010
_______

Sommaire


GRAND TÉMOIN
Stéphane Hessel


CHANTIERS

RÉSISTANCE / INVENTION

Petits ruisseaux et grandes rivières /Entretien avec Danielle Mitterrand

Aminata Traoré, le quartier et le monde par Daphne Bitchatch
Cesar Brie et la Bolivie : Sucre, goût amer par Thomas Hahn
Milin l’enchanteur/Entretien avec Gildas Milin
Balle de match au Toursky par Irène Sadowska-Guillon
Ce que George Orwell nous apprend de nous-mêmes/Entretien avec Sébastien Jeannerot
Le prix de l’homme par Barbara Petit
Désir et morale selon Morder/Entretien avec Joseph Morder


PARIS (TROP DE LUMIÈRE NUIT)

Chronique d’un naufrage annoncé par Valérie de Saint-Do
Ils y avaient pensé… Entretien avec Ricardo Basualdo par Valérie de Saint-Do
Un arpenteur à La Chapelle/Entretien avec Constantin Petcou
Paroles de riverains/Micro-trottoir à Stalingrad

Une croissance contrariée ?/Entretien avec Frédéric Fisbach
« En ces temps congelés… »/ Nicolas Klotz
Quelques divagations autour d’un Centquatre dans la tourmente par Jacques Livchine
Les Métallos : Repartir du bon pied… par Raoul de Bonair
Que 100 fleurs s’épanouissent par David Langlois-Mallet
Théâtre Silvia-Monfort/Bain de jouvence/L. de Magalhaes et S. Ricordel / Paroles sur le vif
La Villette renoue-t-elle avec le scandale ? par Marc Gauchée

Brèves chantiers
_______________________

HORSCHAMP

LIBRES ÉCHANGES
Contre le simulacre/Entretien avec Martin Crimp

CHRONIQUE DU THÉÂTRE ORDINAIRE
« Désolés, on ne peut pas subventionner les cris »/Bruno Boussagol

FIL D’ARIANE
Théâtre permanent d'Aubervilliers/ Le théâtre comme art martial par Samuel Wahl

SI LOIN SI PROCHE
Colombie noire / Thomas Hahn

Notes en marge
 par Valérie de Saint-Do

VILLES ET FESTIVALS
L’automne après Crombecque/Entretien avec Marie Collin
Buenos Aires vue du sous-sol/Entretien avec Jean-Marie Broucaret

HÔPITAL SILENCE!
Quand Europe se réveille… par Marie Limpatiente

ÉCRITS
Rue livre ! /Entretien avec Jean-Georges Tartare
Chroniques par Édith Rappoport, Thomas Hahn, Barbara Petit, Valérie de Saint-Do

DE VISU
Christian Boltanski/Théâtres de l’au-delà par Irène Sadowska-Guillon

Hors-sujet

Points de mire

Petites théories jetables par Jacques Livchine
_______

Plus un supplément exceptionnel
« Cultures en régions »
_______

L'équipe de Cassandre/Horschamp
ne renonce pas, mais pour continuer
elle a besoin de vous !
 
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et dans vos réseaux

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12/12/2009

Mélancolie spécieuse par Zoé Lucinder

Dans ce monde, on bâtit, on sculpte, on sarcle, on soude, on emboite, on ligature, on éviscère, on torture, en un mot, on s'occupe.
Quand on ne s'occupe pas, on périclite. N'essayez pas d'y échapper, c'est sans issue.
Petits égos solitaires, dont il faut sans cesse déterrer le cou du sable des certitudes.
Cerveaux stratifiés de milliards de mots, de billions d'émotions.
Sexes définitifs ou définitoires, besoin de plein et de chaud vrillé sous le nombril.
Stylo et encre n'y feront rien. Au contraire, ils vous y ramènent.
Vous croyez recracher la mixture en l'étalant sur votre petit papier. Innocence!
Elle sera dans votre bouche demain. Aussi amère qu'aujourd'hui.
Allez plutôt dormir. Dans un désert, que faire de mieux. C'est une consolation savez vous ?
Allez, ne résistez pas. Votre Ça ne demande que ça.
Votre moi sans aucun toi finira par se taire.
Et votre surmoi voguera, sur les ondes alpha et béta de votre capsule crânienne, sur l'huile immobile de votre douleur.
Ça, moi, surmoi, tous en hérésie dans ce monde balisé.
Paix! Revenez à la raison !
Tout est prévu pour la gouverne. Inscrivez vos empreintes digitales sur ce petit carton, mettez votre salive à l'abri de notre coffre, souriez à la caméra.
Jurez fidélité à votre mari et à votre banquier et tout ira bien.
Le catalogue des étoiles est disponible et le noyau d'énergie sous contrôle.
Laissez-vous aller. Ce n'est qu'une longue attente. Avant de rencontrer le dentiste de l'âme.
Patientez. La mort est au bout.
Commencez par vous endormir. Ce sera moins douloureux. Vous serez habitués.
Puisez dans la gamme d'hypnotiques, c'est gratuit.
La révolte est taxée, l'ignorez vous? Ne vous l'a-t-on pas assez dit!
Le rêve n'est qu'un regret, un prurit. Croyez moi ! Une mélancolie spécieuse! Une fainéantise.

Zoé Lucinder

L'Arbre à palabres  http://zolucider.blogspot.com/

PRÉCIS D’HUMILIATION - Bernard Noël

PRÉCIS D’HUMILIATION
avril 2009

Toujours, l’État s’innocente au nom du Bien public de la violence  
qu’il exerce. Et naturellement, il représente cette violence comme la  
garantie même de ce Bien, alors qu’elle n’est rien d’autre que la  
garantie de son pouvoir. Cette réalité demeure masquée d’ordinaire par  
l’obligation d’assurer la protection des personnes et des propriétés,  
c’est-à-dire leur sécurité. Tant que cette apparence est respectée,  
tout paraît à chacun normal et conforme à l’ordre social. La situation  
ne montre sa vraie nature qu’à partir d’un excès de protection qui  
révèle un excès de présence policière. Dès lors, chacun commence à  
percevoir une violence latente, qui ne simule d’être un service public  
que pour asservir ses usagers. Quand les choses en sont là, l’État  
doit bien sûr inventer de nouveaux dangers pour justifier le  
renforcement exagéré de sa police : le danger le plus apte aujourd’hui  
à servir d’excuse est le terrorisme.

Le prétexte du terrorisme a été beaucoup utilisé depuis un siècle, et  
d’abord par les troupes d’occupation. La fin d’une guerre met fin aux  
occupations de territoires qu’elle a provoquées sauf si une  
colonisation lui succède. Quand les colonisés se révoltent, les  
occupants les combattent au nom de la lutte contre le terrorisme. Tout  
résistant est donc qualifié de « terroriste » aussi illégitime que  
soit l’occupation. En cas de « libération », le terroriste jusque-là  
traité de « criminel » devient un « héros » ou bien un « martyr » s’il  
a été tué ou exécuté.

Les héros et les martyrs se sont multipliés depuis que les guerres ont  
troqué la volonté de domination contre celle d’éradiquer le «  
terrorisme ». Cette dernière volonté est devenue universelle depuis  
les attentats du 11 septembre 2001 contre les tours du World Trade  
Center : elle a même été sacralisée sous l’appellation de guerre du  
Bien contre le Mal. Tous les oppresseurs de la planète ont sauté sur  
l’occasion de considérer leurs opposants comme des suppôts du Mal, et  
il s’en est suivi des guerres salutaires, des tortures honorables, des  
prisons secrètes et des massacres démocratiques. Dans le même temps,  
la propagande médiatique a normalisé les actes arbitraires et les  
assassinats de résistants pourvu qu’ils soient « ciblés ».

Tandis que le Bien luttait ainsi contre le Mal, il a repris à ce  
dernier des méthodes qui le rendent pire que le mal. Conséquence : la  
plupart des États
— en vue de ce Bien là — ont entouré leur pouvoir de précautions si  
outrées qu’elles sont une menace pour les citoyens et pour leurs  
droits. Il est par exemple outré que le Président d’une République,  
qui passe encore pour démocratique, s’entoure de milliers de policiers  
quand il se produit en public. Et il est également outré que ces  
policiers, quand ils encombrent les rues, les gares et les lieux  
publics, traitent leurs concitoyens avec une arrogance et souvent une  
brutalité qui prouvent à quel point ils sont loin d’être au service de  
la sécurité.

Nous sommes dans la zone trouble où le rôle des institutions et de  
leur personnel devient douteux. Une menace est dans l’air, dont la  
violence potentielle est figurée par le comportement des forces de  
l’ordre, mais elle nous atteint pour le moment sous d’autres formes,  
qui semblent ne pas dépendre directement du pouvoir. Sans doute ce  
pouvoir n’est-il pas à l’origine de la crise économique qui violente  
une bonne partie de la population, mais sa manière de la gérer est si  
évidemment au bénéfice exclusif de ses responsables que ce  
comportement fait bien davantage violence qu’une franche répression.  
L’injustice est tout à coup flagrante entre le sort fait aux grands  
patrons et le désastre social généré par la gestion due à cette caste  
de privilégiés, un simple clan et pas même une élite.

La violence policière courante s’exerce sur la voie publique ; la  
violence économique brutalise la vie privée. Tant qu’on ne reçoit pas  
des coups de matraque, on peut croire qu’ils sont réservés à qui les  
mérite, alors que licenciements massifs et chômage sont ressentis  
comme immérités. D’autant plus immérités que l’information annonce en  
parallèle des bénéfices exorbitants pour certaines entreprises et des  
gratifications démesurées pour leurs dirigeants et leurs actionnaires.  
Au fond, l’exercice du pouvoir étant d’abord affaire de « com  
» (communication) et de séduction médiatique, l’État et ses  
institutions n’ont, en temps ordinaire, qu’une existence virtuelle  
pour la majorité des citoyens, et l’information n’a pas davantage de  
consistance tant qu’elle ne se transforme pas en réalité douloureuse.  
Alors, quand la situation devient franchement difficile, la douleur  
subie est décuplée par la comparaison entre le sort des privilégiés et  
la pauvreté générale de telle sorte que, au lieu de faire rêver, les  
images « people » suscitent la rage. Le spectacle ne met plus en scène  
qu’une différence insupportable et l’image, au lieu de fasciner, se  
retourne contre elle-même en exhibant ce qu’elle masquait.  
Brusquement, les cerveaux ne sont plus du tout disponibles !

Cette prise de conscience n’apporte pas pour autant la clarté car le  
pouvoir dispose des moyens de semer la confusion. Qu’est-ce qui, dans  
la « Crise », relève du système et qu’est-ce qui relève de l’erreur de  
gestion ? Son désastre est imputé à la spéculation, mais qui a spéculé  
sinon principalement les banques en accumulant des titres aux  
dividendes mirifiques soudain devenus « pourris ». Cette pourriture  
aurait dû ne mortifier que ses acquéreurs puisqu’elle se situait hors  
de l’économie réelle mais les banques ayant failli, c’est tout le  
système monétaire qui s’effondre et avec lui l’économie.

Le pouvoir se précipite donc au secours des banques afin de sauver  
l’économie et, dit-il, de préserver les emplois et la subsistance des  
citoyens. Pourtant, il y a peu de semaines, la ministre de l’économie  
assurait que la Crise épargnerait le pays, puis, brusquement, il a  
fallu de toute urgence donner quelques centaines de milliards à nos  
banques jusque-là sensées plus prudentes qu’ailleurs. Et cela fait, la  
Crise a commencé à balayer entreprises et emplois comme si le remède  
précipitait le mal.

La violence ordinaire que subissait le monde du travail avec la  
réduction des acquis sociaux s’est trouvée décuplée en quelques  
semaines par la multiplication des fermetures d’entreprises et des  
licenciements. En résumé, l’État aurait sauvé les banques pour écarter  
l’approche d’un krach et cette intervention aurait bien eu des effets  
bénéfiques puisque les banques affichent des bilans positifs,  
cependant que les industries ferment et licencient en masse. Qu’en  
conclure sinon soit à un échec du pouvoir, soit à un mensonge de ce  
même pouvoir  puisque le sauvetage des banques s’est soldé par un  
désastre?

Faute d’une opposition politique crédible, ce sont les syndicats qui  
réagissent et qui, pour une fois, s’unissent pour déclencher grèves et  
manifestations. Le 29 janvier, plus de deux millions de gens défilent  
dans une centaine de villes. Le Président fixe un rendez-vous aux  
syndicats trois semaines plus tard et ceux-ci, en dépit du succès de  
leur action, acceptent ce délai et ne programment une nouvelle journée  
d’action que pour le 19 mars. Résultat de la négociation : le « social  
» recevra moins du centième de ce qu’ont reçu les banques. Résultat de  
la journée du 19 mars : trois millions de manifestants dans un plus  
grand nombre de villes et refus de la part du pouvoir de nouvelles  
négociations.

La crudité des rapports de force est dans la différence entre le don  
fait aux banques et l’obole accordée au social. La minorité  
gouvernementale compte sur l’impuissance de la majorité populaire et  
la servilité de ses représentants pour que l’Ordre perdure tel qu’en  
lui-même à son service. On parle ici et là de situation «  
prérévolutionnaire », mais cela n’empêche ni les provocations  
patronales ni les vulgarités vaniteuses du Président. Aux déploiements  
policiers s’ajoutent des humiliations qui ont le double effet  
d’exciter la colère et de la décourager. Une colère qui n’agit pas  
épuise très vite l’énergie qu’elle a suscitée.

La majorité populaire, qui fut séduite et dupée par le Président et  
son clan, a cessé d’être leur dupe mais sans aller au-delà d’une  
frustration douloureuse. Il ne suffit pas d’être la victime d’un  
système pour avoir la volonté de s’organiser afin de le renverser. Les  
jacqueries sont bien plus nombreuses dans l’histoire que les  
révolutions : tout porte à croire que le pouvoir les souhaite afin de  
les réprimer de façon exemplaire. Entre une force sûre d’elle-même et  
une masse inorganisée n’ayant pour elle que sa rage devant les  
injustices qu’elle subit, une violence va croissant qui n’a que de  
faux exutoires comme les séquestrations de patrons ou les sabotages.  
Ces actes, spontanés et sans lendemain, sont des actes désespérés.

Il existe désormais un désespoir programmé, qui est la forme nouvelle  
d’une violence oppressive ayant pour but de briser la volonté de  
résistance. Et de le faire en poussant les victimes à bout afin de  
leur démontrer que leur révolte ne peut rien, ce qui transforme  
l’impuissance en humiliation. Cette violence est systématiquement  
pratiquée par l’un des pays les plus représentatifs de la politique du  
bloc capitaliste : elle consiste à réduire la population d’un  
territoire au désespoir et à la maintenir interminablement dans cet  
état. Des incursions guerrières, des bombardements, des assassinats  
corsent régulièrement l’effet de l’encerclement et de l’embargo. Le  
propos est d’épuiser les victimes pour qu’elles fuient enfin le pays  
ou bien se laissent domestiquer.

L’expérimentation du désespoir est poussée là vers son paroxysme parce  
qu’elle est le substitut d’un désir de meurtre collectif qui n’ose pas  
se réaliser. Mais n’y a-t-il pas un désir semblable, qui bien sûr ne  
s’avouera jamais, dans la destruction mortifère des services publics,  
la mise à la rue de gens par milliers, la chasse aux émigrés ? Cette  
suggestion n’est exagérée que dans la mesure où les promoteurs de ces  
méfaits se gardent d’en publier clairement les conséquences. Toutefois  
à force de délocalisations, de pertes d’emplois, de suppressions de  
lits dans les hôpitaux, de remplacement du service par la rentabilité,  
d’éloges du travail quand il devient introuvable, une situation  
générale est créée qui, peu à peu, met une part toujours plus grande  
de la population sous le seuil du supportable et l’obligation de le  
supporter.

Naturellement, le pouvoir accuse la Crise pour s’innocenter, mais la  
Crise ne fait qu’accélérer ce que le Clan appelait des réformes. Et il  
ose même assurer que la poursuite des réformes pourrait avoir raison  
de la Crise… Les victimes de cette surenchère libérale sont évidemment  
aussi exaspérées qu’impuissantes, donc mûres pour le désespoir car la  
force de leur colère va s’épuiser entre un pouvoir qui les défie du  
haut de sa police, une gauche inexistante et des syndicats prenant  
soin de ne pas utiliser l’arme pourtant imbattable de la grève générale.

Pousser à la révolte et rendre cette révolte impossible afin de mater  
définitivement les classes qui doivent subir l’exploitation n’est que  
la partie la plus violente d’un plan déjà mis en œuvre depuis  
longtemps. Sans doute cette accélération opportune a-t-elle été  
provoquée par la Crise et ses conséquences économiques, lesquelles ont  
mis de la crudité dans les intérêts antipopulaires de la domination,  
mais la volonté d’établir une passivité générale au moyen des médias  
avait déjà poussé très loin son plan. Cette passivité s’est trouvée  
brusquement troublée par des atteintes insupportables à la vie  
courante si bien — comme dit plus haut — que les cerveaux ont cessé  
d’être massivement disponibles. Il fallait dès lors décourager la  
résistance pour que son mouvement rendu en lui-même impuissant  
devienne le lieu d’une humiliation exemplaire ne laissant pas d’autre  
alternative que la soumission. Ainsi le pouvoir économique, qui  
détient la réalité du pouvoir, dévoile sa nature totalitaire et son  
mépris à l’égard d’une majorité qu’il s’agit de maintenir dans la  
servilité en attendant qu’il soit un jour nécessaire de l’exterminer.


Bernard Noël

 

01/12/2009

Lettre de Michel Onfray au président

 
Monsieur le Président, devenez camusien !, par Michel Onfray

LE MONDE | 24.11.09 | 14h05

Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le
temps. Vous venez de manifester votre désir d'accueillir les cendres d'Albert Camus au
Panthéon, ce temple de la République au fronton duquel, chacun le sait, se trouvent
inscrites ces paroles : "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante". Comment vous
donner tort puisque, de fait, Camus fut un grand homme dans sa vie et dans son oeuvre
et qu'une reconnaissance venue de la patrie honorerait la mémoire de ce boursier de
l'éducation nationale susceptible de devenir modèle dans un monde désormais sans
modèles.
De fait, pendant sa trop courte vie, il a traversé l'histoire sans jamais commettre d'erreurs
: il n'a jamais, bien sûr, commis celle d'une proximité intellectuelle avec Vichy. Mieux :
désireux de s'engager pour combattre l'occupant, mais refusé deux fois pour raisons de
santé, il s'est tout de même illustré dans la Résistance, ce qui ne fut pas le cas de tous ses
compagnons philosophes. De même, il ne fut pas non plus de ceux qui critiquaient la
liberté à l'Ouest pour l'estimer totale à l'Est : il ne se commit jamais avec les régimes
soviétiques ou avec le maoïsme.
Camus fut l'opposant de toutes les terreurs, de toutes les peines de mort, de tous les
assassinats politiques, de tous les totalitarismes, et ne fit pas exception pour justifier les
guillotines, les meurtres, ou les camps qui auraient servi ses idées. Pour cela, il fut bien
un grand homme quand tant d'autres se révélèrent si petits.
Mais, Monsieur le Président, comment justifierez-vous alors votre passion pour cet
homme qui, le jour du discours de Suède, a tenu à le dédier à Louis Germain, l'instituteur
qui lui permit de sortir de la pauvreté et de la misère de son milieu d'origine en devenant,
par la culture, les livres, l'école, le savoir, celui que l'Académie suédoise honorait ce jour
du prix Nobel ? Car, je vous le rappelle, vous avez dit le 20 décembre 2007, au palais du
Latran : "Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre
le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé." Dès lors, c'est à La
Princesse de Clèves que Camus doit d'être devenu Camus, et non à la Bible.
De même, comment justifierez-vous, Monsieur le Président, vous qui incarnez la nation,
que vous puissiez ostensiblement afficher tous les signes de l'américanophilie la plus
ostensible ? Une fois votre tee-shirt de jogger affirmait que vous aimiez la police de New
York, une autre fois, torse nu dans la baie d'une station balnéaire présentée comme très
prisée par les milliardaires américains, vous preniez vos premières vacances de président
aux Etats-Unis sous les objectifs des journalistes, ou d'autres fois encore, notamment
celles au cours desquelles vous avez fait savoir à George Bush combien vous aimiez son
Amérique.
Savez-vous qu'Albert Camus, souvent présenté par des hémiplégiques seulement comme
un antimarxiste, était aussi, et c'est ce qui donnait son sens à tout son engagement, un
antiaméricain forcené, non pas qu'il n'ait pas aimé le peuple américain, mais il a souvent
dit sa détestation du capitalisme dans sa forme libérale, du triomphe de l'argent roi, de la
religion consumériste, du marché faisant la loi partout, de l'impérialisme libéral imposé à
la planète qui caractérise presque toujours les gouvernements américains. Est-ce le
Camus que vous aimez ? Ou celui qui, dans Actuelles, demande "une vraie démocratie
populaire et ouvrière", la "destruction impitoyable des trusts", le "bonheur des plus
humbles d'entre nous" (OEuvres complètes d'Albert Camus, Gallimard, "La Pléiade", tome
II, p. 517) ?
Et puis, Monsieur le Président, comment expliquerez-vous que vous puissiez déclarer
souriant devant les caméras de télévision en juillet 2008 que, "désormais, quand il y a
une grève en France, plus personne ne s'en aperçoit", et, en même temps, vouloir
honorer un penseur qui n'a cessé de célébrer le pouvoir syndical, la force du génie
colérique ouvrier, la puissance de la revendication populaire ? Car, dans L'Homme
révolté, dans lequel on a privilégié la critique du totalitarisme et du marxisme-léninisme
en oubliant la partie positive - une perversion sartrienne bien ancrée dans l'inconscient
collectif français... -, il y avait aussi un éloge des pensées anarchistes françaises,
italiennes, espagnoles, une célébration de la Commune, et, surtout, un vibrant plaidoyer
pour le "syndicalisme révolutionnaire" présenté comme une "pensée solaire" (t. III, p.
317).
Est-ce cet Albert Camus qui appelle à "une nouvelle révolte" libertaire (t. III, p. 322) que
vous souhaitez faire entrer au Panthéon ? Celui qui souhaite remettre en cause la "forme
de la propriété" dans Actuelles II (t. III, p. 393) ? Car ce Camus libertaire de 1952 n'est
pas une exception, c'est le même Camus qui, en 1959, huit mois avant sa mort, répondant
à une revue anarchiste brésilienne, Reconstruir, affirmait : "Le pouvoir rend fou celui qui
le détient" (t. IV, p. 660). Voulez-vous donc honorer l'anarchiste, le libertaire, l'ami des
syndicalistes révolutionnaires, le penseur politique affirmant que le pouvoir transforme
en Caligula quiconque le détient ?
De même, Monsieur le Président, vous qui, depuis deux ans, avez reçu, parfois en grande
pompe, des chefs d'Etat qui s'illustrent dans le meurtre, la dictature de masse,
l'emprisonnement des opposants, le soutien au terrorisme international, la destruction
physique de peuples minoritaires, vous qui aviez, lors de vos discours de candidat,
annoncé la fin de la politique sans foi ni loi, en citant Camus d'ailleurs, comment
pourrez-vous concilier votre pragmatisme insoucieux de morale avec le souci camusien
de ne jamais séparer politique et morale ? En l'occurrence une morale soucieuse de
principes, de vertus, de grandeur, de générosité, de fraternité, de solidarité.
Camus parlait en effet dans L'Homme révolté de la nécessité de promouvoir un
"individualisme altruiste" soucieux de liberté autant que de justice. J'écris bien : "autant
que". Car, pour Camus, la liberté sans la justice, c'est la sauvagerie du plus fort, le
triomphe du libéralisme, la loi des bandes, des tribus et des mafias ; la justice sans la
liberté, c'est le règne des camps, des barbelés et des miradors. Disons-le autrement : la
liberté sans la justice, c'est l'Amérique imposant à toute la planète le capitalisme libéral
sans états d'âme ; la justice sans la liberté, c'était l'URSS faisant du camp la vérité du
socialisme. Camus voulait une économie libre dans une société juste. Notre société,
Monsieur le Président, celle dont vous êtes l'incarnation souveraine, n'est libre que pour
les forts, elle est injuste pour les plus faibles qui incarnent aussi les plus dépourvus de
liberté.
Les plus humbles, pour lesquels Camus voulait que la politique fût faite, ont nom
aujourd'hui ouvriers et chômeurs, sans-papiers et précaires, immigrés et réfugiés, sanslogis
et stagiaires sans contrats, femmes dominées et minorités invisibles. Pour eux, il
n'est guère question de liberté ou de justice... Ces filles et fils, frères et soeurs,
descendants aujourd'hui des syndicalistes espagnols, des ouvriers venus d'Afrique du
Nord, des miséreux de Kabylie, des travailleurs émigrés maghrébins jadis honorés,
défendus et soutenus par Camus, ne sont guère à la fête sous votre règne. Vous êtes-vous
demandé ce qu'aurait pensé Albert Camus de cette politique si peu altruiste et tellement
individualiste ?
Comment allez-vous faire, Monsieur le Président, pour ne pas dire dans votre discours de
réception au Panthéon, vous qui êtes allé à Gandrange dire aux ouvriers que leur usine
serait sauvée, avant qu'elle ne ferme, que Camus écrivait le 13 décembre 1955 dans un
article intitulé "La condition ouvrière" qu'il fallait faire "participer directement le
travailleur à la gestion et à la réparation du revenu national" (t. III, p. 1059) ? Il faut la
paresse des journalistes reprenant les deux plus célèbres biographes de Camus pour faire
du philosophe un social-démocrate...
Car, si Camus a pu participer au jeu démocratique parlementaire de façon ponctuelle
(Mendès France en 1955 pour donner en Algérie sa chance à l'intelligence contre les
partisans du sang de l'armée continentale ou du sang du terrorisme nationaliste), c'était
par défaut : Albert Camus n'a jamais joué la réforme contre la révolution, mais la réforme
en attendant la révolution à laquelle, ces choses sont rarement dites, évidemment, il a
toujours cru - pourvu qu'elle soit morale.
Comment comprendre, sinon, qu'il écrive dans L'Express, le 4 juin 1955, que l'idée de
révolution, à laquelle il ne renonce pas en soi, retrouvera son sens quand elle aura cessé
de soutenir le cynisme et l'opportunisme des totalitarismes du moment et qu'elle
"réformera son matériel idéologique et abâtardi par un demi-siècle de compromissions
et (que), pour finir, elle mettra au centre de son élan la passion irréductible de la
liberté" (t. III, p. 1020) - ce qui dans L'Homme révolté prend la forme d'une opposition
entre socialisme césarien, celui de Sartre, et socialisme libertaire, le sien... Or, doit-on le
souligner, la critique camusienne du socialisme césarien, Monsieur le Président, n'est pas
la critique de tout le socialisme, loin s'en faut ! Ce socialisme libertaire a été passé sous
silence par la droite, on la comprend, mais aussi par la gauche, déjà à cette époque toute
à son aspiration à l'hégémonie d'un seul.
Dès lors, Monsieur le Président de la République, vous avez raison, Albert Camus mérite
le Panthéon, même si le Panthéon est loin, très loin de Tipaza - la seule tombe qu'il aurait
probablement échangée contre celle de Lourmarin... Mais si vous voulez que nous
puissions croire à la sincérité de votre conversion à la grandeur de Camus, à l'efficacité de
son exemplarité (n'est-ce pas la fonction républicaine du Panthéon ?), il vous faudra
commencer par vous.
Donnez-nous en effet l'exemple en nous montrant que, comme le Camus qui mérite le
Panthéon, vous préférez les instituteurs aux prêtres pour enseigner les valeurs ; que,
comme Camus, vous ne croyez pas aux valeurs du marché faisant la loi ; que, comme
Camus, vous ne méprisez ni les syndicalistes, ni le syndicalisme, ni les grèves, mais qu'au
contraire vous comptez sur le syndicalisme pour incarner la vérité du politique ; que,
comme Camus, vous n'entendez pas mener une politique d'ordre insoucieuse de justice et
de liberté ; que, comme Camus, vous destinez l'action politique à l'amélioration des
conditions de vie des plus petits, des humbles, des pauvres, des démunis, des oubliés, des
sans-grade, des sans-voix ; que, comme Camus, vous inscrivez votre combat dans la
logique du socialisme libertaire...
A défaut, excusez-moi, Monsieur le Président de la République, mais je ne croirai, avec
cette annonce d'un Camus au Panthéon, qu'à un nouveau plan de communication de vos
conseillers en image. Camus ne mérite pas ça. Montrez-nous donc que votre lecture du
philosophe n'aura pas été opportuniste, autrement dit, qu'elle aura produit des effets
dans votre vie, donc dans la nôtre. Si vous aimez autant Camus que ça, devenez
camusien. Je vous certifie, Monsieur le Président, qu'en agissant de la sorte vous vous
trouveriez à l'origine d'une authentique révolution qui nous dispenserait d'en souhaiter
une autre.
Veuillez croire, Monsieur le Président de la République, à mes sentiments respectueux et
néanmoins libertaires.
 
 

Michel Onfray
est philosophe.

Article paru dans l'édition du 25.11.09