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16/02/2014

l’œil & la plume : Chants

 

Hang Phuong ou Phuong Anh00colorized07.jpg
texte de Hằng Phương                                                                                                    collage   jlmi  2013
 

Alors que les jours étaient de pluie

Et les nuit de brume

J’ai vu passer des femmes & des enfants

Des hommes & des vieillards.

Ils étaient tous là

Tout ces milliers

Tout ces millions

Tout ces grains de poussière

Oubliés, inutilisés.

 

Entends-tu ces chants venus d’un autre âge,

Si proches, si présents,

Qui parlent des humiliés de ce monde ?

 

Entends-tu ces chants, les entends-tu ?

 

 

Lieu du larcin  : http://jlmi22.hautetfort.com/

 

 

12/02/2014

D. A. Levy - Poème sur la mort d'un monastère de banlieue (fragment III )

l'oeil & la plume : poème sur la mort d'un monastère de banlieue (fragment III )

eboueurzen 02.jpg
texte de d.a. levy                                                                                                                      collage   Jean-Louis millet  2014
 
 

les petites funérailles

 

« la seule différence
entre les matadors & les poètes
c'est que les uns flirtent avec la mort
et les autres avec la folie »

rik davis

 


ils vous ont presque tous menti
moi y compris je suppose
« le poète joue avec la folie »
c'est ridicule - nous sommes tous fous
c'est à vous de réveiller les poètes
perdus dans leurs passés mystérieux
le poète mange & dort & pisse
& pète & chie & écrit
des poèmes - c'est ça, la folie ?
c'est un maître zen sous barbituriques

c'est l'homme d'affaires, le commerçant
qui joue avec la folie - le
docteur qui joue avec la médecine - l'imprimeur
le fabricant de bombes & le type
qui fait des baguettes & des croissants de 9h à 5h
se réveille à 6h
conduit son camion
à travers la ville
vivant jour après jour
la même routine
insensée
sans même le temps
de se demander pourquoi
poètes paumés dans le luxe de pouvoir
poser des questions de pouvoir
se cogner la tête contre les murs
& dire « hé c'est mon boulot »
& ils savent déjà - qu'ils ne veulent pas de réponses

ah mais ce matador en transit rapide
embroché chaque jour par des cornes
invisibles - intérieurement
& les transactions commerciales qui ne se font pas
& le cow-boy de la CTS assis sans un mot
cherchant à décrocher du boulot - n'importe quel boulot
& qui sait qu'il crèvera tubard
ou du cancer à 65 ans- incapable de trouver un poil de
signification dans tout ce jeu
ah la douce folie que de pouvoir
balancer toutes ces journées désespérément identiques
alors que le matador reçoit une rose
d'un petit boudin cradoque
dans la foule
il lui donne les oreilles du taureau
plus tard au lit

& un poète qui bande avec une pauvre vision
nettoie pour vous le tableau
mais maintenant vous avez la télévision
& vous rêvez trop

l’éboueur le matin
connaît sa propre réalité
les éboueurs ne se font jamais descendre pendant les émeutes
peut-être sont-ils les vrais saints
avec une aura protectrice
leur réalité - la merde de
la corbeille à papier de votre chambre à coucher
il faut être un maître zen
pour être éboueur
& les poètes mentent quand ils essaient de trouver
quelque beauté dans les tas d'ordures
les ordures sont les ordures
la poésie est une ordure sentimentale -
les détritus
& la beauté ne sont que des rêves
mais maintenant vous avez la télévision
pour vous aider à rêver

hommes sans âme
toreros de magasins sans importance
fantômes décervelés qui jamais ne possèderont d'esprit
avec lequel jouer
hommes aux rêves télévisés de lycéens
qui se signent en des rites de mort
qui murmurent « doux jésus » avant d'affronter
leurs concurrents chaque jour
qui jouent à la guerre - & deviennent des policiers
jouant avec la folie
ils conduisent leurs autos
se moquent des hippies boivent le vendredi
jouent aux quilles chient sur Dieu chaque jour & meurent
& meurent & meurent tout seuls
enveloppés dans des drapeaux
fiers de leur folie
& les poètes académiques
écrivent pour vous leurs rêves proprets
& prétendent que tout est beau
assis dans un bar
le confessionnal alcoolique

& chaque jour je m'assieds ici
& j'essaie de devenir chacun d'entre vous
l'un après l'autre
essayant ces rêves de lycée
pour voir la taille
ça marche pas
vous n'êtes pas à ma pointure

poète j'essaie d'apprendre
à rester humain
malgré la technologie
& il n'y a personne pour m'enseigner
je suis encore trop jeune pour
être tranquille & contemplatif

je ne veux pas devenir une carte vermeille
tremblant de terreur devant la télé

des hommes d'affaires dans leurs ego-trips amphétaminés
me racontent leur dernier coup

je visite des églises & des temples & je pose des questions
& on me donne une brochure
ou un livre idiot
on dirait qu'il n'y a personne
d'autre que moi pour répondre à mes questions

une hideuse responsabilité
avec des conséquences encore pires

adieu télévision
je rentre dans ma tête

ma femme & moi
faisons notre promenade du soir
autour du bloc
(sommes-nous si vieux)
il y a quelque chose de beau
en elle quelque chose
une sorte de rêve dans le ciel sans nuage

je sais que mes rêves sont irréels
mais ce sont mes rêves

parfois
par les chaudes nuits d'été
nous nous haïssons
& c'est merveilleux...

 

note :
paix & lucidité sont
deux petits oiseaux
qui cherchent à quitter la planète
parce qu'ils sont las de mourir

je n'ai pas de conseils à donner


 

in Poème sur la mort d’un monastère de banlieue

 


“Suburban Monastery Death Poem”, Zero Edition, Cleveland 1968
“Suburban Monastery Death Poem”, Second Zero Edition, Cleveland 1976
“Poème sur la Mort d'un Monastère de Banlieue”, in Starscrewer Spécial, Berguette, 1981
“Poème sur la Mort d'un Monastère de Banlieue”, Station Underground d’Émerveillement Littéraire, Berguette, 1993. ISBN 2 909834 11 5 (traduction Lucien Suel)

 

 

Lieu du larcin : Au hasard de connivences, blog de Jean-Louis Millet http://jlmi22.hautetfort.com/

10/02/2014

Cécile Coulon - Laissez-moi tranquille

Laissez les hommes quitter leurs femmes pour d'adorables jeunes filles
Laissez les femmes quitter leurs hommes pour des garçons polis
Les enfants vont grandir les douleurs les fantasmes et les hivers aussi
Laissez les clés à vos voisins laissez les chiens faire leurs besoins et les chiennes leurs petits
Laissez-les se noyer dans l'eau du bain laissez flotter vos chagrins à la surface du whisky
Les poètes sont des boxeurs qui ne savent plus sur quel pied danser laissez-les transpirer
Les romanciers sont des marathoniens qui s'épuisent avant la fin laissez-les s'abreuver
Laissez les blondes avoir d'énormes seins laissez les brunes avoir de longues jambes
Les gens qui se haïssent vous savez souvent s'assemblent
Côte à côte main dans la main pourtant nous n'avons rien à faire ensemble
Laissez les gens baiser comme des lapins laissez les gens faire l'amour comme dans les films
Laissez les gens s'enfermer se salir s'indigner
Ça n'ira pas plus loin qu'une lettre d'adieu sur le frigo dans la cuisine

Laissez l'adolescence faire rugir sa colère déplacer des montagnes et tarir les rivières
Laissez les bons élèves se rêver musiciens laissez les ouvriers se rêver magiciens
Transformer la machine en mannequin libérer la colombe étouffée dans leurs mains
Laissez les médecins tirer sur l'ambulance ouvrez les hôpitaux aux malades du coeur
Fracassés par l'absence la puissance de l'ennui le manque de chaleur
Laissez les femmes lécher d'autres femmes
Laissez les hommes sucer d'autres hommes
Qu'est-ce que ça peut vous faire l'appartement est vide et le désir s'affame
Comme une fille qui n'a plus que la peau sur les os et du sel dans ses larmes
Laissez les animaux pisser sur vos portails laissez vos descendants cracher sur vos portraits
Personne n'est obligé d'aimer la ligne du même sang la haine a ses blasons que la famille ignore
Laissez les amoureux oublier qu'ils ont aimé laissez les malheureux oublier qu'ils ont sombré
La solitude est une eau douce il fait bon s'y baigner laissez vos gosses passer la nuit dehors
Ce sera moins dangereux que le mauvais décor de vos deux corps fermés coquillages silencieux

Laissez vos chaussures dans l'entrée
Laissez vos écharpes sécher
Il pleut dans mon coeur comme sur un toit d'ardoise et le vent souffle fort
Laissez-moi profiter d'un oreiller brûlant le navire ne prend plus de passager à bord
Laissez les écrivains devenir célèbre avant leur mort laissez les écoliers sécher leurs yeux et la classe
Ils ont le droit d'avoir peur vous avez le droit de vous taire le passé est une enclume l'avenir une menace

Laissez-moi penser à vous comme si nous avions toujours eu des mains liées des bouches humides
Laissez-moi vous voir je connais votre visage les lignes de vos pommettes jusqu'à vos premières rides
Laissez-moi prendre du recul du poids de la distance
Laissez-moi prendre de l'élan du pognon de l'espace
Le talent se construit le génie se libère laissez les anonymes écarter en deux murs la surface de la terre
Inscrire à l'encre des paupières les envies de voyage de douceur de promesses mensongères
Laissez-moi tranquille mes histoires me suffisent je n'ai besoin de rien
Il pleut dans mon coeur comme sur un toit d'ardoise et j'entends de ma chambre aboyer les derniers chiens.

 

 

The Amazing Tale Of Skunkdog, un texte et un rêve de Patti Smith

Ne soyez pas surpris si la mort vient de l'intérieur...

Sept jours & six nuits le héros veilla sans pitié.
horizontalement sous le ciel. sans manger sans boire sans aimer.
après quoi en avait-il ? que cherchait-il ?
un signe ? une réponse ? une issue ? Quelque chose de neuf...

Maintenant au septième soir du septième jour le héros
ne tenait plus qu'à un fil. le manque de sommeil, de vivres
& de bras amoureux prenait sa revanche. il cessa de
regarder le ciel.

Mon beau héros. lui dont l'ardente volonté était de garder les yeux
ouverts dans l'instant échoua.
Parce que le héros avait mis à vif les nerfs du ciel. ses regards perçants
l'avaient excité. quand enfin il baissa les yeux les étoiles
étaient devenues cinglées. cassiopée se balançait comme un berceau

Un observateur de hasard incapable de dormir, rêvant à une
fenêtre, comptant les moutons, n'en aurait pas cru
ses yeux. la voie lactée se trémoussa se trémoussa. un troupeau
d'étoiles filantes. des comètes folles. et 1'étoi1e du grand-chien
pareille à une lune nouvelle-née.
mais le héros ne vit rien.

Comprenez : le ciel quand on le surveille est comme une marmite sur le feu. à
la minute-même où le héros tourna les yeux les cieux débordèrent.
météorites & planètes passèrent au-dessus de lui comme des chauves-souris.
qu'aurait-il pu dire ? il n'était pas en forme. Sa langue devenait ivre &
je ne parle pas de sa vue.
ses yeux ne voyaient rien double.

Tout était-il perdu ? jamais de la vie. c'était moche. mais considérez
le problème sous cet angle : le héros avait enfin les pieds sur terre.

Soudain (comme dans un film monumental) se déclencha
une suite d'événements qui pénétrèrent son être intime ; son âme
profonde. faisant éclater ses structures. criant ho-hisse à son
expérience formelle :

sept fourmis rouges mordirent sa main gauche
six pierres tendres roulèrent sur sa langue
ses cinq doigts s'étendirent sur un octave
quatre plumes jaunes surgirent de nulle-part
ainsi que-trois oiseaux bleus
au-dessus de sa tête (halo) firent cercle deux papillons-lunes
il avait faim alors il happa comme un iguane
il avala les deux papillons
son estomac frémit
il s'engourdit. le trou noir.
le sommeil le terrassa
(une minute seulement
mais cela lui sembla dés heures)
& il rêva :

espérons qu'il n'est pas en danger

Il arrive sur la frayère de certains
animaux sacrés. il a peur d'être obligé de
copuler avec l'un d'eux. les danseurs indigènes l'encerclent
puis le cernent. ils le déshabillent. son costume
d'Adam a changé d'étoffe. il a une nouvelle coupe
féminine. on le purifie. on enduit son corps
d'essence de sang de taureau. on lui demande de choisir
un animal.

Un chat tigré se frotte à sa jambe. Un chat gris & or
aux grands yeux bleus. des yeux si bleus que l'eau en vient
à la bouche du héros. Une vache à la peau lisse aux pis laqués de rouge
(très chinois) s'étire & se roule dans un tas
de bleuets. fleurs bleues. plus bleues que
les yeux du chat.

Le héros s'interroge sur ses yeux. Dans cette atmosphère
est-ce qu'ils paraissent aussi plus bleus qu'ils ne sont?
zut pas de miroir en vue. est-ce que l'effet aura
disparu quand il rentrera ? il espère que non.

Sur sa gauche les collines vertes si vertes. un vert
froid de menthe. il regarde au loin & sursaute.
il voit Skunkdog.

C'est un terrible mâtin au long pelage luisant. poils noirs.
sa verge au contraire de ces chiens qui ont un
chibre rouge & visqueux est d'un blanc pur. le héros palpite là en bas
comme une femme & ne peut réfréner un geste obscène.

Skunkdog écarquille les yeux. 2 formidables soucoupes bleues.
les yeux les plus bleus qu'on puisse imaginer. plus bleus que les bluets,
plus bleus que la méditerranée.

Le héros est vaincu. Impudique. il se détourne puis regarde encore.
oh non ! Skunkdog est parti. le héros court vers les
vertes collines. Il est nu & les enfants rient.
il s'en moque. il déracine les arbres les plantes & les
rochers. il s'arrache les cheveux. partout
d'étranges animaux s'accouplent. la température monte. des femmes
mangent de la baleine. d'autres femmes exhibent leurs
ventres.

Dans un ravin il tombe sur Skunkdog. on l'a écorché.
il voit sa carcasse encore chaude. le héros tombe prostré
il va se désoler quand de nulle part lui tombe
la peau de son amour abattu.
il l'enfile.
elle lui va comme un gant.
il n'est plus héros.
il n'est plus héros.
mais Skunkdog
poils noirs yeux bleus.

doggod dog / god doggod
yeux bleus yeux / dieu dieu bleu

le chien s'envole dans la lune.

 

Traduction Henry Meyer

 

 

Ce poème a été publié dans Starscrewer n°11 Spécial Punk (1979). Voir le fac similé original : première page, deuxième page, troisième page.

On peut écouter Patti Smith le lire ici à St. Mark's Church, New York City, le 25 décembre 1971 :

http://www.ubu.com/sound/smith.html

 

 

Source Lucien Suel http://academie23.blogspot.fr/search/label/Traduction?m=0

 

et merci à JL Millet de l'avoir partagé.

 

 

 

08/01/2014

l'oeil & la plume : la foire aux pères

 

pères2Bpostconstrast.jpg
texte de ronelda kamfer  courtesy la biennale des poètes                                                              collage jlmi  2013
 

 

Des pères, j’en connais des tas

Des qui bossent pas

des qui traînent dans la cour

des qui sont en taule à Polsmoor

des qui pioncent dans les caniveaux

des qui dorment le jour et travaillent la nuit

Des pères, j’en connais des tas

des qui détestent leurs enfants

des qui aiment un peu trop leurs filles

des qui battent leur femme

des qui délirent sans leur pinard

des qui n’ouvrent presque jamais la bouche

Des pères, j’en connais des tas

sauf celui que

je n’ai jamais vu

 

 

Lieu du larcin : http://jlmi22.hautetfort.com/

 

 

19/12/2013

ni mourir tout de suite

je ne vais pas continuer à écrire

"les vaches se tiennent debout sus la pluie"

par exemple

 

je ne vais non plus

sortir sous la pluie

ni me taire ni mourir tout de suite

 

Jean-Christophe Belleveaux


 

Lieu du larcin : Démolition aux Ed. Les Carnets du Dessert de Lune, 2013

17/12/2013

ou on en fait un incendie

mais d'ici là,

tu connaîtras le goût de la passion et cela te manquera

                        dans d’autres bras et cela te tuera doucement

        toutes les nuits où tu ne m’appartiendras plus

mes caresses, c’est du feu bébé, du feu entre tes mains

crois moi quand je prétends n’aimer que la lumière

                si ma vie est un non-sens

                Il y a sûrement une déraison à ma folie

 On ne capture pas une flamme, on l’éteint ou on en fait un incendie


Vincent in on apportait bien des bières à Bukowski 


Lieu du larcin : Au hasard de connivences http://jlmi22.hautetfort.com/archive/2013/12/17/l-oeil-la...



 

06/12/2013

Poème de la cassure - Roger Arnould-Rivière (1930~1959)

auteur_357

Je sais la cassure du petit matin, l’aplomb brutal de midi, la sournoise inversion du soir

Je sais le vertigineux à-pic de la nuit et l’accablante horizontalité du jour

Je sais les hauts et les bas, les hauts d’où l’on retombe à coup sûr, les bas dont on ne se relève pas

Je sais que le chemin de la douleur n’a de stations qu’en nombre limité

Je sais le souffle haché, le souffle coupé, l’haleine fétide, les effluves d’air cru et les émanations du gaz de ville 

Je sais les étreintes vides, la semence crachée par dépit sur la porcelaine

Je sais la face du mot qui vous sera renvoyée comme une gifle

Je sais que l’amitié et l’amour n’ont pas d’aubier

Je sais que les amarres rompues, le cou brisé, la semelle usée ont pour commun dénominateur la corde

Je sais que la détonation contient le même volume sonore que les battements de cœur qui bâtissent toute une vie

J’ai vécu pour savoir et je n’ai pas su vivre.

(Septembre 1959)

 

 

 

Lieu du larcin : http://bernardlherbier.unblog.fr/

 

 

 

25/11/2013

Dialogues de fous ? - « Malade de chez malade »

 


Face au psychanalyste, trois patients schizophrènes échangent en liberté sur leur maladie, dans une joute verbale hilarante et terrible.
Enumérations de médicaments, de psys rencontrés. Un air de Beckett ou de Ionesco pour une scène authentique : la folie racontée par ceux qui la vivent.

Enregistrements : novembre 06
Mixage : Christophe Rault
Reportage & réalisation : Claire Hauter

 

 

24/10/2013

Au-delà de la fin du monde de Guénane

...Derrière, le continent est noir. À la proue du Yhagan, c'est Turner ce soir qui, de  sa palette audacieuse et fluide, peint le ciel. La lumière se dissout dans la mer, les nuages font de l'épate, vous feraient croire au Créateur de la première lueur. Le soleil n'en finit pas de finir, à bâbord des baleines bondissent, vous saluent et replongent. Une colonne de nuages épais monte, le détroit ne rougeoie plus. À minuit il fait jour encore sur une large part de ciel et de mer, vous ne pouvez vous résoudre à dormir, à ne pas regarder la nuit s'insinuer dans le jour.
          Le bout du monde peut être partout; mais s'il y eut un jour de la Création, le monde dut ressembler à ce dédale somptueux où les nuances se précipitent, s'affolent, s'éclipsent, resurgissent. Qui atomisa, qui foudroya cette fin d'un continent? On ne peut rêver plus éclatante, plus violente sauvagerie que ces canaux, ces bras d'eau, les reflets des ciels d'aquarelles ou le plomb fulgurant des tableaux de naufrages. Les derniers Indiens sont morts par la faute des hommes «roses» qui envahirent sans saisir leurs subtilités, sans respecter leur harmonie avec ces contrées indescriptibles où les mots de nos langues si étrangères échouent. Cette nuit sera la plus courte nuit australe de l'année. Sensation de ne plus savoir si l'on glisse vers sa fin ou sa naissance.
          Le ciel demeura bleu nuit, les canaux tour à tour furent agités ou paisibles. Un phare clignotant, une balise, rarement parlèrent de limites. À peine s'assoupir et déjà le jour s'immisce dans la nuit. Entre les îles, les vaguelettes frétillent, respirent, à plusieurs reprises je les ai prises pour des petits poissons brillants et les dauphins s'amusant à l'aube pour les crêtes de vagues fantaisistes. Parfois le  Yhagan glisse sur un long miroir qui tout soudain moutonne et menace si un courant d'air s'infiltre. Nous louvoyons entre des îles oblongues, étroites, des arbres poussent dans les anfractuosités; ou bien ce sont des îles pelées, des îles dentées, des îles à dos ronds, tout cela respire une indiscipline harmonieuse et vierge. Les grains nous accompagnent, ils aiment voyager, les grains d'étain qui éteignent l'eau pour mieux laisser cligner au loin une lueur inédite.
          Le Yhagan va son rythme imposé par le labyrinthe; rythme proche d'un chalutier breton qui vous laisse le temps de relever le chalut, le chahut des mots qui en vous naviguent et à peine se laissent prendre. À mesure que nous descendons, une rive reste dans le gris, dans le grain et l'autre en profite pour capturer un rayon. À bâbord, c'est la cordillère de Darwin, émoussée, des arbres s'accrochent à la roche; ou bien c'est une île qui se dore les bosses dans un cirque plombé; des chapelets d'îlots, des petits pois sur l'eau. [...]
          Un vent d'ouest se lève, le canal principal prend couleur et allure d'océan, nous sommes dans les Furious Fifties et la violente monotonie des superlatifs est une épreuve. Tout bouge, tout change, tout recommence, c'est une infinie répétition  de l'étonnement. Lassée de vous extasier vous fermez un instant vos yeux de nuit presque blanche et les rouvrez sur un cirque de canines pointues. Lumière, lumière, les nuages inventifs saturent les objectifs, le vent retrousse les vagues au pied des pics statiques. Démesure, démesure,  l'australité est un défi géographique où le temps n'a plus cours. [...]

            Sur les portulans d'autrefois, au-dessus de cet archipel insaisissable était écrit en grand: BROUILLARDS.  55° Sud, au-delà de la fin du monde.

 

                              Extraits inédits de Ma Boussole chilienne, 2012.

 

 

Lieu du larcin : la revue Recours au poème http://www.recoursaupoeme.fr

 

 

23/09/2013

et, dans le doute, nous sommes partis

LE THÉÂTRE DE PLEIN AIR

 

Un soleil de biais éclairait une faible moitié de la scène. La pièce venait à peine de commencer quand nous primes place sur les gradins. L’intrigue nous parut obscure : c’était apparemment l’histoire d’un être effacé qui s’en allait dans le lointain sans faire de bruit. Le spectacle lent, quasi muet, traînait en longueur. Vers la fin, nous avons eu du mal à comprendre si la représentation était terminée, et, dans le doute, nous sommes partis.

 

Jean-Jacques Nuel

 

 

Lieu du larcinModèles Réduits (Mi(ni)crobe # 41)

07/09/2013

Nous sommes inexcusables

Nous regardons les corps déchiquetés et sanguinolents
Nous regardons la souffrance comme une part de la nécessité
Nous regardons les portes grinçantes des gagne-pain se fermer
Nous regardons le nombre anonymes de virés
Nous regardons les faits mais pas les causes...
Nous regardons l'information fragmentée et sponsorisée
Nous regardons les scénarios d'espoir moqués
Nous regardons avec fierté le design des bombes high tech
Nous regardons la programmation de l'anéantissement de nos rêves
Nous regardons l'individu sacralisé sans les autres
Nous regardons les beaux parleurs remuer les lèvres
Nous regardons la vacuité se proclamer " star " etc etc...
Nous regardons le religieux re-salé la soupe de l'ignorance
Nous regardons les trophées de la tortures des animaux
Nous regardons les sourires mielleux des annonceurs de misères
Nous regardons les journalistes en costume de Monsieur Loyal
Nous regardons l'air étouffer et l'eau pleurer nos déchets
Nous regardons les écrans imbéciles se trémousser
Nous regardons le narquois contentement du mensonge
Nous regardons les droits de l'homme conspués
Nous regardons la morale méprisante des intellectuels médiatiques
Nous regardons les êtres vivants déniés
Nous regardons le vivant comme si nous étions hors de lui
Nous regardons mais nous ne voyons rien
Nous sommes inexcusables.
 
 
Bruno Toméra
 
Lieu du larcin : fesses de bouc
 

15/08/2013

Vera Feyder

 

 

Il m’aime à en mourir

Et c’est moi

Qu’on ranime

 

in Signalement

 

  

 

 

« Il viendrait. Il aurait l’âge de ses mains – de très charnels arpèges, un regard à dépecer la nuit, une voix à prendre feu aux mots. »

 

in L’inconnu

 

 

 

 

 

Corps seul amer tenu sur la falaise, c’es au fil gris des vents que s’étranglent les mots : nous avions gorge en lui, et filet de sang bleu se couchait dans nos veines – on hissait des salines l’attente toute en brume où vont claquer les vaisseaux – leurs têtes folles de pavillons têtus.

 

(…)

 

je garde d’un narval la longue dent

sorcière et je monte sur boucle

l’anneau blanc des atolls

à mes doigts coraliers

 

Pour moi tout est dérive

 

in Corps seul amer

 

 

 

 

 

dégorgez des chimères la

crinière trempée et qu’appareille

enfin le galion des embruns

cinglant ses sortilèges

délavez des légendes la pourpre et la dorure

mettez à nu le blanc dont le temps fait des spectres

 

in Ah ! salines des aubes…

 

 

Vera Feyder

 

 

 

Lieu du larcin : la revue Les Hommes sans épaules, n°34

 

 

28/07/2013

pour la morsure

 

rien ne nous force à devenir

 

comme tous ces chiens

 

dressés pour la morsure

 

 

Caroline Callant in Galop chatoyant

 

Lieu du larcin : Revue Traversées n°66, septembre 2012

 

 

27/07/2013

l'absurdité de notre système...

 

"Dans les années 1980, un camion de tomates a quitté la Hollande pour livrer l'Espagne. Dans le même temps, un autre camion de tomates part de l'Espagne pour livrer la Hollande. Les deux camions ont fini par se percuter sur une route française ! Cette anecdote vraie est une caricature qui devrait nous faire méditer sur l'absurdité de notre système... "

 

Pierre Rabhi

26/07/2013

sur le bas-côté des choses

 

(…)

 

Tiens, je te donne mon silence.

 

Une pousse de rien, immense dans le verbe taire. Une petite marguerite que l’on piétine.

 

 

 

Une fleur un peu

 

Une fleur beaucoup

 

Une fleur contre la tempe.

 

 

 

Il y a deux jours, j’ai renoncé à descendre chercher le pain ; l’ascenseur pue la pisse.

 

C’est peut-être pour ça que les gens se jettent par-dessus les rambardes…

 

De toute façon, l’escalier est une torture, il n’y a plus de rampe et plus d’humanité.

 

C’est ici que les gamins déchirent leurs cahiers et que les semelles glissent sur des seringues.

 

 

« I have a dream »

Moi aussi mais c’était il y a longtemps…

 

 

(…)

 

Il est loin le bonheur

 

Et l’idée qu’on s’en fait s’estompe dans l’odeur insistante des camions

 

Toujours statiques

 

En warning sur le bas-côté des choses.

 

 

Olivier Gay

 

 

Lieu du larcin : Traction-Brabant n°50

 

Hommage à Pascal Ulrich

Et c’est toujours demain

Demain demain demain

Toujours demain

Comme si aujourd’hui

N’était qu’un spectre

Un vieux rat malade

Demain et pourquoi pas

si celui-là m’offre

Le jour et l’horizon

Assez bleu pour vaincre ma nuit

 

extrait de « Commissures », les éditions du contentieux, 1995)

 

 

1736479055.jpg

illus(c)JL Millet 2013

 

 

Pas moyen de croire en quelque chose. Ce n’est pas dramatique. Ou bien trop. Vendre des fromages ou arroser le néant ? Et comme ils savent toujours quoi dire et comme ils sont savants et cons, cons, contents, satisfaits comme des losanges bleus au cirque d’hiver.

 

 

Des coulisses à blabla

D’importance planétaire

Puisque c’est diffusé

Sur télé-tromblon

Et radio-matraquage

Aussi souvent

Que tout le temps

Même

Tout ce bourrage de crânes

Spectaculairement

Amené

Dans la petite pièce du fond

S’éjacule le néant.

 

extraits de « je me mouille et je glisse et me trisse » Le Sphincter Bleu, 2001)

 

 

Pascal Ulrich

 

Lieu du larcin : L’éclairage viendra de la nuit, plaquette made in Traction-Brabant 50, février 2013.

 

 

Voir aussi : http://poesiechroniquetamalle.centerblog.net/rub-pascal-u...

http://jlmi22.hautetfort.com/archive/2013/01/04/hommage-a...

http://gazogene.wordpress.com/2011/04/28/pascal-ulrich-te...

 

 

06/07/2013

Fosses communes...

 

 

 

Toutes les conquêtes


 

Sont des fosses

 

 

Communes

 

 

Werner Lambersy

in Opus Incertum

 

 

Lieu dularcin : la revue Décharge n°158

 

 

 

24/06/2013

Alors, je les remballe, et je regarde ceux qui savent kiffer

Moi, ce que je voulais, c’était un peu de tendresse, pas seulement baiser, c’est con mais au bout d’un moment, le sexe est triste, il ne te raconte plus rien, moi je voulais des bras et des sourires, que quelqu’un prenne le temps de faire semblant de me plaire, je voulais de la tendresse mais ça ne se fait plus. Peut-être parce qu’être tendre c’est compliqué, parce qu’on se livre plus en soutenant un regard ou en murmurant qu’en défonçant des culs, qu’il faut plus d’intimité pour être tendre que pour la plus profonde des sodomies, parce qu’on ne fait finalement que se masturber dans l’autre en attendant que le temps passe, et que c’est triste, tout ce vide. Je ne voudrais pas être vide, intéressant choix de mot pour une grosse dirait mon psy, je ne voudrais pas être vide et ne rien vivre que des bonheurs faciles et instantanés, figés en poudre humide comme ces soupes dégueulasses qu’on te refourgue à la cantine. La tendresse, ce mot à la con, loin des montages de cagoles enflammées qui déclarent par photo montages leur amour éternel au premier kéké, ce truc doux et dingue qui te pousse à te poser à côté de quelqu’un, juste pour être bien.

C’est peut-être ce qui fout tout le monde le cul par terre devant des vidéos de Free Hugs, ces inconnus qui proposent à d’autres inconnus de les serrer quelques secondes contre leur coeur, cette tendresse humaniste, gratuite, je te serre parce que je te reconnais, et que tu mérites d’être serré, c’est débile de le décortiquer, ca devrait être évident. Et pourtant, des millions de vues, de commentaires émus, juste parce que tu prends quelqu’un contre toi, sans penser un instant à lui sucer la bite ou à explorer son vagin, à lui tirer des tunes ou même à connaître son prénom, juste la force stupide du lien qu’on crée en s’autorisant à être tendre, pour rien. Bien sûr ça ne change pas le monde, je ne crois pas aux énergies décuplées par le frottement des corps, mais ça change le cours de la journée, un hug, un câlin, un coup de fil, un baiser. T’es pas obligé d’y croire, tu peux même trouver ça niais, à chier, mais ça fonctionne, méthode approuvée, quelques secondes de calme, la possibilité d’être soi, la chaleur de l’autre qui colle à ton pull quand tu t’en vas. J’aime poser ma main sur l’épaule de ma mère quand elle conduit, c’est mon truc à moi, ma tendresse, même si elle ne le sait pas. J’aime serrer mes amies contre moi, fort, jusqu’à ce qu’elles s’en aillent asphyxiée. Et j’aime être serrée.

Je me demande ce qui merde à l’intérieur pour qu’on se refuse tout ça. Pour que certains aient peur de se montrer tendres, doux, parce que tu comprends, elle va s’attacher, elle va se faire des films, et puis je suis pas comme ça, la tendresse, on ne me l’a jamais donnée. Pour que certaines se blindent derrière des couches de béton armé, maquillées à l’acide, le cynisme d’abord, le doux, jamais, ou alors en privé, quand elles pleurent, quand elles se laissent enfin aller. Je me demande pourquoi je ne peux pas écrire de jolis billets amoureux parce que j’ai peur d’être traitée de romantique mongole, de niaise à tête de licorne. Pourquoi je ne suis pas cette fille qui organise de jolies surprises, pourquoi je préfère faire rire plutôt que de me laisser toucher. Y’a la peur, le manque de confiance en soi, la culture du LOL, l’impression de toujours tout faire foirer. Et puis le monde qui tourne mal, avec des cadenas sur les poubelles pour empêcher les pauvres de voler des produits périmés, ce genre de nouvelle hyper violente qui me fout des crampes, la boule au ventre, envie de dégueuler, de me mettre en colère, pas de m’attendrir ou de baisser ma garde. Tout me fait violence, sans exagérer, j’ai presque honte de mes envies de tendresse.

Alors, je les remballe, et je regarde ceux qui savent kiffer."

Daria Marx   http://dariamarx.com/

 

 

 

Lieu du larcin : partagée par Faste et Furieuse sur face de bouc

20/06/2013

Justice divine ou connerie humaine ?

Entendu ce matin à la radio, une marchande sinistrée de Lourdes :

"Nous on vend des bougies, c'est foutu, il n'y a plus d'électricité"

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Moralité : En France on n'a pas de pétrole, mais on n'est pas non plus des lumières...